CHAPITRE XVI.
Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace.
Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration, le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans l'oubli presque total où ils sont plongés.
D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie 72; auquel enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.
L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière, et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion, en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre, honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville, amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter, danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque jour sa provision de récits.
On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on doit raconter 73, le rang dans lequel on doit parler quand le cercle est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de Décaméron, formé de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit, pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de l'ottava rima pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou d'idylles en vers pour la pastorale.
Note 73: (retour) Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin malheureuse; ainsi de toutes les autres.
Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance 74, un roi, qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt, conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.
Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette alternative de récits et de résolutions contradictoires qui s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue, qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition humiliante et publique.
On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait le fond des Mille et une Nuits où la sultane Shéhérazade qui ne dort pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires. Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard 75 fut successivement traduit en arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au douzième siècle, par un moine français nommé Jean 76, sous le titre de Dolopathos ou de Roman du Roi et des sept Sages. Dans le même siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers 77, et en prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans la forme et dans le nombre des Nouvelles 78. On y en reconnaît trois du Décaméron: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les mains le Delopathos latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore quand il imite.
Note 78: (retour) Cette traduction en prose du Dolopathos s'est conservée en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n°. 7974, in-4., vélin, écriture du treizième siècle; autre, n°. 7534, etc. On a cru que le poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments dans la Bibliothèque de Du Verdier, loc. cit., dans le Recueil des anciens Poëtes français, du président Fauchet, et dans le Conservateur, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, ub. sup., p. 557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers, et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un style différent du sien. Le roman latin des Sept Sages a été imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de Historia de Calumniâ novercali. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (Sylloge Annotationum in Petronium, Helenopoli, 1615, in-8., page 689). Deux ans après la publication de l'Historiade Calumniâ novercali, il en parut une version française sous ce titre: Livre des Sept Sages de Rome, Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le traducteur, en annonçant que cette translation est nouvellement faite, prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec l'ancien Dolopathos, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le tout, la Notice de M. Dacier, ub. sup., p. 560 et suiv.
C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat, on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du Dolopathos d'Hébers, il y en avait encore dans le Décaméron quatre ou cinq dont les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace d'Amiens 79. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les anciens conteurs français 80, que l'Italie, qui est si fière de son Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages, si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan 81 Le Grand d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé toutes les bornes.
Note 79: (retour) Du Dolopathos français, le trait de la Femme qui veut se jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui, dans le Dolopathos est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf, Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean, Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note i.
Dans son Recueil de Fabliaux 82, dès qu'il voit le moindre rapport entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous ses griefs 83, et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat, et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.
Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui qui s'était enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée, j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie, qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe, cette autre des anciennes Nouvelles 84; en voici une prise de l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de ces emprunts?
Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce Fabliau 85, mais qu'il l'a tiré du Dolopathos ou du Roman des Sept Sages. En effet, c'est un des trois contes 86, dont Fauchet et du Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté, il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours 87, que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.
Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la princesse Marie, et par ses ordres 88, il recueillit toutes les traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le recueil de Cent Nouvelles anciennes, Cento Novelle antiche 89, ou le Novellino, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui; mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles, avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques sujets 90; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût particulier de Fiammetta; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas une des cent Novelle antiche n'a, ni dans le sujet, ni dans l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles. L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé 91: les Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant 92. C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.
Note 88: (retour) C'était ainsi qu'il avait écrit le Filocopo et la Théséide. Quant au Décaméron, la preuve des ordres qu'il avait reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans sa vieillesse, à son ami Mainardo de' Cavalcanti, maréchal du royaume de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le Décaméron de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami: «Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur. Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour m'excuser: Il a écrit en jeune homme, et forcé par des ordres qui avaient toute autorité sur lui.» (Vita del Boccaccio, p. 161 et 162.)
Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman d'Admète 93. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces aventures sont le sujet de la Théséide, poëme que Boccace avait fait autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée et Boccace ne font qu'un.
Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le Décaméron fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348, et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout l'ouvrage 94. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps. La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que contient le Décaméron, il en est peu dont on puisse parler avec quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les objets qui y sont représentés.
Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,
a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate, dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible; la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux ornements de son histoire 95. Chez les Romains, Lucrèce, dans le sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent, quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses, décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre 96; mais il eut sous les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son génie pour trouver les couleurs du tableau.
Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait frappés.
«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put. Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»
Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte, et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre. Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois; mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son sixième livre et son poëme.
Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi. Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.
«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie, enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres, au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre, abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même. La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que les malades.
«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir. Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient bien encore les abandonnaient à leur tour 97.
«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades, dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme, quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui, comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait. Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»
Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long les changements occasionnés par la peste dans la célébration des funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches, la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même. Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui du plus vil bétail.
«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre, ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.
«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages, combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants, quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste même, lorsque Boccace écrivit son Décaméron; et cette cause de désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence, et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.
L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques, encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud, son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et son caractère.
Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières, souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux; des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.
Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses petites pièces, l'École des Maris, et Georges Dandin, qui est encore une école des maris, faisait-il du Décaméron un cas particulier. Ce n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et surtout dans Boccace.
Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter l'ennui 98.» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y reconnaissent, ainsi que dans l'Admète et dans le Ninfale Fiesolano du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît encore aux plans qu'il en a tracés 99.
Note 99: (retour) On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe joyeuse, un lieu nommé Poggio Gherardi; dans le magnifique palais qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle Villa Palmieri (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames (delle Donne), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv. X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y reposer. (M. Baldelli, Illustrazione III, à la fin de la Vie de Boccace, p. 285.)
Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue, c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il 100, Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes, il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art même à le cacher.»
«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin 101, naquit et s'accrut l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les auteurs florentins étudièrent le Décaméron comme le seul modèle à imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et les Prose 102 du Bembo, et l'Ercolano de Varchi, et les Annotations des Académiciens, et les Avertissements de Léonard Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli, d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la grâce et de la clarté 103, et qui a produit, il est vrai, de très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie, souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons aux imitateurs de Boccace.
Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde. Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du Décaméron tout ce qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils tenaient dans les mœurs.
Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre choix. Sigismond et Guiscard est un des plus beaux morceaux de ce versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard, amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père, barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir, forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique simplicité 104, et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur. Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du Troubadour Cabestaing 105 et le roman du sire de Coucy, avait quelque chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard d'Arezzo la traduisit en prose latine 106; Michel Accolti, son compatriote, en fit le sujet d'un capitolo ou chapitre en terza rima 107; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers élégiaques latins 108; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant, non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la littérature anglaise.
Note 105: (retour) Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée, Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que Manni l'a imprimée, Istor. del Decamer., p. 308; mais il y a bien plus d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.
Outre Sigismonde et Guiscard, Dryden a encore imité du Décaméron, Théodore et Honorie, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace 109; et Cimon et Iphigénie 110, autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme en trois livres, sous le nom de Palémon et Arcite. Il l'a tirée du vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention 111; mais il a été détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du Décaméron que Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite et Palémon sont les deux héros du poëme de la Théséide. Chaucer avait tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne connut pas. Il ne connut pas davantage le Filostrado; et voici ce qui le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé Troïle et Criséide; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros du Filostrato, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous les incidents de ce poëme.
Dryden s'est encore trompé en parlant de Griselidis, la dernière et la plus intéressante de toutes les Nouvelles du Décaméron. Celle fable, dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui elle parvint à Chaucer 112. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber dans cette erreur. Dans ses Fables de Cantorbery (Cantorbery Tales), ouvrage évidemment calqué sur le Décaméron de Boccace, Chaucer a mis cette Nouvelle sous le titre de Fable du Clerc, parce que c'est un clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il fait dire à ce conteur dans le prologue 113: «Je vais vous conter une fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque, poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur l'Italie entière 114, etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où l'ami de Boccace venait de lire le Décaméron pour la première fois. Il était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie 115, de cette Nouvelle de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une copie de sa traduction 116: peut-être enfin est-ce aux éloges que Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque faire du Décaméron et de son auteur, qu'il dut la première idée de composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et s'éclairent mutuellement.
Note 113: (retour)I wol you tell a Tale which that I
Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
As preved by his wordes and his werk:
He his now ded and nailed in his cheste,
I pray to God so yeve his soule reste.
Franceis Petrark, the Laureat poete
Highte this Clerk, whose rethoric swete
Enlumined all Itaille of poetrie; etc.Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe, critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou proœmium (a proheme), où il fait une description inutile du Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description d'impertinente (me thinketh it a thing impertinent); elle n'est point dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y fit en la traduisant. (Voyez Fr. Petrarchœ sp. Basil, 1581, in-fol., p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le Publiciste (24 octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du Décaméron de Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais: Multæ sunt mansiones in domo patris mei. Je crois cependant que Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None, rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces peintures de caractères, ou plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait le droit de les en blâmer.