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Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706) cover

Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)

Chapter 32: CINQUIÈME PARTIE
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About This Book

A chronological biography of a colonial naval commander that recounts his upbringing, seafaring training, and successive expeditions in northern and southern Atlantic waters. The narrative combines detailed campaign accounts — including assaults on rival trading posts, fisheries operations, and Caribbean and gulf engagements — with broader chapters on the expansion and administration of the colony. The author situates military episodes within political and economic contexts, assembles contemporary documents and memoirs, and evaluates the subject's contribution to territorial growth, maritime strategy, and colonial enterprise.




QUATRIÈME PARTIE

IVe EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697, et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le Pélican, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de Sérigny commandait le Profond et M. de Boisbriant le Wesph. Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les secondaient, avaient été déjà leurs compagnons.

Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville, âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie, qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien, pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de grandes fatigues.

L'équipage était réparti sur cinq navires: le Pélican, le Palmier, le Wesph, le Profond, et un brigantin nommé l'Esquimau, chargé de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les goélands.

De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île, puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord.

Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle, en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de latitude.

On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.

Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta: elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.

D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.

Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments sur les glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.

A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de 1694.

Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant, comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements les plus variés.

Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace, poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations.

Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan. C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces instruments de précision modernes qui parlent un langage, si infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient connue les yeux fermés dans les brumes.

A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin l'Esquimau, poussé par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement. Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.

Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit heures.

Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat, était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le Pélican se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là l'avaient suivi.

Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson; on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture du détroit.

Le 15 du mois d'août, le Pélican était arrivé à 150 lieues des îles Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les attendre.

Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires, qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par milliers.

Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à la pêche, qui offrait une proie abondante.

On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter.

Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités qui affligent les peuples qui se disent civilisés.

Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine, sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer avec une rapidité extraordinaire.

Le Pélican remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments.

Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient d'attaquer le Profond dans le nord de la baie, et qui croyaient l'avoir coulé à fond.

Ces trois bâtiments étaient le Hampshire, de 50 canons et de 150 hommes d'équipage; le Derring, de 36 canons et 100 hommes d'équipage, et le Hudson Bay, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage: total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le Pélican ne pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.

D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient pas voulu entendre parler de retraite.

Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au château de poupe, près du pilote, pour tout diriger.

D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons, contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le Hampshire, tandis que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, «qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras répétés.

Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait ses gens, qui avaient les yeux sur lui.

Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer la première bordée du Hampshire, puis ils se relèvent et montent d'un bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas affronter.

D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige entre les deux autres vaisseaux. En passant près du Derring, il le foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le Hudson Bay, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le Hampshire, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles criblées, les canons renversés, les blessés nombreux.

Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le Hampshire. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et tiraient à la fois, criblant le Pélican, mais sans blesser beaucoup de monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée. Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire, ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en poussant des cris de défi.

Le Hampshire, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se décida enfin à aborder le Pélican, réservant son feu pour frapper son adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre le vent pour revenir sur le Pélican avec plus de force, mais, là éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le Pélican, qui les prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.

C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat.

Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau visage de Guinée.»

Le Hampshire se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont.

Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler bas, et il envoya si bien sa bordée que le Hampshire ne put faire que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son monde, qui comprenait 150 combattants.

Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire aucune résistance. Le Derring vira de bord avec la plus grande hâte, et s'enfuit; mais l'Hudson Bay, trop criblé pour en faire autant, amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25 hommes pour l'amariner.

Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts, et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les voiles percées à jour, les mâts criblés.

Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un bras contusionné.

Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.

Illi robur et aes triplex

Circa, pectus erat qui fragilem truci

Commisit pelago ratem

Primus, nec timuit proecipitem Africum

Decertantem...

La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin, vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues.

Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage. Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les 200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement, étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme.

De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent, le Palmier, le Wesph et le Profond, apportant des vivres, des munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un bois avec un pied de neige.

Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les 11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on résolut l'attaque.

Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs, voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre, le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions posées par M. d'Iberville.

A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et bagages.

Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.

M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se mettre en rapport avec les sauvages.

Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des peuples qui y sont établis.

Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne, que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.

Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses, bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les établissements français.

Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P. Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P. Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient une filiale reconnaissance.

Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français.

M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros des croisades.

M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût déjà avancée.

Il avait installé à bord du Profond l'équipage du Pélican, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'Hudson-Bay, et enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.

Une heure après le départ le Profond échouait, mais ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la route.

A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se diriger.

Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte tempête.

Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du détroit.

On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689.

On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au 62e degré de latitude.

Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.

M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest:

Ventorumque regat pater,

Obstrictis aliis, proeter Iapyga...

C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit.

Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages furent rudement éprouvés par le scorbut.

Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui était en petite quantité. Plusieurs succombèrent.

L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était en vue.

En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si difficile dans des climats si rigoureux.

Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.

C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier.

Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.

D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.

Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui avaient été confiées jusque-là.

C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.




CINQUIÈME PARTIE



EXPÉDITION DU MISSISSIPI.

M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions françaises en Amérique:

«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à celle des colonies françaises.

«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production surabondante.

«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus, ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais.

«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à exploiter; mais ils ont à, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité pour les colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi chaque année le chiffre de leur population.

«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins par plus de deux cent mille.

«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent les plus beaux pays du monde.

«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à s'établir dans ces immenses contrées du sud.»

Et il concluait par ces paroles:

«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable, s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres nations.

«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve, qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»

Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises, avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de plus noble et de plus nécessaire.

«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les rois de France.

«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos possessions sans espoir d'y jamais revenir.»

Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La Salle, de Tonty, etc.

«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e.

«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.

«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une contrée d'une fertilité incomparable.

«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes les choses nécessaires à la vie.

«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à fruits, et produisent deux fois par année.

«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres. Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les ananas, et bien d'autres.

«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.

«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers, les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent deux fois par an.

«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les melons et les patates sont d'un revenu abondant.

«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers. Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons, d'outardes et de dindons sauvages.

«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines très fines et très abondantes.

«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc.

«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie.

«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux que ceux des tropiques.

«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.

«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.»

Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et avaient fait aimer le nom français.

«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les dernières traces de son expédition furent effacées.»

Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se rendre au Mexique.

La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à l'expédition.

Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme poissons.»

Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la Badine, de 40 canons, le Marin, de 30 canons, et plusieurs felouques.

Liste des officiers devant servir sur la Badine: le sieur d'Iberville, capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La Gauchetière et de Bienville, gardes de marine.

Officiers devant servir sur le Marin: commandant, le sieur de Surgère, capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle, lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur de Sainte-Colombe, garde de la marine.

Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses vues en ces termes:

«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins quatre bâtiments:

«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de 20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes; 4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie anglaise de la Jamaïque.

«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en son voyage.

«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là, j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières, aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins 20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.»

Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions, dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui lui avaient été énoncées.




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OCEAN ATLANTIQUE.

Vaste étendue d'eau qui sépare l'Europe et l'Afrique de l'Amérique. Cet océan forme la mer des Antilles, la Manche, la mer d'Irlande, la mer du Nord, la mer Baltique et la Méditerranée, qui communique avec l'Atlantique par des passes très étroites. Les principaux tributaires sont, en Europe; la Tamise, la Seine, la Loire, la Garonne, etc.; en Amérique, le Saint-Laurent, l'Orénoque, l'Amazone, la Plata. Dans cet océan, il y a plusieurs courants; d'abord, le courant équinoxial, qui se dirige du Sénégal au Yucatan, puis le Gulf-Stream, qui longe la côte est de l'Amérique, entre ensuite dans le golfe du Mexique, puis se dirige vers le nord jusqu'au Labrador, d'où il traverse l'Atlantique pour aller échauffer les côtes de la France et de l'Angleterre jusqu'au cap Nord, au sommet de l'Europe. Au sud-est, on trouve ce qu'on appelle la mer des sargasses, vaste assemblage de plantes marines qui rendent la navigation difficile.




CHAPITRE II

PREMIER VOYAGE.

Tous les préparatifs étaient faits avec le soin que d'Iberville mettait à tout ce qu'il entreprenait. Le départ fut fixé pour le 24 octobre 1698.

Il y avait quatre bâtiments; deux frégates: la Badine et le Marin. Il y avait 200 hommes d'équipage, dont 50 Canadiens et le reste moitié soldats et matelots, et près de 100 canons.

M. d'Iberville, comme toujours, avait pris soin des intérêts spirituels de ses hommes. Il avait avec lui un aumônier, et sur l'autre bâtiment, le Père Anastase Douay, qui connaissait les langues indiennes et avait accompagné M. de La Salle en 1682 dans son exploration du Mississipi.

D'Iberville comprenait l'importance de la mission qui lui était confiée; il savait qu'il avait à lutter contre de grands obstacles; la traversée dans des mers inconnues, la jalousie et la haine de deux nations puissantes fortement implantées dans ce nouveau monde: l'Espagne avec le Mexique et le Pérou; l'Angleterre avec les rives de l'Atlantique depuis la Nouvelle-Angleterre jusqu'à la Caroline.

Mais il mettait sa confiance dans ce souverain Maître qui lui avait donné le succès dans les tentatives les plus aventureuses. C'était ce qui le distinguait tout particulièrement; une audace invincible et un esprit de foi qui lui montrait, au-dessus de toute chose, la divine Providence et les intérêts de la religion.

Nous avons sous les yeux trois relations de ce premier voyage: celle de M. d'Iberville, celle de M. de Surgère, et celle d'un maître charpentier, qui est pleine de détails et qui s'accorde avec les deux autres sur les points essentiels.

Nous remarquons d'abord que le départ de l'escadre ne fut signalé par aucune démonstration publique, et cependant il s'agissait de conquérir un monde. Il y avait une raison à cette absence de publicité; on ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais ni aux Espagnols, et M. d'Iberville avait recommandé lui-même d'expliquer son départ par la nécessité d'aller porter des renforts à l'Acadie et à la Nouvelle-France.

L'expédition devait suivre la voie inaugurée par Christophe Colomb dans sa première traversée. Il fallait longer l'Afrique jusqu'aux îles Canaries. La se trouvent ces vents alizés qui, vers le 23e degré de latitude, soufflent avec force de l'est à l'ouest; ensuite l'on devait remonter au nord pour trouver l'île de Saint-Domingue, occupée en partie par les Français et où l'on devait avoir un premier lieu de ravitaillement.

Douze jours après le départ de Brest, on était au 28e degré en vue de l'île de Madère et celle de Porto Santo.

On suivit alors la direction des vents alizés, et l'on traversa cette partie de la mer que l'on voit toute couverte d'herbes et de plantes tropicales apportées par les courants marins qui vont de l'Amérique à l'Afrique.

Le 19, on arriva au tropique du cancer, au 23e degré de latitude, et M. de Surgère nous dit qu'il fallut subir la cérémonie du baptême, qui était déjà dans les traditions des hommes de mer.

C'était le 20 novembre. Tous les matelots, dans les costumes les plus grotesques qui représentaient les divinités de la mer, s'adressaient à ceux qui traversaient la ligne pour la première fois et les obligeaient à passer par une immersion plus ou moins complète, que l'on appelait le baptême du tropique. Il suffisait d'une petite gratification pour en être dispensé.

Au bout de quelques jours on s'aperçut qu'on approchait de contrées nouvelles; les régions tropicales. L'air était plus doux, le ciel d'un éclat ravissant. On y contemplait des nuances claires et profondes qui semblaient révéler quelque chose de l'immensité du firmament. Les doux zéphirs qui répandaient leurs effluves rafraîchissaient et apportaient en même temps l'odeur suave de plantes et de parfums inconnus aux régions que l'on venait de quitter.

A ce signe, M. d'Iberville voyait l'approche des terres bénies qu'il recherchait. Les Canadiens, dont les sens si subtils n'avaient éprouvé jusque-là que les impressions après du nord, saluèrent l'annonce d'une contrée nouvelle, les douces visions du matin, les splendeurs du milieu du jour, les spectacles féeriques du soleil couchant, tout était nouveau pour ces rudes explorateurs des régions du nord.