Les langues, comme on voit, ont, aussi bien que les nations et les familles, leurs préjugés de naissance: elles affectent une antique origine, et repoussent les mésalliances; mais toutes ces idées romanesques disparaissent devant la raison appuyée sur les faits. Le savant Muratori a reconnu positivement la coopération immédiate des langues barbares dans la formation de la langue italienne 307. Selon lui, le latin, déjà corrompu depuis plusieurs siècles et par différentes causes, ne cessa point d'être la langue commune lors des irruptions successibles des peuples du Nord. Les vainqueurs, toujours en moindre nombre que les vaincus, apprirent la langue du pays, plus douce que la leur, et nécessaire pour toutes leurs transactions sociales; mais ils la parlèrent mal, et avec des mots et des tours de leurs idiomes barbares. Ils y introduisirent les articles, substituèrent les prépositions aux désinences variées de déclinaisons, et les verbes auxiliaires à celles des conjugaisons. Ils donnèrent des terminaisons latines à un grand nombre de mots celtiques, francs, germains et lombards, et souvent aussi les terminaisons de ces langues à des mots latins. Les Latins d'Italie n'étant plus retenus dans les limites de leur langue par l'autorité ni par l'usage, ou plutôt les ayant franchies depuis long-temps, adoptèrent sans effort, et même sans projet, cette corruption totale. Entraînés par une pente insensible pendant le cours de plusieurs siècles, ils croyaient n'avoir point changé de langage, quand toutes les formes et les constructions même de l'ancien étaient changées; ils appelaient toujours latine une langue qui ne l'était plus.
On l'écrivait fort mal; mais on l'écrivait cependant encore dans les livres, et même dans les actes publics: les notaires étaient obligés de savoir le latin, et de rédiger dans cette langue toutes leurs pièces officielles; mais on peut penser ce qu'était le plus souvent ce latin de notaire. Les mots du langage du peuple s'y introduisaient en foule, et notre patient antiquaire 308 a trouvé dans plusieurs de ces contrats latins, non seulement du onzième et du douzième siècle, mais de temps antérieurs, un grand nombre de mots non latins restés depuis dans la langue italienne.
Maintenant, si nous considérons avec lui la nature des langues, qui est de faire peu à peu leurs changements, nous verrons que plus la langue italienne fut voisine encore de sa mère, la langue latine, moins elle se distingua d'elle, et moins elle eut de nouveauté; que plus elle s'en éloigna par le cours du temps, plus elle perdit de sa ressemblance, et qu'enfin, à force de mots nouveaux et de terminaisons étrangères, elle se trouva revêtue des couleurs d'une langue tout-à-fait nouvelle. On la nomma vulgaire pour la distinguer du latin; et elle en était tellement distincte, qu'un patriarche d'Aquilée 309, vers la fin du douzième siècle, ayant prononcé devant le peuple une homélie latine, l'évêque de Padoue l'expliqua ensuite au même peuple en langage vulgaire 310. Fontanini, dans son Traité de l'Eloquence italienne, adopte la même opinion, et reconnaît la même origine et les mêmes degrés d'altération insensible et de formation nouvelle 311. C'est aujourd'hui le sentiment commun de tous les philologues italiens.
L'esprit sage et la saine critique de Tiraboschi ne pouvaient pas s'y tromper. C'est de cette union d'étrangers barbares avec les nationaux et de leur long commerce, qu'il fait naître un langage, d'abord informe et grossier, sans lois fixes, sans modèles à imiter, et livré aux caprices du peuple 312; il ne faut donc pas s'étonner, dit-il, si, pendant plusieurs siècles, on n'essaya point d'écrire dans cette langue. D'abord il lui fallut beaucoup de temps pour se séparer totalement du latin, et pour devenir une langue à part. Ensuite, comme elle n'était en usage que parmi le peuple, les savants ne daignèrent pas l'introduire dans les livres; mais il s'en trouva enfin qui eurent le courage de le tenter, et qui osèrent employer, en écrivant, un langage qui jusqu'alors n'avait pas paru digne de cet honneur.
Ce fut, comme dans toutes les langues, la poésie qui l'osa la première. On en fait remonter les premiers essais jusqu'à la fin du douzième siècle; mais ils sont si informes, et ceux mêmes d'une partie du treizième, ressemblent encore si peu à la véritable poésie italienne, qu'il paraît convenable de n'en fixer la naissance qu'au commencement du dernier de ces deux siècles 313. À cette époque, où plusieurs autres langues européennes commençaient aussi à se former, mais sous de moins heureux auspices, il en existait une qui avait fait des progrès rapides, qui citait déjà depuis un siècle des productions nombreuses, objets d'une admiration générale, et qui, si l'on eût alors tiré l'horoscope des langues naissantes, aurait sans doute paru destinée à vivre plus long-temps et avec plus de gloire que toutes les langues ses cadettes ou ses contemporaines. C'est la langue Romance ou provençale, la langue des anciens Troubadours.
À ce nom qui intéresse notre gloire nationale, au nom des joyeux inventeurs de la science gaie 314, il semble qu'un rayon vient enfin de luire, dans cette épaisse nuit où nous faisons un si long, et peut-être malgré mes efforts, un si pénible voyage. Il semble qu'à ce nom un charme malfaisant se dissipe; que l'amour, la valeur, les solennités galantes, les combats de l'esprit, les doux chants, réveillés tout à coup et comme réunis en un talisman invincible, ont rompu le funeste talisman de l'ignorance, de la barbarie et des tristes superstitions. Dans l'enfance du monde, si nous en croyons une ingénieuse allégorie, quelle fut l'arme victorieuse qui força les humains, encore sauvages, à quitter leurs forêts, à se réunir dans les villes, à subir le joug heureux des institutions sociales? Cette arme, ce fut une lyre; ce vainqueur ou plutôt ce premier instituteur des hommes, ce fut un poète. Depuis plusieurs siècles, l'Europe était retombée dans un état sauvage, plus affligeant et plus honteux que le premier. Depuis ce temps, aucun poète, aucune lyre ne s'était fait entendre. On dirait qu'à leurs premiers sons les esprits durent s'adoucir, les mœurs se polir, les affections nobles se ranimer, le génie reprendre son essor, et la société tous ses charmes. Si c'est une illusion, elle est consolante, elle soulage l'âme oppressée par de tristes réalités. Mais tout n'est pas illusion dans ce tableau; et si les chants des Troubadours n'eurent pas sur les mœurs toute l'influence que désirerait un ami des hommes, ils en eurent une incontestable sur les productions de l'esprit, qui peut encore justifier la reconnaissance et l'enthousiasme d'un ami de lettres.
Mais les Provençaux avaient eux-mêmes reçu cette influence d'un peuple devenu leur voisin par la conquête de l'Espagne. La littérature des Arabes précéda de long-temps celle des Troubadours. Avant de nous occuper de ces derniers, nous devons donc fixer les yeux sur leurs devanciers et leurs modèles. Le règne de la littérature Arabe se prolongea pendant près de cinq siècles; et, par une combinaison remarquable d'événements, il remplit à peu près le vide que forment les siècles de barbarie dans l'histoire de l'esprit humain. On ne peut bien connaître toutes les causes qui contribuèrent à la renaissance des lettres, sans prendre au moins une idée générale de l'histoire littéraire de ce peuple conquérant, ingénieux et singulier.
CHAPITRE IV.
De la Littérature des Arabes, et de son influence sur la renaissance des Lettres en Europe 315.
Note 315: (retour) Ce chapitre a été lu dans deux séances de la Classe d'histoire et de littérature ancienne de l'Institut. «Le but de l'auteur (comme je l'ai dit, pag. 43 de mon Rapport, fait en séance publique, le Ier. juillet 1808, sur les travaux de cette Classe) était de solliciter les avis et les instructions de ses savants confrères, et surtout des célèbres orientalistes que la Classe renferme dans son sein, et il avoue avec reconnaissance qu'il a eu le bonheur de les obtenir.» En réimprimant ici ce passage, j'ai voulu donner en même temps, et plus de publicité à ma gratitude, et plus d'autorité à cette partie de mon travail.
Dans cette partie de l'immense presqu'île de l'Arabie, à qui l'on a donné le nom d'heureuse, des peuplades d'hommes nomades, mais guerriers; hospitaliers et généreux, quoique adonnés au brigandage; simples dans leur religion comme dans leurs mœurs, livrés entre eux à des guerres continuelles, à d'implacables vengeances, mais forts et réunis contre tout ennemi commun; libres, et trop amis de l'indépendance pour être possédés de l'esprit de conquête, vivaient depuis un nombre de siècles que l'on n'a plus la présomption de compter, soumis aux mêmes usages qui leur tenaient lieu de lois. Peu connus des nations voisines, ils les connaissaient encore moins, et n'étaient pour elles d'aucun danger, parce qu'ils ne leur portaient aucune envie. Tout-à-coup s'élève parmi eux un de ces hommes que la nature semble produire quand elle est lasse du repos. Il crée pour eux une religion exclusive et intolérante, et leur inspire le double fanatisme de la superstition et de la guerre. Il persuade à ses nouveaux sectateurs, nés dans le sein de l'idolâtrie, qu'ils sont nés pour convertir ou pour exterminer tous les idolâtres. À la tête d'un petit nombre de fanatiques, Mahomet conquit et convertit d'abord son pays même; il y devint bientôt maître absolu, et quand il fut à la tête de tribus nombreuses, quand il en eut fait des armées, quand il leur eut fait croire que chaque soldat était un apôtre, et qu'au défaut de la victoire la gloire des martyrs et d'éternelles récompenses les attendaient, il n'y eut plus de repos ni de paix à espérer, partout où ses armées pouvaient atteindre. Les califes ses successeurs, pontifes et conquérants comme lui, ne laissèrent pas se refroidir un instant le fanatisme militaire de leurs sujets; et un siècle après la naissance de cette religion fatale; ils avaient soumis par leurs lieutenants, depuis les frontières de l'Inde jusqu'à l'océan Atlantique; la Perse, la Syrie, l'Égypte, l'Afrique occidentale et l'Espagne 316.
Une autre cause que l'influence du génie de Mahomet et de sa religion, se fait sentir dans la conquête de celles de ces contrées qui obéissaient encore à l'empire d'Orient, c'est la faiblesse des successeurs des Césars. Les timides irrésolutions d'Héraclius ne contribuèrent pas moins à la ruine de la Syrie et de l'Égypte, que l'active et féroce valeur de Caled et d'Amrou.
Le nom de ce dernier et celui du calife Omar, son maître, rappellent une des pertes les plus célèbres et les plus douloureuses que les lettres aient jamais faites, celle de la riche bibliothèque d'Alexandrie: mais dans notre siècle, où l'on examine tout, où l'on ne croit plus ni le bien, ni même le mal, sans preuves, on a révoqué en doute l'ordre d'Omar, et la distribution des volumes grecs entre les 4,000 bains de la ville, et le feu de ces bains entretenu pendant plus de six mois par l'incendie de ces volumes. Il importe peu qu'Omar et son lieutenant Amrou aient commis, il y a près de douze siècles, en Égypte, un acte de barbarie de plus ou de moins; mais il importe beaucoup de fixer les idées des amis des lettres sur une perte aussi cruelle, et de leur faire au moins entrevoir quel est le fondement réel, et quelle doit être l'étendue de leurs regrets.
D'abord il faut faire remonter beaucoup plus haut le dommage. César, qui était un conquérant mais non pas un barbare, est le premier coupable; ce fut lui qui, assiégé dans Alexandrie, brûla, sans le vouloir, en se défendant, la grande bibliothèque de 700,000 volumes, fondée par les Ptolémées 317. Il en existait une seconde qui était comme un supplément de la première, et placée dans le Serapium, ou Temple de Jupiter Sérapis. On y réunit 200,000 volumes, qu'Antoine avait trouvés à Pergame, dans la bibliothèque fondée par les Attales, et dont il fit présent à Cléopâtre. Auguste en fonda une troisième, dont on vante la richesse, l'emplacement et les magnifiques accessoires. Elle fut détruite sous l'empereur Aurélien, dans les troubles civils d'Alexandrie, au troisième siècle. Ce qu'on put sauver de livres, fut joint à la bibliothèque du Sérapium. Environ un siècle après, vint l'expédition fanatique du patriarche Théophile, dont j'ai parlé dans le premier chapitre de cet ouvrage, et qui ne laissa plus aucune trace de livres anciens dans Alexandrie.
Tandis qu'un zèle aveugle exterminait ainsi les productions païennes, la fureur des Ariens, secte violente et destructive, en faisait autant des livres chrétiens. Les richesses littéraires de tout genre qui y avaient été accumulées à différentes époques, en avaient donc entièrement disparu, à la fin du quatrième siècle. Il est impossible, il est vrai, que quelques livres n'aient pas échappé à ces ravages. Pendant les deux siècles et demi qui suivirent, jusqu'à l'invasion des Arabes, on s'occupa encore en Égypte de philosophie, de sciences, de littérature. L'astronomie, la médecine, l'alchimie, la théologie, et surtout la controverse y furent cultivées avec autant d'activité que jamais. Les habitants d'Alexandrie continuèrent le commerce, très-lucratif pour eux, de papier d'Égypte et de livres; tout n'était donc pas anéanti. De nouveaux ouvrages sans doute augmentaient encore peu à peu ce nouveau trésor, et sans être, par sa composition, aussi précieux que les anciens, peut-être cependant, avait-il, au moins par sa masse, quelque chose d'imposant, lors de la conquête d'Amrou.
J'ai pour garants d'une partie de ces faits les recherches de deux de mes savants confrères, MM. de Sainte-Croix et Langlès 318. L'historien Gibbon, qui pense comme eux, ajoute que la métropole et la résidence des patriarches avait peut-être en effet une bibliothèque, mais que si les volumineux ouvrages des controversistes chauffèrent alors les bains publics, ce sacrifice utile au genre humain, peut exciter le sourire du philosophe 319; mais il va plus loin, et révoque en doute le fait en lui-même. Un des deux savants que j'ai cités 320 le rejette comme lui, tandis que l'autre trouve dans sa vaste érudition orientale des motifs pour l'admettre, en le réduisant à ces termes 321. Mais il faut avouer qu'ainsi réduit, il perd presque toute son importance, et qu'après les autres désastres que nous avons vu les sciences éprouver dans ce même lieu, si le philosophe ne va pas pour celui-ci jusqu'au sourire de Gibbon, il peut du moins aller jusqu'à une sorte d'indifférence.
L'immense pouvoir des califes, et l'étendue démesurée de leur empire, eurent leurs suites ordinaires, le luxe, les factions rivales, et les démembrements. Le grand schisme qui divisa les Alides et les Ommiades, ne fut pas l'unique source des guerres civiles. Les Abassides renversèrent les Ommiades. Un Ommiade 322, échappé au massacre de sa famille, enleva l'Espagne aux Abassides. Les Fatimites s'établirent plus tard en Afrique, mais n'y régnèrent pas avec moins d'éclat. Les califes de Bagdad; de Cordoue et de Cairoan s'excommuniaient mutuellement comme vicaires du Prophète, comme chefs de la religion, et comme auraient pu faire dans la nôtre, des papes et des anti-papes; mais ils rivalisèrent aussi de pouvoir, de goût et de magnificence. Les Abassides furent les premiers qui mirent au nombre de leurs jouissances les plaisirs de l'esprit. Les savants se rappellent encore, et aucun siècle n'effacera jamais les noms illustres d'Almansor, d'Haroun-al-Raschid et surtout de son fils Almamon 323.
Dès l'antiquité la plus reculée, les Arabes eurent un goût particulier pour la poésie, qui, chez presque tous les peuples, a ouvert la route aux études les plus relevées et les plus abstraites. Leur langue riche, souple et abondante, favorisait leur imagination féconde, leur esprit vif et sententieux; leur éloquence naturelle et dépourvue d'art 324. Ils déclamaient avec énergie les morceaux qu'ils avaient le plus travaillés; ou plutôt ils les chantaient, accompagnés d'instruments, et sur des airs très-expressifs 325; car ils ne conçoivent point l'art des vers, séparé de ce cortége lyrique, qu'ils regardent comme de son essence. Ces poésies faisaient sur des auditeurs simples et sensibles, un effet prodigieux. Un poète naissant recevait des éloges de sa tribu et des tribus alliées, qui célébraient son génie et son mérite. On préparait un festin solennel. Des femmes vêtues de leurs plus beaux habits de fêtes, chantaient en chœur, devant leurs fils et leurs époux, le bonheur de leur tribu.
Note 325: (retour) Il existe une volumineuse collection de ces anciennes chansons nationales des Arabes, intitulée Aghâny, et formée par Aboul-Faradge Aly, fils d'Al-Hhoiéïn, natif d'Ispahan, mort en 966 de l'ère vulgaire. Ce savant a ajouté, à la plupart des chansons des commentaires qui contiennent les renseignements les plus curieux et les plus exacts sur les mœurs des anciens Arabes. M. Langlès a acquis, il y a peu d'années, pour la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce précieux recueil, en 4 gros vol. in-folio.
Pendant une foire annuelle, où se rendaient les tribus éloignées ou même ennemies, on employait trente jours, non-seulement aux échanges du commerce, mais à réciter des morceaux d'éloquence et de poésie. Les poètes s'y disputaient le prix; et les ouvrages couronnés étaient déposés dans les archives des princes et des émirs. Les meilleurs étaient peints ou brodés en lettres d'or, sur des étoffes de soie, et suspendus au temple de la Mecque. Sept de ces poëmes avaient obtenu cet honneur au temps de Mahomet. Ils existent encore aujourd'hui 326 les savants les regardent comme des chefs-d'œuvre d'éloquence arabe; et l'on sait que Mahomet lui-même fut flatté de voir un des chapitres du Koran comparé à ces sept poëmes, et jugé digne d'être affiché avec eux.
Pendant les premiers siècles du mahométisme, les Musulmans, emportés, comme il arrive d'ordinaire, par le zèle fanatique d'une religion nouvelle, et par une férocité contractée dans le fracas des armes, suivirent partout un système de destruction, et sévirent également contre la religion des infidèles, et contre les productions de leur esprit, qu'ils regardaient toutes comme infectées de leurs erreurs. Ce fut lorsque les califes se furent affermis, lorsqu'ils jouirent, au centre d'une immense domination, des douceurs de la paix, d'une opulence et d'une autorité sans bornes, qu'ils purent cultiver les dispositions naturelles de leurs peuples, avec tous les avantages que leur donnaient leur position, leurs nouvelles mœurs et leur puissance.
Almansor 327, qui fut le second des Abassides, aimait la poésie et les lettres, était très-savant dans les lois, cultivait la philosophie, et particulièrement l'astronomie. On dit qu'en bâtissant sur les bords de l'Euphrate la fameuse ville de Bagdad, il prit pour l'exposition des principaux édifices, les conseils de ses astronomes. Abulfarage raconte qu'un médecin chrétien, nommé Georges Bakhtishua, ayant guéri ce calife des suites dangereuses d'une indigestion, reçut de lui les plus grandes distinctions et les traitements les plus honorables: ce fut ce qui introduisit parmi les Arabes l'étude de la médecine. Ce médecin était très-versé dans les langues syriaque, grecque, et persanne. Almansor lui ordonna de traduire plusieurs bons livres de médecine, écrits dans ces trois langues; et il enrichit ses états de ces traductions. Jamais indigestion d'un souverain n'eut une telle influence sur son empire.
Haroun-al-Raschid régna peu de temps après. Sa renommée a rempli le monde. Son amour pour les lettres, et pour ceux qui les cultivent, était si grand, que, selon le témoignage de l'historien Elmacin, il ne se mettait jamais en voyage, sans emmener avec lui un grand nombre de savants. Il appela auprès de lui tous ceux qu'il put découvrir, et les combla de bienfaits. La poésie fit ses délices; on le vit plus d'une fois verser des larmes d'attendrissement en lisant de beaux vers, et ce qui fit faire à sa nation encore plus de progrès, c'est qu'en faisant bâtir des mosquées, il joignit à chacune une école publique.
Mais le véritable protecteur, le père chéri des lettres, fut le fils et le successeur d'Haroun, le fameux Almamon 328. Poètes, philosophes, médecins, mathématiciens trouvèrent en lui une protection égale. Il prit un soin particulier du progrès de toutes les sciences, et ne négligea aucun moyen de les encourager et de les répandre dans ses états.
Le Koran était alors la principale lecture des Arabes 329. Abou-Beker, successeur immédiat du Prophète, en avait le premier rassemblé les feuilles éparses; mais à mesure que les copies s'en multipliaient, elles devenaient plus irrégulières. Les points, sans lesquels, dans la langue arabe, il est souvent difficile de déterminer la prononciation des mots et le sens des phrases, étaient dans la plus grande confusion. Les grammairiens les plus habiles, et les plus célèbres imans, furent employés à rétablir le texte dans sa première pureté. Ils durent le faire avec beaucoup de scrupule; puisque Mahomet avait menacé les grammairiens du feu éternel pour le déplacement d'une seule lettre. La langue elle-même était corrompue par le mélange des dialectes; les caractères en étaient presque dénaturés. Almamon fit épurer la langue et réformer les caractères. Il anoblit l'étude de la grammaire par les distinctions qu'il accorda aux grammairiens. Il les admettait à ses entretiens familiers, se montrait passionné pour les beautés de la langue arabe, et souffrait impatiemment qu'on l'altérât en sa présence. Il ne damnait pas comme Mahomet, mais il aurait presque disgracié un courtisan pour une faute de langue.
Note 329: (retour) Quelques-uns des détails suivants sont extraits d'un mémoire manuscrit sur l'État des Sciences et Arts chez les Arabes, etc., par M. Pigeon de Sante-Paterne, mémoire couronné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1781, et dont j'ai dû la communication à l'obligeance de mon confrère, M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de cette compagnie, et maintenant de la classe d'Histoire et de Littérature ancienne de l'Institut.
Il s'occupa avec moins de succès de la théologie. La Sounna, ou le recueil des traditions de Mahomet, divisait alors les croyants. Chaque iman prétendait à l'honneur de former une secte. Les plus savants d'entre eux, et ceux qu'on crut les plus sages, furent chargés du soin de ramener les incrédules. Abou-Abdallah publia, en dix gros volumes, les traditions de Mahomet et des autres chefs de l'islamisme. Elles étaient au nombre de 267,000. Cet ouvrage énorme ne fit qu'augmenter le schisme. La théologie mystique s'éleva de toutes parts. Les traités ascétiques se multiplièrent. Les derviches inventèrent des amulettes et des prières mystérieuses, qu'ils attribuèrent à Mahomet, à sa femme Cadige, à Ali. Ils attribuèrent même quelques-unes de ces formules à David, à Salomon, et à Jésus-Christ. On entassa volumes sur volumes, et la Bibliothèque des controversistes musulmans, ne le céda ni en nombre, ni en obscurité, à la Bibliothèque des nôtres.
Almamon avait fait, dès sa jeunesse, une étude particulière du droit, sous un jurisconsulte célèbre 330; et l'on doit penser qu'il ne se refroidit pas pour la science des lois, lorsqu'il fut devenu le législateur d'un grand peuple. La médecine lui dut aussi un nouvel éclat. Il acheva ce qu'avaient commencé Almansor et Haroun. Il enrichit l'école de médecine de nouveaux dons et de nouveaux livres. Il pensionna des médecins pour traduire les ouvrages qui n'étaient point encore traduits, et pour en écrire d'originaux dans leur langue. Il en fit même composer un sur l'utilité des animaux, où l'on vit, pour la première fois, des figures dessinées de quadrupèdes, de volatiles et de poissons; mais son étude de prédilection fut celle de l'astronomie. Il fit traduire pour son usage, tous les ouvrages grecs qui traitaient de cette science. Il combla les traducteurs de bienfaits particuliers; et l'espoir des distinctions et des récompenses, fit éclore de tous côtés des astronomes. Almamon fit construire, près de Bagdad, un magnifique observatoire, et un autre dans le voisinage de Damas. Son exemple fut suivi par sa fille, princesse aussi célèbre par son esprit et son savoir que par sa beauté 331. Elle fit bâtir une tour sur la rive orientale du Tigre. Elle employa les plus habiles architectes à sa construction. Plusieurs savants riches devinrent les émules du calife et de sa fille. Ces édifices se multiplièrent à Bagdad et dans son territoire, et l'on y vit s'élever un grand nombre d'observatoires qui portèrent les noms de leurs savants fondateurs. L'observatoire du calife n'était jamais vacant; il y passait souvent les nuits à observer. Il fit rédiger sous ses yeux des tables astronomiques, les plus parfaites que l'on ait eues jusqu'alors. On perfectionna, par ses ordres, le Quart-de-cercle et l'Astrolabe. L'Almageste de Ptolomée fut traduit du grec en arabe, par l'astronome Ben-Honaïn 332. Les ouvrages élémentaires devinrent meilleurs et plus nombreux; enfin Almamon dirigea et paya généreusement la grande opération de la mesure d'un degré du méridien, pour déterminer avec précision la grandeur de la terre; et Bailly, dans son Histoire de l'astronomie, parle d'un sextant de métal, avec lequel fut observée l'obliquité de l'écliptique, et qui avait quarante coudées de rayon 333.
Deux sciences qui tiennent à l'astronomie, eurent part aussi aux générosités d'Almamon: la géographie, qui était encore très-imparfaite, et malheureusement l'astrologie judiciaire, qui n'était déjà que trop en crédit. On croit cependant qu'il n'encouragea point cette partie de la prétendue science, qui se donne pour disposer de la destinée des hommes, mais celle qui, d'après le lever et le coucher des astres, croit pouvoir annoncer les températures et l'état du ciel. Il ne crut point aux cabalistes, mais seulement aux faiseurs d'éphémérides 334, ce qui est encore beaucoup trop.
Note 334: (retour) J'entends des Éphémérides astrologiques, dans lesquelles on prétend annoncer d'avance les températures et les phénomènes de chaque jour, telles que celles de notre Antoine Mizauld, par exemple: Ephemerides aëris perpetuœ, seu popularis et rustica tempestatum astrologia, etc. Ce Mizauld était un médecin du seizième siècle, né à Montluçon, dans le Bourbonnais. Il a laissé plusieurs autres ouvrages du même genre que celui-ci.
Un grand nombre de savants chrétiens, chassés de Constantinople par les querelles de religion et par les troubles de l'Empire, se réfugièrent auprès des califes de Bagdad, emportant avec eux leurs manuscrits. La plupart étaient Syriens d'origine. Haroun, et surtout Almamon, les employèrent à traduire du grec en syriaque et en arabe, des livres de science et de philosophie. Les œuvres d'Aristote et des fragments considérables de Platon se répandirent ainsi chez les Arabes. Ces traductions, accompagnées de commentaires, furent bientôt entre les mains de tous les hommes lettrés. Aristote et Platon partageaient avec Socrate et Pythagore le surnom de Divin. Almamon était passionné pour leur étude, et les savants à qui leur philosophie était familière, ou qui en avaient fait le sujet de quelque ouvrage, étaient ceux dont il préférait l'entretien, et qu'il paraissait distinguer le plus. Ces distinctions furent si marquées, qu'elles excitèrent les plaintes des zélés Musulmans 335. À les entendre, ce genre d'étude pouvait refroidir la pitié, peut-être même égarer la religion des fidèles. Il les laissa se plaindre, et continua de cultiver et d'honorer la philosophie et les philosophes.
L'Inde avait concouru avec la Grèce à donner des leçons de sagesse aux Arabes; ils possédaient dans leur langue, une traduction des fables indiennes de Bidpaï, où la philosophie morale et politique était tracée avec une simplicité noble et touchante, dans les dialogues entre différents animaux. On connaissait aussi depuis long-temps à Bagdad des fables de Lokman, que quelques auteurs ont cru le même qu'Esope 336. On savait que l'apologue était né dans l'Orient; mais, dit un savant orientaliste 337, on ne croyait pas, comme nous l'avons imaginé, qu'il dût sa naissance aux misères de l'esclavage. La servitude, ajoute-t-il, flétrit en même temps le corps et l'âme, et il est plus naturel de penser que le premier sage qui put persuader au peuple, qu'il renouvelait le prodige de Salomon et d'Apollonius de Thyane, à qui les anciens attribuaient le talent d'entendre le langage des animaux, se servit de cette arme ingénieuse pour faire la guerre aux vices et aux ridicules de son temps.
Note 336: (retour) M. Sylvestre de Sacy croit que les Fables connues sous le nom de Lokman, transplantées de l'Inde ou de la Grèce sur le sol de l'Arabie, long-temps après Mahomet, furent attribuées à Lokman, à cause de sa réputation de sagesse, et qui le fit surnommer le Sage. Il distingue, ainsi que les Arabes eux-mêmes, ce Lokman de l'ancien Lokman, fils d'Ad, dont la sagesse était célèbre dès le temps de Mahomet. M. de Sacy donne aussi d'excellentes raisons pour ne pas admettre l'opinion que ces Fables sont nées en Arabie. Voyez sa Notice sur les Fables de Lokman, traduites par M. Marcel, dans le Magasin encyclopédique, IXe. année, t. I, p. 382. Nous reviendrons bientôt, avec plus de détail, sur les Fables de Bidpaï.
Almamon se plaisait à ces récits. On composait, pour lui faire la cour, des dialogues de même genre; tantôt entre le bœuf et le renard, tantôt entre un chat et un singe, ou entre un perroquet et un moineau. Le génie des Arabes porté à l'invention et au merveilleux, imagina de mettre en narration les tableaux de la vie humaine, en y ajoutant des couleurs empruntées de la fable; et c'est à l'histoire, ainsi altérée, que l'on attribue la naissance du roman. Telles furent les Aventures de la ville d'Airain, et celles du jeune esclave Touvadoud. La dévotion ajouta ses visions aux fictions romanesques. On représenta un des compagnons de Mahomet, transporté sur les cornes d'un taureau, dans une île mystérieuse 338. La fécondité du génie oriental se manifesta dans des contes de génies et de fées, tels que les voyages imaginaires de Sin-bad et de Hind-bad, qu'on feignit avoir été, l'un un célèbre navigateur, l'autre un porte-fardeaux, et qui représentaient allégoriquement, dit-on, le premier, le vent du Sind ou du Mackeran; et le second, le vent de l'Inde. Il faut avouer qu'en lisant ce conte dans la traduction du bonhomme Galland, on saisit difficilement l'allégorie; mais cela n'ôte rien à l'agrément de la narration. C'est de récits fabuleux de cette espèce, inventés par différents auteurs, qu'on forma ensuite le recueil si connu sous le titre des Mille et une nuits, recueil composé de trente-six parties dans l'original arabe, et si volumineux, que les six tomes de la traduction française, donnée par Galland, n'en contiennent que la première.
J'ai parlé du goût passionné que les Arabes eurent de tous temps pour la poésie. Les troubles et les guerres civiles l'avaient refroidi. Haroun et son fils le ranimèrent. La cour d'Almamon retentissait chaque jour du chant des poètes, et de leurs combats lyriques, dont il payait libéralement le prix. Enfin il n'y eut aucune partie des sciences et de la littérature, pour laquelle ce calife illustre ne montrât autant de goût que s'il s'en était exclusivement occupé. Sous son règne, Bagdad devint un vrai foyer de lumières. On ne s'y occupait que d'études, de livres, de littérature. Les lettrés seuls pouvaient obtenir la faveur du calife; tous les savants dont il avait connaissance, il les appelait à sa cour, et les y comblait de récompenses, de distinctions et d'honneurs. Le principal emploi de ses ministres était de protéger les sciences. La Syrie, l'Arménie, l'Égypte, tous les pays qui possédaient des livres de quelque importance, devenaient tributaires de son amour pour les lettres; il y envoyait ses ministres pour y recueillir et en rapporter à tout prix ces richesses littéraires. On voyait entrer à Bagdad des chameaux, uniquement chargés de livres; et tous ceux de ces livres étrangers, que les savants jugeaient dignes d'être mis à la portée du peuple, il les faisait traduire en arabe, et répandre avec profusion. Sa cour était composée de maîtres dans tous les arts, d'examinateurs, de traducteurs, de collecteurs de livres; elle ressemblait plutôt à une académie de sciences, qu'à la cour d'un monarque guerrier; et lorsqu'il fit, en vainqueur, la paix avec l'empereur de Bysance, Michel III, il exigea de lui, comme une des conditions du traité, des livres grecs de toute espèce.
Bientôt la nation entière obéit à cette impulsion puissante. Des écoles, des colléges, des sociétés savantes s'élevaient dans toutes les villes; des hommes instruits semblaient germer de toutes parts. Il se forma des académies célèbres, d'où sortaient chaque jour les compositions les plus élégantes en prose et en vers, et qui eurent pour membres des hommes illustres dans toutes les branches de la littérature et des sciences. L'Afrique et l'Égypte suivirent cet exemple. Alexandrie fut vengée par les Arabes, amis des lettres, des maux que lui avaient faits leurs ancêtres encore barbares. Elle eut jusqu'à vingt écoles à-la-fois, où accouraient de toutes les parties de l'Orient les amateurs de la philosophie et des sciences. En un mot, elle vit presque renaître sous les fatimites, les beaux jours des Ptolemées. Fez et Maroc, aujourd'hui retombées dans un état presque sauvage, devinrent des villes toutes lettrées. De superbes établissements, des édifices magnifiques y furent élevés en faveur des sciences; et l'érudition européenne garde le souvenir de leurs opulentes bibliothèques, qui ont enrichi les nôtres de manuscrits si précieux, et nous ont fourni des connaissances si curieuses et si utiles.
Mais c'est peut-être en Espagne que les sciences des Arabes eurent le plus d'éclat; c'est là que se fixa, pour ainsi dire, le règne de leur littérature et de leurs arts. Cordoue, Grenade, Valence, Séville se distinguèrent à l'envi par des écoles, des colléges, des académies, et par tous les genres d'établissements qui peuvent favoriser les progrès des lettres. L'Espagne possédait soixante-dix bibliothèques ouvertes au public, dans différentes villes, quand tout le reste de l'Europe, sans livres, sans lettres, sans culture, était enseveli dans l'ignorance la plus honteuse. Une foule d'écrivains célèbres enrichit dans tous les genres la littérature arabico-espagnole; et l'ouvrage qui contient les titres et les notices de leurs innombrables productions en médecine, en philosophie, dans toutes les parties des mathématiques, en histoire, et principalement en poésie, forme en Espagne une volumineuse Bibliothèque.
L'influence des Arabes sur les sciences et les lettres, se répandit bientôt dans l'Europe entière. C'est à eux qu'elle doit aussi plusieurs inventions utiles. L'abbé Andrès a prouvé très-longuement 339, mais à ce qu'il me paraît avec autant d'évidence que d'étendue, qu'elle leur doit le papier de coton et le papier de lin, qui remplacèrent si heureusement le papyrus d'Égypte. Depuis notre savant Huet 340, dont l'opinion n'a pas eu de sectateurs, personne ne leur conteste le don qu'ils nous ont fait des chiffres, et de la manière de compter qu'ils avaient, de leur propre aveu, appris des savants de l'Inde. Les premiers, depuis les anciens, ils bâtirent des observatoires, c'est-à-dire, des édifices élevés et construits exprès pour exécuter avec exactitude et commodité les observations astronomiques. Outre ceux qu'ils élevèrent en si grand nombre à Bagdad et à Damas, la fameuse tour de Séville, qui résiste encore aux coups du temps, prouve qu'ils en bâtirent aussi en Espagne. Ils eurent en architecture un style qui leur appartient, et qui réunit la hardiesse et l'élégance à la plus étonnante solidité. Partout où l'on a laissé le temps seul agir contre les monuments d'architecture moresque, il n'a pu encore les détruire: partout où l'on a voulu ajouter à ces monuments des constructions modernes, quelques siècles ont suffi pour ruiner ces constructions, et la partie moresque des édifices est encore debout.
La chimie leur dut non-seulement ses progrès, mais sa naissance, puisqu'ils inventèrent l'alambic de distillation, qu'ils analysèrent les premiers les substances des trois règnes, et qu'aussi les premiers, ils observèrent les distinctions et les affinités des alcalis et des acides, et apprirent à tirer de minéraux et d'autres substances, destructives de la vie et de la santé, des remèdes pour sauver l'une et rétablir l'autre. Quelque bien et quelque mal qu'on puisse dire de l'invention de la poudre à feu, si l'on en recherche l'origine, on verra qu'elle est assez communément donnée à un moine allemand, nommé Schwartz; les Anglais la réclament pour leur Roger Bacon; d'autres l'attribuent aux Indiens ou aux Chinois; mais l'abbé Andrès soutient qu'elle appartient aux Arabes, ou du moins que c'est en combattant contre eux, en Égypte, que les Européens en ont connu, pour la première fois, les effets 341. Il ne balance point à leur faire honneur de l'invention de l'aiguille aimantée et de la boussole, et non pas à Gioja d'Amalfi, ni à Paul de Venise, ni à aucun autre Italien, encore moins à quelque Allemand, Anglais ou Français que ce puisse être: et sur ce point il a pour garant, outre toutes les autorités qu'il allègue, celle d'un auteur italien, extrêmement jaloux de la gloire de son pays, et qui montre dans tout son ouvrage, autant de jugement et d'impartialité que de savoir, je veux dire le savant Tiraboschi 342. Andrès ne s'arrête pas là, il prétend que l'usage du pendule pour la mesure du temps, dont l'Italie et la Hollande se disputent l'invention, était connu des Arabes avant l'existence de Galilée et de Huighens, et il rapporte entre autres preuves, un passage des Transactions philosophiques 343, qui l'affirme positivement.
Note 341: (retour) Andrès, chap. 10. M. Langlès a démontré, dans une Notice sur l'origine de la Poudre à canon, insérée dans le Magasin Encyclopédique, 4e. année (1798), t. I., p. 333, que les Maures d'Espagne connaissaient, dès le treizième siècle, l'usage de la poudre pour lancer des pierres et des boulets de fer, et qu'ils en faisaient usage dans leurs guerres contre les Espagnols. M. Koch, dans son Tableau des Révolutions de l'Europe, est de la même opinion, qu'il appuie sur les mêmes faits, et pense que de l'Espagne cette invention passa en France; t. II, p. 30 et 31. On sait que la poudre ne fut connue en France qu'en 1338.
Mais l'Europe leur eut des obligations plus évidentes et plus faciles à prouver. L'Italie et la France étaient alors égarées plutôt que conduites par une dialectique barbare, dont il faut avouer que les Arabes eux-mêmes augmentèrent les ténèbres par leurs obscurs commentaires sur les obscurités d'Aristote; mais elles reçurent d'eux, comme en dédommagement, Hippocrate, Dioscoride, Euclide, Ptolémée et d'autres lumières des sciences; elles apprirent à se diriger dans les observations astronomiques; à examiner et à décrire les productions de la nature; à en tirer les éléments de la matière médicale, et rouvrirent au charme des vers et des inventions poétiques, des oreilles endurcies par les cris de l'école, et par le bruit des armes.
Il n'est pas inutile de remarquer que parmi tant de livres de sciences, traduits du grec par les Arabes, et qu'ils firent les premiers connaître aux peuples modernes, il ne s'en trouve, pour ainsi dire, aucun de littérature. Homère, lui-même, qui cependant fut traduit en syriaque, sous l'empire d'Haroun-al-Raschid, ne le fut, dit-on, jamais en arabe. On n'y fit passer ni Sophocle, ni Euripide, ni Sapho, ni Anacréon, malgré la passion des poëtes arabes pour les sujets d'amour; ni Hésiode, ni Aratus, malgré leur penchant à traiter les sujets didactiques; ni Isocrate, ni Démosthène; enfin aucun orateur, aucun historien, excepté Plutarque; aucun poëte, aucun auteur purement littéraire 344. Quelle que soit la cause de cette singularité 345, le résultat fut que leur littérature garda son caractère original, que ses beautés comme ses défauts lui appartinrent, et qu'au lieu d'avoir une littérature grecque en caractères arabes, comme on en avait eu une, ou à peu près en caractères latins, l'on eut, et l'on a encore, une littérature proprement et spécialement arabe.
Note 345: (retour) Selon une observation de mon savant confrère, M. Sylvestre de Sacy, recueillie et citée par M. Œlsner, dans son Mémoire sur les effets de la religion de Mohammed, couronné en 1809 à l'Institut, par la classe d'histoire et de littérature ancienne, cette indifférence pour les poètes grecs naissait, dans les Sarrazins, de l'horreur qu'ils avaient pour l'idolâtrie; elle était telle, qu'ils n'osaient pas même prononcer les noms des faux dieux. Voyez Des Effets de la Rel. de Moham. Paris, 1810, p. 133. D'autres pensent, et M. Langlès est notamment de cet avis, que l'horreur pour l'idolâtrie n'ayant pas empêché les Musulmans de conserver des documents sur la religion et les idoles des Arabes avant Mahomet, ni d'étudier la religion des Hindous, leur ignorance dans la mythologie grecque ne doit être attribuée qu'à l'impossibilité où ils étaient de connaître les ouvrages originaux. «Toutes les traductions arabes des ouvrages grecs ont été faites sur de très-mauvaises versions syriaques. Les textes ne sont pas moins défigurés que les noms propres. Il n'existe peut-être pas un seul ouvrage traduit immédiatement du grec en arabe. Toutes les traductions arabes que l'on connaît semblent faites en dépit du sens commun, et ne peuvent donner aucune idée des auteurs originaux». (Note manuscrite de M. Langlès.)
Ils conservèrent aussi dans toute sa pureté le genre de leur musique, art dans lequel on prétend qu'ils excellèrent, et dont la théorie était chez eux fort compliquée, quoiqu'elle le fût moins que chez les Chinois. Leurs ouvrages sont remplis d'éloges de la musique et de ses merveilleux effets. Ils en attribuaient de très-puissants, non-seulement à la musique chantée, mais aux sons de quelques instruments, à certaines cordes instrumentales, comme à certaines inflexions de la voix. Ils raffinèrent beaucoup sur la musique; mais quoiqu'on ait tâché de nous faire connaître la manière dont ils la pratiquaient, c'est celui de leurs arts que nous connaissons le moins 346.
Note 346: (retour) On trouve un très-long chapitre sur la Musique arabe, dans l'Essai de M. de La Borde, t. I., p. 175; il est de M. Pigeon de Sainte-Paterne, alors interprète des langues orientales, le même dont j'ai cité plus haut un Mémoire manuscrit. Ce chapitre est peu utile pour ceux qui ne savent pas l'arabe, et peu satisfaisant, dit-on, pour ceux qui le savent. Casiri, t. I de sa Bibliothèque, donne les titres de plusieurs ouvrages arabes sur la pratique et sur la théorie de cet art.
C'est principalement par leurs fables ou romans, et par leur poésie, qu'ils ont influé sur le goût de la littérature moderne, comme ils ont influé par leurs traductions sur les sciences. Quelques discussions se sont élevées au sujet des romans. Saumaise leur en attribue l'invention. Huet la leur dispute, et veut qu'elle appartienne aux Anglais ou aux Français; et des auteurs français plus récents, ont exclusivement réclamé cet honneur pour la France. Quoiqu'il en soit de ce point de critique, sur lequel nous aurons occasion de revenir, on ne saurait nier que le goût des inventions fabuleuses ne fût très-ancien chez les Arabes, ni que la plupart des auteurs de romans, de contes et de nouvelles, ne leur aient emprunté un nombre infini de fictions et d'aventures. Quant à leur poésie, sans nous étendre autant que l'exigerait peut-être un sujet aussi riche, mais qui ne se présente à nous que comme accessoire, essayons du moins d'en donner une idée, et d'en tracer les principaux caractères.
Il y en a un général et commun à toute la poésie orientale; et ce caractère, ou ce génie, est encore assez imparfaitement connu en Europe, où l'on en a un tout contraire. Nous prenons soin d'adoucir, de mitiger les expressions figurées; les Asiatiques s'étudient à leur donner plus d'audace et plus de témérité: nous exigeons que les métaphores aient une sorte de retenue, et qu'elles s'insinuent, pour ainsi dire, sans effort: ils aiment qu'elles se précipitent avec violence. Nous voulons qu'elles aient non seulement de l'éclat, mais de la facilité, de la grâce, et qu'elles ne soient pas tirées de trop loin: ils négligent les objets, les circonstances qui sont à la portée de tout le monde, et vont quelquefois prendre très-loin des images qu'ils entassent jusqu'à la satiété. Enfin les poètes européens recherchent surtout le naturel, l'agrément, la clarté; les poètes asiatiques, la grandeur, le luxe, l'exagération. Il s'ensuit que si l'on compare avec des poésies arabes ou persannes, les poésies les plus sublimes de notre Europe, des yeux européens voient les premières gonflées, gigantesques et presque folles, tandis qu'à des yeux orientaux, les secondes semblent couler terre à terre, timides et presque rampantes 347.
Le monument le plus ancien qui existe de la poésie des Indiens, qui sont eux-mêmes les plus anciens peuples de l'Asie, est celui dont j'ai déjà parlé, et qui est principalement connu en Europe sous le nom de Fables de Bidpay. Il n'y a point d'ouvrage qui ait éprouvé plus de vicissitudes. Je dois les rappeler ici, quoiqu'elles soient assez connues. Bidpay était, dit-on, un brachmane, ami de Dabychelim, roi de l'Inde, successeur de ce Porus, qui fut vaincu par Alexandre. Il composa ce livre pour diriger le roi, son ami, dans le chemin de la sagesse. Le livre resta caché dans la famille des descendants de ce roi, pendant plusieurs générations; mais enfin la renommée s'en répandit dans tout l'Orient. Le fameux roi de Perse Khosrou Nouchirwan, ou Cosroës, voulut le connaître; il chargea son médecin Busurviah de faire un voyage dans l'Inde, pour s'en procurer une copie à tout prix. Busurviah n'y réussit qu'après plusieurs années de séjour. Il le traduisit aussitôt en pehlvy, qui était l'ancienne langue persanne, et vint le présenter à Khosrou, qui le combla de dignités et de récompenses. Après la mort de ce monarque, l'ouvrage fut conservé d'abord dans sa famille, d'où il se répandit ensuite dans la Perse, et de là chez les Arabes. Le second calife Abasside, Aboujafar, le fit traduire du pehlvy, et sur cette version arabe, il en fut fait une autre en persan moderne, puis une seconde, et enfin une troisième. Il fut aussi traduit en langue turque, et l'a été dans presque toutes les langues de l'Europe. C'est dans ces traductions successives qu'il a pris la parure poétique et les ornements merveilleux dont il est embelli. Dans la première version arabe, qui est exacte et littérale, on dit qu'il manque absolument de couleur et de poésie. Cela tient sans doute à son extrême antiquité; car l'on assure qu'elle remonte beaucoup plus haut que Bidpay; que ce nom même est supposé, et que tout le fond de l'ouvrage appartient à l'ancien brachmane, Vichmou-Sarma, qui, dans son livre intitulé Hitopadès, conçut le premier l'idée de faire donner aux hommes, par des bêtes, des préceptes qu'ils n'auraient pas écoutés de la bouche de leurs semblables 348. Ce livre existe: il a été traduit en anglais; et une partie l'a aussi été dans notre langue, par M. Langlès. On y reconnaît le premier type des fables attribuées à Bidpay, à Lokman et à Esope. C'est sans doute dans ces fictions antiques et ingénieuses, que nos vieux auteurs du treizième siècle avaient pris le sujet de leur roman du Renard, 349, roman mis en vers allemands par le célèbre Goëthe, traduit depuis de l'allemand en français, et publié comme si l'original eût été une production germanique; c'est là aussi sans doute que le célèbre Casti avait puisé la première idée de son poëme ou de sa satyre politique, intitulée: Les animaux parlants.
Les Indiens Musulmans, ou modernes, qu'il faut bien distinguer des Hindous, habitants autochtones de l'Inde, ont tout écrit en langue persanne depuis la dynastie des Mogols, établie par les descendants de Timour 350; ainsi l'on ne doit point séparer leur poésie de la poésie des Persans, celui peut-être de tous les peuples, à l'exception des Arabes, qui a le plus cultivé cet art. Les Arabes et les Persans ont eu un si grand nombre de poètes, que la vie d'un homme ne suffirait pas, à ce qu'on assure, pour parcourir tous leurs ouvrages.
Le climat habité par ces deux peuples, paraît avoir eu la plus grande influence sur le caractère de leur poésie. Il est impossible que les images les plus agréables ne s'offrent pas abondamment à des poètes qui passent leur vie dans des champs, des bois, des jardins délicieux, qui se livrent tout entiers aux voluptés et à l'amour, qui habitent des contrées où l'éclat et la sérénité du ciel sont rarement obscurcis par des nuages, où la nature comblée, pour ainsi dire, d'une surabondance de fleurs et de fruits, n'étale que luxe et jouissances; où enfin, comme le dit un ancien poète latin, on voit de toutes parts les moissons offrir leurs richesses, les arbres fleurir, les sources jaillir, les prés se revêtir d'herbes et de fleurs 351. La plupart des ornements de la poésie se tirent des images prises dans les choses naturelles; or, la plus grande partie de la Perse et toute cette Arabie qui reçut des anciens le surnom d'Heureuse, sont les régions du monde les plus fertiles, les plus riantes, les plus fécondes en toutes sortes de délices. L'Arabie qu'on appelle Déserte est, au contraire, remplie d'objets d'où l'on peut tirer les images de crainte et de terreur, et qui n'en sont que plus propres à inspirer le sublime. Aussi voit-on souvent dans les poëmes des anciens Arabes, des héros marchant à travers des routes escarpées, des cavernes formées de rocs hérissés, suspendus, énormes, et remplis de ténèbres épaisses qui ne se dissipent jamais 352.
C'est à ces propriétés de la nature qui les environne, et à leur manière de vivre, que les Arabes et les Persans durent, selon le célèbre orientaliste William Jones 353, cette profusion d'images et de figures, dont ils sont si prodigues, et c'est pour les mêmes causes qu'ils cultivèrent avec tant d'ardeur la poésie, qui se nourrit surtout de figures et d'images.
Les Persans emploient, pour signifier l'art des vers, une expression figurée très-belle dans leur langue, et qui veut dire former un fil de perles. Leur goût pour cet art est très-ancien; mais ils n'en ont conservé aucun monument antérieur au septième siècle. Quand ils furent conquis par les Arabes, les mœurs, les usages, les lois, la religion, tout fut modifié et réglé par les vainqueurs: quant aux sciences et aux lettres, tout fut d'abord détruit, et ne put renaître que quand les Arabes en donnèrent le signal dans tout leur vaste Empire. L'écriture antique et indigène fut elle-même changée en caractères arabes, et beaucoup de mots arabes furent introduits dans la langue. Aucun des livres qui existent en langue persanne ne doit donc être rapporté à un temps antérieur à cette époque, si l'on en excepte cependant un petit nombre d'ouvrages, écrits dans l'ancienne langue appelée pehlvi, et attribués aux anciens mages, tels que Zend-Avesta 354 et le Sadder, qui contiennent les dogmes et les préceptes de l'antique religion des Guèbres, et dont quelques-uns de nos savants ont, presque avec aussi peu de succès que les savants du pays même, tâché d'éclaircir les épaisses ténèbres. La poésie persanne, telle qu'elle existe, n'a donc d'autre origine que la poésie arabe. Les principes de l'art métrique y sont les mêmes, et il y a presque autant de ressemblances dans le génie des poètes que dans les genres de poésie et dans la mesure des vers 355.
Mais avec ces rapports communs, ils ont aussi des différences. Il en existe surtout dans les deux langues. La langue arabe est expressive, forte et sonore; la persanne, remplie de douceur et d'harmonie 356. Joignant à sa propre richesse les mots qu'elle a reçus de la langue arabe, elle a sur celle-ci l'avantage des mots composés, auxquels les Arabes sont si contraires, qu'ils emploient pour les éviter de longues circonlocutions. Les lois de la rime leur sont communes, mais dans les deux langues, la quantité des rimes est si abondante, qu'elle gêne peu le poète, et ne fait que donner un utile aiguillon à son génie. C'est pour cela qu'ils excellent plus qu'aucune autre nation, et peut-être être plus que les Italiens eux-mêmes, à faire des vers impromptus.
Mais voici une contradiction assez forte entre les Orientalistes. Les uns vantent cette facilité des compositions poétiques et en citent des exemples; les autres expliquent les règles de la poésie arabe de manière à y faire voir les plus grandes difficultés 357. On peut les accorder, en disant que dans les poésies soutenues et faites à loisir, les poètes suivent toutes ces règles; mais que dans les impromptus, à l'exception de la rime, il s'en dispensent. En effet, le vers arabe est composé de pieds d'une mesure et d'un nombre déterminés 358. Il a cette ressemblance avec l'ancienne poésie des Grecs et des Latins, et cette supériorité sur la versification moderne, dont il ne se rapproche que par la rime, ou plutôt qui l'a empruntée de lui. Elle a chez les Arabes des difficultés particulières. On exige à la fin de leurs vers la consonnance de plusieurs syllabes, et quelquefois même de cinq. De plus, dans certains poëmes, composés d'un assez grand nombre de distiques, la rime doit être constamment la même. Quant aux pieds et aux mesures, ils admettent vingt-cinq combinaisons diverses de pieds, tant simples que composés, dont ils forment jusqu'à seize différentes espèces de vers 359. Ce ne sont pas là des entraves dont on puisse se jouer dans des poésies improvisées; mais si elles sont pénibles pour le poëte, il faut avouer qu'elles doivent produire, pour des oreilles exercées à les sentir, beaucoup d'harmonie et de variété.