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Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)

Chapter 27: TERRE-NEUVE.
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About This Book

A chronological biography of a colonial naval commander that recounts his upbringing, seafaring training, and successive expeditions in northern and southern Atlantic waters. The narrative combines detailed campaign accounts — including assaults on rival trading posts, fisheries operations, and Caribbean and gulf engagements — with broader chapters on the expansion and administration of the colony. The author situates military episodes within political and economic contexts, assembles contemporary documents and memoirs, and evaluates the subject's contribution to territorial growth, maritime strategy, and colonial enterprise.




CHAPITRE VII

M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.

C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était devenu une merveille de grandeur et de richesse.

Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.

Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.

Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.

Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.

D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie.




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TERRE-NEUVE.

Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance pour les pêcheries de la France.




TROISIÈME PARTIE

EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.—1696-1697.

L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de largeur.

Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.

Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.

En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom.

Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.

Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve est la principale partie.

Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent leur résister.

Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à rendre la navigation presque impossible.

Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet, la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique.

Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers.

M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du gouverneur, il représenta à la cour que le commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants pour s'emparer de la colonie française..

Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.

Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.

Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses.

A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».

M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la France. De là, les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.

M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.

M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les sauvages.

Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.

M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.

M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières lignes de son journal:

Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y aller trouver.

Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus grand des vaisseaux, le New-Port, et l'enleva à l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.

M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer les sabords du Profond, et avait fait coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui vint sans défiance aborder le Profond. Aussitôt les sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements.

Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait comme chapelain.

M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.

Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins d'y être forcé.»

Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui fut accordé.

Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.

On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.

Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de nouveau.

Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.

C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre.

Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.

C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité.

M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français.

Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois.

Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine des Muys.

Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs foyers.

M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.

De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était tout à fait juste.

Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.

M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de Saint-Jean.

Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.

Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir pris les provisions du Profond, il le fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre.

Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le Profond étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient avec M. d'Iberville.

Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se révolter après tant de palinodies.

Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.

M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais j'appréhende que cela ne dure pas.»

Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de Saint-Jean.

Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc. L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.

M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi-corps une rivière très rapide, et emportèrent des retranchements tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six Anglais. C'était le 28 novembre.

Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin oculaire:

M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant avec trente Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps principal.

Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes; il les excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prêt à s'élancer.

M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança à la tête pour attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après des pertes énormes, durent aller se réfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte de Saint-Jean, et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils étaient encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était bastionné et palissadé. Ce fort renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort.

M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.

Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.

Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.

Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commença la canonnade.

Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint André, un parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute espérance de secours, se décida à signer la capitulation.

M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M. d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut tout à fait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de Brouillan.

M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards.

Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:

On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi; 2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en Angleterre.

Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux.

Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée de fusil; elle est dominée par deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.

Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.

Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait transporter.

Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.

Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.

«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, étant auprès du feu, avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le chemin.»

On était arrivé à la fin du mois de décembre.

Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.

D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se disposa a continuer sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.

Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint-François, à l'extrémité de la baie de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit 80 chaloupes, et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté sud de la baie de la Conception.

Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de hauteur.

Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part du centre de la raquette et qui fixe le pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer, et avec une singulière rapidité.

On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance, sur la côte nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île du même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les plus importantes des Anglais.

On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment favorable pour débarquer.

Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.

Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette expédition. L'île était inabordable; toute la côte est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture qui est pleine de périls pour les embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île.

Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de In Conception.

Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit 80 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus haut, à Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux.

Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie suivante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants.

Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut établi avec dix hommes de garnison.

Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent pas moins de 190,000 quintaux de morue.

Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles. «On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison», dit M. Beaudoin. En effet, on était au 10 février. Mais à Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, où, comme nous l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête de toute l'île, songea dès lors à se rendre à Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière.

Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce qu'elle fut éludée par les Français.

Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, se trouva tellement accablé de fatigue et découragé, qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus de 100 lieues à parcourir par mer.»

«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillan et à messieurs les Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir des nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson. Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et moi des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet de quelques jours.

Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs, la distance qui les séparait des possessions françaises et les voies praticables qui y conduisaient.




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PORT DE PLAISANCE DANS L'ÎLE DE TERRE-NEUVE.

La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et 50 lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur français, M. de Brouillan.



Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville avait pris New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie même de Plaisance, à l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150 lieues de parcours.

M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois d'août 1697 pour avoir des nouvelles; et, en attendant, il préparait l'expédition de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la destruction des établissements de Terre-Neuve.

Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laissés sur les côtes pour détruire ce qui restait des possessions anglaises, vinrent le rejoindre à Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur commandant.

Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie autour de lui. Il y avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du roi, et enfin des hommes signalés par les exploits les plus aventureux.

C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expédition, les avait formés encore à affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons à rappeler ici les noms qui nous ont été conservés dans les relations, et dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:

Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny, de Bienville, frère du commandant, Boucher de La Perrière, Deschauffours l'Hermite, Dugué de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des Abénaquis, qui alla a Versailles quelques années après. Il fut présenté au roi et reçut un sabre d'honneur.

Cette dernière campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur avait procuré l'abondance. Ils n'en abusaient pas, étant soumis à la plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se préparer aux éventualités de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du Nord.

Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on était loin de s'attendre.

M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus formelle qu'il prétendait participer aux bénéfices d'une expédition dont il n'avait pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant l'injustice de cette réclamation, était disposé à céder, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui refusèrent d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que si le gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher lui-même dans les stations où il restait quelque chose. Ils citaient parmi celles-ci le port de Rognouse, où on savait qu'il y avait cent hommes, de défense avec des provisions abondantes.




QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville commandait le Pélican, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage; M. de Sérigny, le Profond, et M. de Boisbriand, le Wesph. L'équipage était réparti sur deux autres petits bâtiments, le Palmier et l'Esquimau, chargés de vivres. L'escadre avait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour cas expéditions du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes particulières pour combattre les baleines. La navigation avait cela de particulier que jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait rencontrer les glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces glaces diminuaient à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte les côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.



M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns des opposants, et chercha à séparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa d'Iberville aux dernières limites du mécontentement.

On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de M. de Brouillan et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un événement qui changea toutes choses.

M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le 15 du mois de mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus pressants de se rendre à la baie d'Hudson.

La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise presque entièrement, enjoignait à M. d'Iberville de se rendre aussitôt a la haie d'Hudson. On pensait que M. de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la prise de Bonavista.

Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta plus qu'à prendre congé de l'irascible gouverneur.

Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette année de combats. Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient occupé près de 500 lieues carrées de territoire, avaient pris trente stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi tant de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé d'autre accident que deux hommes blessés.

Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur d'avoir assisté les Français, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs ennemis étaient de moeurs abominables.

Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils étaient des hommes actifs et habiles dans l'exploitation des pêcheries et des chasses; mais ils n'avaient rien des qualités militaires, et ils étaient incapables de résister à des combattants intrépides comme les Canadiens.

De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, Ils étaient, dans leur conduite, pires que les sauvages, abandonnés à l'ivrognerie et à tous les désordres.

M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations prises par les Français, et il les met sous trois divisions distinctes:

Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée d'Iberville; celles prises par M. de Brouillan réuni à M. d'Iberville; et enfin les stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils y prennent chaque année.

Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la seconde, et vingt-trois dans la troisième.

Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'énumération, a omis de faire cette distinction, de manière qu'on ne peut comprendre ce qu'il a voulu dire en cet endroit.

Voici la liste donnée par M. Beaudoin:

1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse, Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave, Bayeboulle, Aigueforte—490 pécheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises, 25,000 quintaux de morue;

2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan réunis: le Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi—420 pêcheurs, 82 habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue;

3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la baie de la Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal Cove, Havremon, Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, Carbonnière, Croques Coves, Kelins Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.—1,138 pêcheurs, 149 habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue.

Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de morue.

Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva délivré d'une grande préoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure d'exercer ses prérogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de partager son autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas favorables, et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper sans résistances toutes les stations de la côte orientale.

M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de l'Acadie, fut remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se décida d'attaquer les stations anglaises, ce qu'il opéra, avec le commandant de Montigny, en janvier 1707. Ils avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année suivante, M. de Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M. de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se préparaient à de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.

Les succès furent ainsi partagés dans le cours du XVIIIe siècle; les Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent à laisser aux pêcheurs français quelques points sur la côte. Il ne reste plus aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une exploitation considérable.

En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille hommes avec 500 navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grâce.

Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus grande que jamais. Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix bâtiments viennent se fixer sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, avancer à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de vingt-cinq à trente mille pêcheurs, largement rétribués, sont ainsi employés à la pêche. Cette occupation est une école tout à fait précieuse pour la préparation de la marine française. Aussi le gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime considérable.

Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, et l'on ne doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au développement de cette précieuse industrie.