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Histoires incroyables, Tome II cover

Histoires incroyables, Tome II

Chapter 10: IX
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About This Book

A collection of short tales that blend criminal mystery and uncanny episodes, often framing macabre incidents through courtroom proceedings and investigative narration. Narrators and observers attend trials, examine evidence, and reflect on how minor details, social appearance, and human pride distort judgment. The pieces combine meticulous description of scenes and legal procedure with psychological insight into witnesses and the accused, leading to revelations that frequently overturn first impressions. The tone moves between sober forensic observation and sensational incident, prompting reconsideration of how trivial circumstances can determine perceived truth.

IX

Dès que Maurice m'aperçut:

—Eh bien! me dit-il, m'apportez-vous ma photographie?

Je la lui remis aussitôt. Ce portrait avait été tiré quelques heures après le crime; la tête de la victime respirait la terreur, les traits étaient convulsés, les yeux à demi fermés. Du reste, je ne comprenais guère de quel intérêt pouvait être cette pièce dans la recherche de la vérité.

Maurice y jeta d'abord un regard distrait; puis tout à coup je vis son regard prendre cette étrange fixité dont j'ai parlé. Il s'absorba pendant près d'un quart d'heure dans une contemplation muette que je n'osai pas troubler, bien que je brûlasse de lui faire part de mes observations.

Il se leva, alla à sa bibliothèque, prit un livre que je reconnus pour le traité de Lavater, nota un passage, puis ferma le livre et se tourna vers moi:

—Ah! me dit-il, je vous demande pardon.

—Eh bien! avez-vous quelque indice?

—Mon cher, reprit Maurice, vous avez la curiosité des enfants. Depuis l'affaire de Lambert, vous me prenez pour une sorte d'escamoteur qui va faire disparaître une muscade sous un gobelet.

—Ne le croyez pas.

—Je ne vous en blâme pas. Ce sentiment est essentiellement naturel. Souvenez-vous seulement de ce que je vous ai dit. Les causes attribuées à un fait, vous ai-je expliqué, ne sont généralement que des causes secondaires; on passe presque toujours à côté de la vérité.

—Et dans l'affaire Beaujon?…

—Dans cette affaire plus que dans toute autre on a fait fausse route, j'en ai l'intime conviction…

—Beaujon est-il donc innocent, à votre avis?

—Je ne dis ni oui ni non; d'abord il faudrait nous entendre sur ce que vous appelez son innocence…

—A-t-il, oui ou non, commis le crime pour lequel il a été condamné?

—Modifiez votre question. Dites: A-t-il commis l'acte? Ici je puis déjà vous répondre: Oui, il a étranglé Defodon…

—Est-il coupable?

—Ceci est à discuter.

—Voulez-vous que je vous explique mes idées à ce sujet?

—Certes.

Je racontai alors toutes les circonstances de mon entretien avec l'avocat. Maurice m'écouta avec le plus grand soin sans m'interrompre. J'aurais voulu provoquer un geste, un mot, une exclamation. J'avoue même que je comptais sur une approbation énergique.

Maurice resta parfaitement froid. J'eus quelque peine à dissimuler mon dépit, et dans mon for intérieur j'attribuai cette indifférence à une certaine jalousie de métier.

—Eh bien? demandai-je.

—C'est ingénieux, répondit Maurice.

—Est-ce là tout? m'écriai-je avec une certaine impatience.

Maurice ne put s'empêcher de sourire.

—Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et pourquoi vous n'avez réalisé aucune découverte utile. Vous vous êtes basé dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous n'aviez pas assisté avec moi à ce procès, autrement dit si vous n'étiez point venu au tribunal avec cette idée préconçue qu'il fallait absolument découvrir un mystère, vous ne vous seriez pas même posé le problème. Aujourd'hui il vous faut à tout prix une solution, et c'est sur cette nécessité, que vous vous êtes forgée vous-même, que vous bâtissez un système de toutes pièces. Votre système d'aliénation mentale, à sa période d'incubation, est curieux et séduisant à première vue; dès que cette idée a surgi en vous, vous vous êtes dit: Cela pourrait être vrai, donc cela doit être vrai, donc cela est vrai. Alors vous avez élevé votre petit monument en l'adaptant à des bases de fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous aviez vu poindre cette idée de folie; si alors, saisissant en main ce fil, si ténu qu'il parût, vous vous étiez engagé dans le labyrinthe des circonstances accessoires et que peu à peu ces points de repère se fussent rangés d'eux-mêmes sur votre route, vous conduisant insensiblement à la certitude, alors je vous dirais que vous avez raison, et je n'aurais pas assez de félicitations à vous adresser. Mais laissez-moi vous dire que vous avez agi de façon toute différente. Vous avez admis d'abord l'aliénation mentale et vous avez fait entrer l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un lit de Procuste.

Je baissai la tête, sentant toute la justesse de ces observations.

—Et en résumé, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous pour établir la véracité de votre hypothèse? Sur un délai lui-même hypothétique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se développera par la réclusion, que l'accès qui se serait déjà produit se reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est déjà présenté, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point; supposez encore que la secousse même produite par la condamnation ait amené la guérison, où en sera votre démonstration?

—Assez! m'écriai-je, je me rends.

—Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi, cher ami, pas plus de découragement que d'entraînement irréfléchi…

—Laissons cela. J'ai fait un impair, comme l'on dit.

—Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de tort à personne. Donc ne vous désolez point, vos recherches même témoignent d'une grande volonté. Mais, comme vous le dites, laissons cela. J'ai besoin de vous.

—Je suis tout à vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au courant du résultat de vos recherches?

—Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord à ces recherches. Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a été malade, et retrouver le médecin qui l'aurait soigné?

—C'est facile.

—Comme nous n'avons pas de temps à perdre, j'abuserai de votre complaisance. Veuillez aller immédiatement à l'hôtel de Bretagne et du Périgord demander si la chambre occupée par Defodon est libre et louez-la aussitôt pour moi. Surtout que l'on ne touche à rien et qu'on la laisse exactement en l'état où elle se trouve…

—Cela sera fait.

—Bien. Maintenant, je vais vous demander quelque chose qui pèsera à votre amitié. J'ai besoin de quinze jours d'absolue solitude. Voulez-vous me les donner?…

—Oui, grand alchimiste. Je ne viendrai pas troubler le grand oeuvre!

—Pour vous remercier, je vous dirai ceci: Beaujon a étranglé Defodon.
Son récit est absolument vrai. Donc Beaujon est innocent
.

—Et il n'est pas fou?

Maurice se leva, me serra la main et me dit en souriant:

—C'est aujourd'hui mardi, donc d'aujourd'hui en quinze jours, je vous attends.

X

On comprendra si je devais être exact au rendez-vous. J'avoue très franchement—dût-on me taxer de vanité ou d'inconséquence—que, pendant toute cette quinzaine, je me creusai la tête pour trouver la solution du problème dont je m'étais promis, dont je m'étais imposé d'étudier les termes. J'avais dû, à mon grand regret, abandonner l'hypothèse de l'aliénation mentale. En effet, groupant à nouveau les diverses circonstances du procès, je n'avais rien trouvé qui pût produire en moi—je ne dirai pas une certitude, mais seulement une probabilité réelle.

Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne. Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent?

Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation, l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de s'en tirer à ce prix.

On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de s'en être tiré à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent pour les condamnations à temps, sans réfléchir que les premières années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après l'épuisement du désespoir.

Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire, avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais excentrique.

L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait, s'était immédiatement pourvu en cassation.

À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre ardente qui avait mis ses jours en danger.

À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de suicide.

Les petits journaux s'étaient emparés de la Bestia et lui avaient fait une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein, menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente.

Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un instant que la Bestia pouvait fournir quelques renseignements; je l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais en vain.

Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon avait succombé.

—Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus de préméditation.

«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années, on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes.

Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie… Je pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu.

Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait poussé dans cet abîme… J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance. Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait dû réussir plus vite et plus tôt.

Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris précipitamment:

C'était Maurice.

Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai involontairement en poussant un cri de surprise.

J'ai dans un autre récit (le Clou) esquissé la physionomie de Maurice Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux convergeaient sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer comment ses regards semblaient se diriger au dedans, et non plus au dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient alors.

Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur saine. Son teint uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de l'épiderme qu'à l'état de la santé.

Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide, amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux diamants de la nuit.

—Qu'avez-vous? m'écriai-je, que vous est-il arrivé?

Il me regarda avec surprise, et ses lèvres amincies ébauchèrent un sourire.

—Que signifie cette question? me répondit-il.

—Mais… continuai-je en hésitant, n'êtes-vous pas malade?

—Nullement.

—Regardez-vous donc, fis-je en l'amenant devant la glace qui surmontait la cheminée.

Il s'examina longuement.

—Je comprends, murmura-t-il.

Puis, de sa voix claire et nette:

—Ne vous effrayez pas, je suis aussi bien portant que jamais. Un peu de fatigue, voilà tout. Mais laissez-moi m'asseoir, nous avons à causer.

En l'entendant s'exprimer avec cette aisance et cette parfaite liberté, je sentis mes craintes s'évanouir. Nous nous installâmes au coin de la cheminée. J'allais de nouveau lui adresser la parole. Il m'arrêta d'un geste.

—Ne m'interrogez pas, dit-il. Depuis quinze jours, je n'ai pas une seule minute, une seule seconde, laissé échapper le fil de ma pensée; j'ai suivi sans hésiter, sans chanceler, ma route droite et inflexible. Le temps n'est pas encore venu où je puis rendre à mon esprit sa liberté d'action. Il faut que je le maintienne, immobile sur le chevalet où je l'ai couché… je n'ai pas entendu la voix d'un être humain. Si je suis venu ici, c'est que je sais que peu à peu je pourrai écouter la vôtre sans que la transition soit trop brusque. Il y a longtemps que je suis habitué à vous entendre: votre note ne désharmonisera pas ma pensée… cela peut vous sembler étrange. Il faut que je m'explique mieux. Envoyez chercher du café noir, et dans dix minutes je vous parlerai. Pendant ce temps, laissez-moi seul. Il faut aussi que je m'habitue, que je me réhabitue aux objets qui m'entourent ici.

Je sortis aussitôt.

En dépit de moi-même, je me sentais inquiet. Était-ce donc l'affaire Beaujon qui avait amené chez mon ami cet incroyable changement? Ou quelque événement inconnu, quelque malheur l'avaient-ils frappé tout à coup? Cette admirable intelligence avait-elle donc été ébranlée par un choc soudain?

Lorsque je rentrai dans ma chambre, Maurice était debout devant la cheminée: son visage s'était éclairci, ses yeux avaient repris leur vitalité, son sourire avait retrouvé cette expression à la fois douce et profonde qui donnait à son regard une beauté exceptionnelle. Il me tendit la main:

—Là! dit-il, me voilà nivelé, tu vois que cela n'a pas été long.

On remarquera que nous employions indistinctement le tu ou le vous. Lorsque Maurice se trouvait dans ce que j'appelais la période méditative, alors, involontairement et comme à notre insu, de part et d'autre, nous perdions les formules de la familiarité. Le tutoiement par lequel il m'accueillit me parut de bon augure, et je lui serrai la main avec effusion.

—Puis-je parler maintenant? lui demandai-je en souriant.

XI

—Je te pardonne l'épigramme, répondit-il. Car, en vérité, je dois te paraître bizarre. Tu ne me connais pas encore complètement; je ne sais d'ailleurs si je me connais bien moi-même. Mais, avec ta bonne volonté, nous allons tâcher de nous rendre un compte exact de l'état dans lequel je me trouve. Et d'abord, pour ne pas laisser plus longtemps ta curiosité en suspens, je te dirai que, depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, je n'ai pas cessé un seul instant de m'occuper de l'affaire Beaujon…

—Ah! fis-je dans un élan de joie involontaire. Et tu as réussi?

—Pas d'impatience: j'y viendrai tout à l'heure. Je dois te dire que, dès le principe, j'avais un plan presque complètement tracé. Mais l'idée même qui avait surgi en moi impliquait de telles difficultés que les simples procédés de l'induction, applicables à l'affaire Lambert que tu n'as pas oubliée, étaient ici tout à fait insuffisants. Il ne s'agissait plus dans le cas actuel de faits matériels, palpables, de circonstances, si petites qu'elles fussent, qui pussent me servir de jalons dans mes recherches. Dans l'affaire Lambert, le mari avait assassiné sa femme. Il savait lui-même comment le fait s'était passé, il ne s'agissait donc en quelque sorte que de le faire parler, d'interroger les événements eux-mêmes, de retrouver, si je puis dire ainsi, la trace physique qu'ils avaient nécessairement laissée de leur passage. Tu comprends toute l'importance de ce point: le meurtrier savait, il fallait se substituer à lui, entrer dans sa pensée, l'étudier dans ses moindres mouvements, dans les plus insignifiantes manifestations de sa conscience. Pour tout dire, le problème existait, les termes en étaient posés. On était à la recherche d'une inconnue, mais au moins on était en possession des premiers termes de l'équation. Ici, au contraire, écoute bien ceci et que cela te serve de renseignement sur l'utilité des moyens barbares employés au moyen âge pour parvenir à la découverte de la vérité, Beaujon eût-il été appliqué à la torture, à la question ordinaire et extraordinaire, eût-on brisé ses membres, déchiré son corps, jamais on n'aurait pu lui arracher un aveu réel.

«Peut-être se serait-il avoué coupable, peut-être eût-il bâti une fable pour donner corps à l'accusation et par conséquent faire cesser ses tourments. Mais il aurait menti, par cette raison effrayante, incroyable, qu'il ne connaissait pas, qu'il ne connaît pas la vérité. Ceci semble insensé; ce n'est rien encore. Beaujon était seul avec Defodon, nul n'a pénétré dans la chambre; c'est bien Beaujon qui a tué Defodon, et Beaujon ne sait ni comment ni pourquoi le fait s'est produit. Chose plus effrayante encore: il peut croire qu'une partie du système d'accusation est fondée; il peut supposer que Defodon s'est jeté sur lui dans un accès de jalousie. En un mot, ni commissaire de police, ni juge d'instruction, ni procureur général, ni jurés, ni président, ni accusé ne savent la vérité…

Maurice s'arrêta. J'étais atterré.

—Ainsi, m'écriai-je, sans toi… (et j'appuyai fortement sur ces mots), sans toi, jamais on n'aurait connu cette vérité…

—Je n'y mets aucune vanité, crois-le bien. Mais ce que tu viens de dire est exact. Sans moi, ce problème fût resté à jamais insoluble. Il fallait ce concours de circonstances inouïes, que tu me fisses la proposition dont tu te souviens, que certains mots dans l'acte d'accusation et les réponses des accusés me donnassent l'éveil, et qu'enfin je fusse venu assister à ces débats, moi que l'insoluble attire, que l'inconnu subjugue, que l'impossible fascine. Il fallait en outre que je ne fisse pas fausse route une seule minute, et maintenant, je vais t'expliquer le sens de mes premières paroles, je vais t'expliquer pourquoi tu ne m'as pas vu, pourquoi tu n'as pas entendu parler de moi depuis ces quinze jours….

En vérité, dans ce moment où, maître de lui-même, Maurice, de sa voix calme, exposait lentement, sans emphase, sans entraînement, la philosophie de cette incroyable affaire, je me sentais saisi pour lui d'une admiration sans bornes; sa tête s'était rejetée en arrière, son regard avait pris cette fixité qui le rendait si remarquable: on comprenait ce qu'avait été au temps antique la Pythie sur son trépied.

—Tu as donc bien saisi, continua-t-il, ce fait important. Tout point de repère me manquait. Il fallait reconstruire le drame de toutes pièces, non en ce qui constituait la scène même du meurtre, mais dans ses antécédents, dans ses causes. C'est d'ailleurs ce qu'avait tenté de faire l'accusation en s'attachant à la prétendue passion de ces jeunes gens pour la Gangrelot. Or, voici quel a été mon premier mode de procéder. Étudiant avec la plus minutieuse attention, je dirais presque à la loupe, les termes de l'acte d'accusation, les réponses de Beaujon, les dépositions des témoins, je me suis demandé si des détails n'étaient point passés inaperçus qui comportassent un examen plus sérieux. Et tout d'abord, j'ai acquis une conviction absolue, procédant d'une constatation dont tu vas toi-même reconnaître l'exactitude. Dans toute cette affaire, on s'est préoccupé du passé de l'accusé ou des témoins, on a groupé, après les avoir recherchées, toutes les circonstances de nature à éclairer l'opinion sur leur caractère, sur leurs sentiments probables. On a fait, en un mot, sur Beaujon, sur la Bestia, une enquête soigneuse. Mais on a complètement négligé de faire le même travail au sujet d'un des acteurs de ce terrible drame; on n'a pas un seul instant recherché qui était moralement et physiquement Defodon, la victime, le mort. D'enquête à son sujet, il n'en a pas été question. Ainsi agit toujours la justice, obéissant à l'une des infirmités de la nature humaine. Elle se donne un objectif; elle délimite d'abord la route qu'elle devra suivre et ne s'en écarte à aucun prix. Pour elle, le raisonnement a été celui-ci: Beaujon est coupable; il ne peut pas ne pas être coupable; il faut donc justifier l'accusation. Tous ces raisonnements sont de bonne foi.

Alors on cherche, on bâtit un système sur un plan donné d'avance, on néglige ce qui ne paraît pas concluant, on donne une importance énorme à des faits qui ne seraient point remarqués si, de prime abord, on n'avait pas la conviction de la culpabilité, et c'est ainsi qu'on voit produire devant les jurés ces conversations qui n'avaient aucune valeur, qu'on rappelle ces mots qui n'avaient aucun sens précis. On pressure, on torture les moindres détails pour les ajuster au moule construit par la prévention. Dans le cas actuel, il est facile de reconnaître les traces de ce travail. Les éléments réunis par l'enquête n'ont convaincu personne; le verdict même du jury en est la preuve. Que sont en ce cas les circonstances atténuantes, sinon la constatation d'un doute?…

Maintenant, continua Maurice, venons à ceci: nous sommes en présence de trois systèmes différents: l'un, formulé par l'accusation, attribuant le meurtre de Defodon à un acte volontaire de Beaujon, non prémédité, mais déterminé par une explosion irrésistible de colère et de jalousie. Le second système, si toutefois il mérite ce nom, est celui de Beaujon. Je ne sais rien, dit-il; Defodon s'est jeté sur moi, j'ignore pour quelle raison. Je me suis défendu et j'ai eu le malheur de le tuer. J'arrive, moi, avec le troisième système qui est la vérité…

—Beaujon est innocent, m'écriai-je.

—Absolument.

—Alors, il est fou!

—Non pas. Tu tombes toi-même dans le défaut que je te signalais. N'y a-t-il donc, en dehors de Beaujon, personne dont l'état ait dû influer sur l'événement?…

—Defodon!

—Enfin, tu as bien voulu penser à lui. Remarque combien cette idée a été lente à se produire sur toi…

—Alors, selon toi, Defodon, dans un accès de folie, s'est jeté sur Beaujon… oui, en effet, rien de plus rationnel, rien de plus plausible. Qu'il est étrange que cette pensée ne soit venue à personne!…

—Fort heureusement! reprit Maurice en souriant. Car d'un seul bond tu vas aux dernières limites du possible. Je ne t'ai pas amené à ce point de ma démonstration pour te déclarer que tel ou tel était l'état de Defodon, mais uniquement pour que tu comprisses qu'il y avait là toute une voie nouvelle, à savoir l'étude de l'état de Defodon. Comprends-tu la faute commise par tous? L'acte de Beaujon a violemment attiré l'attention sur lui; c'est donc lui qui, dès le principe, est devenu le point de mire de toutes les recherches. Or, je dis que c'était sur Defodon que devait se diriger l'enquête… c'est cette tâche que j'ai assumée.

J'écoutais avec une attention croissante. C'était tout une révélation, et je sentais instinctivement que Maurice était sur la véritable piste. Il continua:

—Tu dois comprendre maintenant comment pendant quinze jours je me suis absolument séquestré du monde: j'avais besoin de m'identifier à la nature d'un homme que je n'avais pas connu, de reconstituer pièce par pièce un caractère que je n'avais jamais été à portée d'apprécier, et je n'avais d'autres données que quelques mots saisis çà et là dans des actes et des pièces où quelques points de repère s'étaient glissés par hasard et comme à l'insu de tous. Ces quinze jours, je les ai passés dans la chambre où le crime a été commis… je dis crime pour me conformer au verdict rendu; mais je prouverai qu'il y eut purement et simplement accident. Oui, pendant quinze jours, dormant à peine, ne mangeant que tout juste assez pour ne pas mourir de faim, j'ai vécu de la vie de Defodon, j'ai surexcité ma propre nature pour la mettre au diapason de la sienne, et… j'ai réussi…

—Eh bien! m'écriai-je en voyant qu'il s'arrêtait.

—Je ne veux point t'en dire plus. Aujourd'hui, à trois heures, viens à l'hôtel de France et du Périgord, rue des Grès, tu y trouveras quelques autres personnes que j'ai convoquées, et là je vous dirai tout. Alors, du reste, aura lieu une épreuve suprême qui prouvera la réalité de mes déductions… À trois heures donc!

—À trois heures.

Et Maurice sortit.

XII

L'hôtel de la rue des Grès était une de ces vieilles maisons, à l'allure lourde et respectable, comme il n'en reste guère aujourd'hui. On devinait que des générations d'étudiants avaient passé par là, et que sur ce palier plus d'un avait frissonné sous son habit râpé, qui, aujourd'hui, occupait une place parmi les privilégiés de la Faculté; plus d'un s'était hâté, devant la loge du concierge, craignant une réclamation, qui, aujourd'hui, comptait les revenus d'une clientèle sérieuse; plus d'un enfin était sorti, la tête haute et le front étincelant d'espérance, qui était mort dans quelque coin, rongeant sa dernière désillusion avec son dernier morceau de pain.

Au résumé, maison mal tenue, d'apparence morne et grognon. Sa façade semblait dire: Je suis ce que je suis. Qui ne veut de moi peut passer.

C'était là qu'avaient demeuré Beaujon et Defodon. Je m'enquis auprès de la propriétaire qui occupait le bureau. Elle m'indiqua la chambre. J'y montai rapidement, par un vieil escalier, large et solide, à rampe fièrement campée, à balustrade massive, surchargée de poussière, où mes doigts témoignèrent par écrit qu'on n'avait guère épousseté.

Je frappai à une lourde porte, qui s'ouvrit aussitôt. Maurice était seul. Je regardai autour de moi avec curiosité.

—Voici la chambre, me dit Maurice.

La description qui avait été faite par Beaujon à l'audience était exacte. C'était une grande pièce, d'anciennes construction et disposition, comme toute la maison, une de ces chambres comme on n'en trouve plus qu'au Marais ou dans le faubourg Saint-Germain. Les murs étaient couverts d'un papier autrefois décoré de fleurs, mais aujourd'hui de couleur si ternie, si fanée, que tout disparaissait sous une même teinte grisâtre. Il était déchiré en plusieurs endroits, notamment au-dessus de la plinthe.

En entrant on avait à sa droite la fenêtre haute et large ouvrant sur la rue; à sa gauche, occupant presque toute la largeur du panneau, un lit, forme dite bateau. De grands rideaux de calicot blanc, bordés d'une bande de jaconas à fleurs jaunes, pendaient d'une flèche fixée au mur et enveloppaient le lit; trop courts cependant pour toucher le parquet, ils s'arrêtaient à mi-hauteur du bateau. À la tête du lit, un de ces meubles, connus de nos pères sous le nom de servantes, faisait office de table de nuit. En face de la porte, une cheminée surmontée d'une glace faite de deux morceaux, encadrée de bois peint en blanc: dans ce cadre, au-dessus du miroir, les restes d'une vieille peinture qui au temps jadis avait eu la prétention de représenter des amours lutinant une nymphe. Auprès de la cheminée un fauteuil en velours d'Utrecht, forme dite bergère; à terre, devant le lit, une descente de lit coupée dans quelque ancienne tapisserie. En face de la cheminée, c'est-à-dire auprès de la porte d'entrée, un bureau en bois noirci.

Maurice avait fait disposer devant la fenêtre une table ronde recouverte d'un drap vert, sorte de bureau autour duquel des fauteuils semblaient attendre un conseil d'administration.

—Je t'ai fait venir le premier, me dit Maurice, afin que tu pusses m'aider dans mes dernières dispositions.

—Qui attends-tu?

—Trois personnes d'abord, qui prendront place avec nous à cette table, puis quelques témoins, et parmi eux, le père de Defodon. C'est à son sujet que je dois te faire quelques recommandations. La propriétaire a mis à ma disposition la chambre d'à côté. C'est là que restera M. Defodon père, jusqu'à ce que j'aie besoin de lui. Tu iras le chercher lorsque je te le dirai.

—C'est bien. Mais quelles sont les trois personnes qui doivent constituer notre tribunal, car je devine que ton intention est de refaire l'instruction et le procès?…

Au même instant, on frappa à la porte. Maurice ouvrit. Je reconnus B…, l'avocat de Beaujon; il était accompagné d'un vieillard.

—Je vous remercie de votre exactitude, dit Maurice en serrant la main de B… et en saluant le vieillard.

Il me présenta à ce dernier, puis m'apprit que c'était le président du jury qui avait condamné Beaujon.

Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans l'affaire.

—Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma présence.

Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune, sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence.

En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient, vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place autour de la table.

—Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant, messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je suis à vous.

Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et, assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre:

—Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances de cet accident.

Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient.

Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa main.

—Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette physionomie…

Le portrait passa dans chaque main.

—Vous comprenez, reprit Maurice, que ce portrait est le premier témoin dont l'examen puisse apporter ici quelque lumière. En effet, l'homme est mort rapidement, la photographie a été tirée presque aussitôt, la physionomie de la victime a gardé l'empreinte des sentiments qui éclatèrent dans ce cerveau au moment même de la commotion mortelle. Interroger ce portrait, c'est donc le seul moyen qui soit en notre pouvoir d'établir une communication quelconque entre la victime et nous, et sinon le seul, comme je vous le prouverai, du moins le premier, le plus simple et le mieux à notre portée. Ne croyez pas d'ailleurs que je joue sur les mots. Il est possible d'interroger une chose inerte. La regarder rapidement, d'un coup d'oeil inattentif, irréfléchi, si je puis dire, c'est ne lui rien demander. Au contraire, tendez votre esprit sur cet examen, étudiez une à une toutes ses lignes et vous serez surpris de voir l'idée se dégager peu à peu et s'imposer à votre conscience.

—Cette physionomie, continua Maurice, porte un caractère saillant, évident. Quel est-il à votre avis, monsieur l'avocat général?

—C'est évidemment la terreur, répondit le magistrat.

Maurice ne put réprimer un sourire.

—Permettez-moi de vous arrêter à cette première appréciation. Non, cette physionomie n'exprime pas la terreur; examinez avec moi, et vous allez en être convaincu. Prenez cette glace et regardez-vous bien. Bien, maintenant donnez à votre physionomie l'expression de l'effroi. C'est cela, mais accentuez… accentuez encore.

Le magistrat, obéissant au désir de Maurice, s'efforçait de traduire sur son visage le sentiment de la terreur la plus profonde. Il tenait à la main une petite glace ovale et étudiait curieusement les contractions qui se produisaient sur son visage.

—Fort bien, s'écria Maurice, une seconde de patience. Remarquez ces points principaux. Vos yeux sont démesurément ouverts, les sourcils relevés, le front est plissé. La bouche est ouverte, les joues sont tendues sans un seul pli, les rides même qui contournent la bouche à la commissure des lèvres ont disparu. Caractère général, extension de la face… maintenant, regardez encore cette photographie et dites-moi si votre idée subsiste.

—C'est vrai, s'écria l'avocat, aucun de ces caractères ne se reproduit sur ce visage…

—Encore un détail important: dans la tension des traits sous l'impression de la terreur, les lèvres, notamment, sont dépourvues de toute espèce de pli ou de contraction… regardez les lèvres du mort…

L'observation était juste. La lèvre inférieure du portrait était tordue et en quelque sorte convulsée.

—Vous me pouvez faire observer que la mort, quoique récente lorsque ce portrait a été fait, peut avoir modifié certains traits… je serais de votre avis si nous constations une absence de contractions. La mort peut produire le repos et la distension des muscles. Mais toutes les contractions qui ont subsisté pendant la première heure qui a suivi le décès ont évidemment, nécessairement, préexisté à la mort ou plutôt se sont produites simultanément avec la catastrophe finale. Étudions maintenant le caractère de ces contractions qui, jusqu'ici, vous paraissent, comme à moi, ne pas être expliquées par l'effroi. Certes, je sais que rien ne pouvait venir plus naturellement à l'esprit que cette première hypothèse. Une lutte s'engage, le plus faible succombe. Au moment où il sent que sa force est en défaut, il est saisi d'une terreur folle… oui, cela est vrai, à moins (écoutez bien ceci), à moins qu'un sentiment plus violent, plus impérieux, n'absorbe toutes ses facultés et ne le rende inconscient d'un danger que rien ne lui fait prévoir…

Nous respirions à peine, dans la crainte de troubler Maurice dans sa démonstration. Nous pressentions que la vérité allait se dégager de ces préliminaires.

—Or, le caractère typique, absolu, évident de cette physionomie, c'est le dégoût, un dégoût intense, profond, énorme. Vérifions le fait. Le signe caractéristique du dégoût, c'est la contraction de la lèvre inférieure, dont les extrémités s'abaissent tandis que le milieu de cette lèvre se recourbe sur lui-même et fait, selon une expression vulgaire, mais d'une clarté complète, bourrelet.

Nous exécutâmes tous instinctivement le mouvement.

—Voyez, la lèvre supérieure remonte violemment, la lèvre inférieure s'abaisse. Sous la pression exercée sur les joues par la motion de la lèvre supérieure, les deux plis dont je parlais tout à l'heure et qui sillonnent le visage des narines aux coins de la bouche s'accentuent vigoureusement et se creusent. En même temps, le nez se relève et il se forme des plis transversaux à la jonction des sourcils. Les yeux, au lieu de s'ouvrir démesurément, comme dans la terreur, se rapetissent au contraire sous le gonflement des paupières. La peau du front, tirée en bas, est sans rides… Regardez ce portrait. C'est le type du dégoût… et voilà ce qu'il nous répond lorsque nous l'interrogeons: L'homme est mort dans un accès de dégoût terrible, irrésistible… Ce que je vous dis n'est-il qu'une hypothèse plus ou moins ingénieuse? La réponse est dans la contraction de la lèvre inférieure. Aucune sensation, je dis aucune, n'a pour caractère accessoire ce trait qui est inhérent au dégoût. Le premier degré du dégoût est le dédain; ici la langue elle-même nous aide. Lèvre dédaigneuse, la formule existe, c'est la lèvre inférieure qui avance, tandis que la lèvre supérieure s'y appuie fortement.

—Toutes ces déductions, dit le juré, sont d'une justesse admirable. Il est évident que, lors de la crise fatale, Defodon était sous l'empire du dégoût; mais allierez-vous le dégoût, sentiment tout répulsif et de retraite, si je puis dire, avec cette action violente qui aurait porté la victime à se jeter sur Beaujon?…

XIII

—Votre observation, reprit Maurice, vient elle-même au secours de la vérité; vous verrez comment, tout à l'heure. Je retiens le mot, et, comme on dit au Palais, j'en prends acte. Dégoût, sentiment qui a pour résultat le désir de s'éloigner, de faire retraite, comme vous l'avez si bien dit. Or, se retirer d'ici, n'est-ce pas aller , c'est-à-dire se mouvoir en un sens opposé à l'objet qui cause le dégoût? Plus le dégoût sera violent, plus l'objet qui l'aura causé inspirera la répulsion, et plus sera vif le mouvement de retraite, d'éloignement, c'est-à-dire de tendance vers un point éloigné de celui où se trouve l'objet en question. Supposons que j'aie horreur des crapauds. Je marche dans un pré. Vous êtes derrière moi. J'aperçois à mes pieds un de ces horribles animaux, je fais un mouvement de recul, de retraite, et je vous heurte violemment.

Je ne sais quelle idée surgit à ce moment dans mon esprit. Il me sembla entrevoir le but vers lequel tendait cette démonstration; mais je me contins. Au même instant, on m'avertit que les témoins attendus étaient arrivés. J'allai prendre les dispositions dont m'avait parlé Maurice, puis je revins, après avoir placé le médecin auprès de M. Defodon père.

Dès que je fus rentré, Maurice reprit la parole:

—Ce premier résultat obtenu, je crois nécessaire de le laisser provisoirement de côté et d'étudier maintenant le caractère et la nature même de la victime. Ici encore les documents semblent nous faire défaut. Mais vous reconnaîtrez avec moi de quelle importance vont être pour nous certains mots, certaines opinions qui se retrouvent dans les diverses dépositions apportées au procès, importance qui se double par cette considération, que ces manifestations n'ont été provoquées par aucune question et ne se rapportent pas à un système conçu d'avance. Je m'explique: Tous ceux qui ont été amenés, par la logique même de leurs réponses, à parler du caractère de Defodon, ont appuyé sur sa sensibilité nerveuse. Cette sensibilité était telle qu'on l'avait surnommé la petite dame; vous n'avez pas oublié ce mot. D'autres fois, on lui demandait, en plaisantant, s'il avait ses nerfs. La fille Gangrelot nous a dit, dans son langage trop énergique pour n'être pas exact: Ce n'était pas un homme. Dans sa pensée, ce mot s'applique à une sensibilité peu appréciée de ce genre de femmes, et aussi à une faiblesse d'organisation sur laquelle il est inutile d'appuyer. Vous allez entendre à ce sujet les explications données par la femme qui, à la pension bourgeoise, servait ordinairement Defodon.

Maurice me fit un signe, et j'introduisis Mlle Annette, fille de salle au restaurant: cette brave servante semblait surprise au dernier point de cet appareil si peu usité dans une chambre d'hôtel. Maurice l'invita à s'asseoir.

—Mademoiselle, dit-il, vous avez sans doute été surprise de la lettre que vous avez reçue. Pour des raisons importantes je ne vous ai point vue avant aujourd'hui. Vous le reconnaissez, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur. Je ne vous connais pas.

—C'est à votre patron que je suis allé parler, et c'est lui qui a bien voulu me permettre de vous appeler ici. Serez-vous assez bonne pour nous donner quelques renseignements?

—Sur quoi, monsieur?

—Vous connaissiez bien Defodon?

—Le pauvre garçon. Ah! je le crois! On a joliment bien fait de condamner l'autre; on a été trop doux, voilà tout…

—C'était un bien charmant garçon, n'est-ce pas, ce Defodon?

—Ah! monsieur, et doux comme une fille; qui n'aurait pas fait de mal à une mouche!

—Il n'était pas fort, je crois?

—Pour ça, non; et puis, voyez-vous, on sentait qu'une pichenette l'aurait tué, ce garçon. À la moindre chose, il tremblait comme une feuille…

—Ah! il tremblait?

—Quelquefois c'était si fort qu'il pouvait à peine tenir son verre…

—Mais ce tremblement n'avait-il pas été la suite d'excès?

—Des excès? N'en dites donc pas de mal… Si c'est pour ça que vous m'avez fait venir, ce n'était pas la peine… Tenez, je me rappelle qu'une fois il a eu presque une crise de nerfs… savez-vous pourquoi, le pauvre chéri? Parce qu'il avait trouvé un cricri dans son pain.

—Un cricri?

—Oui, une de ces bêtes noires qui sont chez les boulangers… Je le vois encore: il est devenu tout pâle… puis il s'est levé de sa chaise, tout brusquement… même qu'il a manqué de tomber en arrière…

—Il était nerveux?

—Nerveux, oui, c'est ça, et puis… dégoûté, oh! dégoûté comme une petite maîtresse…

Nous nous regardâmes avec un signe d'intelligence. Cet interrogatoire, si habilement et si patiemment conduit, corroborait de la façon la plus frappante et la plus inattendue les déductions de Maurice.

Il remercia Annette, qui se retira très étonnée de l'importance que l'on paraissait attacher à ses déclarations.

—D'après ces renseignements, dit Maurice, vous appréciez comme moi combien l'organisation de Defodon était susceptible d'excitation. La moindre commotion l'ébranlait, et j'appelle votre attention sur le détail du cricri. Nous allons entendre maintenant M. Lafond, vieux jardinier de la famille Defodon, dont la déposition, je l'espère, aura la plus grande importance au point de vue qui nous occupe.

Le père Lafond était un vieillard de soixante ans, robuste et bien portant. Aux premières paroles qui lui furent adressées, il se mit à sangloter.

—Mon pauvre jeune maître, s'écria-t-il, si vous saviez combien je l'aimais!

—C'est vous qui l'avez élevé?

—Si vrai que j'ai planté un orme le jour de sa naissance et que c'est aujourd'hui un grand et bel arbre.

—Vous vous souvenez de son enfance, quand il courait à travers le jardin…

—Oui, oui. C'était un si gracieux petit enfant, tout doux, tout gentil. On le prenait pour une petite fille, mêmement qu'il en avait tous les goûts… un petit peu peureux. Le noir lui faisait grande crainte. Et puis, surtout, oh! ça, je m'en souviens comme si c'était hier, il détestait les insectes, les bêbêtes comme il disait.

—Ah! il détestait les insectes, les papillons?…

—Les papillons moins, parce qu'ils étaient jolis. Mais c'étaient les bourdons, les guêpes, les araignées… ça le dégoûtait, le pauvre innocent. Et quand, par hasard, une de ces vilaines bêtes le cognait dans le jardin, il devenait tout pâle et faisait une grosse moue toute dégoûtée…

—Vous ne vous rappelez pas quelque fait particulier à ce sujet?

—Non… je ne crois pas!… Ah! tiens, si fait… je me rappelle que pendant près de quinze jours, il ne voulait pas passer par une allée, pourtant bien jolie, sous bois et ombreuse… Moi, je lui disais comme ça: «Mais viens donc, petit!»—Non, non! et il criait et il trépignait. Alors je l'ai pris dans mes bras et j'ai voulu passer avec lui. Il s'est débattu en criant: La bébête! la bébête! Croiriez-vous ça? C'était parce qu'une grosse araignée avait fait sa toile juste à l'entrée de l'allée, la pauvre bête. Ma foi, je l'ai tuée. Du reste, ça tenait de famille. M. Defodon est comme cela…

Le jardinier fut congédié. Maurice me pria d'appeler le médecin. C'était un de nos amis, le docteur R…

—Mon cher, lui dit Maurice, tu as bien examiné M. Defodon?

—Oui. Tu peux tenter l'expérience.

—Tu es sûr que la commotion n'offre aucun danger?

—Aucun danger sérieux, j'en réponds. Malgré son état d'excitation nerveuse, il est très fort et j'affirme qu'il n'y a rien à craindre…

—Mais qu'allez-vous faire? s'écria l'avocat.

—Je vais tenter une expérience décisive; la scène qui va se passer vous édifiera complètement sur les faits qui vous intéressent, et quelques dernières explications seront à peine nécessaires. J'ai dû seulement prendre certaines précautions afin que la santé de M. Defodon n'eût pas à souffrir d'une épreuve qui aurait pu être dangereuse dans son état. Vous avez entendu la réponse du docteur; je crois que nous pouvons agir.

—Faites donc, répondîmes-nous.

M. Defodon père entra: c'était, on ne l'a pas oublié, un vieillard petit, très maigre et agité d'une sorte de tremblement continuel. Ses jambes paraissaient avoir peine à le soutenir. Maurice le fit asseoir sur un fauteuil.

—Monsieur, lui dit-il, quelle que soit la douleur que vous ait fait éprouvé la perte de votre fils, j'espère que vous serez assez bon pour bien vouloir répondre aux quelques questions que je vais vous adresser et qui n'ont d'autre but que la recherche de la vérité.

Maurice s'était assis auprès du vieillard, devant la table. Il attira lentement à lui une petite boîte carrée et posa le doigt sur le couvercle.

—Peut-être ma demande vous paraîtra-t-elle étrange. Vous souvenez-vous de l'histoire de Pellisson?

—De Pellisson!

—Emprisonné, Pellisson, dans sa solitude, eut la singulière idée d'apprivoiser un animal qui ordinairement inspire à tous la répulsion la plus grande… Il trouva une araignée, dans un coin de sa prison, une grosse horrible araignée…

Maurice appuyait sur les mots, et regardant fixement Defodon père:

—Oui, il eut le courage de la prendre entre ses doigts… de l'approcher de son visage, tandis que ses longues pattes… remuaient…

—Assez, monsieur, s'écria le vieillard… c'est répugnant.

—Répugnant! et pourquoi? L'astronome Lalande mangeait… bien les araignées… vivantes…

—Ignoble! murmura le vieillard en frissonnant.

—Mais oui, il portait sur lui une petite boîte… semblable à celle-ci.

Il montrait la boîte dont j'ai parlé.

Il la tournait dans ses doigts comme il eût fait d'une bonbonnière… puis à certains intervalles, il l'ouvrait…

M. Defodon père avait les yeux fixés, sur la boîte, son visage se décomposait, devenait livide…

—Et il en tirait… tenez comme ceci!

Maurice ouvrit la boîte, y plongea les doigts et en retira une araignée énorme qu'il approcha vivement du vieillard. Celui-ci, comme frappé d'une commotion électrique, bondit sur sa chaise, se redressa de toute sa hauteur, et, poussant un cri rauque, se rua sur le médecin, comme le noyé qui s'accroche à une planche de salut, et lui jeta ses bras au cou. Le médecin, par un mouvement rapide, lui mit au front une serviette mouillée qu'il tenait préparée. Le vieillard s'affaissa… il était évanoui.

Il y eut un long moment de silence.

Le médecin tâtait le pouls du vieillard; il nous rassura d'un geste.

—Rien à craindre, il se remet.

L'avouerai-je, nous étions tous horriblement pâles. Le hideux animal se débattait entre les doigts de Maurice et sa laideur dégoûtante nous fascinait. Nous ne pouvions en arracher nos regards. Maurice s'en aperçut, le replaça dans la boîte et s'approcha du vieillard. Celui-ci revenait peu à peu à son état normal. Le médecin lui donna le bras, et tous deux sortirent.

—Avez-vous enfin compris? s'écria Maurice: le coupable est là, dans cette boîte, c'est ce hideux animal qui a tout fait. Lorsque, sur le visage du mort, j'ai lu cette expression de dégoût, je me suis rappelé les explications de Beaujon. Defodon était dans son lit. Tout à coup son regard est devenu fixe, il a battu l'air de ses mains.

«Beaujon a vu quelque chose de noir sur son visage, comme une tache. L'homme s'est jeté à bas de son lit et s'est élancé vers Beaujon qu'il a étreint de ses bras… Donc un objet, un être capable d'exciter le dégoût, voilà ce qu'il fallait trouver… Eh bien! messieurs, regardez.

Maurice écarta le rideau du lit, et nous vîmes, se collant du plafond à la flèche, une énorme toile d'araignée, grise, épaisse…

—C'est à cette toile que j'ai arraché l'animal. Que s'est-il donc passé? La lampe était sur cette cheminée, sans globe ni abat-jour, jetant la clarté blafarde du pétrole… l'animal était sorti de sa toile… il était sur le rideau, sa teinte noirâtre tranchant d'autant plus sur la blancheur du tissu… Par un accident dont nous n'avons pas à rechercher la cause, tandis que Defodon, fasciné à sa vue, fixait sur l'araignée son regard effrayé, l'animal est tombé sur son visage. C'est la tache noire. Defodon a battu l'air de ses mains, comme pour écarter l'ennemi répugnant… puis, dans le paroxysme du dégoût, il s'est enfui… il a fait retraite et s'est jeté sur Beaujon. Le reste s'explique de soi-même. Au moment où il saisissait Beaujon au cou, celui-ci s'est dégagé par un mouvement brutal. La commotion a déterminé la mort immédiate de Defodon… Mais Beaujon n'était-il pas innocent?

Maurice avait vaincu.

……………………………………………………………

Le jugement fut cassé par la Cour et renvoyé devant d'autres assises.

Maurice fut appelé à titre d'expert. Beaujon fut acquitté…

—Eh bien! me dit Maurice, qu'en dites-vous?

—Il vous reste un devoir à accomplir, lui répondis-je, faites des élèves.

FIN DE LA CHAMBRE D'HÔTEL

LA PEUR

I

Le docteur posa son cigare sur la table et nous regarda en souriant, sans dire mot. Vous l'avez tous connu: c'était un homme de taille moyenne, au visage maigre et anguleux, aux cheveux noirs, à la parole cassante et saccadée.

Il souriait rarement, étant homme de travail et de méditation: et lorsque ses lèvres se relevaient pour laisser apercevoir ses dents blanches et fines, c'est que le docteur sentait au fond du coeur un besoin féroce de raillerie.

—Mieux vaut, lui dis-je, s'expliquer franchement. Quelle phrase de notre conversation a donc pu exciter ainsi votre dédain?

—Du dédain! vous ne me connaissez guère. Le dédain touche au mépris et le travailleur ne méprise personne…

—Mais encore?

—Je m'explique, ne voulant pas vous laisser sous cette fâcheuse impression. Voici: Depuis tantôt une heure, vos esprits, emportés dans le vague, s'égarent dans des théories absolument fausses… vous parlez fantastique, et vous croyez très ingénieux d'évoquer des fantômes couverts de linceuls d'un blanc plus ou moins douteux, des gnomes horribles, des lémures dont la Thessalie aurait honte. Assez de ces billevesées. Voyons, entre nous, s'il entrait ici quelqu'un de ces animaux ridicules et grotesques, vous ririez comme des fous, et c'est à qui le renverrait, aux coups de son propre balai, au prétendu Sabbat qu'il n'a jamais fréquenté…

—Trêve de railleries, expliquez-vous…

—Vous êtes pressés, messieurs! Je vous disais donc que ce qui vous paraît fantastique, c'est-à-dire effrayant, est en réalité enfantin, banal et ridicule. Quel sentiment prétendez-vous exciter? La peur! Eh bien! permettez-moi de vous le dire, ou vous n'êtes pas de bonne foi ou vous avez la conviction que rien de ce que vous racontez ne peut amener la terreur, sinon chez les enfants et les niais. Non, vous n'êtes pas de bonne foi. Vous vous surexcitez vous-mêmes, et vous vous forgez des chimères dont vous vous persuadez que vous devez avoir peur. Qui d'entre vous croit encore que les goules viennent la nuit sucer le sang des jeunes hommes, ou que les vudoklaks s'accroupissent la nuit au sein des jeunes filles? Voyons, sans rire… là… personne. Or, je vous affirme, moi, que la peur est un sentiment éminemment naturel qui ne peut être excité que par des sentiments naturels. Il est dans l'ordre psychologique ou physiologique des phénomènes tellement étranges que sous leur influence l'organisme humain est ébranlé comme les harpes éoliennes dont parle Ossian. Tout l'être vibre à ce souffle qui vient on ne sait d'où… alors se développe en nous une vitalité de surexcitation dont l'effet n'est plus factice, comme dans ces cas où vous inventez des impossibilités… ici, le fait est tangible, le fait est patent… il y a eu énervement, c'est-à-dire doublement d'une des facultés-mères de notre organisme physique et moral.

Ces théories m'impatientaient, j'interrompis brusquement le docteur:

—Assez, m'écriai-je, concluez, ou donnez-nous des exemples!

—Les exemples, reprit-il en souriant de son sourire sarcastique, vous voulez des histoires. Eh bien! je suis votre homme. Nous disons donc que le but de tout ceci est de vous faire comprendre ce qu'est réellement ce sentiment étrange, enivrant, qui s'appelle la peur, et surtout ce que peuvent être les conséquences de ce sentiment lorsque, développé en quelque sorte extra-humainement, il arrive à son complet épanouissement…

—Nous vous écoutons, effrayez-nous si vous le pouvez.

—Si je le puis… Entendez alors ce qui suit. J'ai assisté aux scènes que je vais dire, et si ma voix traduit exactement mes impressions, je veux vous voir frissonner et pâlir.

…………………………………………………………….

«Elle était étendue sur son lit de douleur, la douce enfant, la pauvre Mary. Pourquoi? Sait-on d'où vient le mal? Elle a souffert, elle a pleuré, elle a toussé, une écume rougeâtre est montée à ses lèvres et, pâle, elle s'est évanouie; sa tête pâle et flétrie creusait dans l'oreiller un trou plein d'ombre, ses yeux ont paru s'agrandir, un cercle s'est arrondi au-dessus de ses pommettes saillantes et rubéfiées…

«Elle s'appelait Mary.

«Si vous saviez comme Edwards l'aimait! Toute jeune il l'avait connue, il l'avait suivie alors qu'elle entrait dans la vie, comme un enfant entr'ouvrant une porte derrière laquelle se cache l'inconnu. Il l'avait vue courir joyeuse à travers les blés, couronner sa tête blonde de bluets et de coquelicots, rire à tout venant, être ou chose: amitié d'abord, puis amour. Comment cette transformation? Étrange effet de l'âge. Pourquoi, alors qu'il l'aimait bonnement comme une soeur, a-t-il senti tout à coup qu'il la désirait comme femme? Pourquoi, ce matin-là, alors que, comme tous les matins, elle abandonnait sa main à sa main, a-t-elle rougi—charmante! elle était charmante—et baissé les yeux—longs cils qui voilaient un regard étonné? Pourquoi cette transformation de l'enfant en femme? Nul ne le sait et tous l'ont senti.

Bref, le «je t'aime!» qu'il lui adressait est devenu tout à coup timide, doux et attendri. Et elle, elle n'a pas osé répondre, timidité, douceur et attendrissement plus émouvants encore.

Ils se sont mariés, c'est-à-dire qu'un beau jour ils ont compris que la vie n'était possible qu'à deux; ils ont deviné cet égoïsme admirable qui n'admet qu'un seul intérêt sous deux formes distinctes.

Avoir trouvé la compagne!… la compagne! quel rêve! s'avancer à deux sur cette route qui s'appelle la vie, se heurtant aux mêmes pierres et cueillant les mêmes fleurs!

Quel est le danger? Ne pas se connaître. Or ils ont vécu la même vie, depuis longues années. Ils savent chacun le fort et le faible de l'autre. Ils ont la notion des concessions nécessaires, ils savent qu'ici il faut céder, que là il faut être ferme… Union vraie parce qu'elle est raisonnée.

Et voici que, sournoisement, la maladie, tapie au coin de quelque mur voisin, a profité d'un entre-bâillement de la porte pour se glisser au chevet de Mary… elle, si forte, si rose, si jeune, voilà qu'elle est malade, voilà que, voulant se redresser, elle est retombée faible et immobile, étonnée de cette lassitude…

On m'envoya chercher. Mes amis, je me crois savant. J'ai beaucoup travaillé, j'ai consacré toute ma vie à l'étude, j'ai scruté dans leurs replis les plus cachés les secrets de l'organisme humain… Eh bien! je l'avoue, je ne comprenais pas ce mal.

Était-ce épuisement? Était-ce excès de vitalité? Était-ce la flamme trop vive qui brûlait l'enveloppe? Je ne le savais pas. J'aimais tant Edwards qu'il me semblait que sa cause fût la mienne. Je cherchais, j'étudiais, j'auscultais, et souvent, tenant dans ma main la main de la pauvrette, je réfléchissais profondément…

Les jours passaient. Puis les semaines, puis les mois. Était-ce la phtisie? l'anémie? Aucun des caractères symptomatiques ne me paraissait concluant… J'avais peur… Je n'osais procéder à quelque expérience dont le résultat peut-être eût été fatal… Ah! c'est une horrible situation! Que jamais le médecin ne soigne ceux qu'il aime!

Et pourtant que faire? Confier la cause à un confrère… J'appelai quelques praticiens à ce chevet où se mourait Mary… Ânes! sur mon honneur, ils ne dirent que des sottises. J'aurais voulu faire rentrer leurs paroles dans leur gorge maudite…

Encore passaient les jours, les semaines et les mois.

Un soir, regardant la malade, je portai la main à mon front. Ce que je pressentais était au-dessus de mes forces… Il n'y avait pas d'illusions à se forger… Le ton de la peau était mat… les yeux étaient brillants… les mains avaient cette moiteur qui procède de la fraîcheur du tombeau. Elle était perdue.

Je serrai la main d'Edwards…

—Je reviendrai demain, lui dis-je.

Demain! mot étrange. Entre ces deux formules—aujourd'hui et demain—se plaçait dans ma prévision ce fait atroce—la mort. Elle vivait, elle remuait, elle pensait, elle parlait. Demain la trouverait immobile, sans pensée, muette, morte…

Je sortis de la chambre, paraissant calme jusqu'au seuil. Puis je m'enfuis en courant, étouffant un sanglot.

Edwards avait entendu ce mot—demain—- et m'avait remercié d'un sourire. Demain, c'était l'espoir. Douze heures de vie!…

Je rentrai chez moi, fiévreux, affolé…

Je ne pouvais dormir.—Il était trois heures, lorsque j'entendis frapper violemment à la porte.

—Qu'y a-t-il?

—Venez vite, cria une voix, Mary a été étranglée et M. Edwards est fou.

Je m'élançai dehors.