Peut-être trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot était un peu égoïste. Le vieil Alcofribas le trouve très-sage et l'approuve en tout point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.
L'égoïsme de Pierrot est d'une espèce si rare, qu'il touche à la vertu la plus pure et au désintéressement le plus extraordinaire il y touche de si près, qu'en vérité j'aurais de la peine à l'en distinguer.
Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont libres.
Les Tartares ne se laissèrent point décourager par un premier refus; au contraire, aiguillonnés comme la plupart des hommes par cette obstacle, ils revinrent à la charge et demandèrent enfin à Pierrot de leur choisir un roi de sa façon.
—Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui réunisse toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.
—Eh bien, dit Pierrot, proclamez la république.
A ces mots, tout le monde prit à la fois la parole et voulut donner son avis.
Le fracas devint étourdissant.
L'un dit que la république était l'anarchie; l'autre, que c'était le gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que c'était le moins ennuyeux des gouvernements, à cause du changement perpétuel des gouvernants et des systèmes; un quatrième dit que cela convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire un tour de promenade.
Quand il revint, on avait opté pour la monarchie: Trautmanchkof avait été nommé empereur.
Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnaître.
Pierrot, ayant accompli sa tâche, fit réparer la grande muraille, laissa le commandement de l'armée chinoise à des officiers aguerris, et alla retrouver Vantripan.
Le bruit de ses exploits l'avait précédé.
Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir à sa droite pendant le dîner, et but à sa santé plus de six bouteilles, en le proclamant le vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de l'admiration du monde.
Ce gros Vantripan était un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce qu'il devait à Pierrot. Quant à celui-ci, toujours modeste, il ne pensait qu'à rejoindre sa chère Rosine et à goûter un repos qu'il avait si bien gagné.
Enfin arriva ce jour si longtemps désiré.
Pierrot partit seul, monté sur Fendlair qui piaffait, caracolait et galopait comme s'il avait compris la joie de son maître.
Il arriva à la porte de la ferme.
Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait pas voulu lui annoncer son arrivée; aussi était-elle en négligé du matin; mais ce négligé, mes chers amis, eût été envié des plus grandes et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute la coquette simplicité.
Écoutez la description qu'en donne le sage Alcofribas.
«Elle était vêtue, dit-il, d'une robe blanche d'étoffe simple et unie. Cette robe, qu'elle avait taillée elle-même, se drapait naturellement autour de son corps comme les étoffes qui couvrent les statues des impératrices de Rome; mais vous concevez assez la supériorité que devait avoir la nature vivante et animée, disposant de l'une des plus belles créatures qui depuis Ève aient enchanté les regards des hommes, sur l'artiste qui sculpte un marbre inanimé et qui cherche, à force de génie, à reproduire quelque faible image de l'éternelle beauté. Sa taille souple et sans corset donnait à sa démarche une grâce incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge noué autour de son cou relevait l'éclat de son teint qui était blanc, rosé et presque transparent. Ses cheveux, négligemment attachés, comme ceux de Diane chasseresse, retombaient sur ses épaules dans un désordre charmant...»
Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible idée de la beauté qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tirées de la sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour qui n'a jamais visité le musée du Louvre.
Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet en toutes choses.
Le vieil Alcofribas avait passé sa vie entière dans l'étude des sciences, et il avait un peu négligé les lettres.
Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence, et les découvertes paléontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de Samarcande, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de l'Oxus.
Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystérieuses conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'à présent dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer jusqu'à Strasbourg; de Strasbourg vous iriez à Vienne, en chemin de fer; de Vienne vous iriez à Constantinople moitié en chemin de fer, moitié par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec la caravane des pèlerins de la Mecque; de Damas à Bassorah par chameaux, à travers les déserts de la Mésopotamie; de Bassorah, qui est sur le Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant l'occasion; de Hérat aux Portes de fer qui gardent l'entrée du Khoraçan; des Portes de fer à l'Oxus et à Samarcande, capitale du pays de Sogd.
Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants venus d'Europe, ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon.
Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois; vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car il est de forme irrégulière.
Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux mots: kara, brankara, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare, signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées.
Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux les uns des autres ce petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains; quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce serait inutile; suivez la seconde rue à droite, la première à gauche, la troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à droite.
Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant une maison que rien ne distingue de toutes les autres.
N'allez pas plus loin, c'est là.
Vous entrerez dans une allée sombre, vous monterez un étage, vous enfilerez un long corridor, vous monterez un autre étage, vous entrerez dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches; vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte secrète dont vous n'aurez pas la clef.
Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de serrure.
Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois marches, et vous serez dans l'antichambre.
Là, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais vous verrez une main qui, seule en l'air et détachée de tout corps visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.
Cette main est noueuse et ridée: on voit qu'elle a beaucoup souffert; c'est celle du vieil Alcofribas.
Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par ordre de son maître.
Ne vous arrêtez pas à regarder les globes et les cartes astronomiques, ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessinée sur le mur; allez droit à la table où la main vous conduit, poussez le ressort d'une boîte en bois de cèdre.
La boîte s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit écrit dans la langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le règne de Cyrus.
Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.
La main fera signe que vous êtes des imbéciles, vous prendra par le bras et vous jettera à la porte.
Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris, si bon vous semble, à moins que vous ne préfériez déchiffrer les inscriptions laissées par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur les murs de son palais dont on voit les ruines à Samarcande.
Ici vous me demanderez peut-être à quoi sert un si long voyage, puisque, après tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas.
Mes enfants, vous êtes trop aimables pour que je ne vous dise pas la vérité tout entière.
A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous voulez, à tuer le temps, jusqu'à ce que nous allions tous ensemble en paradis.
Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui n'avaient pas d'autre but que de voir plus tôt le terme des soixante ans de vie dont le ciel leur avait fait présent.
Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne, Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la main du vieil Alcofribas?
Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une année.
C'est toujours une année pendant laquelle vous avez eu un désir violent, une vraie passion, c'est-à-dire ce qui fait vivre et soutient les hommes; car, faibles créatures que nous sommes, nous n'avons en nous-mêmes aucun principe de vie.
Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous eussions sans cesse recours à lui.
Il est temps de laisser ce sujet. Je commence à prêcher, je crois, et vous, enfants, à bâiller.
Écoutez plutôt l'histoire de notre ami Pierrot.
Elle touche à sa fin, car le vieil Alcofribas dit très-bien:
«Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du bonheur.»
Et Pierrot avait enfin mérité d'être heureux.
Je ne vous ferai pas le récit de sa conversation avec la belle Rosine; vous sentez bien qu'elle dut être très-intéressante, car tous les deux avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne leur manquaient pas.
Qu'il vous suffise de savoir que la mère de Rosine fut obligée de venir les chercher elle-même et de leur rappeler que le déjeuner était servi depuis plus d'une heure.
Deux jours après, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait voulu assister au mariage de Pierrot, et lui témoigner par là une amitié sincère.
De son côté, Pierrot dit qu'il ne désirait qu'une occasion de lui prouver son dévouement, et cette occasion ne tarda guère à se présenter, comme nous le dirons en son lieu.
Le lendemain, on signa le contrat.
Le père et la mère de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le chemin des airs, où ils avaient suivi la fée Aurore.
Je laisse à deviner la joie et les embrassements de cette heureuse famille.
Le mariage se fit dans la maison de la mère de Rosine.
Il y avait pêle-mêle des rois, des princesses du sang, des bourgeois, des paysans, des soldats, et un évêque, monseigneur de Bangkok, dans le royaume de Siam, qui donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux époux.
La fée Aurore présidait toute l'assemblée, et après le repas, grâce à ses soins, l'orchestre des génies, conduit par le propre chef de musique du roi Salomon, donna un bal magnifique.
Ainsi finissent les aventures de Pierrot.
«Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop longues!»
Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut extrêmement paisible.
Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident n'eut pas de suites fâcheuses.
Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trône, fit révolter contre son père une partie de l'armée.
Vantripan, effrayé, alla se réfugier chez Pierrot, qui le reçut à bras ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta à cheval et courut au-devant des révoltés.
A sa vue, ceux-ci posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierrot leur pardonna et se fit livrer Horribilis.
Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les supplices, et dont le caractère, naturellement généreux, s'était encore adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grâce et se contenta de le faire exiler.
Horribilis, à quelques jours de là, fut pris par les Tartares et pendu à un arbre avec son ami Tristemplète.
Cet événement ne fit de peine à personne.
Deux ans après, Vantripan mourut, laissant le trône à sa fille, qui voulut confier le gouvernement à Pierrot; mais celui-ci la remercia et refusa de sortir de sa retraite.
Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof, l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au fond de ses déserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au commandement de l'armée chinoise.
Ainsi, quoiqu'il ne fût qu'un simple particulier, et qu'il ne voulût pas être autre chose, il gouvernait en réalité l'empire par ses vertus, son expérience et son courage.
Il vécut fort longtemps, employant sa fortune, que les libéralités de Vantripan avaient rendue immense, à fonder des écoles et des bibliothèques, à construire des canaux, à réparer les grandes routes et à faire des expériences agricoles dont il publiait le résultat, afin que tout le monde pût en profiter.
C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouvé, il y a vingt ans, et dont ils se sont attribué le mérite. Il inventa encore beaucoup d'autres choses qu'on réinventera plus tard sans aucun doute, et que je ferai connaître au public dès que j'aurai terminé la traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est caché dans une vieille maison de Samarcande.
Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'était que Pierrot, et comme il avait bien profité des leçons de la fée Aurore.
Son nom est resté fort célèbre à la Chine et dans le vaste empire des îles Inconnues; de là il fut porté en Europe par Plancarpin, qui en entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se mêlèrent à l'histoire véridique que je viens de vous conter.
«Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais été glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le représentent souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous faire rire.
«On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter ce nom respectable.
«Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis que Pierrot a vécu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un saint.»
Je vous souhaite, mes amis, de faire la même chose!