CHAPITRE III
ARRIVÉE AUX ANTILLES.
Enfin, on contempla, les cimes lointaines de la plus belle île de l'archipel Indien; c'était l'île d'Haïti, que les Espagnols, un souvenir de la patrie, avaient baptisée du nom gracieux d'Hispaniola. Cette île, presque aussi grande que l'Irlande, s'élève en pyramide sur l'Océan.
Dans le lointain, l'on contemplait des montagnes qui semblaient étagées jusqu'à la hauteur de 3,000 pieds, elles présentaient les formes les plus élégantes. On pouvait admirer sur l'horizon les cimes bleues des derniers sommets; sur lea penchants, des forêts et une végétation abondante; sur les rives, les dentelures des baies, coupées par des promontoires couverts de mousse et venant apporter jusqu'au sein de la mer des géants de verdure qui baignaient leurs branches au sein des ondes les plus transparentes. Ces eaux reflétaient le pur azur du ciel; au loin, des échappées laissaient contempler des étendues immenses, plantées de palmiers et d'orangers, qui offraient des dispositions régulières comme celles de la main de l'homme.
Les richesses de la nature tropicale resplendissaient partout; des pins et des palmiers énormes, des cactus gigantesques. C'était une succession, non interrompue de prodiges.
Les équipages acclamaient au passage ces visions enchantées, et faisaient retentir les airs de cantiques sacrés que la surface unie des eaux rendaient encore plus éclatants.
«Le 3 décembre, nous voyons le cap Français, qui avait été atteint en 39 jours depuis le départ de Brest. Aussitôt l'équipage se met à l'oeuvre et l'on fait de l'eau, du bois, de la viande fraîche et des volailles pour le soulagement des hommes. On fait du biscuit avec la fleur, parce qu'il n'y avait pas eu de place pour en emporter sur les bâtiments; enfin, l'on monte les embarcations, les biscayennes qui avaient été mises en bottes sur le pont.
M. de Chateaumorand était arrivé le 30 novembre 1698.
C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le Français, qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal, Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M. d'Iberville s'y dirigea aussitôt.
M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut qu'aux Canadiens et aux écrivains.»
M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année 1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude.
Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et la Floride.
Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant plusieurs années au milieu de ces parages.
Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite, on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait planté une croix.
Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe.
La Badine, le Marin et le Français voguaient de conserve dans le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les provisions.
Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là, aux premières Antilles.
C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était considérable et était réservé au plus grand avenir.
Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb, ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M. d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée.
CHAPITRE IV
ARRIVÉE DEVANT LES RIVES DU GOLFE DU MEXIQUE.
Le 2 février, on passa près des îles à l'ouest qui cachent le delta du Mississipi. Elle furent nommées, de la fête du jour, du nom d'îles de la Chandeleur, qu'elles conservent encore aujourd'hui. M. d'Iberville, ni personne de l'équipage, ni M. de Graff, ni le pilote qui lui avait été donné par M. Ducasse, ne connaissaient l'existence de cet immense triangle de détritus, amenés au milieu de la mer par le Mississipi et qui, à partir du trentième degré, s'avance dans la mer et à près de quarante lieues d'étendue.
Il avait calculé que le Mississipi débouchait au 30e degré de latitude, à mi-distance de la baie Saint-Louis et de la Floride, laquelle côte suivait constamment la ligne du 30e degré de latitude. Il ignorait que le Mississipi, arrivé à cette hauteur, avait amené un immense amas d'alluvion, et que son embouchure était reportée à 40 lieues plus loin.
D'ailleurs, il voulait avant tout explorer les rives des possessions espagnoles. Il dirigea donc ses bâtiments vers le 30e degré, en marchant en ligne droite à partir de l'extrémité ouest de l'île de Cuba.
Après avoir dépassé les îles de la Chandeleur, il se dirigea à l'est pour explorer toute la côte, en commençant, du côté de la Floride, par les pays occupés par les Espagnols.
Il aborda d'abord au 90e degré de longitude, et il reconnut Pensacola, station espagnole. Il la croyait considérable, mais il n'y trouva que quelques soldats. Il se dirigea vers l'ouest pour explorer la côte et la débarrasser de toute occupation étrangère.
Il parcourut la côte depuis la Floride à l'est jusqu'aux lacs situés à l'ouest à la tête du delta, examinant et sondant partout. Alors, ayant vérifié qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans tout ce parcours, et de plus ayant appris par les relations des sauvages et par le témoignage des Espagnols qu'il y avait l'embouchure d'un grand fleuve en remontant au sud-ouest, il se décida à prendre connaissance de ces localités.
Il commença par établir un fort dans l'endroit qu'il jugea le plus convenable, à moitié chemin de l'occupation des Espagnols à Pensacola.
Pendant qu'il était occupé à cet établissement, il examina tout le pays d'alentour et accueillit avec empressement la visite des tribus sauvages environnantes.
Quant au pays, il était presque aussi beau que le littoral de Saint-Domingue. L'on voyait des pins et des cypriers sur de grandes étendues, des prairies surabondantes, des arbres à fruits d'une force de végétation inconnue en Europe. Tout était à l'avenant: des outardes ou oies sauvages énormes, des poules d'Inde qui volaient par légions et que l'on pouvait prendre avec la main ou tuer à coups de fusil sans enrayer les autres. Dans ces étendues, des fruits pleins de saveur, des plantes pleines d'arômes, une végétation vigoureuse recelant dans ses profondeurs des milliers d'oiseaux pélagiques: des cormorans, des canards, des flamants; tandis que le vol et les cris des perroquets animaient la solitude.
Le 4 février, M. d'Iberville fit une excursion sur les bords: il vit des quantités de chênes de la plus belle venue, des ormes, des frênes, des pins, des vignes en grand nombre; sur le sol, des herbes vigoureuses semées de violettes, de giroflées, de féveroles, comme à Saint-Domingue; des noyers d'une fine écorce, des bouleaux. Le temps était très beau, l'air très chaud. Il explorait et faisait sonder toutes les embouchures des fleuves principaux qui se rendaient à la mer.
Après l'admiration pour les richesses de cette nature presque tropicale, M. d'Iberville avait une attention particulière pour s'attirer la confiance et l'affection des indigènes, qui entraient pour une grande part dans ses projets d'avenir.
Ceux-ci détestaient les Espagnols, dont ils avaient depuis longtemps éprouvé le caractère violent et implacable; de plus, ils surent bientôt que les Français établis dans les régions du Nord s'étaient toujours attachés à, gagner les Indiens qui les environnaient, par les procédés les plus affectueux et les plus généreux.
Les Biloxis vinrent d'abord saluer les nouveaux arrivés, et il paraît, d'après la relation de Pénicaud, qu'ils purent s'entendre avec plusieurs Canadiens qui connaissaient l'iroquois et qui formaient une forte partie des équipages.
Après les Biloxis, vinrent cinq autres nations situées aux environs du Mississipi: les Bayagoulas, les Chichipiacs, les Oumas, les Tonicas.
Pénicaud raconte les cérémonies qui accompagnaient ces rencontres. Les sauvages arrivaient en présentant, en signe de bienvenue, une énorme pipe longue d'une aune, ornée dans toute sa longueur d'une immense quantité de plumes disposées en forme d'un vaste éventail; c'est ce qu'ils appelaient «le calumet». Ils le chargeaient de tabac, l'allumaient, puis le présentaient au nouvel arrivé. M. d'Iberville, qui n'avait jamais fumé, nous dit-il, n'en pouvait supporter le goût, mais il ne disait rien, fumait et refumait avec la plus grande complaisance. Pénicaud rend compte d'une de ces cérémonies, qui fut plus solennelle que les autres.
Les chefs des cinq nations que nous venons de nommer vinrent au fort avec leurs hommes. Ils chantaient tous. Ils commencèrent par dresser un poteau orné de verdure et de couleurs éclatantes, puis ils dansèrent autour, tandis que plusieurs d'entre eux allèrent chercher M. d'Iberville. Chantant avec leurs instruments et leurs tambours, ils firent monter M. d'Iberville sur le dos d'un sauvage, qui devait servir de coursier, et qui imitait l'allure et les courbettes et même les hennissements d'un cheval d'apparat.
Lorsqu'on fut arrivé au poteau, on fit asseoir M. d'Iberville avec ses gens sur des peaux de chevreuils, puis on commença une danse guerrière pendant laquelle chacun des sauvages, revêtu de ses armes, allait frapper de son casse-tête des coups sur le poteau et racontait ses exploits.
M. d'Iberville répondit à ces démonstrations en faisant venir les présents: des couteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, des miroirs, des peignes; de plus, des habillements; des capots, des mitasses, des chemises, des colliers et des bagues. Les Canadiens, qui avaient l'usage de tous ces habillements, en revêtaient les sauvages. Après cela M. d'Iberville servit un repas pour tous les assistants; de la sagamité aux pruneaux, des confitures, du vin, de l'eau-de-vie, à laquelle on mit le feu, ce qui émerveilla les sauvages.
Après cette cérémonie, M. d'Iberville prit ses dispositions pour continuer son exploration. Il savait désormais où était l'embouchure du Mississipi, c'est-à-dire à quinze ou vingt lieues au sud-ouest. Là se trouvait l'embouchure d'un grand fleuve que les sauvages appelaient la Malbanchia, et les Espagnols, la rivière aux Palissades, à cause des arbres qui on barraient l'ouverture, ce qui s'accordait avec les relations de M. de La Salle.
M. d'Iberville avait reconnu qu'il n'y avait ni Anglais ni Espagnols dans le golfe, et qu'il n'avait à craindre aucune rencontre ennemie. Dès lors, il prit congé de M. de Chateaumorand, dont il n'avait plus à réclamer l'assistance. Ils se quittèrent dans les meilleurs termes.
M. de Chateaumorand appréciait hautement la capacité et le zèle de M. d'Iberville, et il le traitait avec la plus grande considération, comme un vrai gentilhomme. Cela formait un contraste sensible avec les duretés que M. de La Salle avait eu à endurer du commissaire de la marine royale qui l'accompagnait, et qui, par son entêtement et son ignorance, avait fait manquer toute l'entreprise. M. de Chateaumorand laissa une centaine de barriques de vin, de la fleur et du beurre dont M. d'Iberville avait besoin, et il partit pour Saint-Domingue, où il pouvait se ravitailler.
CHAPITRE V
VOYAGE A LA MALBANCHIA.
M. de Chateaumorand partit le 20 février. M. d'Iberville fit ses préparatifs de voyage. Il était assuré qu'il n'avait aucun obstacle à craindre de la part des Espagnols ni de la part des Anglais. Il savait qu'il pouvait compter sur les bonnes dispositions des sauvages.
Le 27 février, jour fixé, il partit de Biloxi avec deux biscayennes et deux canots, et 50 hommes armés de fusils et de haches. Ils avaient pour 20 jours de vivres. Presque tous ces hommes étaient des Canadiens éprouvés dans les expéditions précédentes, et les autres, des flibustiers de Saint-Domingue.
Il y avait deux pierriers sur les biscayennes pour imposer aux sauvages. M. d'Iberville était sur l'une des biscayennes avec son frère M. de Bienville, et M. de Sauvalle sur l'autre, avec le Père Anastase, Récollet, qui avait sa chapelle avec lui. Les prières se faisaient matin et soir comme sur les vaisseaux, et lorsqu'on pouvait débarquer le dimanche, le père disait la messe.
Le 27 et le 28, on commença à longer à l'ouest une grande île de sable. On passa ensuite devant plusieurs baies environnées d'herbe et de joncs, mais sans bois.
En naviguant, on faisait la plus grande attention à ne passer l'embouchure d'aucune rivière.
Le 1er mars, qui était un dimanche, on aborda à une île, et le père dit la messe pour l'équipage.
L'autel fut dressé sous un bouquet d'arbres, et connue le sol était très humide en quelques endroits, d'Iberville fit couper des branches pour les mettre sous les pieds des hommes, afin de les préserver de toute incommodité. Dans la journée, les gens tuèrent plusieurs chats sauvages: l'île en était remplie, et on l'appela l'île aux Chats, nom qui a subsisté jusqu'à présent.
Il fallait tenir la mer à une certaine distance parce que le vent était violent et pouvait pousser sur les rochers; mais en même temps il ne fallait pas s'éloigner beaucoup, pour n'être pas enlevé par la mer, qui était très forte.
«C'est un métier bien gaillard, dit M. d'Iberville, que de découvrir les côtes de la mer avec des chaloupes qui ne sont ni assez grandes pour tenir la mer quand elles sont sous voiles, ni même quand elles sont à l'ancré, et qui sont trop grandes pour aborder à une côte plate, où elles touchent et échouent à une demi-lieue au large.»
C'est alors qu'étant obligé de gagner la côte, l'équipage, vers le soir du 2 mars, aperçut des rochers très rapprochés les uns des autres et à travers lesquels passait un grand courant.
C'était une rivière, et d'Iberville pressentit que c'était celle qu'il cherchait.
Il s'approcha avec précaution, parce que le courant était rapide à faire une lieue et demie à l'heure. M. d'Iberville reconnut alors plusieurs circonstances qui s'accordaient avec les informations de M. de La Salle.
Les eaux conservaient leur douceur à une grande distance dans la mer, comme l'avait dit M. de La Salle. Les roches étaient très nombreuses, très rapprochées et l'on voyait qu'elles étaient de bois pétrifié avec la vase; elles résistaient à la mer et elles étaient toutes noires; parfois elles étaient espacées de vingt pas et d'autres fois beaucoup plus; mais elles conservaient l'aspect d'une palissade, comme l'avaient affirmé les Espagnols. Le fleuve avait 400 toises de largeur, avec une rapidité extraordinaire.
D'Iberville reconnut que c'était le Mississipi, et qu'il contemplait cette embouchure que M. de La Salle n'avait pu découvrir.
La satisfaction était grande chez tous ceux qui prenaient part à l'expédition. Les gens d'Iberville, qui lui étaient si dévoués, étaient heureux de voir leur chef bien-aimé couronné encore de succès dans une entreprise tentée vainement jusqu'à lui. M. d'Iberville remerciait la divine Providence; il voyait se réaliser toutes ses espérances. Il se trouvait comme en possession d'un nouveau monde qu'il avait promis au roi et à M. de Pontchartrain; enfin, le titre de gouverneur de la Louisiane lui était désormais acquis. Le Père Douay considérait surtout les intérêts spirituels de ce grand continent.
Le lendemain, 3 mars, l'équipage aborda à l'entrée du fleuve; au matin, la sainte, messe fut dite en actions de grâces et on chanta le Te Deum.
L'émotion du Père Douay, qui était un saint homme, était au comble, et il sut la communiquer à son auditoire. «C'était une terre nouvelle, conquise au Sauveur, où son nom serait béni et exalté», et il faut reconnaître que les fervents chrétiens auxquels il s'adressait pouvaient comprendre ces pieux sentiments. Quant à d'Iberville, comme l'avait déjà remarqué le Père Marest dans l'expédition de la baie d'Hudson, il était toujours le premier à donner l'exemple dans les manifestations de la piété.
L'équipage, avant de continuer sa course, resta au repos sous les arbres pour se remettre des fatigues des jours précédents.
«Nous sentons, dit M, d'Iberville, couchés sur des roseaux et à l'abri du mauvais temps, le plaisir qu'il y a de se voir délivrés d'un péril évident.»
Le lendemain, mercredi des Cendres, la messe fut encore célébrée, et les gens reçurent les cendres, avec les officiers en tête.
On commença ensuite à remonter la rivière. A quelques lieues on trouva ce que les précédents explorateurs avaient appelé une fourche, c'est-à-dire une division de la rivière en trois courants différents. C'était une confirmation de toutes les antres indications que M. de La Salle avait données sur l'embouchure du Mississipi.
Après ces assurances, pour faire acte de possession au nom de l'Église, M. d'Iberville fit planter une croix par ses hommes, et le Père Récollet la bénit solennellement, pendant que les matelots l'entouraient à genoux et chantaient le:
Vexilla régis prodeunt,
Fulget crucis mysterium...
M. d'Iberville commença à remonter la rivière. Étant arrive au 30e degré de latitude et au-dessus du Delta il continua sa navigation pour prendre connaissance du pays et de ses ressources.
Il rencontra d'abord le village des Bayagoulas, dont plusieurs habitants étaient venus le visiter au port de Biloxi; là il trouva le meilleur accueil.
Ensuite, il alla au site des Mahongoulas, où l'un des chefs lui vendit, pour une hache, une lettre de M. de Tonty, adressée à M. de La Salle, dans laquelle il lui disait qu'il était venu à son secours, et qu'il avait trouvé toutes les nations des rives du fleuve bien disposées pour les Français.
M. d'Iberville reconnut la vérité de ces dispositions et il continua sa course.
Le pays apparaissait dans toute sa beauté. «Les terres sont les plus belles que l'on puisse jamais voir; elles sont traversées par une infinité de belles et grandes rivières; elles sont couvertes de bois franc, comme chênes, ormes, noyers, de vignes d'une grosseur excessive; des prairies sans fin, les rivières couvertes de canards et d'oies sauvages; les arbres remplis d'oiseaux aux couleurs éclatantes, de perroquets, de geais, d'oiseaux-mouches de toutes sortes.»
Des légions de boeufs sauvages paissent par milliers à travers les prairies.
Voici quel était le plan de M. d'Iberville dans cette exploration. Il voulait choisir un site qui serait au centre des tribus indiennes, pour pouvoir facilement communiquer avec elles, et de plus, qui serait en communication directe avec la mer par l'une des branches du fleuve, de ces fourches dont M. de La Salle avait parlé dans ses relations.
Il trouva d'abord, à 40 lieues de l'embouchure, la nation des Pascomboulas, et au delà, il reconnut qu'il y avait une voie directe vers la mer par ces lacs immenses qui occupent la baie du Delta. Il explora ces lacs, et eu l'honneur des ministres du roi, appela le plus grand du nom de «Pontchartrain», il nomma l'autre «Maurepas».
En remontant, il rencontra une station où se trouvait un mat peint et décoré que les sauvages appelaient Bâton-Rouge. C'était un point de démarcation entre les terrains du chasse des Pascomboulas et de la nation suivante, les Oumas, dont M. d'Iberville voulut visiter le principal village.
Il arriva le 20 mars au village des Oumas. Des chefs l'attendaient sur le rivage avec le calumet de paix. Ils l'entourèrent, le mirent au milieu d'eux et le conduisirent au village en chantant et en dansant. «Arrivés au village, dit M. d'Iberville, nous nous sommes salués et embrassés. Il était une heure de l'après-midi.» Il fallut s'arrêter et recommencer à fumer, «ce qui me fatiguait beaucoup, n'ayant jamais fumé.»
Tout le village était rassemblé. Les tambours et les calebasses accompagnaient le chant, et il y eut plusieurs danses. Ce furent d'abord des danses militaires exécutées par des guerriers revêtus de fourrures, armés de pied on cap et portant sur la fête des mufles d'animaux de toutes sortes, fabriqués avec un rare talent d'imitation.
Ces chants guerriers étaient des sons incohérents, mais non formés au hasard. Les danseurs reproduisaient avec une fidélité parfaite les cris et les hurlements des animaux féroces dont ils mettaient le masque sur leur tête.
Deux bandes de guerriers se plaçaient en présence et, tout en gardant une certaine cadence, ils représentaient un combat, se précipitant et reculant par bonds. Ils brandissaient les casse-tête, se frappaient avec des cris de défi; et, pendant ce temps, les autres guerriers chantaient, en marquant le temps avec des tambours, et en poussant du fond du gosier des cris d'applaudissement, tels que: Hou! Hou! Hou! Hou! ou encore: Ché! Ché! Ché!
Après la danse des guerriers, on passait à des exercices moins effrayants. Les jeunes gens s'avançaient avec les jeunes filles. Ils étaient richement parés à leur manière: ils avaient des diadèmes de plumes qui montaient très haut; leurs ceintures d'orignal brodées en rassades descendaient jusqu'aux genoux; elles étaient ornées tout autour de disques de métal qui retentissaient comme des grelots à chaque mouvement de la danse. Ils étaient peints de rouge, de blanc et de jaune, disposés avec un certain art et figurant des galons et des ornements multipliés. Les jeunes tilles portaient des éventails de plumes dont elles accompagnaient leurs mouvements. Les jeunes gens avaient une sorte de sceptre qui marquait la mesure.
Ces groupes représentaient diverses scènes de la vie sauvage, comme le départ pour la chasse, pour la guerre, le retour, les fiançailles, etc. Les danseurs se lançaient avec une agilité remarquable et en tournant sur eux-mêmes. «Ces danses, nous dit M. d'Iberville, étaient gracieuses et assez jolies, et elles étaient accompagnées de chants pleins de douceur. Quand les sauvages le veulent, ils chantent avec beaucoup d'agrément. Ils ont l'oreille délicate, la voix belle et une disposition remarquable pour la musique.»
Le lendemain, on visita les villages. On vit 150 cabanes, avec une place au centre, de 200 pas de largeur.
Tout autour, on voit s'étendre d'immenses prairies, sans rochers, avec des arbres d'une grande vigueur. Sur les champs s'étalent des fleurs, des citrouilles, des melons et du tabac d'une taille surprenante.»
On alla visiter le temple, qui est au milieu du village. C'est un édifice surmonté d'une coupole; au centre on entretient un feu continuel. A l'extrémité il y a un sanctuaire avec des tables en forme d'autel; sur ces autels étaient disposées des fourrures précieuses et d'autres emblèmes mystérieux.
En revenant à la hauteur de Bâton-Rouge, M. d'Iberville reconnut par ses calculs qu'il était à la latitude de Biloxi, où se trouvaient ses vaisseaux. Alors, il observa les rives et, trouvant au-dessous de Bâton-Rouge un courant d'eau considérable, allant, en droite ligne, du Mississipi dans la direction de l'est, il s'abandonna à ce courant qui, suivant sa prévision, allait se jeter vers la baie de Biloxi. C'est cette rivière que l'on a nommée la rivière d'Iberville, d'après celui qui l'avait découverte. Elle a 25 lieues d'étendue. Elle lui épargna l'immense parcours qu'il lui aurait fallu faire pour descendre le Mississipi avec tous ses détours jusqu'à la mer, au 29e degré, et pour remonter jusqu'au 30e degré à Biloxi. C'était près de 100 lieues d'épargnées. Cette rivière offrait bien des portages, mais elle révélait un pays magnifique, d'une grande abondance en poisson et gibier. On vit passer sur les rives, par centaines, des troupeaux de boeufs au galop.
La rivière su jetait dans le lac Maurepas, qui est la suite du lac Pontchartrain, et de là, M. d'Iberville arrivait le 30 mars à Biloxi, ayant fait 300 lieues environ on 30 jours, y compris les stations aux différentes nations sauvages.
Là, M. d'Iberville écrivit sur son journal: «Depuis un mois de séjour, un peu de curiosité eût dû encourager les personnes qui sont restées, à faire sonder les environs de cette rade avec leurs traversières.» Puis, réfléchissant que cela exprimait un blâme pour ses subordonnés, il a effacé cette phrase pour qu'elle ne fût pas mise dans la copie qu'il devait envoyer au ministre. Les jours suivants, le sondage fut accompli par M. d'Iberville.
Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.
A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait descendre les canons avec leurs affûts; on fait aussi installer les vaches et les volailles, puis l'on sème des pois des fèves et du maïs à l'entour du fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent le fort et purent en admirer l'ordonnance.
Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville s'en inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols comme des hommes de peu d'importance, et il fait cette réflexion: «Les Espagnols établis dans ces contrées se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang sauvage que du sang espagnol: ils étaient chétifs, mous et sans énergie. Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever le Mexique, où se trouvent tant de trésors.»
Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté l'estime que M. d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens.
Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes fatigues, intrépides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaître avec une sensible complaisance que ses compatriotes étaient au moins égaux à ces flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les plus audacieux qu'il y eût alors dans le monde.
De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse dans les relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs égards et leur amabilité, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré sur les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation iroquoise établie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la province de la Caroline.
Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, avait manifesté le désir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitôt. Il fit venir au fort le jeune aumônier de la Badine. Mais lorsque les fêtes arrivèrent, c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le Père Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. Il y revint encore le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pâques, dit la messe, et le soir, il y eut sermon et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour faire faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, messe et communion.
Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de 14,000 rations, et de plus, il envoya un traversier à M. Ducasse pour avoir des vivres. Lui-même ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream pour sortir du golfe du Mexique.
Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai fait reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander; c'est un garçon sage et de mérite. J'ai mis mon frère de Bienville, âgé de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages des traversières.»
Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages afin d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son père avait agi autrefois, à Montréal, avec lui et ses autres frères.
Il plut extraordinairement les deux jours suivants, et si abondamment que les eaux de la baie devinrent douces, fait incroyable et cependant réel.
Le 4 mai au matin, on leva l'ancre par un vent du sud-sud-ouest. Au 20 mai ils étaient devant l'île de Cuba, à Matanzas, à dix lieues est de la Havane, et le 23 ils arrivèrent au cap de la Floride.
Le 23 mai, samedi, M. de Surgère avait rencontré trois vaisseaux anglais qui, les prenant pour des forbans, firent mine de tirer sur le Marin. «Ils auraient été bien accommodés s'ils avaient commencé», dit M. de Surgère, qui ne doutait de rien; mais, reconnaissant des vaisseaux français, ils leur firent mille amitiés.
«Ensuite, ils voguèrent de conserve avec nous, et cela heureusement, car ils connaissaient les îles de l'entrée du golfe et ils pouvaient passer le Gulf-Stream, que nous ne connaissions pas.
«Ayant débarqué au golfe le 26 mai, nous remerciâmes Dieu et nous quittâmes les Anglais, car nos frégates allaient mieux que les leurs.
«Nous suivions l'est-nord-est, nous dirigeant vers la France. Nous allions du trentième degré au quarante-cinquième. Là, nous avons été assaillis par une tempête épouvantable; les matelots n'en pouvaient plus. On voulut jeter les canons à la mer, mais on n'osa les déplacer, de peur d'enfoncer le vaisseau. Nous pouvions nous croire à notre dernière heure.
«La Badine n'eut pas les mêmes épreuves, nous ayant devancés.
«Le 1er juillet, arrivée à Chef-de-Bois, puis à l'île d'Aix; et le 2 juillet, entrée dans le port de Rochefort, où nous retrouvâmes la Badine.»
CHAPITRE VI
GRANDS CHANGEMENTS EN FRANCE.
Lorsque M. d'Iberville revint, au mois de juin 1700, de grands changements étaient survenus en France. Louis XIV avait ramené à la paix toute l'Europe coalisée contre lui. Délivré de graves difficultés, il était déterminé à s'occuper exclusivement du bien-être de ses sujets, du développement du commerce et de l'industrie, et enfin des établissements.
Pour bien envisager ces changements, il faut faire quelque retour sur les événements précédents.
De 1690 à 1700, quatre grandes nations: l'Angleterre et la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne et la Savoie s'étaient réunies contre la France, et, malgré ces coalitions et les efforts réunis depuis dix ans, le roi, à force de ménagements et aussi de succès victorieux, était parvenu à se faire accorder une paix qui lui assurait une autorité encore prépondérante en Europe.
Le roi, dès le commencement, avait jugé dans sa sagesse qu'il ne pouvait prolonger indéfiniment une lutte, qui était un si rude fardeau pour ses sujets. Aussi, plusieurs fois il chercha à se faire accorder des conditions convenables d'arrangement, qui furent rejetées avec dédain, par des ennemis fiers de leur puissance et confiants dans leur nombre.
Alors le souverain, déçu dans ses tentatives, résolut de demander à la victoire ce que les voies de conciliation n'avaient pu obtenir, et il y réussit d'une manière inespérée, grâce à cette force et à cette intrépidité qui se révélèrent encore si merveilleusement dans le peuple qu'il gouvernait.
Il put mettre 400,000 hommes sur pied, des troupes aguerries et habituées à vaincre. Il disposa ses forces et ses généraux suivant les centres d'attaque, et, la victoire secondant ses desseins, il inspira à la France un élan et un enthousiasme dignes de la plus grande nation militaire.
Les succès étaient si nombreux, si multipliés, que les coalisés, tout en espérant qu'ils finiraient par lasser la France et l'accabler, pouvaient prévoir qu'ils sortiraient, d'ici là, épuisés et anéantis.
An bout de dix ans de lutte les Anglais et les Hollandais réclamaient la paix. Dans ce laps de temps, les Français avaient remporté plusieurs victoires et enlevé aux ennemis pour près d'un milliard de marchandises.
Les Espagnols ne savaient quel sort attendre: ils avaient été chassés de la Navarre et du Roussillon; ils avaient perdu la Catalogne avec les villes principales: Gironne et Barcelone.
Le roi de Savoie avait perdu plusieurs batailles rangées, et il avait vu succomber dix villes principales.
L'Allemagne avait été chassée de la Flandre, de la Lorraine, de la Franche-Comté, du Palatinat, et, dans toute la confédération, l'on ne savait que prévoir.
La paix de Ryswick, appuyée par les succès des armées de terre et de mer, dans lesquels les exploits d'Iberville au nord de l'Amérique eurent leur part, avait calmé les esprits, et conservait à la France un prestige incomparable.
Le roi avait, fait, il est vrai, de grandes concessions, mais il avait gagné bien des avantages, étant on paix avec l'Allemagne et avec l'Espagne. Il savait en ce moment que, malgré les efforts de l'Autriche, la succession au trône d'Espagne était assurée à l'un de ses enfants.
Il avait reconnu l'autorité du roi d'Angleterre, et n'avait rien à craindre de ce côté.
Débarrassé de ses plus grands soucis, il ne songea plus qu'à rétablir les finances, à procurer le bien-être à ses sujets et à assurer la prospérité des établissements extérieurs.
Il licencia la moitié de ses troupes, réduisit les impôts, suivant les sages traditions laissées par Colbert, et commença à donner le plus grand essor aux Indes Orientales. La France y possédait un territoire immense, avec des points d'une grande importance, parmi lesquels Chandernagor et Pondichéry, qui, en quelques années, devaient compter 50,000 âmes.
Quant aux Indes Occidentales, le roi en comprenait très bien l'importance. Il pensait, d'après Vauban, que l'on pouvait y établir l'un des plus grands royaumes du monde, avec la Nouvelle-France, le cours du Mississipi, la Louisiane, et enfin les Antilles françaises, dont Saint-Domingue formait la partie principale.
Saint-Domingue donnait la clef des possessions espagnoles du Mexique, du Pérou, du Quito, en fournissant l'accès à Carthagène, à Porto Bello et à la Vera Cruz.
Quant à l'embouchure du Mississipi, son occupation donnait l'accès aux richesses de la Louisiane, que Sa Majesté avait fait découvrir depuis plusieurs années, et qui révélaient «dans le nouveau monde un monde nouveau.»
Les nouvelles que M. d'Iberville apportait répondaient bien aux desseins des autorités souveraines. Il arriva en France aux premiers jours de juillet 1699. Il commença par licencier son monde et décharger ses bâtiments, et en même temps il envoyait une copie de son journal à M. de Pontchartrain, ministre de la marine.
Celui-ci lui en accusa aussitôt réception. Il lui demanda de plus amples détails pour la satisfaction du roi, et en même temps il lui fit pressentir la nécessité d'un second voyage.
On destina aussitôt deux bâtiments, la Renommée, de 45 canons, et la Gironde, pour la nouvelle entreprise.
M. de Pontchartrain voyait que les oppositions ne manquaient pas, mais il savait que le roi ne voulait en tenir aucun compte.
Les gens de Montréal, parmi lesquels M. de Longueuil et M. Le Ber, les plus proches parents de M. d'Iberville, avaient écrit que l'occupation, du sud de l'Amérique pouvait nuire gravement aux établissements de la Nouvelle-France.
Le gouverneur de Saint-Domingue, de son côté, voyait avec ombrage cette nouvelle expédition; il pensait que ce serait une disgrâce pour les possessions françaises aux Antilles.
Il disait, dans ses lettres, qu'on allait susciter l'agression des Espagnols. Suivant lui, ils pouvaient mettre 100,000 hommes sur pied et soulever les sauvages, qui étaient au nombre de plusieurs millions, disait-il. «Je crois, ajoutait-il, que M. d'Iberville est un très honnête homme, et bien intentionné, mais il faut se défier de son esprit d'entreprise.»
De plus, des officiers supérieurs de la marine, prévenus contre les succès d'un officier canadien, répandaient le bruit «qu'il ne réussirait pas mieux que La Salle; que son expédition avait été mal menée parce qu'il avait fait trop de retards; qu'il n'avait pas su ménager ses provisions, etc., etc.; enfin qu'il fallait appréhender que les 80 hommes placés à Biloxi ne fussent exposés au même sort que les gens de La Salle.»
M. de Pontchartrain, voulant être à même d'éclairer le roi sur ces objections, demanda à M. d'Iberville de faire un mémoire sur l'importance de son établissement.
M. d'Iberville répondit aussitôt par un factum d'une dizaine de pages. Il avait déjà exposé les avantages que le Canada retirerait de cette entreprise, qui donnerait les moyens de communiquer avec toute l'Amérique centrale par le Mississipi, où les Canadiens avaient déjà des stations importantes. Il montrait ensuite la possibilité de se saisir du Mexique, où se trouvaient des trésors; enfin il affirmait la nécessité d'arrêter l'extension continuelle des Anglais, «déjà trop puissants».
Ensuite M. d'Iberville énumérait les sites occupés par les Espagnols sur le golfe du Mexique, et leur peu de valeur, puis il signalait les conditions favorables pour le commerce des pelleteries et des autres produits.
Il finissait en affirmant que dans ces régions presque tropicales on pouvait récolter les productions des Antilles.
M. de Pontchartrain répondit en recommandant à M. Duguay, l'intendant de la marine à Rochefort, d'activer l'armement des navires destinés à l'expédition.
Il envoyait en même temps la liste des officiers nommés par le roi sur la Renommée, bâtiment de 50 canons: M. d'Iberville, commandant; M. de Ricouard, lieutenant; le sieur Duguay, enseigne; le sieur Desjordy, le sieur de Hautemaison et le sieur de Saint-Hermine, gardes de marine. Dans l'équipage il devait y avoir 50 Canadiens réunis à Rochefort.
M. d'Iberville emmenait avec lui un de ses cousins, M. Lesueur, militaire plein d'expérience, et son frère de Châteauguay, âgé de 14 ans. C'était lui qui était destiné devenir un jour gouverneur de la Guyane.
Sur la Gironde, se trouvaient le chevalier de Surgère, commandant; M. de Villautreys, lieutenant; le sieur de Courcières, lieutenant en second, etc.
M. d'Iberville et M. de Surgère, pour récompense de leurs services, recevaient le titre de chevaliera de Saint-Louis.
Le roi nommait aussi M. de Sauvalle commandant du fort de Biloxi, et M. de Bienville, âgé alors de vingt ans, lieutenant.
En même temps, M. Duguay recevait l'ordre de donner a M. d'Iberville tout ce qu'il avait demandé pour l'armement du fort de Biloxi: 10 pièces de canon, 2,000 boulets, 400 paquets de mitraille, 17,000 livres de poudre à mousquet.
SIXIEME PARTIE
DEUXIÈME VOYAGE.
Le départ eut lieu de La Rochelle le 17 septembre 1699, à 8 heures et demie du matin.
Le 11 décembre, c'est-à-dire après 50 jours de navigation, l'escadre arrivait au cap Français, où débarquèrent quatre malades. M. de Galifet, lieutenant du gouverneur, accueillit M. d'Iberville et lui fournit les rafraîchissements nécessaires. On embarqua aussi des volailles et des bestiaux.
Le 22 décembre, départ du cap Français, et, 20 jours après, arrivée au fort de Biloxi.
Le 9 janvier M. de Sauvalle vint à bord, et rendit compte de tout ce qui s'était passé depuis le départ de M. d'Iberville.
Il avait reçu la visite d'un bâtiment anglais commandé par le capitaine Banks, que M. d'Iberville avait fait prisonnier au fort Nelson cinq ans auparavant. Le capitaine, ayant vu le fort de Biloxi, avait dit qu'il reviendrait en force, mais cela n'inquiéta ni M. d'Iberville ni M. de Sauvalle.
Pendant que quelques marchands de Montréal s'inquiétaient de l'établissement de Biloxi, d'autres Canadiens s'en réjouissaient, et y voyaient la source de beaucoup d'avantages pour la Nouvelle-France.
Dès que Mgr l'évêque de Québec avait eu connaissance des succès de M. d'Iberville, il avait envoyé M. de Montigny, son grand vicaire, avec M. d'Avion, missionnaire des Illinois. Ces messieurs parlaient les langues de plusieurs nations sauvages, et ils venaient s'offrir au zèle religieux du chevalier d'Iberville. M. Juchereau de Saint-Denis, oncle de madame d'Iberville, comme nous l'avons vu précédemment, vînt offrir ses services et son expérience; il avait conduit plusieurs hommes avec lui. Il était réservé à plus d'une aventure. Enfin, l'on vit aussi arriver vingt Canadiens commandés par M. de Tonty, qui avait traversé intrépidement toutes les nations sauvages, et qui s'était rendu avec bonheur é cet ancien théâtre de ses premiers exploits. Il était au comble de la satisfaction de voir se réaliser l'oeuvre qu'il avait déjà, tentée avec l'héroïque M. de La Salle.
M. d'Iberville accueillit ces nouveaux auxiliaires avec la plus entière cordialité. Il enjoignit d'abord à M. Lesueur, son cousin, de préparer tout ce qui était nécessaire pour remonter le fleuve avec une vingtaine d'hommes, afin d'aller exploiter aussitôt les mines de cuivre qui lui avaient été signalées au 45e degré de latitude.
Il donna des compagnons à M. de Saint-Denis pour s'en aller explorer les côtes du golfe, à, l'ouest, depuis la Palissade jusqu'à la baie Saint-Louis.
Quant à M. de Tonty, qui connaissait les langues sauvages, ainsi que les Canadiens qui l'avaient accompagné, il lui proposa de remonter le fleuve avec lui. Enfin, il prit aussi avec lui l'aumônier de l'escadre, ainsi que M. de Montigny. Son frère Châteauguay devait être aussi de l'expédition.
Le but de M, d'Iberville était de reconnaître les sites avantageux, de voir quelle était la fertilité de la terre et les productions utiles, enfin de lier des relations avec toutes les tribus sauvages, dont il avait dessein de se servir pour l'exploitation et la colonisation du pays.
Il partit le 1er mars 1700, et en deux jours il atteignit la première île du Mississipi en quittant la mer. Il paraît que c'est alors qu'il commença à être atteint de la fièvre et de douleurs extrêmement vives aux genoux, qui venaient probablement de toutes les fatigues qu'il avait ressenties dans les expéditions précédentes. Il chercha d'abord à vaincre son mal et continua sa marche, mais au bout de quelques semaines, les douleurs furent si vives, qu'il fut obligé de revenir sur ses pas.
Le 3 mars 1700, il débarquait aux Oumas, et renouvelait les arrangements qu'il avait faits avec eux lors de son premier voyage.
Les jours suivants il atteignit le port qui se trouve à l'extrémité nord de la nation des Oumas.
Le 10, il visitait les Natchez, qu'il considérait comme la nation sauvage la plus intelligente, et où il voulait établir une station principale, à laquelle il désirait donner le nom de Sainte-Rosalie, en l'honneur de la patronne de madame la marquise de Pontchartrain.
Le 14 mars, arrivée aux Tasmas, à 15 lieues des Natchez, au 34e degré de latitude. Ce fut le point extrême où se rendit M. d'Iberville. M. de Montigny connaissait la langue de cette nation, et il y fit commencer une église, qu'il devait remettre à un missionnaire du Canada. Lui-même se proposait de résider aux Natchez. Il était capable de rendre les plus grands services aux intérêts do la religion.
M. d'Iberville ayant rempli le principal objet de son excursion, et, se sentant encore plus malade, confia à M. de Bienville la suite des opérations.
Il avait accompli au moins une partie de ce qu'il s'était proposé. Il avait parcouru 200 lieues sur le fleuve, il en avait exploré les rives, et constaté l'abondante fertilité du sol. Il avait noué des relations avec les principales tribus du Sud; il avait pacifié leurs différends, et les avait exhortées à vivre en amitié avec les Français qui allaient s'établir chez eux.
Des missionnaires allaient fonder des sanctuaires et faire connaître les enseignements de la religion, contre lesquels les naturels n'avaient aucune prévention.
M. de Montigny devait s'établir aux Natchez, et un autre religieux devait résider aux Oumas. En même temps, M. Davion allait s'établir aux Illinois, sur l'invitation de ceux-ci, et un Père Jésuite commençait l'érection d'une église aux Bayagoulas.
M. de Tonty, ayant vu les premiers fruits de l'entreprise, reçut une mission particulière. Il devait aller jusqu'aux Illinois, chargé des présents de M. d'Iberville pour concilier les indigènes aux enseignements de M. Davion.
Le 24 mars, M. d'Iberville, revenant vers Bayagoulas, rencontra M. Lesueur, son cousin, qui avait terminé ses préparatifs, et qui allait remonter jusqu'aux chutes Saint-Antoine. Il avait avec lui le sieur Pénicaud, maître charpentier, qui a écrit la relation de cette entreprise. Nous en citerons quelques détails.
Le 25 au matin, M. d'Iberville se dirigea vers Bayagoulas avec son frère de Châteauguay, tandis qu'il envoyait M. de Bienville passer quelques semaines dans les régions de l'Ouest. C'était d'abord son dessein de faire lui-même cette excursion, mais son malaise étant devenu plus grand, il lui fallut confier cette mission à son frère. Il continua son retour en canot, avec deux hommes et le jeune de Châteauguay.
M. d'Iberville, malgré la fièvre qui le tourmentait toujours, et malgré les douleurs qui l'empêchaient de marcher, passa tout ce mois à sonder les passes, à examiner les sites pour les établissements futurs. Enfin, il put recueillir bien des renseignements de la part des sauvages qu'il rencontra.
Il apprit ensuite que des nations sauvages avaient quitté leur position au nord pour s'établir dans un climat plus favorable au sud. Entre autres, il en était ainsi des Tuscaroras, une des cinq nations iroquoises établies près du lac Ontario, qui avaient quitté leurs foyers depuis quelques années, attirés par la douceur du climat du sud, et qui étaient venus se fixer dans la Caroline, et cela, paraît-il, lui suggéra des idées pour l'avenir. Par une disposition particulière, les pays du sud qui étaient les plus doux et les plus fertiles étaient les moins peuplés, et les populations les plus nombreuses étaient au nord. Du golfe du Mexique jusqu'à l'entrée du Missouri, on comptait une vingtaine de petites nations, et ces nations n'étaient composées que de quelques familles, 30 ou 40, et pas davantage.
Pour exploiter tous ces pays, il aurait fallu que les nations du Nord qui sont très nombreuses, comme les Sioux, les Ottawas, les Illinois, fussent déterminées à descendre dans la proximité du golfe, ce qui serait d'un immense avantage pour eux et pour les Français qui voudraient traiter avec eux.
Cette idée, si étrange qu'elle puisse paraître, était déjà venue à plusieurs de ces nations, même les plus sauvages, et, comme nous l'avons dit, les Tuscaroras étaient établis dans la Caroline.
Le 18 du mois de mai, comme il avait été convenu, M. de Bienville, qui avait été en excursion à l'ouest du Mississipi, revint à Biloxi. Il avait fait peu de chemin, et avait rencontré peu d'indigènes. A cette époque de l'année, la fonte des neiges faisait déborder toutes les rivières affluant au Mississipi, qui sortait de ses rives. L'on pouvait à grande peine remonter la force des courants, et l'on ne pouvait aborder, parce, que toutes les côtes étaient submergées à une grande distance. M. de Bienville avait donc peu de renseignements à fournir à son frère.
Le 19 de mai, M. de Montigny et M. Davion arriveront avec deux chefs sauvages des Natchez et des Tonicas.
M. de Montigny était tellement accablé de fatigue, qu'il crut devoir demander de repasser en France. Il pouvait utiliser son voyage en demandant des prêtres à la maison des Missions étrangères à Paris. On pensait néanmoins qu'il était déjà découragé du peu de succès qu'il y avait à espérer parmi ces populations légères et dépravées du Sud.
Le 16 mai, M. d'Iberville donna des instructions à M. de Sauvalle sur ce qu'il y aurait à faire pendant son absence.
«Il insiste sur la nécessité de recueillir toutes ces plantes que connaissent les sauvages, et dont ils se servent pour leurs teintures et pour leurs remèdes.
«Il faut se procurer le plus que l'on pourra de veaux sauvages pour les élever dans les parcs et les domestiquer.
«Il faut rechercher tous les lieux où se trouvent des perles. L'on devra éprouver différents bois en les mettant dans l'eau pour voir quels sont ceux qui ne sont pas attaqués par les vers.
«En attendant que M. Lesueur revienne de son excursion dans le haut Mississipi, il faudra envoyer M. de Saint-Denis pour visiter la rivière de la Marne au pays des Gododaquis.
«Enfin, il faudra s'opposer par tous les moyens à aucune agression de la part des Espagnols.»
Le 28 mai, M d'Iberville ayant fini ses dispositions, partit pour la France avec ses deux vaisseaux. Il était favorisé par un vent sud-sud-ouest.