qui, dans le langage magique, signifient:
Tue!
Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer, exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les vieillards: il avait surtout pour les enfants une haine inexplicable. Il aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu.
Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques.
Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom jetait l'effroi dans le coeur de tous les Chinois. Pierrot même, au premier abord, eut peine à soutenir sa vue; mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait reculé devant le danger, il se sentit si brave que cent mille Kabardantès ne l'eussent pas fait reculer d'une semelle.
Cependant il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la Chine. Il vit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et attendant tout du temps et de son courage, il fit faire bonne garde le long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer ses soldats.
Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son avis.
—Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent que brave.
Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité; mais, sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, déplora tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il, le sort de l'État. On ne l'écouta point; mais un jour, Pierrot, impatienté, lui dit en présence de toute l'armée:
—Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de l'avant-garde, nous allons faire une sortie générale contre les Tartares.
—Il ne convient pas, dit Horribilis avec dignité, que j'expose inutilement des jours qui sont précieux à l'État et à ma famille. Je vais en demander la permission à mon père, et si Sa Majesté le permet, vous me verrez courir le premier dans la mêlée.
Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage.
Cependant, Kabardantès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général. L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient escalader la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied. Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante pieds chacune, et décida que l'escalade se ferait à neuf heures du matin, après déjeuner.
Au jour fixé, Pierrot, averti par ses éclaireurs du dessein de l'ennemi, borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit discours que le vieil Alcofribas nous a conservé:
«Braves Tartares, dit Kabardantès, montez à l'assaut sans peur. Si vous mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous: massacrez, pillez, brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres.»
—Vive le généreux Kabardantès! crièrent les Tartares.
Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble que la muraille en fut ébranlée: quelques pierres tombèrent des créneaux.
—Voyez, dit Kabardantès, les dieux mêmes sont pour vous: la muraille s'écroule pour vous livrer passage.
On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les Chinois.
—Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes.
La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.
—Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous attend: que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.
A ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied ferme le premier choc.
Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença l'escalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à leur poste.
Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de l'échelle, il mit la main sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait:
—Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir!
En même temps il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé, les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable, tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du coup.
—Et bien! lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu dois le savoir maintenant.
A ces mots, il prit par les deux montants l'échelle toute chargée de Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque temps dans l'air, comme s'il eût hésité sur ce qu'il devait faire. Tous ces malheureux poussaient des cris de rage et d'angoisse. Enfin Pierrot la poussa violemment sur une échelle voisine; toutes deux tombèrent sur une troisième, qui s'écroula sur une quatrième, et celle-ci sur une cinquième.
A cet effrayant spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence. Les échelles tombaient les unes sur les autres, jusqu'à la dernière, sur une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de bataille.
L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier: comme chaque Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il se trouva embroché tout vif comme une alouette; le second reçut à son tour la lance du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut le bonheur de sauter à terre avant la chute de l'échelle et de s'enfuir.
Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut, et de la seule main de Pierrot. «On ne s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y avait plus de cent cinquante échelons, et que tout s'écroula en même temps.» On irait même fort au delà si l'on calculait tous ceux qui s'estropièrent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou les jambes rompues, ou les côtes enfoncées, ou l'oeil poché, ou le nez en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la gloire même de Pierrot; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.
C'est déjà bien assez, si l'on songe au temps qu'il faut pour nourrir, élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et à la dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il sache travailler, parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela, avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres hommes se jetteraient sur eux et les lieraient comme des fous furieux auxquels il faut des douches et des sinapismes.
Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares. Il faut avoir horreur de ceux qui n'aiment que la force et la violence; mais cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter avec un sabre; c'est le devoir de tous les honnêtes gens et de tous les gens de coeur, et, croyez-moi, l'on n'est pas honnête homme si l'on ne sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie et soi-même.
Ainsi pensait Pierrot; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares, il était forcé de les corriger par la force. Celui qui se sert du sabre, dit l'Évangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour protéger les faibles et les opprimés; mais alors il n'hésitait jamais, eût-il dû lui en coûter la vie.
Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.
Hélas! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère et des enfants, peut-être! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense, ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe de la justice?
Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son étourdissement et lui cria:
—Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai!
A ces mots, saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le lança à la tête de Pierrot. Celui-ci évita le coup, et le rocher alla tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade; mais les Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Ils manquaient d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.
En revenant dans sa tente, le grand connétable reçut les félicitations de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient: Vive Pierrot! L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait. Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore, à qui il devait tant de gloire.
—Ah! se disait-il, il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine!
Au moment où il formait ce voeu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse, suivant la coutume.
—Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, tu commences à comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser: donne-moi la main.
Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et sentit son coeur battre violemment.
—Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à personne. Je t'ai rendu invisible. Écoute et regarde seulement ce qui se fait et se dit ici.
Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches, les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table était dressée, et la mère de Rosine surveillait ces préparatifs. Quand tout fut terminé, elle s'assit avec sa fille devant la porte de la maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et éternel murmure qui sort le soir, pendant l'été, des bois, des champs et des prairies, et qui semble être une prière que la nature entière adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à l'orient et éclaira cette scène paisible.
La cloche de l'église sonna l'Angelus, et tous les habitants du village élevèrent leurs coeurs vers le ciel. Rosine et sa mère s'agenouillèrent, et après quelques instants de méditation, se rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel on voyait à peine quelques étoiles.
—A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère.
—Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.
—Oui, tu peux remercier le ciel de tant de bonheur; mais qui sait s'il durera? Toutes les choses de ce monde sont si fragiles.... Je puis mourir....
—O maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère.
—La guerre est déclarée.... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas jusqu'ici?
—Oh! pour cela, maman, ne crains rien. N'est-ce pas le seigneur Pierrot qui commande notre armée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?
—Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée?
—Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.
—Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais pas les souffrir.
Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot, que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions.
Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait se montrer lorsque la fée Aurore le retint.
—Regarde, dit-elle.
En même temps elle toucha Rosine de sa baguette. Il sembla à Pierrot que le coeur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus secrètes pensées; mais ce coeur était si pur, si noble et si doux, que Pierrot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à genoux devant elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu.
—Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que tu l'obtiennes par des travaux auprès desquels ce que tu as fait n'est rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus brave; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A ce prix, veux-tu être un jour son mari?
—Je le veux! s'écria Pierrot.
—Songe bien, dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré jusqu'ici.
—Je le veux! dit Pierrot.
A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en aperçût, un anneau magique constellé tout semblable à celui qu'elle avait autrefois donné à Pierrot.
—Vous voilà fiancés, dit-elle.
Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.
Le lendemain, ce héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit se mouvoir toutes sortes de balistes, de béliers, de catapultes et d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue l'inquiéta beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que ses soldats ne tiendraient pas en rase campagne contre la cavalerie tartare, et il voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. Il fit amasser une grande quantité de bois, d'huile et de rochers, pour brûler ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.
Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande muraille chinoise. A ce moment, Kabardantès donna le signal: elle partit comme une flèche et alla s'enfoncer dans la muraille qui s'écroula avec un bruit terrible sur une largeur de plus de vingt pieds.
Aussitôt Kabardantès et les plus braves de son armée se précipitèrent pour entrer dans la brèche. Toute l'armée chinoise poussa un cri de terreur; mais Pierrot veillait. Lorsque Kabardantès mettait le pied dans l'intérieur des retranchements, il ouvrit la bouche pour crier de toute sa force: Victoire! Pierrot saisit ce moment, et, profitant de ce que les pierres écroulées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta promptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d'huile bouillante qu'il avait fait préparer. Kabardantès ferma la bouche trop tard, et, dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile, descendant dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit, jetant sa lance, et courut vers son camp en poussant des cris affreux.
—Qu'avez-vous, seigneur? lui cria son majordome.
Kabardantès, exaspéré, lui donna un coup de pied si violent que le malheureux majordome fut jeté à six cents pas de là, et tomba mort sur les rochers. Instruits par cet exemple, les autres officiers se tenaient à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son appel. Pendant ce temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans des convulsions désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et, ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre et voulut lui tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche et fit signe que de là venait son mal.
—Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indigestion.
Et il fit préparer un lavement; mais le malheureux prince, indigné de n'être pas compris, saisit le chirurgien par le cou et par les jambes, et le cassa en deux sur son genou. Après cet exploit, tout le monde s'enfuit, et il resta seul, maugréant, pestant contre Pierrot, maudissant mille fois la sotte envie qu'il avait eue mal à propos de crier victoire, et ne parlant que d'écorcher son ennemi. Mais laissons ce féroce empereur, et revenons à notre ami.
Il n'eut pas le temps de se réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.
—En avant! cria Pierrot à ses soldats; et, pour leur donner l'exemple, il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième. Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour son courage, s'avança sur Pierrot et voulut le percer d'un coup de lance. Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait devant le feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, il la passa au travers du corps du Tartare.
—Voilà un dindon et une oie! dit Pierrot.
Animés par son exemple, les Chinois firent merveille, et le combat devint acharné autour de la brèche. Cependant les Tartares, toujours renforcés, allaient l'emporter lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui lui réussit.
Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de fagots et y fit mettre le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot, n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut se rendre.
Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois travaillèrent avec tant d'ardeur qu'au matin la muraille était refaite, et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu du combat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de Kabardantès et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.
Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une habileté dignes des plus grands capitaines. Malheureusement, plus sa gloire croissait, plus la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le perdre.
Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivit à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ; mais personne ne voulut se charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des soldats; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même durant son sommeil.
Cependant Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou tout au moins l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'âme était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien s'appelait Tristemplète. Il était petit, avait les yeux enfoncés sous des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton, les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit aussi bien que le jour. Ce coquin, qui plusieurs fois déjà avait mérité la potence, et n'échappait à la mort que par les intelligences qu'il avait avec les démons, plut tout d'abord à Horribilis, qui le trouva digne de lui. Tous deux cherchaient continuellement le moyen de perdre Pierrot.
—Comment faire? dit Horribilis; il est inattaquable!
Tristemplète sourit.
—Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible: c'est par là qu'il faut le prendre.
Et, tirant de sa poche un affreux grimoire, il prononça les mots sacramentels:
qui signifient, dans la langue magique: kara, brankara, et en français: approche, esclave. C'est la formule usitée pour évoquer le démon.
Celui-ci parut.
—Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu?
Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout entière avec les formules magiques; mais je craindrais, en vous les enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de l'enfer.
Le résultat fut qu'Horribilis apprit que le pauvre Pierrot aimait éperdument la fille d'une fermière, et qu'ils avaient été fiancés par la fée Aurore. Hélas! tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour datent les premiers malheurs de notre ami.
A peine Horribilis eut-il appris tout cela, qu'il quitta l'armée avec son confident, fit enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les renferma dans un château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible.
Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son coeur battit violemment sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces pressentiments que Dieu envoie aux âmes tendres, et qui ne leur font pas éviter le malheur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut recours à la fée Aurore.
La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et cherchait à le consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir.
—Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quittées? quel besoin avais-je de combattre les Tartares? Ah! marraine, c'est cette funeste absence qui les a perdues! Qui sait où elles sont maintenant? qui sait entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir? Périsse mille fois la Chine avec tous les Chinois! Je vais rejoindre ma Rosine chérie. Je pars.
—Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité. Tu as des devoirs plus importants à remplir.
Et comme elle vit qu'il ne l'écoutait pas:
—Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne crains rien; fais ton devoir en homme de coeur, et sois sûr qu'après la guerre je t'aiderai moi-même à retrouver Rosine.
—Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé.
—Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui tous les génies obéissent.
A ces mots elle disparut.
Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil, croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.
Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité, faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud, il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un De profundis au lieu de dire les grâces comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus question.
Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une colère furieuse:
—Viens ici! lui cria-t-il.
Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver, mais il n'en eut pas le temps.
L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée, mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs.
—Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te fais mon lieutenant principal.
Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès, et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante:
«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.»
Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.
Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser. Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture, croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des poulardes à meilleur marché.
Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille, se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets, furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval, malgré la grande muraille.
Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps, et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne doutaient pas de la victoire.
De son côté, Pierrot suivait de l'oeil les progrès de ce travail. Il fit secrètement creuser le terrain sous l'immense amas de matériaux entassés par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds. En même temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En même temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas d'attaque.
Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable.
—A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot.
—A l'huile, répondit celui-ci.
A ce souvenir, l'empereur des îles Inconnues fut transporté de fureur et donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares à cheval (car les autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot) s'ébranlèrent en même temps et coururent au grand galop sur l'esplanade qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose: tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris affreux, jetèrent la terreur dans l'âme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et donna le signal de la retraite. Ils se retirèrent en bon ordre au moyen des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare, qui, s'échauffant à cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les ponts-levis.
Aucun Tartare ne soupçonnait le piége, Pierrot ayant caché ses travaux au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois. Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent jetées dans le fossé antérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la voix moqueuse de Pierrot leur crier:
—Au bout du fossé, la culbute.
Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps, restèrent sur le bord et regardèrent tristement le sort de leurs camarades. Ceux-ci tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas tués du premier coup.
Au milieu de ce désastre, l'âme sensible de Pierrot fut saisie de compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s'ils voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un: on les envoya dans l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient mieux que personne.
Un seul refusa de se rendre: c'était Kabardantès lui-même. Il était tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était invulnérable et que ses os étaient faits d'une manière plus dure que le fer, il n'eut aucun mal dans sa chute. Il jurait affreusement en voyant tomber successivement sur sa tête toute l'avant-garde de son armée.
—Scélérat, cria-t-il à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tu me tends des piéges.
—Comme à une bête féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi bête que féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire; mais sois sûr que cela se retrouvera.
Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les comprenait sans qu'il eût besoin de parler. Il ne craignait pas de risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement après sa mort. Il n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis, et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. Il aurait donc consenti de grand coeur au combat, si la guerre eût été terminée et que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef; mais il fallait d'abord battre les Tartares si complétement qu'ils n'osassent plus revenir en Chine.
Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades, cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord de la muraille, ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin le brave Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de Kabardantès, envoya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet ordre, Pierrot s'avança sur le parapet du rempart, et dit:
—Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix, les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyez-moi, une bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.
—Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos camarades.
En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot. Celui-ci fut blessé légèrement à la main.
—Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes!
Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers (car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets), approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par l'explosion, fut lancée dans les airs à une hauteur extraordinaire; et, parmi ces sables et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares périrent avec leurs chevaux: les autres s'enfuirent au grand galop jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le fossé entre les deux murailles qu'on vînt le tuer ou lui rendre la liberté, fut lancé dans le camp de Pierrot, et retomba à terre sans se faire aucun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui galopait en désordre du côté des îles Inconnues.
Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de sitôt un nouvel assaut. Dès que Kabardantès reparut dans son armée, ce fut une huée universelle. Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le comparaient à une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à son service. Les plus échauffés parlaient de le lapider. Le géant, effrayé de la fureur croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte, qu'il fallait attribuer la défaite à la perfidie de Pierrot, et non à sa propre inhabileté; que personne ne pouvait prévoir l'existence du fatal fossé; qu'il l'avait prévu moins que tout autre, puisqu'il avait sauté dedans le premier; mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même en provoquant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajouta-t-il en terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus habile que moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quel bois je me chauffe.
A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine. Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée tartare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue, la consternation s'empara des Tartares, et Kabardantès lui-même commença à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix jours pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, même du côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.
Cependant l'empereur des îles Inconnues s'arrachait de désespoir les cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot, secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence et de salut public que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris furieux. Il attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à se retirer.
Un siége de cette espèce ne pouvait durer longtemps.
Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les réduire à une telle disette de toutes choses, qu'un matin, prenant leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il voulait continuer la guerre, il resterait seul. L'orateur de l'armée était ce même Trautmanchkof qui avait été quelques jours le favori de l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté, aspirait secrètement au trône.
Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues. Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit: c'était l'armée de Pierrot, qui, son général en tête, poursuivait les Tartares en chantant ce refrain:
C'est le chien de Jean de Nivelle,
Qui s'enfuit quand on l'appelle.
Le malheureux Kabardantès eut d'abord envie de faire face comme un sanglier acculé par des chasseurs, mais il perdit courage en voyant Pierrot piquer des deux à sa rencontre et toute son armée le suivre.
—Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, monté sur Fendlair et fier comme Artaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de sa valeur. En même temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues
Car les Tartares
Ne sont barbares
Qu'avec leurs ennemis
Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.
Kabardantès ne s'amusa pas à répondre. Il courait à pied si vite et il avait l'haleine si longue, qu'en une heure il avait déjà fait plus de vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il était impossible de l'atteindre, rejoignit son armée.
Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs chefs, tous les soldats se précipitèrent à sa rencontre. Ils portaient au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant d'intelligence que d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses à droite et à gauche, comme pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait à son cavalier. Peu à peu l'enthousiasme devint si violent et si frénétique qu'on enleva Pierrot et son cheval pour les porter à bras. Pierrot, ému de tant de reconnaissance, ne savait comment les remercier et se dérober à son triomphe.
—Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les partager avec Rosine!
Horribilis seul ne prenait aucune part à la joie commune. Enfermé dans sa tente avec son noir confident, il attendait l'effet des lettres qu'il avait écrites à son père. Enfin ce message si désiré arriva. Au moment même ou Pierrot rentrait dans sa tente, entouré de ses officiers, un courrier lui remit une dépêche du roi. Pierrot la lut, et sans changer de ton, dit à ceux qui l'entouraient:
—Sa Majesté me rappelle à la cour et me charge de remettre au prince Horribilis le commandement de l'armée.
A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut consterné.
—Qu'allons-nous faire? disaient les généraux. Si le grand connétable nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en une heure, tout sera fini.
Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp; on résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine. De tous côtés s'éleva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot Ier! A mort Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!
A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et attendit l'événement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa tente et s'avança dans la foule. Tout le monde s'écria: Vive Pierrot! Il fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.
—Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi même! Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme. Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez vaincu avec moi. Voulez-vous, en désobéissant au roi, allumer une guerre civile, quand la guerre étrangère est à peine terminée? Retournez à vos tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.
Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les rats ont mangé le manuscrit, de sorte que j'ai pu à peine en déchiffrer quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez, mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde éloquence; car, sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une dernière acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans résistance après avoir remis le commandement à Horribilis.
—Ah! je respire enfin, s'écria celui-ci en recevant le cachet royal, qui était le signe de l'autorité de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse sous les yeux ce rival détesté. C'est maintenant, mon brave Tristemplète, que je vais me couvrir de gloire à mon tour et poursuivre l'ennemi jusque dans sa capitale.
Laissons-le se bercer de ces espérances. Avant peu nous verrons les tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute l'armée par sa lâcheté. Suivons maintenant Pierrot.
Il était partagé entre deux sentiments contraires: la tristesse d'être enlevé à ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et la joie de recouvrer sa liberté et de pouvoir venger et sauver Rosine de ses ennemis. Pour dire la vérité, cette dernière impression était si forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pékin, et que les passants le croyaient à moitié fou. Ils n'avaient pas tort: au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?
Voyons maintenant ce qui se passait à la cour du grand roi Vantripan. Si vous le voulez, nous remettrons ce récit au chapitre suivant. Je me suis un peu essoufflé en courant à la suite de Pierrot sur le grand chemin, et je vais me reposer. Suivez mon exemple.
V
CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT
COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZÉBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX
I
«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme. Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.»
Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux. Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se présenta devant Vantripan.
Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand connétable.
—Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre.
—Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma hardiesse, je ne suis pas un rebelle.
—Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté? Réponds.
En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid:
—Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des renseignements si authentiques sur mon administration?
—Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver ta vengeance?
—Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde fois Pierrot.
Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec quelque embarras:
—C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus.
—Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on produise des témoins contre moi, et je me justifierai.
—Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins.
—J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot.
Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui.
—Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aimé et je n'aimerai jamais que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des misérables que je ferai pendre ou empaler, à ton choix.
—Majesté, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites, mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas être plus longtemps un sujet de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me retire, et je désire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus dévoués que moi à votre service (cela est impossible), mais plus heureux.
—Ne te retire pas, s'écria Vantripan, je te le défends. J'ai besoin de toi; je veux t'avoir près de moi jusqu'à mon dernier jour. Que te manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage? Tu me l'as déjà demandée. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois quelques difficultés, je suis sûr qu'elle sera aujourd'hui la première à te présenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?
La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agréable; mais il était trop tard. Pierrot était cuirassé contre l'ambition, et il se souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort embarrassé, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la belle Bandoline, ce qui n'était pas poli, et il voulait encore moins laisser croire qu'il l'acceptait.
—Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majesté veut bien me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai désiré cette alliance; mais depuis j'ai réfléchi qu'elle était trop au-dessus des voeux et de la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.
—De quoi te mêles-tu? s'écria Vantripan, si ma fille et moi nous te trouvons bon tel que tu es? Est-ce à toi de faire des façons? Va, va, donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce dans trois jours.
Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.
—Majesté, reprit-il, cette alliance autrefois eût comblé tous mes voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prétendre. J'ai le dessein, aussitôt que Votre Majesté voudra me le permettre, de résigner entre ses mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me faire fermier. J'ai des goûts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous étonner. Paysan je suis né, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un séjour convenable pour une si grande princesse?
—Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment d'avoir vu ta demande refusée? Bandoline va te demander elle-même en mariage. Après cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage? ton orgueil est-il satisfait?
—Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre fermière?
—Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.
Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan s'écria:
—Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?
—Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermeté; je n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité.
A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte et la douleur la suffoquaient.
—O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si longtemps!
Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares; Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.
—Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé?
Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à Pierrot.
Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y parvenir.
—Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insulté la majesté royale, tu as dédaigné ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il sur-le-champ en voyant étinceler les yeux de Pierrot) je me contente de te bannir de ma présence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand connétable, ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court, entends-tu bien? c'est-à-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai nourri de mon pain, abreuvé de mon vin, que j'ai caressé et réchauffé dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son bienfaiteur. Va-t'en.
—Sire!... commença Pierrot.
—Va-t'en, va-t'en!
—Sire....
—Va-t'en! Je ne veux plus te voir.
—Sire....
—Je ne veux plus entendre parler de toi.
—Sire....
—Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans ma capitale, ou je te fais empaler.
—Halte-là, Majesté! cria Pierrot à bout de patience. Je regrette que vous me renvoyiez après que je vous ai si bien et si fidèlement servi; mais s'il vous est permis d'être ingrat, il ne vous est pas permis de m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre Majesté aurait depuis longtemps rejoint ses ancêtres dans la tombe. Je garde un souvenir trop récent de vos bienfaits et de la confiance que vous aviez en moi pour répondre avec colère à une menace que vous regretterez, sans doute, que vous regrettez déjà, j'en suis sûr; mais si quelqu'un osait mettre cette menace à exécution, sire, je tirerais du fourreau, pour ma défense, ce sabre que j'ai si souvent tiré pour la vôtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunément.
A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrépide que tous les assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'écarta avec respect, et il rentra dans sa maison.
Quand il fut parti, Vantripan respira. La fière contenance de Pierrot lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en plaisanterie ses dernières paroles, les courtisans firent quelques efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.
—Voilà ce que c'est, dit-il, que de mal digérer. On ne sait ce qu'on dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parlé.
Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne fût pas un fort habile homme, il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou bien digéré, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil. «Trop gratter cuit, trop parler nuit,» dit le proverbe.
En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus à ses emplois perdus, à la colère du roi Vantripan, à la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni à qui que ce soit; il ne pensait qu'à la grande expédition qu'il allait entreprendre pour délivrer sa Rosine bien-aimée. Il donna quelques heures à Fendlair pour se reposer, et, congédiant ses pages et ses domestiques avec un présent proportionné aux services de chacun, il partit dès le lendemain. Dès qu'il fut hors des portes de la ville, il se sentit si heureux, il était si sûr de délivrer Rosine, et, après l'avoir délivrée, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et bâtissait mille châteaux en Espagne dont la seule idée lui promettait plus de bonheur que la réalité peut-être n'en pouvait donner.
—Malgré ma disgrâce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter une ferme magnifique, toute semblable à celle de Rosine, mais beaucoup plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai bâtir une belle maison, à mi-côte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui est plus gai. Elle aura deux façades, dont l'une sera tournée à l'orient et l'autre à l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se lève et quand il se couche. Elle sera partagée en deux corps de logis de grandeur égale, dont l'un pour la cuisine, la salle à manger, l'office, le cellier et l'appartement de la fée Aurore; l'autre....
A ces mots, il fut interrompu dans son agréable rêverie par un coup léger qu'une main amie lui frappa sur l'épaule. Il se retourna et reconnut avec joie la fée Aurore.
—Eh bien, dit-elle, où donc vas-tu ce matin?
—Je vais chercher Rosine, dit-il.
Et il fit à la bonne fée le récit de sa séparation d'avec le roi Vantripan. Elle se mit à rire.
—Console-toi, dit-elle, il aura bientôt besoin de tes services, et il te rappellera.
—Je suis tout consolé, répliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler jamais.
—C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?
—Oui, marraine.
—Où?
Pierrot se gratta le front avec embarras.
—Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fée. Cette audace confiante me plaît, mais....
—Audaces fortuna juvat, dit sentencieusement Pierrot.
—Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mêmes un grain de prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide et te conduire à ce château invisible qui tient enfermée la plus belle de toutes les Rosines de ce monde?
—Assurément, dit Pierrot.
—Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.
—O marraine!
—Point du tout. J'ai affaire.
—Hélas! dit le désolé Pierrot, je n'ai donc plus qu'à mourir.
—Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avancé? Rosine en sera-elle plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra épouser un autre que toi.
—Hélas! dit Pierrot, je vais donc me résigner et vivre.
—Oui, mon garçon, résigne-toi.
—Mais à une condition, marraine.
—Laquelle?
—C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'à cette forteresse invisible.
—Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis pressée.
Pierrot tira son poignard d'un air tragique.
—Puisque le cas est si grave, dit la fée en riant, ouvre les yeux, badaud, et regarde.
Sans le savoir, Pierrot était juste devant le pont-levis. La fée Aurore, en le touchant de sa baguette, lui avait donné la faculté qu'elle avait elle-même de voir ce qui est invisible de sa nature.
Le château devant lequel s'étaient arrêtés les deux voyageurs était recouvert d'acier poli qui réfléchissait les feux du soleil. Son architecture était admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure aisément qu'elle devait être, puisque l'architecte était le démon lui-même. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter à la hauteur des murailles, à la solidité des grilles et des verrous, à la profondeur des fossés, au fond desquels coulait une rivière enchantée qui faisait le tour du château; elle coulait continuellement, quoiqu'elle fût circulaire et qu'elle n'eût par conséquent ni source, ni embouchure. Elle avait l'air d'un chien de garde plutôt que d'une rivière, et elle en remplissait les fonctions. Sa profondeur était immense, sa largeur prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il était impossible d'y mettre le pied sans être cuit tout vif. Au-dessus de la surface de l'eau, les murailles extérieures s'élevaient à une hauteur de six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur à leur base. Au sommet était un large parapet semé, de distance en distance, de tours d'une élévation double de celle des murailles. Chaque tour servait d'habitation et de corps de garde à cent esprits infernaux qui se partageaient la garde par moitié, et qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espèce. D'autres génies malfaisants occupaient l'intérieur du château et en faisaient le service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de gazon, point d'animaux vivants. En face du château s'étendait une chaîne de collines granitiques nues, sombres et stériles, sur lesquelles soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chaîne qui suivait presque les contours de l'enceinte du château, avait une formese mi-circulaire, et ses deux extrémités n'étaient séparées que par un défilé assez étroit qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient s'élevaient presque perpendiculairement et ne laissaient à l'homme aucun moyen de les gravir avec les pieds et les mains.
En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut ébranlée.
—Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de démons?
—As-tu peur? lui dit la fée Aurore.
—De ne pas réussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir si je ne puis la délivrer. Je ne veux vivre que pour elle.
—Ainsi, tu es bien résolu à tout tenter?
—Jusqu'à l'impossible, oui, marraine.
—Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon, mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales contre les mauvais génies.
A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son ouvrage.
—Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: Dieu et ta dame, c'est la devise des anciens chevaliers.
Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu.
Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était; ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette objection.