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Histoire du véritable Gribouille

Chapter 7: SECONDE PARTIE.
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About This Book

A tender, inventive child is scorned by his thieving, hard-hearted family and seeks refuge in the forest; at a favorite hollow oak he befriends a large bumblebee that leads to an extraordinary change of fortune: he is taken into a protected household where he gains clothes, food, and instruction in magic, yet discovers that personal contentment rests on practical kindness, simple wisdom, and remaining true to his gentle habits rather than on external riches.

M. Bourdon reçut fort bien Gribouille. Il le fit richement habiller, lui donna une belle chambre, le fit manger à sa table, et envoya quérir trois pages pour le servir. Puis il commença à le faire instruire dans l'art de la magie.

Mais Gribouille ne fit pas grand progrès. On lui faisait faire des chiffres, des chiffres, des calculs, des calculs, et cela ne l'amusait guère, d'autant plus qu'il ne comprenait guère à quoi cela pourrait lui servir. Sa richesse ne le rendait point heureux. Il était content d'être propre, et c'est tout. Il voyait fort peu M. Bourdon, qui paraissait toujours grandement affairé et qui lui disait en lui tapant sur la joue: Apprends les chiffres, apprends les calculs avec le maître que je t'ai donné; quand tu sauras cela, je serai ton maître moi-même, et je t'apprendrai les grands secrets.

Gribouille aurait bien voulu aimer M. Bourdon, qui lui faisait tant de bien; mais il n'en pouvait venir à bout. M. Bourdon était railleur sans être plaisant, bruyant sans être gai, prodigue sans être généreux. On ne savait jamais à quoi il pensait, si toutefois il pensait à quelque chose. Il était quelquefois brutal, et le plus souvent indifférent. Il avait une manie qui répugnait à Gribouille, c'était de ne vivre que de miel, de sirops et de confitures, ce qui ne l'empêchait pas d'être gros et gras, mais ce dont il usait avec tant de voracité qu'il en était malpropre. Gribouille n'aimait point à l'embrasser parce qu'il avait toujours la barbe poissée.

Cependant, malgré la dépense que faisait M. Bourdon, il devenait chaque jour plus riche, et, comme le royaume de ce pays-là était gouverné par un monarque très-faible et très-ruiné, M. Bourdon achetait toutes ses terres, toutes ses métairies, toutes ses forêts; bientôt il lui acheta ses courtisans, ses serviteurs, ses troupeaux et ses armées. Le roi devint si pauvre, si pauvre, que, sans l'aide de quelques domestiques fidèles qui le nourrissaient, il serait mort de faim. Il conservait le titre de roi, mais il n'était plus que le premier ministre de M. Bourdon, qui lui faisait faire toutes ses volontés et qui était le roi véritable.

A quelque temps de là, on vit arriver dans la contrée une très-belle et très-riche princesse, avec une grande reine qui était sa mère et qui venait traiter du mariage de cette demoiselle avec M. Bourdon. L'affaire fut bientôt conclue. Il y eut des fêtes à en crever; on invita le roi qui fut bien content d'être du repas de noces, et quand M. Bourdon fut marié, il parut plus riche de moitié qu'auparavant.

Sa femme était fort jolie et fort spirituelle, elle traitait Gribouille avec beaucoup d'amitié, mais Gribouille ne réussissait pas à l'aimer autant qu'il l'eût souhaité. Elle lui faisait toujours peur, parce qu'elle lui rappelait la princesse des abeilles qu'il avait cru voir sous le figuier, le jour où l'essaim avait mis son âne en fuite, et, lorsqu'elle l'embrassait, il s'imaginait toujours qu'elle allait le piquer. Elle avait la même manie de manger du miel et des sirops, qui déplaisait tant à Gribouille dans M. Bourdon. Et puis elle parlait toujours d'économie, et tandis que l'on apprenait à Gribouille l'art de compter, elle le tourmentait en lui disant sans cesse qu'il lui fallait aussi l'art de produire.

A tout prendre, la maison de M. Bourdon devint plus tranquille après son mariage; mais elle n'en fut pas plus gaie. Madame Bourdon était avare, elle faisait durement travailler tout le monde. Le royaume s'en ressentait et devenait très-riche. On faisait toutes sortes de travaux, on bâtissait des villes, des ports de mer, des palais, des théâtres; on fabriquait des meubles et des étoffes magnifiques; on donnait des fêtes où l'on ne voyait que diamants, dentelles et brocarts d'or. Tout cela était si beau, si beau, que les étrangers en étaient éblouis. Mais les pauvres n'en étaient pas plus heureux, parce que, pour gagner de l'argent dans ce pays-là, il fallait être très-savant, très-fort ou très-adroit, et ceux qui n'avaient ni esprit, ni savoir, ni santé, étaient oubliés, méprisés et forcés de voler, de demander l'aumône, ou de mourir de faim comme le vieux roi. On s'aperçut même que tout le monde devenait méchant: les uns parce qu'ils étaient trop heureux, les autres parce qu'ils ne l'étaient pas assez. On se disputait, on se haïssait. Les pères reprochaient aux enfants de ne pas grandir assez vite pour gagner de l'argent; les enfants reprochaient aux pères de ne pas mourir assez tôt pour leur en laisser. Les maris et les femmes ne s'aimaient point, parce que M. et madame Bourdon, qui donnaient le ton, ne pouvaient pas se supporter; s'étant mariés par intérêt, ils se reprochaient sans cesse leur origine, madame Bourdon disant à son mari qu'il était un roturier, et M. Bourdon disant à sa femme qu'elle était une bécasse entichée de noblesse. Ils en venaient parfois aux gros mots. Monsieur accusait madame d'être avare; madame traitait monsieur de voleur.

Gribouille n'assistait pas à ces querelles de ménage et ne comprenait pas pourquoi, dans un pays devenu si beau et si riche, il y avait tant de gens chagrins et mécontents. Pour son compte, il eût pu être heureux, car ses parents, devenus riches, ne le tourmentaient plus guère, et M. Bourdon, tout occupé de ses affaires, ne le contrariait en rien.

Mais Gribouille avait le cœur triste sans savoir pourquoi et s'ennuyait de vivre toujours seul; il n'avait point d'amis de son âge, tous les autres enfants étaient instruits par leurs parents à être jaloux de sa richesse; on ne lui faisait point apprendre les choses qu'il eût aimées; M. Bourdon, tout en le comblant de présents et de plaisirs fort coûteux, ne paraissait pas se soucier de lui plus que du premier venu. Il ne marquait d'estime ni de mépris pour personne, et un jour que Gribouille avait voulu l'avertir que son premier valet de chambre le volait, il avait répondu: Bon, bon! il fait son métier.

Enfin, quand Gribouille eut quinze ans, M. Bourdon le prit par le bras et lui dit: Mon jeune ami, vous serez mon héritier, parce que les destins ont décrété que je n'aurais point d'enfants de mon dernier mariage. Je le savais, et c'est pourquoi je me suis marié sans crainte de vous faire du tort; vous serez donc très-riche, et vous l'êtes déjà, puisque tout ce que j'ai vous appartient. Mais, après moi, il vous faudra prendre beaucoup de peine et soutenir beaucoup de combats pour conserver vos biens, car la famille de ma femme me hait et n'est retenue de me faire la guerre que par la crainte que j'inspire. La race des abeilles tout entière conspire contre moi, et n'attend que le moment favorable pour fondre sur mes terres et reprendre tout ce qu'elle prétend lui appartenir.

Il est donc temps que je vous instruise de mes secrets, afin que l'habileté vous sauve de la force quand vous ne m'aurez plus. Venez avec moi.

Là-dessus M. Bourdon monta dans son carrosse avec Gribouille et fit prendre le chemin du carrefour Bourdon. Quand ils furent auprès du chêne, M. Bourdon renvoya son équipage et, prenant Gribouille par la main, il le fit asseoir sur les racines de l'arbre et lui dit:

—Avez-vous quelquefois mangé de ces glands?

—Oui, répondit Gribouille, car je sais qu'ils sont bons, tandis que les autres glands de la forêt sont amers et bons pour les pourceaux.

—En ce cas, vous êtes plus avancé que vous ne pensez. Eh bien, puisque ces fruits vous plaisent, mangez-en.

Gribouille en mangea avec plaisir, parce que cela lui rappelait son enfance; mais tout aussitôt il se sentit accablé d'un grand sommeil, et il ne lui sembla plus voir ni entendre M. Bourdon que dans un rêve.

D'abord il lui sembla que M. Bourdon frappait sur l'écorce du chêne et que le chêne s'entr'ouvrait; alors Gribouille vit dans l'intérieur de l'arbre une belle ruche d'abeilles avec tous ses gâteaux blonds et dorés, et toutes les abeilles, dans leurs cellules propres et succulentes, bien renfermées chacune chez soi. On entendait pourtant des voix mignardes qui babillaient dans toutes les chambres, et qui disaient: Amassons, amassons; gardons, gardons; refusons, refusons; mordons, mordons. Mais une voix plus haute fit faire silence, en criant du fond de la ruche: Taisez-vous, taisez-vous, l'ennemi s'avance.

Alors M. Bourdon commença à bourdonner et à grimper le long de l'arbre, et à frapper de l'aile et de la patte à la cellule de la reine qui se barricadait et tirait ses verrous. M. Bourdon fit entendre une voix retentissante comme une trompe de chasse, et des milliers, des millions, des milliards de bourdons, de frelons et de guêpes parurent, d'abord comme un nuage dans le ciel, et bientôt comme une armée terrible qui se précipita sur la ruche. Les abeilles se décidèrent à sortir pour se défendre, et Gribouille assista à un combat furieux où chacun cherchait à percer un ennemi de son dard ou à lui manger la tête. La mêlée devint plus horrible lorsque des branches du chêne descendit une nouvelle armée qui, sans prendre parti dans la querelle, ne parut songer qu'à tuer au hasard pour emporter et manger les cadavres. C'était toute une république de grosses fourmis qui avait sa capitale non loin de là, et qui avait été prendre le frais sur les feuilles, et tâcher en même temps de lécher un peu de miel qui coulait de la ruche, et dont les fourmis sont aussi friandes que les bourdons. Chaque fois qu'un insecte blessé tombait sur le dos, ou se roulait dans les convulsions de la colère et de l'agonie, vingt fourmis s'acharnaient à le pincer, à le mordre, à le tirailler, et, après l'avoir fait mourir à petit feu, appelaient vingt autres des leurs qui emportaient le mort vers la fourmilière. Dans ce désordre, le miel, ruisselant par les portes brisées des cellules, empiégea si bien les combattants et les voleurs, que grand nombre périrent étouffés, noyés ou percés par leurs ennemis, dont ils ne pouvaient plus se défendre. Enfin les frelons restèrent maîtres du champ de bataille; et alors commença une orgie repoussante. Les vainqueurs se gorgeant de miel au milieu des victimes, et, marchant sur les cadavres des mères et des enfants, s'enivrèrent d'une façon si indécente, que beaucoup crevèrent d'indigestion en se roulant pêle-mêle avec les morts et les mourants.

Quant à M. Bourdon, à qui l'on avait apporté les clefs de la ruche sur un plat d'argent, il se mit à rire d'une manière odieuse, et prenant Gribouille par la peau du cou:—Allez donc, poltron, lui dit-il, profitez donc de la curée, car c'est pour vous qu'on a fait tout ce massacre. Profitez-en, mangez, prenez, pillez, tuez, allez donc!

Et il le lança au fond de la ruche, qui était devenue un lac de sang. Gribouille s'agita pour en sortir, et, roulant le long du chêne, il alla tomber dans la capitale des fourmis, où à l'instant même il fut saisi par trente millions de paires de pinces qui le tenaillèrent si horriblement, qu'il fit un grand cri et s'éveilla.

Mais, en ouvrant les yeux, il ne vit plus rien que de très-vraisemblable: le chêne s'était refermé, la fourmilière avait disparu, quelques abeilles voltigeaient discrètement sur le serpolet, quelques frelons buvaient les gouttelettes d'eau que le ruisseau faisait jaillir sur les feuilles de ses rives, et M. Bourdon, aussi tranquille qu'à l'ordinaire, regardait Gribouille en ricanant.

—Eh bien, monsieur l'endormi, lui dit-il, voilà comme vous prenez votre première leçon? vous vous abandonnez au sommeil pendant que je vous explique les lois de la nature?

—Je vous en demande bien pardon, répondit Gribouille encore tout saisi d'horreur. Ce n'est pas pour mon plaisir que j'ai dormi de la sorte, car j'ai fait des rêves abominables.

—C'est bon, c'est bon, reprit M. Bourdon, il faut s'habituer à tout. Mais où en étions-nous?

—Vraiment, monsieur, dit Gribouille, je n'en sais rien. Il me semblait que vous me disiez de tuer, de piller, de manger.

—C'est quelque chose comme cela, reprit M. Bourdon; je vous expliquais l'histoire naturelle des frelons et des abeilles. Celles-ci travaillent pour leur usage, vous disais-je; elles sont fort habiles, fort actives, fort riches et fort avares. Ceux-là ne travaillent pas si bien et ne savent pas faire le miel; mais ils ont un grand talent, celui de savoir prendre. Les fourmis ne sont pas sottes non plus, elles bâtissent des cités admirables, mais elles les remplissent de cadavres pour se nourrir pendant l'hiver, et il n'est point de nation plus pillarde et mieux unie pour faire du mal aux autres. Vous voyez donc bien que, dans ce monde, il faut être voleur ou volé, meurtrier ou meurtri, tyran ou esclave. C'est à vous de choisir; voulez-vous conserver comme les abeilles, amasser comme les fourmis, ou piller comme les frelons? Le plus sûr, selon moi, est de laisser travailler les autres, et de prendre, prendre, prendre! mon garçon, par force ou par adresse, c'est le seul moyen d'être toujours heureux. Les avares amassent lentement et jouissent peu de ce qu'ils possèdent; les pillards sont toujours riches quand même ils dépensent, car, quand ils ont bien mangé, ils recommencent à prendre, et comme il y a toujours des travailleurs économes, il y a toujours moyen de s'enrichir à leurs dépens. Ça, mon ami, je vous ai dit le dernier mot de la science, choisissez, et, si vous voulez être bourdon, je vous ferai recevoir magicien comme je le suis.

—Et quand je serai magicien, dit Gribouille, que m'arrivera-t-il?

—Vous saurez prendre, répondit M. Bourdon.

—Et pour le devenir, que faut-il faire?

—Faire serment de renoncer à la pitié et à cette sotte vertu qu'on appelle la probité.

—Tous les magiciens font-ils ce serment-là? dit Gribouille.

—Il y en a, répondit M. Bourdon, qui font le serment contraire, et qui font métier de servir, de protéger et d'aimer tout ce qui respire; mais ce sont des imbéciles qui prennent, par vanité, le titre de bons génies et qui n'ont aucun pouvoir sur la terre. Ils vivent dans les fleurs, dans les ruisseaux, dans les déserts, dans les rochers, et les hommes ne leur obéissent pas; ils ne les connaissent même point; aussi ce sont de pauvres génies qui vivent d'air et de rosée et dont le cerveau est aussi creux que l'estomac.

—Eh bien, monsieur Bourdon, répondit Gribouille, vous n'avez pas réussi à me donner de l'esprit, car je préfère ces génies-là au vôtre, et je ne veux en aucune façon apprendre la science de piller et de tuer. Je vous souhaite le bonjour, je vous remercie de vos bonnes intentions, et je vous demande la permission de retourner chez mes parents.

—Imbécile, répondit M. Bourdon, tes parents sont des frelons qui ont oublié leur origine, mais qui n'en ont pas moins tous les instincts et toutes les habitudes de leur race. Ils t'ont battu parce que tu ne savais pas voler, ils te tueront à présent que tu peux le savoir et que tu refuses de l'apprendre.

—Eh bien, dit Gribouille, je m'en irai dans ces déserts dont vous m'avez parlé et où vous dites que demeurent les bons génies.

—Mon petit ami, vous n'irez point, repartit M. Bourdon d'une voix terrible et en roulant ses gros yeux comme deux charbons ardents; j'ai mes raisons pour que vous ne me quittiez pas, et je vais vous faire tant de piqûres, que vous resterez là pour mort si vous me résistez.

En parlant ainsi, M. Bourdon étendit ses ailes et, reprenant la figure d'un affreux insecte, il se mit à poursuivre avec rage le pauvre Gribouille qui s'enfuyait à toutes jambes. Quelque temps il réussit à se préserver en l'écartant avec son chapeau; mais enfin, se voyant sur le point d'être dévoré, il perdit la tête et se précipita dans le ruisseau dont il descendit le courant à la nage avec beaucoup de vitesse; mais à tout instant le bourdon s'élançait sur ses yeux pour l'éborgner, et il était forcé d'enfoncer sa tête dans l'eau, au risque d'être suffoqué. Alors Gribouille, se voyant perdu, s'écria:

—A mon secours, les bons génies, ne souffrez pas que ce méchant s'empare de moi!

Au même instant une jolie demoiselle aux ailes bleues sortit d'une touffe d'iris sauvages, et s'approchant de Gribouille:—Suis-moi, lui dit-elle, nage toujours et n'aie pas peur. Et puis elle se mit à voler devant lui, et, en un instant, une grande pluie d'averse commença à tomber et à contrarier fort M. Bourdon, qui ne savait pas voler pendant la pluie. La demoiselle s'en moquait et allait toujours. Le ruisseau se gonflait et emportait Gribouille, qui n'avait plus la force de nager. M. Bourdon essaya de s'acharner après sa proie, mais la pluie, qui tombait en gouttes aussi larges que la main, le culbuta dans l'eau. Il se sauva comme il put, à la nage, et gagna les herbes de la rive, où Gribouille le perdit de vue.

Cependant Gribouille avançait toujours, conduit par la demoiselle, et il se trouva à passer devant la porte de la maison de son père. Il vit ses frères et sœurs qui le regardaient par la fenêtre et qui riaient bien fort, pensant qu'il se noyait. Gribouille voulait s'arrêter pour leur dire bonjour, mais la demoiselle le lui défendit.

—Suis-moi, Gribouille, lui dit-elle, si tu me quittes, tu es perdu.

—Merci, madame la demoiselle, répondit Gribouille, je veux vous obéir.

Et, lâchant un arbre auquel il s'était retenu, il recommença à nager aussi vite que le ruisseau, qui était devenu un torrent et qui roulait aussi vite qu'une flèche. Quand il eut dépassé la maison et le jardin de ses parents, Gribouille entendit ses frères et ses sœurs qui le raillaient en criant de toutes leurs forces: «Fin comme Gribouille, qui se jette dans l'eau par crainte de la pluie.»


SECONDE PARTIE.

COMMENT GRIBOUILLE SE JETA DANS LE FEU PAR CRAINTE D'ÊTRE BRÛLÉ.

Lorsque Gribouille eut fait environ deux cents lieues à la nage, il se sentit un peu fatigué et il eut faim, quoiqu'il eût fait tout ce chemin en moins de deux heures. Il y avait longtemps qu'il ne descendait plus le cours du ruisseau et qu'il naviguait en pleine mer sans s'en apercevoir, car il lui semblait rêver et ne pas bien savoir ce qui se passait autour de lui. Il ne voyait plus la demoiselle bleue; il est à croire qu'elle l'avait quitté lorsque le ruisseau s'était jeté dans une rivière, laquelle rivière s'était jetée dans un fleuve, lequel fleuve avait conduit Gribouille jusqu'à la mer.

Gribouille, revenant à lui-même, fit un effort pour se reconnaître et ne se trouva plus figure humaine: il n'avait plus, en guise de pieds et de mains, que des feuilles vertes toutes mouillées; son corps était en bois couvert de mousse, sa tête était un gros gland d'Espagne sucré, du moins Gribouille le pensait, car il sentait comme un goût de sucre dans la bouche qu'il n'avait plus. Il fut étonné de se voir dans cet état et de reconnaître que son voyage l'avait changé en une branche de chêne qui flottait sur l'eau. Les gros poissons qu'il rencontrait par milliers le flairaient en passant, puis détournaient la tête d'un air de dégoût. Les oiseaux de mer s'abattaient jusque sur lui pour l'avaler, mais, dès qu'ils l'avaient regardé de près, ils s'en allaient plus loin, pensant que ce n'était point un plat de leur cuisine. Enfin il vint un grand aigle qui le prit assez délicatement dans son bec et qui l'emporta à travers les airs.

Gribouille eut un peu peur de se voir si haut, mais il sentit bientôt qu'en le séchant l'air lui donnait de la force et de la nourriture, car sa faim le quitta, et il se fût trouvé fort à l'aise si les projets de l'aigle à son égard ne lui eussent donné quelque inquiétude.

Cependant, comme il continuait à penser et à raisonner sous sa forme de branche, il se dit bientôt: Je suis près de terre, puisque l'aigle, qui n'est pas un oiseau marin, est venu me chercher dans les eaux; il m'emporte, et ce n'est pas pour me manger, car il aime la chair et non pas les glands; il veut donc faire de moi une broussaille pour son nid, et bientôt sans doute je vais me trouver sur le faîte d'un arbre ou d'un rocher.

Gribouille raisonnait fort bien. Il vit bientôt le rivage et une grande île déserte où il n'y avait que des arbres, de l'herbe et des fleurs qui brillaient au soleil et embaumaient l'air à vingt lieues à la ronde.

L'aigle le déposa dans son aire et partit pour aller chercher quelqu'autre broussaille. Gribouille, se voyant seul, avait bien envie de s'en aller; mais comment faire, puisqu'il n'avait plus ni pieds ni jambes? Au moins, disait-il, quand j'étais sur l'eau, l'eau me poussait et me faisait avancer; à présent, que deviendrai-je? je m'en vais certainement me faner, me dessécher et mourir, puisque je suis une branche coupée et jetée aux vents.

Gribouille versa quelques larmes, mais il reprit courage en songeant que les fées ou les bons génies l'avaient protégé contre les assauts de l'affreux bourdon, et que, sans doute, ils lui avaient fait subir cette métamorphose pour le préserver de ses poursuites. Il aurait bien voulu les invoquer encore, et surtout revoir près de lui la demoiselle bleue qui lui avait parlé sur le ruisseau; mais il était aussi muet qu'une souche, et il ne pouvait pas faire de lui-même le plus petit mouvement.

Mais voilà que tout d'un coup s'éleva un furieux coup de vent qui bouleversa le nid de l'aigle et transporta Gribouille au beau milieu de l'île.

Il n'eut pas plutôt touché la terre qu'il vit s'agiter autour de lui toutes les herbes et toutes les fleurs; et un beau narcisse blanc, au pied duquel il s'était trouvé retenu, se pencha, l'embrassa sur la joue, et lui dit:—Te voilà donc enfin, mon cher Gribouille? il y a bien longtemps que nous t'attendons. Une marguerite se prit à rire et dit:

—Vraiment, nous allons bien nous amuser, à présent que le bon Gribouille sera des nôtres; et une folle avoine s'écria:—Je suis d'avis que nous donnions un grand bal pour fêter l'arrivée de Gribouille.—Patience! reprit le narcisse, qui avait l'air plus raisonnable que les autres, vous ne pourrez rien pour Gribouille tant que la reine ne l'aura pas embrassé.

—C'est juste, répondirent les autres plantes; faisons un somme en attendant; mais prenons garde que le vent, qui est en belle humeur aujourd'hui, ne nous enlève Gribouille. Enlaçons-nous autour de notre ami.

Alors le narcisse étendit sur la tête de Gribouille une de ses grandes feuilles, en lui disant:—Dors, Gribouille, voilà un parasol que je te prête. Cinq ou six primevères se couchèrent sur ses pieds, une troupe de jeunes muguets vint s'asseoir sur sa poitrine, et une douzaine d'aimables pervenches se roulèrent autour de lui et l'enlacèrent si adroitement, que le plus méchant vent du monde n'eût pu l'emporter.

Gribouille, ranimé par la bonne odeur de ces plantes affables, par la fraîcheur de l'herbe et le doux ombrage du narcisse, goûta un sommeil délicieux, tandis que les muguets lui faisaient tout doucement cent petits contes à dormir debout, et que les pâquerettes chantonnaient des chansonnettes qui n'avaient ni rime ni raison, mais qui procuraient des rêves fort agréables.

Enfin Gribouille fut réveillé par des voix plus hautes. On chantait et on dansait autour de lui: tout le monde paraissait ivre de joie; les liserons s'agitaient comme des cloches à toute volée, les graminées jouaient des castagnettes, les muguets faisaient mille courbettes et révérences, et le grave narcisse lui-même chantait à tue-tête, tandis que les pâquerettes riaient à gorge déployée.

—Enfants sans cervelle, dit alors d'un ton maternel une très-douce voix, n'avez-vous pas une bonne nouvelle à m'apprendre, ce matin?

Aussitôt des millions de voix crièrent ensemble: Gribouille! Gribouille! Gribouille! Et, s'écartant comme un rideau, toutes les plantes découvrirent aux yeux charmés de Gribouille le doux visage de la reine.

C'était la Reine des prés, cette belle fleur élégante, menue et embaumée qui vient au printemps et qui aime les endroits frais.

—Lève-toi, mon cher Gribouille, dit-elle, viens embrasser ta marraine.

Aussitôt Gribouille sentit qu'il retrouvait ses pieds, ses bras, ses mains, son visage et toute sa personne. Il se leva bien lestement, et toute la prairie fit un cri de joie à l'apparition du véritable Gribouille. La reine daigna dépouiller son déguisement et elle se montra sous sa figure naturelle, qui était celle d'une fée plus belle que le jour, plus fraîche que le mois de mai, et plus blanche que la neige; seulement elle conservait sa couronne de fleurs de reine des prés, qui, en se mêlant à ses cheveux blonds, semblait plus belle qu'une couronne de grappes de perles fines.

—Allons, mes enfants, dit-elle, levez-vous aussi, et que les yeux dessillés de Gribouille vous voient tels que vous êtes.

Il y eut un moment d'hésitation, et le Narcisse prenant la parole:—Chère reine, dit-il, tu sais bien que, pour nous faire paraître dans toute notre beauté, il nous faut un de tes divins sourires, et tu es si occupée de l'arrivée de Gribouille, que tu ne songes pas à nous l'adresser.

La reine sourit tout naturellement à ce reproche, et Gribouille, sur qui ce sourire passa aussi comme un éclair, éprouva un mouvement de joie mystérieuse si subit, qu'il en pensa mourir de joie. Toute la prairie en ressentit l'effet; on eût dit que le rayon d'un soleil mille fois plus clair et plus doux que celui qui éclaire les hommes avait ranimé et transformé toutes les choses vivantes. Toutes les fleurs, toutes les herbes, tous les arbustes de l'île devinrent autant de sylphes, de petites fées, de beaux génies qui parurent, les uns sous les traits d'enfants beaux comme les amours, de filles charmantes, de jeunes gens enjoués et raisonnables, les autres sous la figure de superbes dames, de nobles vieillards et d'hommes d'un aspect franc, libre, aimant et fort. Enfin tout ce monde-là était beau et agréable à voir, les vieux comme les jeunes, les petits comme les grands. Tous étaient vêtus des tissus les plus fins, les uns éclatants, les autres aussi doux à regarder que les couleurs des plantes dont ils avaient adopté le nom et les emblèmes. Les enfants faisaient mille charmantes folies, les gens graves les regardaient avec tendresse et protégeaient leurs ébats. Les jeunes personnes dansaient et chantaient, et charmaient par leur grâce et leur modestie. Tous et toutes s'appelaient frères et sœurs et se chérissaient comme les enfants de la même mère, et cette mère était la reine des prés, éternellement jeune et belle, qui ne commandait que par ses sourires et ne gouvernait que par sa tendresse.

Elle prit Gribouille par la main et le promena au milieu des groupes nombreux qui s'étaient formés dans la prairie, puis, quand tout le monde l'eut choyé et caressé, elle lui dit:

—Va et sois libre; amuse-toi, sois heureux: cette fête ne sera pas longue: car j'ai beaucoup d'affaires. Elle ne durera que cent ans, profites-en pour t'instruire de notre science magique. Ici l'on fait les choses vite et bien. Après la fête, je causerai avec toi et je te dirai ce que tu dois savoir pour être un magicien parfait.

—Soit, ma chère marraine, puisque vous l'êtes, dit Gribouille, je me sens en vous une telle confiance que je veux tout ce que vous voudrez. Mais qui fera mon éducation, ici?

—Tout le monde, dit la reine, tout le monde est aussi savant que moi, puisque j'ai donné à tous mes enfants ma sagesse et ma science.

—Est-ce donc que vous allez nous quitter pendant ces cent ans? dit Gribouille, j'en mourrais de regret, car je vous aime de tout l'amour que j'aurais eu pour ma mère si elle l'eût permis.

—Je ne te quitterai pas, pour un si court moment que j'ai à passer près de toi et de mes autres enfants, dit la reine. Je reste au milieu de vous; tu me verras toujours, tu pourras toujours venir près de moi pour me parler et me questionner; mais tu vois, tes frères et tes sœurs sont impatients de te réjouir et de te fêter. N'y sois pas insensible, car toute cette joie, tout ce bonheur dont tu les vois enivrés, se changeraient en tristesse et en larmes si tu ne les aimais pas comme ils t'aiment.

—A Dieu ne plaise! s'écria Gribouille. Et il s'élança au milieu de la fête.

Gribouille ne se demanda pas pourquoi tout ce monde si bon, si beau et si heureux avait tant d'amitié pour un pauvre petit étranger comme lui, sorti du monde des méchants. Il ne se permit pas de douter que la chose fût vraie et certaine. Il sentit tout d'un coup que c'est si doux d'être aimé, qu'il faut vite en faire autant et ne point se tourmenter d'autre chose au monde.

La fête fut belle et le temps ne cessa pas d'être magnifique. Il y eut pourtant quelquefois de la pluie, mais une pluie tiède qui sentait l'eau de rose, l'eau de violette, de tubéreuse, de réséda, enfin toutes les meilleures senteurs du monde, et on avait autant de plaisir à sentir tomber cette pluie qu'à la sentir sécher dans les cheveux aux rayons d'un bon soleil qui se dépêchait de la boire. Il y eut aussi de l'orage, du vent et du tonnerre, et c'était un bien beau spectacle auquel on assistait sans rien payer. Il y avait des grottes immenses où l'on se mettait à l'abri pour regarder la mer en fureur, le ciel en feu, et pour entendre les chants extraordinaires et sublimes que le vent faisait dans les arbres et dans les rochers. Personne n'avait peur, pas même les petits sylphes et les jeunes farfadets. Ils savaient qu'aucun mal ne pouvait les atteindre. Quelquefois les ruisseaux gonflés par l'orage devenaient des torrents; c'était une joie, un tumulte parmi les enfants et les jeunes filles à qui les franchirait: et quand on tombait dedans, on riait plus fort, car rien ne faisait mourir dans ce pays-là, on n'y était même jamais malade. Il arrivait pourtant quelquefois des accidents. Les sylphes étourdis tombaient du haut des arbres, ou les jeunes filles se piquaient les doigts aux rosiers et aux acacias. Les jeunes gens, en exerçant leurs forces, faisaient quelquefois, par mégarde, rouler un rocher sur de graves vieillards qui causaient sans méfiance à quelques pas de là. Mais aussitôt qu'on voyait une blessure, qu'elle fût grande ou petite, la moindre goutte de sang faisait accourir tout le monde; on s'empressait à qui verserait la première larme sur cette plaie, et aussitôt elle était guérie par enchantement. Mais cela causait un moment de douleur générale, car tout le monde souffrait à la fois du mal que ressentait le blessé. La reine alors arrivait bien vite, bien vite; elle souriait, et, comme le blessé était déjà guéri, tout le monde était consolé et transporté d'une joie nouvelle à cause du sourire de la reine.

On ne vivait, dans ce pays-là, que de fruits, de graines et du suc des fleurs; mais on les apprêtait si merveilleusement, leurs mélanges étaient si bien diversifiés, qu'on ne savait lequel de ces plats exquis préférer aux autres. Tout le monde préparait, servait et mangeait le repas. On ne choisissait point les convives; qu'ils fussent jeunes ou vieux, gais ou sérieux, ils étaient tous parfaitement agréables. On riait avec les uns à en mourir, on admirait la sagesse ou l'esprit des autres. Quand même on devenait grave avec les sages, on ne s'ennuyait jamais, parce qu'ils disaient gracieusement toutes choses, et c'était toujours par amitié pour les autres qu'ils parlaient. Les nuits étaient aussi belles que les jours; on dormait où l'on se trouvait, sur la mousse, sur le gazon, dans les grottes qui étaient illuminées par plus de cent milliards de vers luisants. Si on ne voulait pas dormir, à cause de la beauté de la lune, on se promenait sur l'eau, dans les forêts, sur les montagnes, et on trouvait toujours à qui causer, car partout on pouvait rejoindre des groupes qui faisaient de la musique ou qui célébraient la beauté de la nature et le bonheur de s'aimer.

Enfin les cent ans s'écoulèrent comme un jour, et quand, à la fin de la centième journée, la reine vint prendre Gribouille par la main, il fut fort étonné, car il croyait être à la fin de la première.

—Mon cher enfant, lui dit-elle, j'ai à te parler; la fête va finir, viens avec moi.

Elle monta avec Gribouille sur le sommet le plus élevé de l'île et lui fit admirer la beauté de la contrée des fleurs, où dansait et chantait encore, aux premiers rayons des étoiles, cette race heureuse et charmante dont elle était la mère.

—Hélas! dit Gribouille, saisi pour la première fois depuis cent ans d'une profonde tristesse, vais-je donc quitter tous ces amis? vais-je redevenir branche de chêne? vais-je donc retourner dans le pays où règnent les abeilles avares et les bourdons voleurs? Ma chère marraine, ne m'abandonnez pas, ne me renvoyez pas; je ne puis vivre ailleurs qu'ici, et je mourrai de chagrin loin de vous.

—Je ne t'abandonnerai jamais, Gribouille, dit la reine, et tu resteras avec nous si tu veux; mais écoute ce que j'ai à te dire, et tu verras ce que tu as à faire:

«Le pays où tu es né, et qui aujourd'hui a pris définitivement le nom de royaume des bourdons, parce que M. Bourdon y a été nommé roi, était, avant ta naissance, un pays comme les autres, mêlé de bien et de mal, de bonnes et de mauvaises gens. Tes parents n'étaient pas des meilleurs, leurs enfants leur ressemblaient. Tu vins le dernier, et, par un bonheur extraordinaire, je vins à passer au moment de ta naissance dans la forêt où demeurait ton père. Ta mère était au lit, ton père t'examinait et te trouvait plus chétif que ses autres enfants:—Ma foi, disait-il d'une voix grondeuse sur le seuil de sa porte, voilà un marmot qui me coûtera plus qu'il ne me rapportera. Je ne sais à quoi a pensé ma femme de me donner un fils si petit et si vilain; si je ne craignais de la fâcher, je le ferais noyer comme un petit chat.

«Je passais alors sur le ruisseau, sous la forme d'une demoiselle bleue, déguisement que je suis forcée de prendre quand je crains la rencontre du roi des bourdons. Je savais bien que ton père ne te ferait pas mourir, mais je compris qu'il n'était point bon et qu'il ne t'aimerait guère. Je ne pouvais empêcher ce malheur, mais le besoin que j'ai de faire toujours du bien là où je passe, me donna l'idée de t'adopter pour mon filleul et de te douer de douceur et de bonté, ce qui, à mes yeux, était le plus beau présent que je pusse te faire.

«T'ayant donné un baiser en passant et en t'effleurant de mon aile, je poursuivis mon voyage, car j'étais en mission auprès de la reine des fées, et mon premier soin, en arrivant auprès d'elle, fut de lui demander la permission de te rendre heureux. Elle me l'accorda tout d'abord; mais bientôt nous vîmes arriver le roi des bourdons, qui se fâcha contre elle, contre moi, et fit beaucoup de menaces, disant que ton pays lui avait été promis, et que nul que lui n'avait droit et pouvoir sur le moindre de ses habitants.

«Il faut que tu saches que, d'après nos lois, une partie grande ou petite de la terre est assignée pour demeure à chacune des races d'esprits supérieurs, bons ou méchants, qui peuplent le monde des fées et des génies; mais ce droit est limité à un certain nombre de siècles ou d'années, et ensuite nous changeons de résidence, afin que la même portion de la terre ne reste pas éternellement méchante et malheureuse. De là vient qu'on voit des nations florissantes tomber dans la barbarie, et des nations barbares devenir florissantes, selon que nos bonnes ou mauvaises influences règnent sur elles.

«La reine des fées est aussi juste qu'elle peut l'être, ayant affaire à tant de méchants esprits contre lesquels les bons sont forcés d'être en guerre depuis le commencement du monde; mais il est écrit dans le grand livre des fées que les méchants esprits, enfants des ténèbres, finiront par se corriger, et que la reine ne doit ni les exterminer, ni les priver des moyens de s'amender. Elle est donc forcée d'écouter leurs promesses, de croire quelquefois à leur repentir, et de leur permettre de recommencer de nouvelles épreuves. Quand ils ont abusé de sa patience et de sa bonté, elle les châtie en les forçant de vivre, des années ou des centaines d'années, sous la forme de certaines plantes et de certains animaux. C'est une faculté que nous avons tous de nous transformer ainsi à volonté; mais, quand nous subissons cette métamorphose par punition, nous ne sommes plus libres de quitter la forme que l'on nous impose, tant que la reine ne révoque point son arrêt.

—Je suis bien sûr, dit Gribouille, que jamais vous n'avez été punie de la sorte.

—Il est vrai, répondit modestement la reine des prés; mais, pour en revenir à ton histoire, tu sauras qu'à cette époque le roi des bourdons, qui avait gouverné ton pays environ quatre cents ans auparavant, et qui l'avait affreusement dévasté et maltraité, subissait depuis ce temps-là un châtiment infâme. Il était simple bourdon, une vraie bête brute, condamnée à ramper, à dérober, à bourdonner sur un vieux chêne de la forêt qu'il avait jadis planté de sa propre main, lorsqu'il était le maître et le tyran de la contrée.

—Comment, dit Gribouille, un génie peut-il exister sous cette forme vile, et vivre pendant des siècles de la vie des bêtes?

—Cela arrive tous les jours, répondit la fée. Rien ne le distingue des autres bêtes, si ce n'est le sentiment de sa misère, de sa honte et de sa déplorable immortalité. Le roi des bourdons était ainsi transformé depuis trois cent quatre-vingt-huit ans, lorsque tu vins au monde. Ces trois cent quatre-vingt-huit ans te paraissent bien longs; mais, dans la vie des êtres immortels, c'est peu de chose, et la punition n'était pas bien dure.

—Comment se fait-il donc, demanda Gribouille, qui s'avisait de tout, que le roi des bourdons, devenu simple et stupide bourdon, se trouvait dans le palais de la reine des fées lorsque vous vîntes demander la permission de me rendre heureux?

—C'est, répondit la reine des prés, que tous les cent ans, c'est comme qui dirait chez vous toutes les heures, la reine assemble son conseil et permet à tous ses subordonnés, même à ceux qui subissent une transformation honteuse sur sa terre, de comparaître devant son tribunal pour demander quelque grâce, rendre compte de quelque mission, ou manifester quelque repentir. Mais les mauvais génies sont orgueilleux, et ils viennent rarement faire sincèrement leur soumission. Le roi Bourdon venait plutôt là pour narguer la reine. Il le fit bien voir, car il lui rappela qu'elle-même avait prononcé que sa peine expirerait la quatre centième année, et qu'il reprendrait l'empire de ton pays à ce moment-là: Par conséquent, disait-il, ce Gribouille m'appartient, et la reine des prés (je passe les épithètes grossières dont il m'honora) n'a pas le droit de me l'enlever pour le douer et l'instruire à sa fantaisie.

«La reine des fées, ayant réfléchi, prononça cette sentence:

«La reine des prés, ma fille, a doué cet enfant des hommes de douceur et de bonté; nul ne peut détruire le don d'une fée, quand il est prononcé par elle sur un berceau. Gribouille sera donc doux et bon; mais il est bien vrai que Gribouille vous appartient. En bien, je vais prendre une mesure qui, si vous êtes raisonnable, vous empêchera de le tourmenter et de le faire souffrir. Vous ne serez délivré que de sa main. Le jour où il vous dira:—Va, et sois heureux, vous cesserez d'être un simple bourdon; vous pourrez quitter votre vieux chêne et régner sur le pays. Mais souvenez-vous de rendre Gribouille très-heureux; car, le jour où il voudra vous quitter, je permettrai à sa marraine de le protéger contre vous, et s'il revient ensuite pour vous punir de votre ingratitude, je ne vous prêterai aucun secours contre lui.»

«Là-dessus la reine prononça la clôture de son conseil: je revins à mon île, et le roi des bourdons retourna à son vieux chêne, où, douze ans après, jour pour jour, ta bonté te fit prononcer ces mots fatals: Va, et sois heureux.

«Aussitôt le méchant insecte qui t'avait piqué redevint le roi des bourdons et prit tout de suite le nom de M. Bourdon; car il lui avait été interdit par la reine de se présenter les armes à la main, et il ne pouvait ni déposséder le vieux roi, ni se rendre puissant par la force.

«Tu as vu, Gribouille, ce qu'a fait ce méchant génie. Il a séduit et corrompu les hommes de ton pays par ses richesses. Il a augmenté son pouvoir en épousant la princesse des abeilles qui est, en réalité, la princesse des thésauriseurs. Il a rendu beaucoup de gens très-riches et le pays florissant en apparence; mais, sans persécuter les pauvres, il s'est arrangé de manière à les laisser mourir de faim, parce qu'il a su rendre les riches égoïstes et durs. Les pauvres sont devenus de plus en plus ignorants et méchants à force de colère et de souffrance; si bien que tout le monde se déteste dans ce malheureux pays, et qu'on voit des personnes mourir de chagrin et d'ennui, quelquefois même se tuer par dégoût de la vie, bien qu'elles soient assez riches pour ne rien désirer sur la terre.