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Histoires incroyables, Tome I cover

Histoires incroyables, Tome I

Chapter 21: XIX
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About This Book

A collection of short fantastic tales that probe disturbed mental states and uncanny occurrences, blending hallucination, dreamlike suggestion, and macabre invention. The works range from intimate confessions to sharp vignettes, using interior scrutiny, abrupt reversals, and eerie atmosphere to examine obsession, delirium, and the uneasy border between perception and reality. A prefatory essay frames the project as an analytical exploration of cerebral disturbance, and the stories favor psychological dread and imaginative contrivance over conventional supernatural spectacle, alternating tones of melancholy, irony, and chilling suspense to unsettle and intrigue the reader.

XIV

Tout à coup une pensée traverse mon esprit.

Triple sot que je suis! Comment n'ai-je pas songé à cela? Je ne verrai pas ce qui va se passer à côté. Et je suis venu pour voir. Certes j'entendrai mieux. Quoi? des cris, peut-être des mots entrecoupés. Cela ne me suffit pas. Ô stupide! trois fois stupide! Et je n'ai pas une vrille avec laquelle je puisse percer ce mur maudit.

Voilà que je les entends. Parbleu! Ils sont entrés, ils sont là à côté.
Je bous d'impatience, je me ronge les poings…

Qu'est ceci? Voilà que j'aperçois au-dessus de ma tête—dans cette obscurité—comme un trait—mince, mince—de lumière qui perce les ténèbres et qui va s'écraser sur le plafond. Cela, juste au-dessus du bahut de chêne. Ô joie d'enfer, comme en éprouveraient les damnés de la Géhenne à voir poindre un rayonnement du ciel.

Il y a là une ouverture!

Il s'agit d'y parvenir sans bruit.

Sans bruit, ce n'est pas facile. Oh! si vous m'aviez vu alors ramper sur le sol, atteindre une chaise, la soulever des quatre pieds à la fois, en retenant mon souffle, craignant d'entendre un de mes os craquer, tremblant que ma respiration elle-même ne me trahît… Je l'ai cette chaise, je la porte… comment puis-je dire que je la porte?… je la fais glisser dans l'air, tandis que je me traîne sur les genoux, et cela si lentement, félinement, qu'un oiseau ne m'entendrait même pas… Enfin, elle est auprès du bahut. Maintenant, un escabeau. Le voilà, il faut le mettre sur la chaise. Le pourrai-je? Cette contention de silence m'oppresse et me grise. J'ai envie de crier à toute voix: N'est-ce pas que je ne fais pas de bruit! Et quand je le tiens, quand il est suspendu à la force de mon poignet au-dessus de la chaise, comment le poser sans que le contact du bois ne produise un son? jamais médecin, dosant un poison, n'employa plus de précautions que je n'en mis à cette oeuvre d'extra-délicatesse.

Mon échafaudage est prêt. Maintenant, il faut que je me hisse dessus. Moi-même. Que n'ai-je là, près de moi, quelque poigne géante qui me saisisse et m'enlève dans l'air. Et si cela n'était pas solide! Si le tout allait glisser avec fracas! Non que j'aie peur. Sur mon salut éternel, je donnerais un membre pour mener cette entreprise à bien. Voyons. Je me dresse sur mes pieds. Je suis sûr de n'avoir pas fait de bruit.

Je m'accroche solidement par les poignets au sommet de l'escabeau. Mon poids le maintiendra. Mais mes mains seront-elles assez vigoureuses pour me soulever tout entier? Il me semble que mes muscles se raidissent comme des cordes de fer… un effort… encore un… encore un autre. Un de mes genoux se pose sur l'escabeau, puis l'autre. Rien n'a frémi, le bois n'a pas frissonné! Je ne tremble pas non plus, moi. Je sens, je sais qu'il faut commander à ces mouvements involontaires. Je suis debout sur l'escabeau.

Maintenant ce n'est rien. Le sommet du bahut n'est pas élevé, et puis le vieux meuble est solide… j'y suis, à genoux. Je découvre l'ouverture qui laisse passer le rayon de lumière. C'est grand comme un dollar, tout au plus. Et au moment où j'y applique mon oeil, un premier cri se fait entendre dans la pièce à côté… Un hou! qui sanglote et traîne comme un glapissement de chacal…

… Singulière position que la mienne. J'étais juché sur le haut du bahut, le dos à demi courbé, l'oeil appliqué à l'ouverture lumineuse… je regardai.

Avez-vous jamais vu sur un toit, le soir, au clair de la lune, alors que tout est silencieux, trois matous efflanqués, le dos en pointe, le poil hérissé, fichés sur leurs pattes comme si elles étaient rivées…, et ronronnant de ce ronron lent, plein et plaintif, qui implique colère et préparation à la lutte?…

En vérité, je ne saurais trouver de meilleure comparaison. Ils étaient ainsi tous les trois, Golding, le révérend Pfoster et Trabler le guilleret…

La pièce où ils se trouvaient avait deux portes, faisant face à mon mur. Pfoster était debout, adossé à l'une; Trabler, debout, adossé à l'autre. Au milieu, sur une chaise, Golding, les yeux fixés sur eux. Tous trois, à demi repliés sur eux-mêmes, faisant gros dos, oui, c'est bien cela, comme les matous. Ah! ah! j'en ris encore, tant leur aspect était grotesque.

Mais ce qui n'était point grotesque, et refoulait le rire dans la gorge, c'était l'expression de leurs visages. Ils n'étaient point pâles: non, ce n'était pas là de la lividité. Il semblait que leurs joues, leurs fronts fussent devenus exsangues… les yeux s'étaient renfoncés dans l'orbite, les lèvres contractées dans un rictus atroce, comme si des doigts se fussent appuyés sur les coins en les étirant…

Masques de mort et de terreur!

Je ne voyais Golding que de trois quarts. Seul des trois, il remuait la tête… c'était pour regarder les deux autres successivement ou plutôt simultanément… je dis simultanément, car son cou se mouvait avec une telle rapidité qu'il ne s'écoulait pas un dixième—pas un millième de seconde—entre les regards qu'il leur lançait à l'un et à l'autre…

Je ne puis mieux rendre ce qui se passait qu'en disant: Les deux hommes veillaient sur Golding, Golding veillait sur eux. Et, sur mon âme, c'était une active surveillance. Pas un mouvement, pas un froncement de sourcils, pas un plissement de front ne pouvait échapper aux uns ni aux autres. Ils se tenaient par le regard, et, des yeux de chacun, s'échappaient des rayons formant un filet dont les mailles impalpables enserraient les deux autres.

Puis ce cri… écho d'une fureur concentrée qui bouillait dans leurs poitrines. De près, ce cri était rauque, il grattait. Il s'échappait comme involontairement de leur gosier contracté… puis peu à peu il se faisait plus clair, plus net, et à mesure que la clameur s'élevait, les yeux se faisaient plus ardents… Les mains! Ah! je ne les avais pas remarquées. Pfoster et Trabler tenaient leurs doigts crispés contre les portes qu'ils défendaient de leurs corps. Leurs ongles semblaient des crocs qui mordaient le bois.

Golding tenait son siège à poignée, comme s'il eût voulu prendre un point d'appui ou qu'il eût craint que la chaise ne s'échappât tout à coup…

Et les cris prenaient une intensité de plus en plus grande, et les trois cous se tendaient l'un vers l'autre et les six yeux dardaient—plus perçants—leurs regards qui se croisaient. Je ne pus m'empêcher de penser à ces rayons solaires que les enfants concentrent au moyen d'une lentille convexe. Si quelque matière inflammable—de l'amadou, par exemple—se fût trouvée au point d'intersection de ces trois regards—au foyer—l'amadou aurait pris feu…

Le temps s'écoulait, et, sur ma parole, je ne me sentais point fatigué.
J'attendais…

XV

Tout à coup Golding fit un mouvement brusque, comme s'il eût voulu s'élancer… par le même choc, les deux autres s'aplatirent contre les portes, les bras en croix, comme ces barres de fer qui défendent la nuit les devantures des boutiques… mais ce n'était là qu'une fausse alerte. L'immobilité recommença et avec elle les cris dont le diapason s'élevait, et qui—à leur première expression de terreur—joignaient maintenant la tonalité de la menace. Le conflit était proche.

XVI

Comment cela s'est-il fait? je n'en sais rien, il y a eu instantanéité. Je n'ai rien vu, et pourtant je regardais… oh! de toute la concentration de mes organes visuels…

Voilà qu'au milieu de la pièce est une masse noire qui se roule, se tourne, grince, hurle, bondit, se sépare, se brise, se rejoint… ce sont mes trois hommes qui semblent faire une seule bête monstrueuse, à je ne sais plus combien de bras ou de jambes. Les têtes se heurtent, les bras s'entrelacent, les jambes se croisent… tout cela veut se dresser, mais tout cela retombe…

Les voilà debout tous les trois. Grappe humaine. Ils se sont tus un instant. Un immense effort raidit ces muscles et ces nerfs… Ah! je vois, chacun d'eux tend à la porte et s'oppose à ce que les deux autres y parviennent.

En voilà un qui s'échappe! C'est Golding. Par un coup habile, il s'est dégagé de ses adversaires, il bondit vers la sortie. Ah! ouiche! voici les deux autres qui s'attachent à ses jambes, à ses épaules… Ils se roulent sur le parquet, ils écument. Leurs corps frappent à plein dos le parquet, qui résonne sourdement sous le choc. Et ils ont recommencé à crier. C'est une lutte horrible. Quelque chose de démoniaque. Un cauchemar. Parfois une tête disparaît, puis on la voit qui se glisse entre deux corps, l'oeil est atone, la langue pend… il y a presque strangulation. Mais, qu'importe! le lutteur retrouve toute sa vigueur et rend coup pour coup. S'ils crient, ce n'est pas de douleur! Non, c'est la rage qui s'exhale de ces poitrines meurtrières…

À ce moment, Golding,—c'était bien lui! se dégagea et s'élança… où cela?

Contre la porte que je ne pouvais pas voir et qui donnait accès dans la pièce où je me trouvais, porte qui, on s'en souvient, était obstruée par le bahut sur lequel j'avais dû me percher… Ces hommes qui n'avaient pas prononcé une seule parole, semblent retrouver la voix:

—Tu n'iras pas seul, hurlent-ils.

Et ils s'élancent sur Golding. La porte s'ébranle, elle s'ouvre. Les voilà derrière le bahut, qui s'arc-boutent de leurs épaules… tous trois. Le poids est lourd, formidable, mais deux fois déjà le bahut s'est écarté de la cloison, et j'ai vu—oh! bien vu—leurs fronts pâles et leurs yeux hagards… leurs yeux surtout, avec des lueurs sinistres…

J'ai eu peur! Eh bien! après? Il m'a semblé que je sentais dans mes entrailles ces ongles qui labouraient tout à l'heure les portes. J'ai bondi en bas du meuble… ma lanterne tombe dans le choc. Où est-elle? Je ne puis songer à la retrouver. Vite! le verrou!

Malédiction! pourquoi l'ai-je fermé? je ne puis le retrouver… Le bahut s'ébranle, recule, il laisse passer une lueur, une traînée, et dans ce reflet, je vois déjà un bras qui passe… Oh! s'il me tenait!

Ah! ce verrou, le voilà. Il résiste, je suis si troublé… je l'ouvre! je saute dans l'escalier. Au même instant, le bahut se renverse avec un bruit épouvantable… ils ont entendu quelque chose. J'entends leurs voix:

—Il est là! Il est là!

Qui? Il? de qui veulent-ils parler? Après tout, peu m'importe. J'ai l'avance, n'est-il pas vrai? Mais ils vont vite; au moment où j'arrive en bas de l'escalier, je les entends qui roulent le long des marches… Par où m'en irai-je? Par le diable! Je n'ai plus mon échelle de corde!

Je cours à travers le parc.

Ils m'ont vu… et les trois démons s'élancent à ma poursuite. Oh! quelle course! Et il n'y a qu'un quart de mille. Je ne touchais pas terre… si j'avais pu me jeter de côté dans quelque fourré. Mais la lune tombe en plein sur le parc. Mon ombre me trahirait partout et toujours. Comme je fuis vite! Mais ils ne sont plus qu'à dix yards de moi, je passe devant la chapelle blanche… Voici le mur.

Oh! alors, des ongles, des mains, des pieds, des dents, des genoux… comment? avec quoi? je n'en sais rien… mais il le faut… cela sera… cela est… j'ai gravi le mur…

À cheval sur le faîte, en dépit du danger, la curiosité est la plus forte. Je regarde dans le parc…

Par l'enfer! qu'est-ce ceci? Ils ne sont pas venus jusqu'au mur… non, je les vois devant la chapelle… je les vois, non, je revois cette masse informe, grouillante, qui lutte, se mêle, s'écarte, se resserre… et qui crie! oh! quels cris!

Ils ne sont pas allés plus loin. Qui sait? Ils n'ont pas pu aller plus loin!

Mais je suis énervé, à demi fou, rompu, exténué…

Et je ne sais comment je suis revenu chez moi.

XVII

Si je pouvais dormir! Mais non, mon lit est plus dur que la pierre d'un tombeau. Je ne puis trouver une position qui me plaise. Les plis de mon drap me semblent les doigts de ces hommes qui cherchent à m'étreindre… leurs cris bourdonnent dans mon oreille. Hou! Hou! c'est un bruissement sans fin, comme les vagues d'une mer qui battrait le pied de ma maison… Et leurs pas! Oui, je les entends encore… Ce ne sont plus les pas de trois hommes, mais de centaines d'hommes, et tout cela piétine dans mon cerveau…

Non! non! est-ce bien là ce que j'entends? Puis-je donc entendre autre chose? Allons! dormons! La vague bat toujours ma maison…

Mais non! par le ciel! ce n'est pas un rêve! Non, je ne… Au feu! au feu! Fire! fire!

Et les pas des firemen courant dans Broadway et les roues des pompes à vapeur qui broient le pavé, et les cris des hommes qui s'appellent et s'excitent.

Cette fièvre répond à ma fièvre! Que m'importe après tout, le feu? On brûle tous les jours ici. Pourquoi ce cri: Fire! va-t-il droit à mon cerveau comme une pointe?

Si… mais ce n'est pas possible. Et pourtant! je n'y puis tenir. Allons! je ne dormirai pas cette nuit. Je voudrais rester calme que je ne le pourrais pas. Je suis descendu. J'accoste un passant. «—Où l'incendie?—À Black-Castle.»—À Black-Castle! sur mon âme, j'ai bien entendu…

Et je m'élance vers le château noir!

XVIII

Vous pouvez me croire sur parole. Je ne fus pas long à atteindre le Black-Castle. Et, en vérité, c'était un admirable spectacle. Le bâtiment n'était plus qu'une fournaise. La lune s'était couchée, et la lueur rouge se réfléchissait sur le ciel noir. Les quatre murailles étaient debout, l'intérieur seul brûlait, et les fenêtres semblaient autant d'yeux, clignotant de flammes et de fumée. C'était l'immense craquement d'un vaisseau soulevé par la tempête.

La foule avait forcé la grille du parc et se tenait inquiète, curieuse, à quelque distance du bâtiment incendié… Les gerbes d'eau s'élançaient des pompes en panaches blanchâtres et retombaient sur cette masse qui grésillait.

Mais les hommes! Golding et ses compagnons! Je ne restai pas longtemps dans l'incertitude. Je les aperçus tous trois sur le sommet du bâtiment… ombres noires comme celles des démons, se détachant dans la clarté brillante comme les découpures d'un théâtre de marionnettes, sur le fond lumineux de la toile. Là, encore, ils semblaient lutter: ce que nul ne comprenait, je le devinais, moi seul. Ils se poursuivaient, se frappaient, s'accrochaient l'un à l'autre, sans chercher à s'échapper, mais veillant à ce qu'aucun d'eux ne s'échappât.

Cependant une forte prime avait été offerte à qui les sauverait. Je ne me rappelle pas bien le chiffre, je crois que c'était deux cents dollars.

Quelqu'un se dévouerait-il? Si je tentais moi-même ce sauvetage impossible! non pour la misérable prime; sur mon âme, j'aurais donné le quintuple pour qu'ils fussent sains et saufs, car avec eux le problème m'échappait. Et je ne savais rien. Cette pensée me torturait, je me déchirais la poitrine avec mes ongles. Et la flamme montait, montait. Parfois les trois hommes disparaissaient derrière un voile de feu et de fumée. Alors il me semblait qu'ils m'échappaient et, malgré moi, je laissais échapper un cri de douleur.

Tout à coup j'entendis un fracas épouvantable. Malédiction! ce fut un effondrement, un écroulement au milieu des clameurs; des gerbes tourbillonnantes s'élancèrent vers le ciel, puis des milliers de paillettes étincelantes. Et le cri des travailleurs, s'excitant les uns les autres! et le bruissement de l'eau tombant sur les charpentes embrasées!

Puis, quelque chose me frappa au front. Je chancelai, étourdi. Je voulus résister à cette force inerte qui m'entraînait. Mais il me sembla que mon cerveau se faisait de plomb, des lueurs rouges scintillèrent devant mes yeux, mes jambes titubèrent comme celles d'un homme ivre…

Je tombai: mais, au moment même où je touchais la terre, inerte, perdant le sentiment et la pensée, il me sembla percevoir, dans mon oreille, par un dernier ébranlement d'un sens engourdi, ce mot répété par mille voix: Sauvé! sauvé!

Sauvé! Qui donc?

XIX

Un éclat de bois m'avait frappé à la tête. Rien que de très simple, en vérité. On me transporta chez moi. Je restai de longues heures évanoui, dans cet état mixte qui n'est ni la vie ni la mort: catalepsie modifiée par la sensibilité; impuissance de motion. Perceptions vagues, comme si toutes sensations, avant de parvenir jusqu'à moi, étaient tamisées à travers un épais tissu… puis des monotonies bruissantes qui fatiguent l'oreille et les yeux; des cercles lumineux, larges d'abord, puis se rétrécissant jusqu'à former une sorte de pointe vrillée qui paraît prête à perforer les pupilles; des bruits pâteux, comme produits par un marteau de liège frappant sur une enclume rembourrée…

Étranges effets, en vérité, que ceux de ces perceptions anormales, auxquelles manque essentiellement la netteté.

La pensée elle-même semble un écheveau inextricable dont, instinctivement, vous cherchez incessamment le bout. Tout cela se mêle. C'est une toile d'araignée, dans laquelle l'idée a les pattes saisies, qu'elle veut secouer et où elle s'embourbe… et cet autre bruit de cymbales étouffées, pareil à celui que produit un coquillage de mer appliqué hermétiquement sur l'oreille!

La fièvre travaille le cerveau, et construit, avec des matériaux arrachés à quelque kaléidoscope inconnu, des arabesques étranges… puis c'est un drame qui se joue entre les parois du crâne, les personnages ont des proportions colossales et vous craignez qu'ils ne se brisent la tête au plafond, qui est votre crâne. Ou bien, ils se rabougrissent si petits, si petits, que vous avez peur qu'ils ne se glissent dans les labyrinthes de vos nerfs et de vos muscles. Parfois ils parlent si bas, que vous êtes obligé de concentrer toute votre attention pour saisir leurs paroles: d'autres fois, leur voix est puissante et a des éclats de trompette…

Pendant que le marteau de liège frappe toujours sur son enclume de soie, que les cercles tournent devant vos yeux avec une rapidité vertigineuse, que les cymbales étouffées semblent broyer une impalpable poudre d'acier sonore.

Un matin—il y avait bien longtemps que j'avais perdu la notion du temps—j'entendis des pas auprès de mon lit. Oui, c'étaient bien des pas. J'avais souvent perçu ce bruit, mais jusque-là il m'avait semblé que c'était le choc d'un moulin dans l'eau. Cette fois je sus que c'étaient des pas.

J'ouvris les yeux et je vis une figure devant moi, placide et souriante.
Je reconnus le docteur Gresham.

—Eh bien! me demanda-t-il, comment vous trouvez-vous?

—Je me retrouve, lui dis-je.

En effet, il me parut que j'opérais ma rentrée dans un monde quitté depuis longtemps, et que je reprenais la perception d'un moi que j'avais oublié. J'appris alors que pendant tout un long mois j'avais été entre la vie et la mort. Cette expression me paraît juste. Oui, j'étais réellement à égale distance de ces deux états, qui sont l'un et l'autre une plénitude. Je ne vivais pas, car je ne savais pas. Je n'étais pas mort, puisque je n'avais pas le repos. C'est bien cela. Entre les deux. La vie me jetait des échos dans le demi-silence au delà duquel m'entraînait la mort.

Foin de la force humaine! Un méchant éclat de bois suffit à détraquer l'organisme, et de cette pensée dont nous sommes si fiers, un pauvre petit choc a si vite raison!

Je ne mourus pas.

Mais pourquoi avait-on appelé auprès de moi le docteur Gresham? Ce fut la première idée qui traversa mon esprit. Ce n'est pas un médecin ordinaire que le docteur Gresham. Voyons! rappelons-nous donc quelle est sa spécialité? Cet effort me fatigue, mais peu importe! il faut que je me souvienne.

Et pendant l'abattement qui succède à ce premier effort de la vitalité renaissante, je rumine cette question! Qu'est-ce que le docteur Gresham?

Ah! voilà, je me souviens! malédiction! Est-ce que?… moi, allons donc, ce n'est pas possible. Je suis trop maître de ma pensée pour qu'elle ait pu m'échapper à ce point…

Et pourtant, c'est bien vrai. Oui, oui, je ne me trompe pas. Mes souvenirs se réveillent avec l'exactitude la plus saine.

Le docteur Gresham est le MÉDECIN DES FOUS!

XX

C'est qu'en vérité, ils me croient fou. Il n'y a pas à s'y méprendre. La chose est grotesque, sur mon âme!

Ah! ah! voyez donc ce bon visage de ma garde-malade qui ne s'approche de mon lit qu'avec hésitation, comme si elle avait peur d'être mordue. Et cet excellent docteur! Comme il a bien ce sourire railleur, qui peint la supériorité de l'homme raisonnable sur le fou. Non, sérieusement, ils m'amusent. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour ne pas m'irriter. Non seulement, ils me croient fou, mais dangereux. Qui sait? Pourquoi pas hydrophobe?

Mais pourquoi me croient-ils fou? Je n'en sais réellement rien. J'y songe. Peut-être suis-je vraiment fou pour eux. Pour les intelligences qui se sont arrêtées à la moyenne du développement, ceux-là sont fous dont les sens ont atteint une hyperacuité qui les étonne. Je suis au-dessus du niveau commun: donc pour eux je suis fou.

Qu'est-ce que la folie, en effet? Sinon la perception de l'inconnu, la pénétration dans un monde dont les cerveaux obtus n'ont pas la compréhension. Le fer rouge paraît fou au fer noir. Et cependant, il n'est rouge que parce qu'il s'est assimilé des atomes de calorique dont le fer noir est dénué. Mes organes cérébraux sont ultra-échauffés, et leur rayonnement étonne, effraie les cerveaux froids. La folie est encore la spécialisation. Tandis que l'organe de l'homme sensé (à ce qu'ils prétendent) dispense ses forces actives sur cent points qu'il touche à peine, le cerveau du fou (cette appellation est burlesque) sait concentrer toute sa vitalité sur un centre unique. Ce qu'ils nomment monomanie n'est que la spécialisation des facultés pensantes en une étude particulière. C'est un développement extra-humain de la puissance analytique. Pourquoi les analystes traitent-ils de fous les synthétistes?

Et cet homme, non seulement prétend que je suis fou, mais encore il a l'audace ridicule (ridicule, car j'en ris, sur mon âme!) de vouloir me guérir. Qu'entend-il par ce mot, me guérir, sinon m'amoindrir? sinon éteindre en moi cette superfaculté qui est à la fois ma vie et mon orgueil.

Les détromperai-je? Leur prouverai-je que je suis plus sain d'esprit qu'ils ne le sont eux-mêmes? Non seulement plus sain, mais encore doué d'une santé absolue, tendant à la perfection même par le développement de l'organe. Cela dépend. Si fou que je sois, je n'ai pas perdu la mémoire; et je me souviens que les protestations ne font le plus souvent que les rendre plus entêtés dans leurs idées. Et puis à quel degré me croient-ils arrivé? Suis-je dans la période croissante ou au contraire en voie de guérison?

J'attendrai, et je rirai à mon aise, en dedans, de l'ignorance de la science. Et quand, de son air docte, le médecin aura déclaré que je suis guéri, j'éclaterai de rire, et je lui crierai:

—Imbécile, qui ne sait pas que le delirium tremens n'est qu'une combustion.

XXI

Non, je ne dirai rien. Oh! j'y suis bien décidé maintenant. Il était temps que j'apprisse cela. Car la vérité m'oppressait. J'étais tenté de crier «Je ne suis pas fou!» Mais aujourd'hui je veux, je veux, entendez-vous, qu'on me croie fou. Je veux qu'on me transporte au Lunatic Asylum… car, tout à l'heure, pendant qu'il causait, tandis qu'il croyait que le fou ne pouvait l'entendre, il a dit… oh! j'ai bien entendu, plutôt ne pas entendre, dans ma tombe, la trompette au jour du jugement—il a dit que Golding avait été sauvé, seul, et qu'il était fou…

XXII

J'ai manoeuvré; et, de fait, ce n'a pas été très difficile. Je n'ai eu qu'à me montrer tel que je suis réellement; ils se sont persuadés de plus en plus que j'étais fou. J'ai tremblé un instant qu'on ne voulût, en ma qualité d'homme riche, me soigner chez moi. Par bonheur, l'avarice du docteur Gresham a été plus forte que les remontrances de mes amis. L'honnête homme préfère m'avoir sous sa main, pour mieux m'exploiter. En vérité, je ne puis lui en faire un crime; car pour quelques centaines de dollars de plus que je dépenserai, j'aurai du moins obtenu ce que je désire depuis si longtemps.

Enfin, je ne suis plus si faible, et je puis être transporté. Oh! quelles précautions sont prises! On veille sur moi comme sur un enfant terrible. Si j'allais m'échapper! Si ma folie allait prendre tout à coup un caractère violent! On s'efforce de m'amadouer. On me parle d'une promenade à la campagne, dans le but—l'unique but—de réparer mes forces. Comme ils auraient peur, s'ils pouvaient se douter que je sais tout, que je n'ignore point que c'est à l'hôpital des fous qu'on me conduit. Imbéciles! je vous laisse jouer devant mes yeux votre ridicule comédie, parce qu'il me plaît—à moi—d'aller à votre hôpital. J'y vais parce qu'il me convient d'y aller, entendez-vous bien! N'ont-ils pas discuté entre eux tout bas—mais j'entends tout—s'il n'y avait pas lieu de m'attacher les bras dans leur vêtement infâme? Par bonheur, ils ont renoncé à ce gracieux projet. Je dis, par bonheur, car je me serais peut-être trahi.

Nous voilà partis… Qu'est ceci? je rencontre sur mon passage des voisins qui gémissent et se détournent pour pleurer. Ah! ah! quand je disais que tout cela était du pur grotesque! Pleurez, pleurez, tandis que mon âme, à moi, rit à gorge déployée.

On s'est arrêté devant le Lunatic Asylum. J'ai feint de ne pas m'en apercevoir. Il me tarde que toutes ces formalités préliminaires soient accomplies. Voici: nous passons sous des voûtes, dans une espèce de greffe; le sous-directeur, un gros homme réjoui, vient me recevoir des mains du tout-puissant directeur, docteur Gresham. Un clignement d'yeux est adressé au docteur par ce personnage. Il signifie—cela est aussi clair que si les mots étaient prononcés:—Ah! c'est là cet excellent client! Car je suis accueilli avec tous les égards que l'on doit à une bonne affaire. Je représente un capital de… auquel d'habiles saignées devront être pratiquées. Donc, je suis respectable au plus haut point.

Le sous-directeur daigne me conduire lui-même à mon appartement. J'ai un appartement, s'il vous plaît, dans le pavillon le plus élégant, une chambre à coucher, un parloir et un cabinet. Ah! ce cabinet m'a fait une fâcheuse impression. C'est là que sont disposés—comme des instruments de torture—les appareils hydrothérapiques. Les douches glacées! Bast! puisque je suis fou. J'ai des fenêtres grillées, qui donnent sur un magnifique jardin… à peine entré, j'y jette un coup d'oeil…

J'aperçois un homme qui se promène, seul, la tête penchée.

—Ah! me dit le domestique, voilà votre voisin qui fait son petit tour.

Dieux du ciel! vous l'avez entendu. Cet homme a parlé! il a dit: «Votre voisin!» Oh! béni soit-il, et que ces mots me récompensent déjà de tout ce que j'ai souffert et de tout ce que je souffrirai peut-être! Mon voisin! cet homme! il a dit cela, tout simplement, sans y songer, sans comprendre que tout mon être dût frissonner de joie. C'est qu'aussi il ne sait rien, il ne peut rien savoir! Que ne lui donnerais-je pas pour payer ces quelques mots!

Cet homme, c'est Golding.

On m'a laissé seul un instant; je me suis accoudé à la fenêtre. Je le regarde qui marche, qui monte une allée, puis la redescend. Il n'est pas changé, sur ma parole. Oh! comme je le remercierais de n'être pas mort! car c'est alors peut-être que je serais devenu fou, si la possibilité d'éclaircir ce mystère m'avait échappé par la destruction du sujet lui-même. Au lieu de cela, je suis là, à quelques pieds de lui, je le couve du regard, il ne pourra pas m'échapper, car lui est fou, bien fou, n'est-il pas vrai? Les grilles sont solides et les verrous sont sûrs! Pourvu qu'on le garde bien! Les fous ont des façons de se faufiler dont il est bon de se défier. J'en parlerai à Gresham…

XXIII

Je suis descendu dans le parc, afin de prendre l'air. Le docteur Gresham est venu me rejoindre. C'est maintenant qu'il faut user d'habileté. Il m'a pris le bras et a fait avec moi un tour de promenade. Il paraît très satisfait de ma docilité. Il me parle doucement, comme on fait à un enfant qu'on ne veut pas irriter. Je ne lui adresse pas une seule question. Je me contente de répondre par des monosyllabes. Je tiens les yeux à demi fermés, je ne veux pas qu'il lise ce qui se passe en moi… Tenez, voilà justement que nous sommes dans l'allée où marche Golding. Oh! je voudrais presser ma poitrine de mes deux mains pour empêcher mon coeur de battre aussi fort. Je suis sûr que je pâlis. Mais non. De la force, il faut qu'il ne se doute de rien…

Golding nous a vus. Il s'est arrêté. Sur mon âme, il m'a reconnu. Il vient à moi, mains ouvertes. Que ne puis-je saisir ces mains et l'entraîner, lui, dans un endroit où il m'appartiendrait, à moi seul, où je pourrais promener le scalpel de mon observation dans ce cerveau, qui contient mon secret… Dois-je le reconnaître, moi? Oui, en vérité. Le docteur paraît enchanté de cette rencontre, dont il me semble augurer les meilleurs résultats. J'entends vaguement ce que me dit Golding; il a appris mon accident, il a su ma maladie, il a pris la plus grande part à mes souffrances… Je réponds avec politesse; puis, tout à coup, je le regarde bien en face. D'un regard dont j'avais ménagé la force, je plonge dans ses yeux, et j'y vois—je ne me trompe pas—une immense satisfaction, un épanouissement de joyeuse placidité.

Si cet homme est fou—et je n'en crois rien—du moins cette folie est-elle doublée d'une joie intime dont seul je puis mesurer l'intensité… mais je reprendrai cet examen plus tard. Il ne faut pas qu'on s'aperçoive de mes découvertes, et à partir de cette minute je travaillerai si profondément mon Golding, que pas une des fibres de son être n'échappera à mon attention.

Golding m'a adressé une question. Laquelle? Toutes mes facultés étaient concentrées dans mon organe visuel, alors que je plongeais dans ses yeux,—fenêtres de son âme—je n'ai pas entendu. «—Veuillez répéter, je vous prie.—Vous savez jouer aux échecs? En effet? Eh bien! si monsieur le directeur le permet, nous pouvons faire quelques matches.—Volontiers!»

Le docteur Gresham est de bonne composition. Que lui importe après tout? Seulement il se fait tard aujourd'hui. M. Golding doit être fatigué. À demain, cela vaut mieux. À demain soir. Et nous nous séparons, et quand je serre la main à Golding, il semble que ce soit une prise de possession de cet être qui m'appartient comme le cadavre à l'anatomiste.

XXIV

Étant donné l'être humain, doué d'une force énorme de volonté—c'est mon cas—peut-on s'isoler du relatif, au point de se concentrer tout entier dans un absolu choisi, voulu, délimité par la volonté même? Puis-je arriver à m'abstraire de tout ce qui n'est pas Golding, pour diriger sur lui seul toutes les forces de mes facultés et de mes sens? Il faut qu'à partir d'aujourd'hui la machine entière devienne insensible à tout et pour tout et que tous ses ressorts soient continuellement, à l'état de veille comme à l'état de sommeil, tendus vers ce but unique, qui devient mon absolu.

Ainsi Golding est là, de l'autre côté de la muraille. En rentrant dans ma chambre, je l'ai vu ouvrir sa porte, et, d'un coup d'oeil rapide, j'ai compris que son appartement était disposé en sens contraire du mien. Ma chambre à coucher touche à la sienne, et, quand je regarde à ma fenêtre, tandis que mon parloir est à ma gauche, le sien est à sa droite. Donc son lit est placé parallèlement au mien. Sa tête repose sur la même ligne que ma tête. En me tournant du côté du mur, j'ai les yeux dirigés vers lui. Un mur seul nous sépare. Épais ou non, peu m'importe. Il faut que, par la concentration de toute mon énergie vitale dans mon organe visuel, je parvienne à le voir.

Oh! s'ils m'entendaient, comme ils diraient encore que je suis fou! Cela, parce que j'admets la possibilité de ce qui leur paraîtrait impossible. Et cela en raison de mon organisation, plus active que la leur.

Mon idée n'a cependant rien d'excentrique. Tout corps est composé de molécules, réunies ensemble par la force de cohésion. Un corps est d'autant plus solide et résistant que la cohésion des molécules constitutives est plus forte. Or, le bois—et ce mur est une cloison de bois,—est peu résistant. Donc la cohésion n'est pas parfaite. Donc il existe des espaces relativement considérables entre les molécules. Donc, il est possible au regard de devenir, par l'habitude et l'exercice, assez aigu pour se glisser à travers les pores du bois. Donc, à travers la cloison, je puis voir Golding.

Quiconque m'eût regardé pendant cette première nuit n'eût pas un seul instant douté de ma folie. Je ne dormis pas une minute. Le sommeil rentrait dans cette relativité dont je devais me débarrasser. Ou bien, la fatigue étant plus forte que ma volonté, le corps pouvait dormir à l'exception des yeux et des oreilles. Les yeux ne devaient pas, fût-ce une minute, fût-ce la dixième partie d'une seconde, négliger l'action, dont la persistance seule pouvait centupler l'acuité. Ainsi des oreilles. Tout bruit devait passer non perçu par elles, excepté le bruit qui viendrait de la chambre à côté. Ah! ce fut un travail pénible dans le principe, et cette première nuit fut fatigante.

Je n'avais pas de lumière, mais je fixais mes yeux à demi ouverts sur la cloison. Pendant plusieurs heures, l'obscurité demeura profonde. Peu à peu, un effet déjà connu—et sur lequel je comptais—se produisit. Je distinguai dans l'obscurité, non la couleur, mais l'existence de la cloison. Mes yeux, sans saisir les détails, percevaient quelque chose qui n'était pas les ténèbres.

Puisque je perçus l'obscurité, la logique ne voulait-elle pas que j'arrivasse—au prix d'une constance que rien ne pourrait vaincre—au résultat désiré?

Autre résultat obtenu: je m'étais absolument isolé de tout ce qui pouvait se produire autour de moi, et la lueur d'un nouvel incendie aurait pu lécher mes fenêtres…, je ne l'aurais pas vu!

Mais le jour vient…, je prends un peu de repos.

Dans quelques heures, la lutte recommencera…

XXV

Nous ne sommes pas descendus au parc; il tombe quelques gouttes de pluie. Ce n'est pas un contretemps, bien au contraire. Je préfère même le tenir sous mon regard dans sa chambre, là, à deux pas de lui, de telle sorte que pas un éclair, si fugitif qu'il soit, ne pourra passer sur son front sans que j'en surprenne aussitôt le pâle reflet…

Sur mon âme, c'est une curieuse partie d'échecs… Il est en face de moi, une petite table nous sépare, nos genoux se touchent presque. Nous ne parlons pas. De quoi parlerions-nous? N'existe-t-il pas, chez l'un comme chez l'autre, une préoccupation qui absorbe toute pensée et enchaînerait toute parole?

Il y a deux hommes en moi: l'un, machine, ressemble à l'automate de Kaempfen; celui-là—cet être partie de mon être—joue aux échecs, calcule, combine, stratégise, lance des pièces à droite, à gauche, en diagonale; cet être pense au jeu, rien qu'au jeu. Il comprend qu'en avançant le deuxième pion du cavalier, il découvre brusquement la reine et met la tour de l'adversaire sous une double prise; il sait que dans deux coups, le roi, mis dans l'impossibilité de roquer, devra s'avancer d'une case et se placer sous le feu d'une batterie de cavaliers, soutenue par un fou qui n'attend que le moment propice pour agir.

Mais moi—le moi réel—est étranger à ces combinaisons, à ces calculs. Son échiquier à lui, c'est Golding lui-même. Les fibres intimes de Golding s'entrecroisent devant lui comme les lignes du damier, et ce qu'il fait jouer sur ces cases humaines, c'est sa volonté, c'est son attention, c'est toute la force de ses nerfs, toute la projection de son activité…

Lui ne se doute de rien. Il joue, il s'efforce de parer les coups que je lui porte. Oh! il n'échappera pas à la pénétration de ma volonté. Il défend sa partie d'échecs; mais combien plus grave, combien plus intéressante cette partie qui se joue entre son cerveau inerte et mon cerveau actif! J'ai les yeux fixés sur ce front lisse, où n'apparaît pas une ride; et sans qu'il s'en doute—qui pourrait s'en douter d'ailleurs?—je pratique dans ce front mon travail incessant de perforation.

Mon regard se fait vrille, il s'est appuyé,—pointe d'acier vivant—sur cette tête dans laquelle repose inconnu le secret que j'ai juré de pénétrer. Mouvement bizarre, en vérité. Le rayon qui s'échappe de mes yeux se pose sur son front et tourne sur lui-même comme la pointe d'un vilebrequin. Oh! ce ne sera pas un travail d'un jour. Car ce crâne est remarquablement dur. Et puis, s'il allait sentir cette pointe qui menace son cerveau? Plusieurs fois déjà il a froncé les sourcils comme pour se débarrasser d'une sensation importune. C'est que sans doute l'outil mord dans la chair vive, c'est que déjà se produit le chatouillement de la pointe qui attaque l'épiderme…

J'ai été dérangé tout à l'heure: le directeur est venu nous trouver, il s'est assis auprès de nous, il a suivi avec intérêt les péripéties de la partie. J'ai fermé à demi les yeux. S'il allait voir—lui—le travail auquel je me livre! J'ai eu une tentation infernale. Il faut que je parle. De quoi? Des deux amis de Golding, de Pfoster et de Trabler. C'est fait. Ces deux noms se sont échappés de mes lèvres. Le directeur a répondu:

—Ils sont morts!

Mais Golding! Golding est resté froid, il n'a pas tressailli, pas un mouvement, pas un frissonnement, si léger qu'il soit, n'a témoigné qu'il ait entendu ces deux noms. Allons! il est fou! bien fou, puisqu'il a perdu jusqu'au souvenir…

Tout à coup une atroce pensée traverse mon cerveau. Puisqu'il a oublié, il ne pense peut-être plus à ces faits, encore inconnus pour moi; si, lorsque je serai parvenu à ouvrir comme un coffre rouillé la boîte de son crâne, si je n'y pouvais rien lire, rien que le néant de l'oubli! Ce serait horrible. Sous ce visage pâle, mat, sous ce front blanc et impassible, j'ai peur que pas une pensée ne roule, que pas une idée ne s'agite!

Mais je me souviens: quand il était encore Golding, l'homme d'affaires, pendant tout le jour, il semblait avoir perdu le souvenir des scènes qui se passaient le soir… à partir de six heures.

Oui, je dois être sur la vraie piste. Il faut que je sache si—dans la folie—ne subsiste pas cette assignation de l'inconnu qui le frappait à heure fixe, et qui, comme un témoin récalcitrant, l'entraînait de force là où il devait aller. La journée passe: un rayon de soleil nous a permis de descendre un instant au parc. À cinq heures, nous devons rentrer. Je suis seul de nouveau.

XXVI

Comment agir? Double danger. D'une part, il ne faut pas donner l'éveil à Golding, il faut qu'il ait confiance en moi. D'un autre côté, je dois être surveillé. Oh! certainement, puisque je suis fou, on doit craindre continuellement que l'accès ne se déclare. Il y a évidemment quelque part, et sans que je le sache, un point d'où quelque surveillant m'examine et m'écoute. En tout cas, comme je ne sais rien encore à cet égard, il faut être prudent. Si l'on pensait que je m'occupe de Golding, peut-être me séparerait-on de lui. Et alors! plutôt cent fois mourir, que de faire naufrage si près du port…

Mais cette surveillance, quelle qu'elle soit, ne doit pas être incessante. J'admets que de temps à autre le gardien jette—par où donc?—un regard dans ma chambre. Mais si rien ne sollicite son attention, il est évident que ce coup d'oeil est seulement machinal, qu'il regarde et voit à peine, que le tout n'est fait que par acquit de conscience, et pour exécuter une consigne.

De plus, cette surveillance peut être active au commencement de la soirée, mais plus tard! oh! plus tard, elle se fatigue certainement. Je dois me régler sur ces prévisions, qui sont exactes. J'ai deux sens à exercer, l'ouïe et la vue. Mon attitude, pendant que je regarde, pourrait éveiller l'attention. Donc pendant les premières heures, j'écouterai.

Il sera bientôt six heures. Je me suis étendu sur mon lit comme pour me reposer, dans une attitude naturelle. Rien de forcé. J'ai les yeux ouverts, mais pour ne pas les fatiguer, je leur ai ordonné de ne pas voir. Le travail qui s'opère dans mon cerveau doit absorber toute mon activité, et de mes sens, celui-là seul doit agir, auquel je le commande.

En ce moment, j'écoute. Mais encore, je n'écoute, encore bien que je les entende, aucun des bruits qui surgissent dans la maison. J'entends le pas des gardiens, faisant leur ronde dans les corridors; mais j'écoute ce qui se passe dans la chambre de Golding.

Il marche, lentement, de long en large, il va de la porte à la fenêtre. Il ne parle pas; aucun son ne s'échappe de ses lèvres. Oh! j'en suis sûr. Je sais que par la tension voulue que j'exerce sur mes facultés, l'ouïe s'est développée en moi d'une façon extra-naturelle. Calculez donc, puisque toute ma force, toute mon énergie de sensation, au lieu de se disséminer sur mes cinq sens, se concentrent en un seul. Un, deux, trois, quatre, cinq… six! Voici l'heure! Écoutons.

Il se passe quelque chose. Je l'aurais juré d'avance. Golding s'est arrêté brusquement. Il a semblé entendre quelque chose. La tête s'est penchée en avant comme pour écouter. Je le sais, parce que j'ai entendu son corps peser tout entier sur la pointe des pieds. Un meuble a remué, c'est qu'il a posé sa main sur le dossier pour ne pas perdre l'équilibre. Ah! ses talons ont de nouveau touché le plancher. Nouveau tressaillement du fauteuil. Il a abandonné ce point d'appui. Il reste immobile. Puis, voilà que d'un pas lourd, méthodique, régulier, d'un pas qui n'est en quelque sorte que l'ombre de cet ancien pas que je connaissais, il s'est approché de son lit. Il ne le défait pas, car je n'entends pas le froissement des draps. Le lit craque dans toute sa longueur, Golding s'est étendu.

Alors, oh! alors! je perçois un bruit sourd, que je reconnais. C'est sa respiration. Elle est lente, à deux temps, comme le soufflet d'une forge. Ce n'est pas le souffle de l'homme qui dort. Je ne me trompe pas, j'en suis certain: Golding est éveillé! Et sa respiration monotone continue à se faire entendre, pour moi seul. Elle n'est pas égale comme son. Parfois, je saisis un soupir plus sonore, qui me rappelle les hou! de Black-Castle, mais comme si la bouche d'où ils s'échappent était serrée sous un bâillon.

Je suis impatient… Mais non, l'heure passe. J'attendrai encore. Je ne veux rien précipiter. D'ailleurs, je perçois encore autre chose. Il se remue sur son lit. Ses bras heurtent quelquefois la cloison, ses jambes s'étirent comme si elles étaient mues par un ressort et vont frapper l'un des montants du lit… Cela est la lutte, c'est la persistance mécanique de l'effort qui lançait sur Golding ses deux acolytes. Est-ce bien cela? En ce cas, la chose est simple. Il faut que, continuant mon travail d'excitation du sens visuel et du sens auditif, je parvienne à lire dans Golding comme dans un livre ouvert, à entendre l'écho de ses pensées, à percevoir ces mots qui se formulent dans son cerveau…

XXVII

Minuit: je commence. Il sera plus facile de percer un trou dans la cloison, et par là, je plongerai sur Golding mon regard investigateur. Et pas d'instruments! Si seulement j'avais un canif! Après tout, où serait la difficulté? Non, de mes ongles, j'ouvrirai une issue dans ce bois. Ah! ils croient que je dors, et ils se disent: «Le fou est calme, ce soir!»

Restez dans votre repos, mes maîtres. Le fou suit raisonnablement un projet conçu… et demain, il saura tout…

Comme ce bois est dur!

XXVIII

Deux nuits ont suffi à ce travail. J'ai dû déployer toute mon énergie; à certains moments, le sang jaillissait de mes ongles. Mais cela me préoccupait peu, je vous jure. Cette nuit, je le verrai dormir. Dort-il d'abord? Je n'en sais rien, et même ce souffle que j'entends à travers la cloison ne me paraît pas celui d'un homme endormi.

Cependant, il ne quitte pas son lit… une seule remarque: il semble que son poids s'alourdisse de plus en plus.

Est-ce que l'entassement des souvenirs et… qui sait? des remords aurait un poids effectif… plus la nuit avance, plus par conséquent les souvenirs s'amassent dans son cerveau, plus j'entends le lit gémir et craquer, comme si ses pensées étaient de plomb.

Que cette journée me paraît longue! Des échecs, je ne me préoccupe plus.
Je joue machinalement, sans y songer, et je le regarde.

Mais c'est singulier. J'aurais pensé que ce travail de perforation se serait accompli plus vite… je ne puis encore rien lire dans ce cerveau. Oh! il y a des moments je voudrais le déchirer de mes ongles comme j'ai déchiré la muraille…

Tiens! un couteau!

XXIX

Comment se trouve-t-il dans ma chambre? D'où vient-il? Qui l'a apporté ici? Un couteau, et dont la lame paraît solide, sur ma foi. Ce n'est pas un couteau de table, ce n'est pas moi qui l'ai pris à la table du repas. On nous surveille trop. Non, non. Je me souviens. Le gardien est entré ce matin; il coupait une pomme. C'est évidemment lui qui a oublié là cet outil…

Un couteau: cela peut servir à tant de choses. Il est bien emmanché, bien en main. Comme on donnerait un bon coup, avec cela… de haut en bas…

Le gardien est venu. Ah! j'ai bien compris pourquoi. Il est inquiet, cet homme, il sait qu'il a laissé son couteau quelque part, et sa responsabilité s'inquiète. Il ne me demande rien tout d'abord. Il me souhaite le bonsoir, mais en même temps il regarde à droite et à gauche. Moi, je suis assis tout naturellement, sur une chaise, devant ma table. J'ai caché le couteau dans ma manche. Pourquoi, après tout? Il serait si simple de lui dire: Mon brave homme! je sais ce que vous cherchez. Voici votre couteau.

Non, je ne lui dirai rien. Tenez, voilà qu'il m'interroge. Oh! sans avoir l'air d'attacher à sa question la moindre importance:

—Est-ce que par hasard vous n'auriez pas trouvé un couteau?

—Un couteau! ici! oh! non.

Si vous voyiez de quel air placide je réponds.

Il est convaincu que je dis la vérité. Comme c'est chose amusante que de tromper. Il jette un dernier coup d'oeil autour de lui, mais, bon gré, mal gré, il faut bien qu'il y renonce. S'il se doutait que je le sens, là, tout près de ma chair, et que le fou—car je suis un fou—se moque in petto de l'homme raisonnable.

Il est parti. Pourquoi ai-je gardé ce couteau? Sur mon âme, je ne pourrais le dire. Mais cet acier froid me cause une agréable sensation. On dirait—oui, en vérité—que cette sensation s'harmonise avec quelque secrète pensée de mon coeur…

Six heures! à mon poste.

XXX

L'ouverture que j'ai pratiquée dans la cloison, est tout étroite. Mon plus petit doigt n'y pourrait passer, mais mon regard pénètre et embrasse, dans la chambre de Golding, un périmètre plus que suffisant. Du reste, je n'ai pas besoin de voir plus loin que son lit.

Il s'est étendu. Il est sur le dos. Les yeux sont à demi fermés; leur expression est vague. Puis peu à peu, ils s'ouvrent, ils sont fixes, ils regardent quelque part. Où? ce n'est pas au plafond.—Que lui importent et le plafond et les quelques moulures de plâtre qui l'entourent? Non, son regard va évidemment plus loin.

Il est étrange que mon attention ne se fatigue pas. Il me semble que je le regarderais ainsi pendant une année entière sans que ma paupière eût un frémissement. Il n'est pas beau, Golding. Sur ce visage d'ordinaire si frais, si rebondi, des rides se creusent… à l'heure sinistre. Un cercle olivâtre borde ses yeux. Évidemment il souffre. C'est un cauchemar qui danse sur sa poitrine. Smarra le tient à la gorge; et sous la pression de cette griffe, à laquelle nulle volonté ne résiste, les sons sortent inarticulés de sa poitrine.

Voyons. Où est le point de son front que j'ai tenté de percer de mon regard? Justement, il s'est posé de trois quarts, je puis le considérer tout à mon aise…

Va donc! courage! mon regard. Perce cette boîte osseuse, qui, semblable à une cassette d'avare, renferme ce qui est mon trésor à moi!

Oh! comme je réunis toute la force de mon être dans ce regard, lentille au foyer de laquelle se concentre tout le rayonnement de ma volonté. C'est un livre durement fermé que la tête d'un homme: pas une fissure, pas un coin par lequel je puisse apercevoir ces pages, si intéressantes pour moi…

Non. Et ce sourire errant sur ces lèvres. Par le ciel! Je crois qu'il me raille. Il semble dire: je tiens mon secret, il ne m'échappera pas.

Que pourrais-je donc bien tenter pour hâter mon oeuvre? Quel dernier effort me conduirait à mon but? Oh! je ne reculerais devant rien. Maintenant qu'on me croit fou, que j'ai eu le courage d'accepter le doute, que je me suis livré à ceux qui nient ma raison, rien ne pourra me faire reculer.

Peut-être suis-je encore trop loin de lui! À deux pieds cependant tout au plus. C'est encore trop sans doute. Il faut que je me rapproche, il faut—comment cette pensée ne m'est-elle pas venue plus tôt—que je sois auprès de lui. Ah! le couteau! Oui, c'est cela!

La cloison est entamée. J'ai pu constater son épaisseur. Ce n'est rien. Quelques planches ajustées. J'introduis le couteau dans une fente, la lame fait levier. La planche cédera. C'est peu solide. Je suis certain qu'il n'entendra rien, il est absorbé par le mystérieux qui l'obsède et l'étreint. Déjà la planche a plié, je puis passer mes deux mains. M'entendra-t-on du dehors? Tout est calme. Les gardiens sont endormis. Et puis le bruit sera-t-il violent? Je ne le crois pas. Tenez! j'avais bien raison de ne pas le croire. Voici que sous mon effort, lent, étudié—habilement étudié, je vous jure—la planche se sépare, la peinture s'est fendue dans toute sa longueur, se craquelant sans bruit.

Là! cette première planche reste entre mes mains. Déjà, je puis passer le bras. Je l'ai touché, lui. Il n'a pas tressailli. Il n'a pas senti mes doigts qui s'appuyaient sur son corps. À l'ouvrage donc! La nuit commence seulement, j'ai tout le temps de mener l'oeuvre à bien. Il est curieux que je n'aie pas conçu plus tôt cette pensée. Je secoue la seconde planche, méthodiquement, prêt à m'arrêter au moindre bruit, dépassant une certaine moyenne dont mon oreille a fixé l'intensité. Elle tient assez fortement, celle-là. Bah! il serait trop ridicule de se décourager… en si beau chemin. Je le disais bien… La voilà qui s'ébranle. Elle est plus large que je ne l'avais supposé, c'est ce qui explique sa résistance… L'ouverture sera plus que suffisante.

Je pourrai passer… c'est fait. Il s'agit maintenant de me glisser par cette ouverture. Oh! cela n'est pas difficile. Je me dresse à demi sur mon lit… la tête d'abord, puis les épaules. Il faut que je me mette de biais—de champ, comme disent les ouvriers—d'une main je m'appuie au lit, tout doucement. Mais, en vérité, il est inutile de prendre tant de précautions. Golding n'est-il pas plongé dans une sorte de catalepsie intermittente, qui, j'en ai la conviction, ne cessera qu'avec la nuit… la preuve de ceci, c'est que je suis dans sa chambre, c'est que j'ai pu passer par-dessus le lit, que j'ai même heurté ses jambes, et qu'il n'a pas eu conscience de ma présence.

Tenez, en cet instant, est-ce qu'il sait que je suis là, courbé sur lui, que je le touche, que je l'enveloppe tout entier de mon regard? Ah! en vérité, cela est burlesque, de songer qu'un fou pourrait être aussi habile!

XXXI

Et je ne puis rien voir! En vain mon oeil fouille, comme un bistouri, ce front sous lequel bouillonne son cerveau. En vain, je tends tous les ressorts de mon être. La matière inerte—qui s'appelle Golding—garde son secret. Malédiction! il faut cependant en finir! Je veux savoir, je saurai.

Encore ce couteau! tout à l'heure il m'a semblé que cet acier s'était refroidi dans ma main comme pour me rappeler sa présence… Que pourrais-je donc en faire? En quoi ce couteau pourrait-il m'être utile? Ah! j'y songe… non… ce n'est pas une idée ridicule. Voyons, pas de précipitations! Qu'est-ce que je cherche après tout? Je veux ouvrir ce cerveau qui reste obstinément fermé? Lorsqu'un coffret rouillé résiste aux doigts qui s'efforcent d'arracher le couvercle, une lame d'acier a bientôt raison de cette résistance… Eh bien! le cerveau de Golding n'est-il pas ma cassette à moi, renfermant des richesses plus précieuses que toutes les pierreries du monde! Le couteau! oui, c'est cela. Il me faut faire sauter ce couvercle qui ferme son cerveau… ce couvercle, c'est le crâne. La lame sera-t-elle assez forte! Certes, avec un coup bien rapide, bien sec, la résistance de l'acier se décuplera. Je ne puis m'y reprendre à deux fois.

XXXII

C'est fait.

J'ai frappé, oh! d'une main sûre, allez. Il n'a pas poussé un soupir. Là, juste entre les deux yeux… la lame a pénétré de plus d'un pouce. Et c'est remarquablement dur, la boîte osseuse du cerveau. Je crois qu'il est mort… Oui, mais la vie persiste encore dans l'immobilité, précurseur de l'anéantissement définitif. Je retire la lame, le trou est béant, quelques gouttes d'un sang noirâtre… oh! presque rien… En vérité, j'aurais cru qu'il eût plus saigné que cela… L'ouverture est faite, c'est par là que je regarderai…

Enfin! enfin! par l'enfer, je vois, je lis dans ce cerveau! Ah! je ne m'étais pas trompé! L'histoire n'est pas longue, allez! À tout problème, la solution tient en un chiffre… Dans ces fibres palpitantes, dans les dernières convulsions de ce cerveau qui se désorganise, qui se désagrège, je découvre le mystère. Ma peine n'a point été perdue. Et pour vous le prouver, tenez, je vais vous dire ce que c'était…

Golding est un empoisonneur! Oh! comme je vois bien le mot poison écrit sur les parois de cet organe convulsé!… il y a là quelque chose de bien étrange… Golding n'a pas commis le crime seul… lorsqu'il a empoisonné Richardson (vous vous rappelez qui est ce Richardson, l'ancien propriétaire de Black Castle), il avait deux complices, Pfoster et Trabler… S'ils ont commis le crime, c'est qu'ils étaient les amis de Richardson… et ses légataires. Parbleu!… Mais quand ils se sont trouvés en face du cadavre, lorsque le mort a été descendu dans la chapelle blanche… vous savez, là-bas, au bout de l'allée du parc, ils ont eu peur les uns des autres… et… oh! je lis tout cela dans la tête de Golding comme dans un registre ouvert… ils ont été saisis par la folie du remords

Non qu'ils regrettassent ce qu'ils avaient fait… mais ils étaient envahis par une indicible terreur… ils sentaient qu'un jour pourrait venir où l'un dénoncerait l'autre… et ils se surveillaient, et à partir de six heures… heure à laquelle la victime avait rendu le dernier soupir… ils ne se quittaient plus. Leur crime les étreignait et les liait dans les chaînes d'une complicité défiante.

Ah! je ne déchiffre plus qu'avec difficulté. En vain mon couteau fouille avec rage ce cerveau que gagne l'inertie de la mort. Rien!… rien!… plus rien!

……………………………………………………………

«Hier, lit-on dans le New-York Advertiser, un crime horrible a été commis dans la Lunatic Asylum du docteur Gresham. L'honorable M. Golding a été assassiné par son voisin de cellule, M. X., dans un accès de folie furieuse. L'insensé l'a tué à coups de couteau dans le crâne. Quant à M. X., il est mort presque immédiatement dans des convulsions tétaniques. Le coroner a rendu un verdict de double décès par suite d'actes inconscients résultant d'aliénation mentale.»

FIN DES FOUS

LE CLOU

Nul ne peut nier qu'il se manifeste entre les êtres vivants, alors que les hasards de la vie les mettent en présence les uns des autres, des influences inhérentes à leur nature, et qui se traduisent soit par une attraction, soit au contraire par une répulsion involontaires. C'est ce qu'on désigne vulgairement par les mots sympathie et antipathie. Mais il est à remarquer que ces manifestations présentent, selon les individus, de notables différences, quant à leur valeur ou à leur intensité. La bienveillance de certains caractères peut—et cela se voit souvent—développer chez un individu une trop grande facilité de sympathisation qui l'entraîne vers les inconnus conduits sur son chemin par les accidents de l'existence; au contraire, certains caractères dits malheureux, malveillants, ont pour premier principe la défiance et montrent à tout nouveau venu une singulière antipathie, sans motif concevable. Ce sont là des extrêmes, malheureusement trop fréquents. Mais il faut reconnaître que les sentiments, naissant ainsi dans ces caractères de premier mouvement, sont mobiles et cèdent au bout de très peu de temps à la fréquentation et à une connaissance plus complète de ceux qui en sont l'objet.

Chez quelques personnes privilégiées—et c'est de celles-là qu'il faut ici parler—les sentiments sympathiques ou antipathiques se développent, non pas en raison de la nature même de celui qui les éprouve, mais au contraire en raison de la nature de celui qui les inspire.

Maurice Parent—un de mes collègues du ministère de…—se trouvait dans ce dernier cas. Ce n'était pas un homme de parti pris; il n'était par nature ni bienveillant ni malveillant; en général, à première rencontre, il était froid, mais sans sécheresse; poli, mais sans affectation. Ne se livrant pas du premier coup, il semblait attendre que quelque circonstance guidât son choix. En résumé, serviable et aimable, nul ne rendait plus obligeamment un service; et si ses véritables amis n'étaient pas aussi nombreux que le sont ceux des hommes qui donnent ce titre à toutes leurs connaissances, du moins la société qu'il s'était choisie formait-elle un véritable cercle d'affection et de dévouement.

Avec ce caractère, on comprend que, de la part de Maurice, les manifestations de sympathie ou d'antipathie à première vue avaient d'autant plus de valeur qu'elles étaient plus rares: elles procédaient évidemment d'une influence à laquelle Maurice obéissait, sans que sa volonté en fût complice; il subissait une coercition intime, alors que, contre sa manière d'agir ordinaire, il témoignait clairement qu'une attraction ou une répulsion se produisait en lui à l'égard d'un étranger.

En somme, j'avais reconnu pendant longtemps que ces manifestations, d'ailleurs, je le répète, fort rares, se trouvaient d'ordinaire justifiées par les circonstances ultérieures. La première fois que Maurice m'avait vu, il m'avait tendu la main; et j'ose dire qu'il avait été bien inspiré. Car jamais amis ne furent plus intimes et ne méritèrent mieux l'un de l'autre. Ainsi pour quelques autres. Au contraire, il m'était arrivé de me lier précipitamment avec des hommes que Maurice avait accueillis froidement, durement même, qu'il avait toujours évités, en dépit de mes instances. Et j'avais dû reconnaître que son instinct ne l'avait pas trompé. De ces hommes, j'avais toujours eu à me plaindre, de quelques-uns même très gravement.

Je m'étais donc habitué à suivre ses avis et m'en étais bien trouvé. Cependant, en un point, nous n'avions pu tomber d'accord, et je dois faire une exception en ce qui concerne une troisième personne, Charles Lambert, qui, avec Maurice et moi, travaillait au même ministère—même division—même bureau et même pièce.

Maurice était commis-principal; Lambert de seconde et moi de troisième classe. Mais il est bien entendu que nous ne conservions entre nous aucune hiérarchie et que nous nous entendions à merveille. Quand je dis: Nous nous entendions,—ceci demande explication. Et ici deux portraits sont nécessaires. Je commencerai par Maurice, que nous appelions plaisamment notre doyen, quoiqu'il ne fût notre aîné que de quelques années.

Maurice Parent avait trente-trois ans: c'était un homme de taille moyenne, mince et non maigre; ses traits ne présentaient aucun caractère saillant, à l'exception de la partie supérieure de son visage. Ses yeux, fortement enfoncés sous leurs orbites, étaient de cette couleur indécise que les Anglais appellent—grey eyes—yeux gris. Il étaient mobiles, vifs, mais offraient surtout une particularité remarquable. Lorsque Maurice portait son attention sur un objet quelconque, ce qui lui arrivait souvent, car il était rêveur et méditatif, il semblait que son regard devînt aigu, que l'iris et la pupille se contractassent de façon à former—si je puis, dire—une pointe, une sorte de vrille ou faisceau de rayons convergeant vers un point unique. En examinant de plus près ce qui me paraissait une sorte de phénomène, je constatai que dans ces périodes d'attention excessive ses yeux déviaient sous l'influence d'un strabisme temporaire, si bien que les rayons des deux yeux convergeaient, en effet, plus vivement qu'ils ne le font d'ordinaire sur l'objet examiné. Ce regard produisait sur celui qui le subissait un effet désagréable, comme si une pointe eût pénétré dans les chairs, et quand il se plongeait dans vos propres yeux, vous étiez obligé—involontairement—de cligner les paupières avec une sensation douloureuse.

Maurice était depuis dix ans dans l'administration; son avancement n'avait pas été très rapide, mais cette lenteur ne pouvait être attribuée qu'à lui-même, et il le reconnaissait. Doué d'une immense facilité, il se débarrassait du travail de la journée en quelques instants et s'adonnait, pour sa propre satisfaction et pendant tout le reste de son temps, à des études personnelles, portant particulièrement sur les mathématiques et la chimie. Il avait, d'ailleurs, une certaine aisance et ne conservait sa place que pour avoir un centre, c'était son expression.

Il est naturellement inutile que je parle de moi, mon rôle se bornant à peu près à celui de narrateur; je passe donc à notre camarade—ou mieux à mon camarade Charles Lambert.

Je fais cette distinction à dessein, et elle sera expliquée plus loin.

Il n'y a qu'un mot qui puisse bien rendre le sentiment que m'avait inspiré Lambert: C'était un garçon éminemment sympathique,—à moi bien entendu. Il était de taille élevée, de forte constitution, ses épaules étaient larges, sa poitrine était puissante. On devinait une nature éminemment vivace. La vitalité débordait en lui. Cependant, il y avait dans toute sa personne une sorte de nonchaloir, disons mieux, de prostration qui excitait à la fois, et l'inquiétude, et une sorte de pitié. Il ne se tenait pas droit, mais un peu voûté. On aurait cru—à première vue—que cette vitalité dût produire chez Lambert des efforts continuels vers la vie active. Loin de là, ce grand corps semblait, avec toute sa santé, avec son exubérance de puissance, succomber sous sa propre force. Ses mouvements étaient lents, ses manières extraordinairement douces, presque câlines. Mais, au-dessus de tout, Lambert était et paraissait doux et inoffensif. Sa tête était belle. Des traits parfaitement réguliers, barbe et cheveux d'un châtain clair, de beaux yeux d'un bleu limpide, bien fendus et se laissant voir jusqu'au fond.

Lambert réalisait, dans toute la force du terme, le type de l'employé modèle. Seul de nous trois, il était marié; nous avions vu sa femme deux ou trois fois, c'était une charmante petite créature, à l'oeil vif, aux cheveux noirs. Lambert vivait avec elle et sa mère; mieux que cela, il les faisait vivre. Et que gagnait-il? deux mille quatre cents francs par an, deux cents francs par mois. Bien peu pour un ménage sur lequel pèse une charge supplémentaire. Mais il n'avait pas d'enfant. Lambert était le premier au travail, et même, il faut avoir le courage de tout avouer, son assiduité était telle que bien souvent j'en avais abusé pour le prier de faire les travaux dont j'étais chargé, afin de pouvoir prendre dans la journée quelques heures de liberté. Lui ne se plaignait jamais, souriait si je lui demandais un service, et s'empressait de me le rendre. Il paraissait que son traitement modique lui suffît, car il n'avait pas de besoins, ne se permettait aucune dépense, passait toutes ses soirées en famille, en résumé, était un véritable modèle d'ordre et de régularité.

Du reste, gai, bon enfant, franchement rieur, et, ce dont je lui savais gré, ne jouant pas à la victime. Lorsque, Maurice et moi, nous racontions avoir assisté à une partie de plaisir, il nous écoutait de toutes ses oreilles et s'amusait de nos récits.

Tel était l'homme qui, depuis trois ans, était attaché à notre bureau.
Je le répète, il m'était éminemment sympathique.

La première fois que Maurice l'avait vu, il l'avait longuement fixé, de ce regard dont j'ai parlé; puis quand le soir Maurice m'avait pris le bras pour quitter le ministère:

—Eh bien! homme d'intuition, lui avais-je demandé, que penses-tu de notre nouveau camarade?

Maurice avait répondu brusquement:

—C'est un infâme coquin!

Je ne pus retenir un cri de surprise: j'avais, je l'ai dit, grande confiance dans le jugement de Maurice. Mais, cette fois, j'étais certain qu'il était absolument en défaut. Je ne voulus même pas discuter. J'attendis. Six mois se passèrent; j'avais examiné Lambert avec le plus grand soin, et j'avais constaté ce que j'ai exposé plus haut. J'aimais et j'estimais ce courageux travailleur, qui ne songeait qu'à assurer le pain quotidien à sa famille; je l'avais vu le dimanche passer gaiement dans les rues, sa petite femme au bras. J'avais été reçu chez lui; je l'avais trouvé plein de tendresse pour sa femme et d'égards pour sa belle-mère.

Un soir donc, je posai de nouveau à Maurice la question à laquelle il avait déjà si étrangement répondu. Je restai stupéfait.

—Je te répète, me dit Maurice, que c'est un infâme coquin.

—Tu es fou.

—Préfères-tu une affreuse canaille? je te laisse le choix.