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Histoires grises

Chapter 1: Plutarque.
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About This Book

A series of short, observational tales sketches moments in the lives of urban inhabitants, focusing on small reversals of fortune, private satisfactions, and everyday indignities. One story follows a man nicknamed Plutarque who, after an unexpected windfall, indulges in a proper meal and the privacy of a rented room while confronting the squalor that surrounds him. Other pieces likewise portray social types, fleeting prides, and ironic disappointments, rendered through close scene-setting, economical narration, and a quietly sympathetic but unsentimental eye.

The Project Gutenberg eBook of Histoires grises

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Title: Histoires grises

Author: E. Edouard Tavernier

Release date: June 1, 2004 [eBook #5892]
Most recently updated: September 10, 2012

Language: French

Credits: Produced by W. Debeuf

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES GRISES ***

Histoires grises.

By E. Edouard Tavernier.

 

HISTOIRES GRISES


Plutarque.


L'honneur est une île escarpée et sans bords, où l'on ne peut plus rentrer... quand on en est, par le fait des autres, trop souvent sorti.

(Méditations sur Boileau)


I.


Il s'appelait Plutarque. Ce nom lui avait été donné un soir chez un marchand de vins, à cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en temps et qu'il avait ramassé à la porte d'un lycée. On connaissait l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom. C'était son nom maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait à tout.

La journée qui pour lui s'était annoncée normale, c'est-à-dire ni bonne ni mauvaise, avait particulièrement bien fini. Il s'était mis à pleuvoir des arrosoirs, et en dépit de l'opinion courante, la pluie n'est pas une chose désagréable; grâce à l'eau d'en haut, les trottoirs ne sont pas encombrés, les promeneurs et les sergents de ville ne manifestent pas un intérêt particulier à ce que peuvent faire les gueux; ceux-ci ont même le loisir de s'arrêter, dans leur promenade -- ce qui est déjà bien -- sous une porte ou sous la tente d'un café -- ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent naît la possibilité de rendre quelques services; les obligés ne s'attardent pas en général à compter leur billon.

En passant place de la République, devant un petit hôtel, Plutarque eut le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme heureux, c'est-à-dire un ventre assez gros, barré d'une chaîne de montre en or, juché sur deux jambes gainées dans un pantalon soigné finissant en souliers à guêtres blanches, le tout surmonté d'une bonne figure sous un chapeau melon nullement usé. Ne voulant sans doute pas ternir la joie de son âme ou tacher ses guêtres, l'homme heureux avait hélé Plutarque pour un taxi. Peu de temps après, Plutarque arrivait dans un virage savant, à grande allure, debout sur le marchepied, les mains cramponnées à la poignée. Avant de laisser refermer la portière, l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que Plutarque tendait poliment.

Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demandé au conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses recherches avaient été laborieuses. Quant au client, il avait l'air à son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de l'Opéra. Seulement, quand on est content...

Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il les retint dans sa main qu'il ne retira pas.

Evidemment, le problème changeait. La solution du manger et du dormir, quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement, d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il faut: un navarin-carotte par exemple. Et la pensée seule de ce mets amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin rouge et... bonheur suprême, coucherait seul. Cette dernière perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade, mais couché. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est bien à cela qu'on se fait le moins.

Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il s'était fixé. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait définitivement collé ses vêtements sur sa peau. Ses souliers beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le battement d'un moteur. D'une porte d'usine où elles attendaient, deux filles haut retroussées l'apostrophèrent:

- Il a de quoi barboter! dit l'une.

L'autre commenta:

- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.

Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent rien à ajouter.

Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée. Le trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants. Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la lune. Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables; il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne trouvait pas qu'il eut encore assez faim.


II


Le souper fut quelconque. Arrivé tard, Plutarque, ne trouvant plus rien de prêt, avait été obligé de se rabattre sur une croûte garnier que la tenancière composa sur le champ et réchauffa pour lui. La pâte était détrempée et la sauce avait un goût auquel il fallait s'habituer. Le débit était presque vide. Seul, un mendiant dormait dans un coin en attendant la sortie des concerts. On n'entendait que le bec de gaz dont le manchon reniflait par intervalles réguliers comme un enrhumé, pendant que montait et tombait la lumière.

Plutarque ne s'attarda pas. Il paya et sortit. Maintenant c'était la pensée de la chambre qui le hantait. L'hôtel vers lequel il marchait n'avait pas de nom. C'était un immeuble long et bas, à un étage seulement, une étrange vieille maison qu'on ne réparait plus, du temps où le quartier Caulaincourt était de la périphérie, vieille bicoque, que seule la spéculation tenait encore debout sur ce terrain cher. Au-dessus de la porte étroite s'étendait un grand bras de fer où s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassée on pouvait deviner le mot Hôtel. Plutarque s'engouffra dans le corridor et monta quelques marches d'escalier jusqu'à la loge puante où le ménage patron couchait sur un lit bas. Le tenancier se leva, dévisagea son client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant perçu la taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:

- La quatrième à gauche en entrant.

Plutarque éprouvait une sensation de bien-être en refermant la porte. Des murs! plus d'espace commun à tous; pouvoir étendre son être, renfermé d'habitude en lui-même, jusqu'à la limite d'une chambre si petite qu'elle fût. Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans risquer aucun geste, aucune remarque, aucune réflexion. De joie, il étira ses bras et cracha par terre, puis il s'étendit sur le vague sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint éveillé pour jouir de sa joie.

Il se rappelait qu'il avait déjà passé deux nuits dans une chambre semblable de cet hôtel, un an ou dix-huit mois avant, il n'était plus absolument sûr. Ses appréhensions d'alors lui revenaient. C'était à l'époque descendante de sa carrière: il avait trouvé, cette première fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits assourdis que l'on percevait à travers l'épaisse cloison. Aujourd'hui il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient beaucoup de chance d'être de même nature que ceux jadis entendus; une autre génération de mêmes insectes s'apprêtait à le travailler; les vieux relents tout au plus augmentés de puanteurs nouvelles flottaient entre les murs, et cependant il était bien maintenant, n'avait nulle crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativité.

Sa mémoire n'avait rien oublié, et pourtant quel chemin il avait fait! Ce soir, parce qu'il était heureux, le passé triste lui revenait. Il le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mêmes dispositions où il avait reçu la pluie de tout à l'heure. Il se revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite maison d'Angers où il était né, et il se reconnaissait: ce n'était pas un autre, c'était bien lui. Il suivait parfaitement la continuité, la vie de famille ordonnée, où l'on économisait en vivant bien; le collège où il était parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dépensé dans une fête l'argent d'un examen. Tout de même, quelle mentalité on peut avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles peccadilles avec des châtiments pareils. Il s'esclaffa tout seul et sans amertume pensa: Crétins!

Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austère de son père, conservateur des hypothèques.

'Je te dispense désormais de rentrer à la maison" furent les derniers mots de la dernière lettre qu'il avait reçue.

Après, la dégringolade était venue rapidement. Quelques mois de vie à crédit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles. On demeure encore un Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi, c'est-à-dire très peu. Quand on couche dehors et qu'on ne change pas, on use tellement. Après on a faim. Un beau jour on ouvre les portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se présente. Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus. A tout prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes les vies, il y a de bons et de mauvais moments.

Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien vêtu, qui s'excusa :

- Pardon.

Plutarque fut contrarié. Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitué à ne pas gaspiller l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet hôtel. Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison extraordinaire. Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent.

La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en plus lancinantes. Il pensa que c'était la croûte garnier ou au moins la sauce qui faisait des difficultés pour passer. Comme il n'y a rien de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les nécessités de ses nuits non tranquilles.

Sa pénible digestion le réveilla. Il faisait encore noire dans la chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le couloir obscur. Pressé, son pied buta dans quelque chose et il s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui avait ouvert sa porte. Le visage était congestionné, les yeux vicieux gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang. Plutarque fit un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il marcha vers la porte, cria:

- Cordon...

et sortit.

Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés, décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait en route avoir le moins fréquenté. C'était à peine si son coeur battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre.

L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel? C'était encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans l'affaire, le cueillir lui-même? C'était bien le motif qui l'avait fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'était oui ou non. Il fallait se donner toutes les chances. Après tout, en dehors des formalités, des discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de plus on est nourri, somme toute... et logé.


III

Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'était là qu'il avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade à lui, du temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-là avait hérité cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie, avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son époux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux jumelles. Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit aussitôt de ce pas lent, cadencé et rasant le sol qu'ont tous les chemineaux du monde.

Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes, les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de travailleurs.

Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses, se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail, il s'entendit appeler:

"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."

C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison. Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture pour tenir deux fardeaux dans une main.

- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.

Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où partait le tramway.

En marchant, elle se plaignait du prix des choses.

- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle, voulait me les faire vingt-cinq sous!

Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:

- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait plus... et on a bien du mal.

La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-être elle lui donna un franc.

Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De l'impériale la femme lui cria:

- "Si vous êtes là, demain...

La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-là, Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis, quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge.

Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain". Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait, l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser. Il en sourit pendant qu'il marchait.

La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois; derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.

Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs. Le soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait décidément pas assez réussi. Il se leva le dernier au matin, proposa au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération.

Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter. Il n'attendit pas. Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme quand elle se plaignait qu'on l'écorchait. En route pour le tramway, ils échangèrent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque. Sur le refuge, elle eut une remarque désagréable:

- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est beaucoup.

- Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part; tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de difficultés...

La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif. Il fit encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une commère sur la plateforme qui soulignait son geste:

- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si rare aujourd'hui.

Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier encore:

- A demain.

Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire. Ah! mais c'était un métier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché. Le soir, il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant.

Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation. Il avait bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix. Les marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisinière, en arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain. Il s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise, sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.

Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas, c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent un verre de vin. A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la chambre à deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les nuits. Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre. Il montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini. Sa chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée, même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui -- c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --. La cuvette de zinc avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit, avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires". Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui renfermait sa fortune. Ses économies augmentaient, il s'était imposé de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas grand chose -- son gain régulier s'amassait.

La pensée lui venait d'acheter des vêtements. Plusieurs courses chez les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne, en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette. Ce troisième désir surtout l'obsédait.

Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs, mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffé de la sorte, il lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée. Le marchand en demandait douze francs, c'était beaucoup.

Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa couverture, il y pensait. Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à ses premiers travaux d'écriture.

Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils, sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de corps étrangers ne se désagrégeant pas.

Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme Plutarque"...

Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement, comme un vague but atteint qui l'étonnait.

La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout; qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent, l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait les conseils d'un vieil ami de son père:

- On fait sa vie... Choisis bien ta vocation!

Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit, d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi, et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné l'homme qui gisait dans le couloir.

IV


Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt, les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés. L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa, rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.

Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond, maintenant rangé, n'était plus habitué.

La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné, Plutarque voulut entrer.

- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.

- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.

- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.

Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.

Plutarque revint vers lui, très humble.

- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.

- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.

Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant presque à voix basse:

- Il faut circuler.

Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore, deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle, il fallait qu'il la rencontrât.

Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures. Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle se répandit en invectives et en reproches:

- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...

Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La femme reprit avidement son bien, en lui disant:

- Que je ne vous revoie plus.

Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:

- Hypocrite!

L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde, elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à quelqu'un?

Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se remonta:

- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement satisfait.

Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la casquette.

Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie dans la petite salle de la buvette.

Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement l'autorité.

- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.

Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son idée de couvre-chef...

- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En faisant ainsi, il connaît son monde".

Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à sa femme:

- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".

On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée, mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.

Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.

Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur. Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée déformait les lignes en mouvement.

Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez sur lui:

- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier. Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.

Plutarque essaya de sourire. L'autre continua:

- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour revenir quand je t'ai dit de f... le camp.

Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque était perdu.

- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.

- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça.

Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria de le remplacer et partit.

- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.

Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans espoir maintenant, il essaya des explications:

- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.

L'agent ne répondit pas.

- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché... plus jamais.

- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.

Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent tout: fuir.

Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir, comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se gardaient bien d'intervenir.

Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.

Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre, abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci, pour se dégager, dut le traîner quelques pas.

... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des policiers habillés en bourgeois.

V


Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait. C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil, tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le reste dans ce cadre pompeux.

Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:

- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."

Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:

- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard surtout à la violence du coup."

Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances qu'un tel langage supposait.

Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore - une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de s'en être tiré.

- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre devoir, lui dit le président.

Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:

- Je suis content de ne pas être mort.

Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:

- Silence, messieurs.

Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait: "sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui, l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui, gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste, à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer, seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très négligemment, l'avocat général demanda au témoin:

- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur les fraudes...

L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait en tapotant l'air de sa droite:

- C'est bien, c'est bien.

Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison". Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué", jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant", fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée: l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient tourné ainsi...

La délibération fut courte.

- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main sur le côté...

Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le fit rentrer de nouveau.

- ... 10 ans de travaux forcés...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens, affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.

 

 

La carrière D'Arsay-Lancourt.


Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club. Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie, désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.

Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce, une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.

Quoi qu'il en soit, la voici telle qu'il la raconta.


- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes. J'en ai eu dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de lycée, Arsay-Lancourt.

Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent, ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode; c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue chez d'autres. Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur parti de son incompétence. Avec une maestria incomparable, il savait sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus. Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait bien. Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les classes.

Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.

Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer sa carte; il demandait à me voir. Tout de suite, je le fis entrer et tout de suite aussi, je le reconnus. C'était maintenant un bel homme, les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la fois de bonhomie et d'un peu de condescendance. Il était grand et bien découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de rendre inutile. Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix avait un ton prenant, autoritaire et chaud.

- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux Forges des Batignolles, lui dis-je en le voyant.

Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier.

- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer.

Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais pensé...

- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un programme...

Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit discours.

Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas. Je lui demandai en quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours. Il s'agissait de parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres.

- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes.

Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes.

- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te feraient plaisir en votant pour moi.

J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien adaptée à moi; je lui répondis:

- C'est entendu, je te le promets.

Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je l'interrogeai:

- Tu as vraiment envie d'être député? Cela t'amuserait?

- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse?

Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer. Quand il sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui suivirent, je l'aidai effectivement. Je parlai de lui à quelques collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:

- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne vous changera pas et lui sera ravi.

Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage, dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc monter des boniments à des gaillards de leur espèce!

Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député, ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay... Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être enseigné.

Mais un petit événement troubla profondément la carrière d'Arsay-Lancourt.

Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes. Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.

La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes ingénieurs assistait à la scène.

- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?

Arsay répondait:

- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.

- Il faut vous sortir de là, insistait-on.

- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.

Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est prévu au réglement.

- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.

L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue, insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force, ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.

- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin, c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce que vous choisissiez librement votre représentant...

Cette partie du discours fit encore excellente impression.

... Maintenant, continua Arsay, la force policière...

Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.

Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme, formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret. Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément.

Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait mais.

Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour répondre à ce besoin. Sur l'air des lampions un loustic improvisa rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix monta claire et grêle dans le matin radieux:


Arsay j'ai vu
Arsay j'ai vu
Ton dos (1)
Arsay ton dos
Arsay ton dos
Je l'ai vu.

(1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se servit pas précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour nos lecteurs que je fais cette légère altération historique. Les initiés n'auront pas de peine à rétablir le texte dans sa pureté première.

Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés. Des automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs trompes et leurs avertisseurs. Les vitres des maisons en tremblaient. Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en un rictus étrange.

Arsay j'ai vu...

Le chemin était long. Dans une auto découverte qui fut obligée de s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son fiancé. Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le soir, devaient pouffer à l'unisson.

La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au terme de leur calvaire. Le malheureux dut certainement éprouver une amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues:

POSTE DE POLICE, CHAMPERRET.

La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière lequel il allait se passer quelque chose.

La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le temps entonnait par moments son hymne:

Arsay j'ai vu...

Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient encore de leur gorge bruyante. Peut-être comprit-il qu'il était arrivé au bout de son rêve. Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien.

Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin à ce supplice. Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide. Et dans l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et le ramener vers sa demeure.

L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain Maupied qui fut élu et qui devint ministre. Celui-ci effrayé des premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte découpé, près de l'endroit où il fut trouvé.

L'affaire avait été bien montée. Personne n'avait rien vu.

La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé. Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le refrain de la journée fatale. On ne devait plus l'entendre de longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent. L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait d'Arsay, on distait toujours: Arsay ton dos (2), sauf dans quelques salons collet-monté où l'on disait toujours: Arsay ton chose, appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant.

(2) Même remarque que précédemment.

C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces. Trois ans plus tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la gare d'Orléans. Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette assurance que si souvent je lui avais enviées. Nous allions dans la même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même. Il y vint rapidement:

- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il, résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça.

- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague, une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te laisses abattre...

- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement. Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées commune à tout le monde, comprends-tu? Tiens, toi-même, quand tu m'as rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que tu as pensé? Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire. Pour toi (il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne t'en veux pas -- je suis Arsay ton dos.

Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de rire, il continua:

- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire. Seulement si tu avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour tes produits.

- Merci, fis-je.

- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour moi. Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et c'est vrai.

Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre.

J'ai travaillé, je suis sorti d'abord. Quand j'allais au restaurant, je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir; ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés. Je suis entré dans un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait Ton dos; je persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout de ma copie. L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou". Je changeais de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: Lancret; cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le sais par coeur.