II
Les mots qui avaient frappé mon oreille, continua le docteur, retentissaient dans mon cerveau sans éveiller la notion d'une signification précise. Lorsqu'ils avaient été prononcés, j'avais eu le sentiment d'un malheur, comme la sensation glacée d'une douche d'eau qui tomberait on ne sait d'où.
En me hâtant pour arriver au domicile d'Edwards, je me surpris à rechercher dans ma mémoire les termes précis de l'avis que j'avais reçu, et ce fut avec une sorte de terreur stupide, bientôt combattue par l'incrédulité, que je reconstruisis ces deux phrases:
—Mary a été étranglée et M. Edwards est fou.
Avez-vous remarqué cette singulière tendance de notre esprit à s'efforcer de prévoir l'avenir, de construire d'avance toute une série de circonstances, alors que le fait lui-même est ou va être à portée de notre entendement et de notre connaissance? Vous recevez une lettre, elle est dans votre main, vous n'avez qu'à briser le cachet pour savoir ce qu'elle contient. Au lieu de cela, vous examinez l'écriture avec soin, vous étudiez le cachet postal, vous discutez la nature du papier, la forme du cachet; vous perdez votre temps à sonder un mystère qui déjà devrait ne plus exister pour vous…
Ainsi faisais-je. Je marchais rapidement. Il me fallait dix minutes à peine pour atteindre la demeure d'Edwards; et pendant cette course, quoique certain d'être tiré du doute dans un temps des plus courts, je m'évertuais à bâtir des hypothèses et à chercher à deviner.
—Mary étranglée, Edwards fou.
Et naturellement je ne trouvais aucune explication qui me satisfît.
J'arrivai; la domestique m'attendait devant la porte:
—Oh! prenez bien garde, me dit-elle, M. Edwards n'a plus sa tête… je n'ose pas entrer dans la chambre.
—Mais êtes-vous sûre de ce que vous m'avez dit?
—Oh! monsieur, c'est bien facile à voir…
—Un seul mot: Comment avez-vous appris… l'accident?
—J'ai entendu du bruit… et je suis montée.
—Vous n'avez rien dérangé?
—Rien.
La chambre dans laquelle j'avais laissé la pauvre Mary mourante était située au premier étage; je montai rapidement.
Il était alors quatre heures du matin.
Je poussai la porte avec un battement de coeur qui me faisait mal. Et cependant j'espérais encore.
Le tableau qui frappa mes regards était bien fait pour augmenter l'émotion dont j'avais peine à me rendre maître.
La pièce où je pénétrais était très spacieuse, haute de plafond: le parquet était couvert d'un tapis dont la couleur sombre faisait ressortir la blancheur des murs et la teinte pâle des meubles de bambou et des rideaux.
Le lit se trouvait au milieu de la chambre, adossé au mur: c'était une sorte de divan bas et large. Les draps étaient rejetés au pied, et le corps de la jeune femme, comme tordu violemment sur lui-même, pendait à demi, les bras en arrière. La tête était tournée vers le matelas, les admirables cheveux blonds formaient une sorte de touffe retombante aux reflets dorés…
Puis, dans un coin auprès de la fenêtre, une masse accroupie dans laquelle je ne pouvais distinguer aucune forme. Je m'approchai. La masse fit un mouvement, puis une tête se redressa: c'était Edwards.
Je constatai, à la couleur terne du regard, à l'impassibilité des traits, que le malheureux ne se rendait pas compte de ce qui se passait autour de lui…
Je compris alors que le plus urgent était de donner des soins, s'il en était temps encore, à la pauvre femme.
Je la relevai vivement et appelai la domestique pour m'aider.
Chère, chère enfant! Hélas! toute ma science était impuissante. Pour le médecin, il sort du visage d'une morte je ne sais quel rayonnement qui est à la fois un défi et une menace. Il semble que la mort vous regarde à travers ce masque, raillant le téméraire qui prétendrait la combattre. Mary avait été étranglée. Cela ne pouvait faire doute pour moi: une tresse de ses cheveux blonds était roulée fortement autour de son cou et y avait creusé un sillon violacé.
L'homme était là, à quelques pas, insensible, immobile. Il jetait de temps à autre sur nous ces regards inquiets et sournois que laissent échapper les yeux des fous. Évidemment il s'était passé dans cette nuit sinistre une scène dont les détails m'échappaient absolument.
En vain je m'efforçais de réchauffer les membres déjà raidis de l'enfant aimée. En vain je plaçais un miroir devant ses lèvres: pas un souffle. En vain je posais la main sur son coeur, pas un battement.
—Eh bien! me demanda la domestique anxieuse.
—Elle est morte, répondis-je tristement.
Et d'où venait cette tristesse qui m'envahissait? Lorsque je l'avais quittée, la veille au soir, j'étais convaincu que la nuit ne se passerait pas sans amener la crise fatale. Cette mort ne devait donc pas me surprendre. Mais il y avait un surcroît de douleur, en quelque sorte, dans la situation d'Edwards.
Certes, connaissant tout l'amour qu'il portait à sa femme, j'avais prévu une prostration complète, un désespoir comportant une crise violente suivie d'affaissement. Mais tandis que l'une gisait sans vie et sans souffle sur sa couche blanche, l'autre semblait s'être étendu lui aussi dans cette tombe qui s'appelle la folie. Je réfléchissais encore à ce que pouvait être mon devoir en semblable circonstance.
La strangulation était évidente: et cependant j'avais la certitude qu'un crime ne pouvait avoir été commis. Je connaissais Edwards, je l'ai dit, depuis sa plus tendre enfance. Je le savais doux et bon, timide même. Je savais de quel amour dévoué il avait entouré la compagne choisie, j'avais apprécié ses douleurs et ses inquiétudes. Il y avait toute une révélation d'affection dans la terreur contenue avec laquelle Edwards me demandait chaque jour ce que je pensais de l'état de sa chère bien-aimée.
Elle était jeune, elle était belle: elle avait toutes les douceurs et tous les charmes. Jamais, en aucun cas, un souffle n'avait terni le pur miroir de leur union. Et, réflexion horrible, en supposant même qu'Edwards eût formé, hypocritement, l'infâme dessein de se débarrasser de sa femme, avait-il besoin de recourir au crime? Le mal eût achevé l'oeuvre sans qu'une main criminelle eût besoin de l'aider. Il le savait, je ne lui avais pas dissimulé le danger très réel que courait la chère enfant. N'eût-il pas en outre pris quelques précautions?
Que supposer? C'était peut-être dans un accès de folie qu'il avait commis cet acte inconscient; ou bien la folie n'avait-elle été que la conséquence du crime? Je me perdais dans toutes ces conjectures…
Pendant que je méditais, appuyé au chevet de la morte et la regardant comme on regarde les morts, c'est-à-dire avec cette surprise involontaire que cause la cessation de mouvement dans cet organisme hier encore mobile et agissant, j'entendis un froissement du côté où Edwards était resté accroupi.
Il avait changé de place, et, la tête tendue en avant, les mains dirigées vers le lit, il semblait attendre… quoi? Il y avait dans ses yeux de l'étonnement, de l'hésitation et en même temps comme une espérance.
Je m'avançai vers lui et lui pris la main.
Il se laissa faire sans résistance. Puis, brusquement, comme si les paroles qu'il prononçait répondaient à une préoccupation vague, mais persistante:
—Elle ne remue plus? me demanda-t-il.
—Hélas! non, lui dis-je.
À ma grande stupéfaction, une expression de joie complète éclaira ce visage encore contracté; il y eut distension des muscles. Et, tout à coup, des larmes jaillirent des yeux d'Edwards; il se redressa et, se jetant dans mes bras, se mit à sangloter.
—Qu'y a-t-il? qu'éprouvez-vous? m'écriai-je.
Mais sans répondre, il s'élança vers le lit, prit le corps dans ses deux bras et, le soulevant comme une plume, couvrit de baisers le visage de la morte.
Cela rendait un son mat qui était horriblement pénible.
Je voulus le détacher du cadavre:
—Non, non, murmurait-il d'une voix étouffée; je lui demande pardon!… pardon!… pardon!…
Et il baisait ce visage décoloré sur lequel ses lèvres faisaient des trous bruns; il serrait ces mains longues et amaigries…
—Mary! Mary! cria-t-il encore, je t'aime!…
Le laissant à son désespoir, je m'occupai de tous les détails de l'inhumation. Je comprenais que cette crise de larmes était salutaire. Lorsque je revins, il était plus calme; il était assis au pied du lit, la tête dans ses mains, regardant Mary à travers ses doigts écartés…
Je voulus l'interroger.
—Demain, fit-il en me faisant signe de le laisser en repos.
Le corps de Mary fut rendu à la terre: il suivit le triste cortège en silence, puis quand chacun se fut éloigné:
—Écoutez, me dit-il, il faut maintenant que je me confesse… Mon ami, mon ami, savez-vous ce que c'est que… LA PEUR?
III
Edwards hésitait. Je devinais que ses aveux lui coûtaient horriblement.
Je l'encourageai de mon mieux.
—Écoutez, cher ami, me dit-il: vous êtes-vous trouvé jamais dans quelque circonstance imprévue où, malgré vous, vous vous soyez senti envahir par un sentiment dont vous ne pouviez vous rendre maître… et, quoique très courageux, très hardi, très ardent, n'avez-vous jamais eu peur… oui, peur? J'ai dit le mot… Je me suis battu, j'ai lutté contre des hommes dont la force était dix fois supérieure à la mienne… et, sur l'honneur!… je n'ai pas éprouvé la moindre hésitation. J'étais animé, excité, il se peut même que dans l'élan de la colère résistante, j'aie, comme on dit communément, perdu la tête, mais je n'ai pas eu peur. Oh! mot horrible! d'autant plus horrible pour celui qui en saisit toute la véritable signification…
Je voulais calmer Edwards. Il m'imposa silence d'un geste…
—Oh! laissez-moi parler… j'ai besoin de me donner… à moi-même… des explications, d'étudier l'incroyable phénomène qui s'est produit en moi… Tenez, mon ami, il y a dix ans de cela, j'étais dans l'Inde, je traversais une sorte de bois… tout à coup un animal bondit vers moi. C'était un tigre. Involontairement, et sans aucune raison de vanité… puisque j'étais seul… je souris, j'armai mon revolver… et en une seconde je renversai l'animal sur le sol. Dans le moment précis, je ne me rendais pas compte de mes impressions… Mais depuis, m'interrogeant moi-même, j'ai acquis l'absolue conviction que je n'avais pas eu peur un seul instant, d'où la conservation complète de mon sang-froid.
—Que voulez-vous me prouver? lui demandai-je avec une certaine impatience; je sais tout ce que vous me pouvez dire au sujet de votre courage que jamais je n'ai mis en doute…
—Je vous ennuie, peut-être… je l'admets. Et cependant vous me savez, d'une part, assez intelligent pour que vous admettiez la nécessité de mon argumentation… d'autre part, je comprends votre impatience. Écoutez-moi donc complaisamment, j'arrive au récit de cette terrible nuit…
Et, comme si le malheureux eût aperçu dans un coin sombre quelque spectre invisible pour tous, il frissonna de tous ses membres.
—Je vous écoute, lui dis-je en lui prenant la main.
—Vous vous souvenez, reprit-il, de l'état dans lequel vous aviez laissé ma pauvre et chère Mary lorsque vous l'avez quittée… J'avoue que, quoique ayant perdu tout espoir, j'ai bu avidement, comme une rosée de bonheur, votre affirmation de visite pour le lendemain… Vous êtes habiles, vous autres médecins, à tromper vos clients… Oh! je dis clients! car pour tous, amis ou indifférents, vous avez, en tant que praticiens, les mêmes procédés, vous souriez du même sourire, vous possédez le même calme imperturbable… acteurs qui jouez une scène mondaine au pied d'un lit de mort…
Il s'arrêta sans que je l'interrompisse. Il s'exaltait et mon devoir d'ami était de ne point paraître m'apercevoir de l'aigreur de ses paroles.
—Donc, reprit-il après un moment, j'espérais… et c'est peut-être cet espoir même qui est cause de tout… Vous m'avez laissé seul, seul auprès de la mourante. Il était, vous ne l'avez pas oublié, onze heures à peine… Elle, l'adorée, ne parlait plus, ne se plaignait plus, ne semblait plus souffrir… toute blanche, couchée dans son lit blanc, elle avait les yeux à demi fermés… J'entendais distinctement sa respiration, un peu sifflante, saccadée, et cependant non sans une certaine régularité. Écoutant ce soupir intermittent qui n'avait rien du râle, je me rappelais une certaine fois dans ma vie m'être occupé à caler une pendule, j'entends, à tenter de la remettre dans la position d'équilibre… Le balancier avait des heurtements irréguliers, inégaux; puis, tout à coup, à je ne sais quel mouvement tenté par moi, la régularité s'établit tout à coup. Tic, tac, tic, tac… c'était fait. La pendule marchait. Et je me disais que dans ce frêle organisme que la nature tenait en sa main, un accident pouvait tout à coup se produire qui régularisât cette respiration, tic, tac, tic, tac, régularité qui indiquerait la reprise normale du mouvement vital… Je songeais, je tenais dans ma main la main de la malade, elle avait une fraîcheur moite qui me semblait de bon augure; vous savez, nous autres, nous ne sommes pas des savants, et la main brûlante nous effraye… Je parlais à Mary, lui prodiguant les noms les plus doux et qui rappelaient nos plus charmantes intimités… elle ne répondait pas, et toujours cette respiration… puis il y eut un soupir plus long que les autres et… un temps d'arrêt. Je la crus morte, et me penchai vers elle. Les pommettes de ses joues étaient violettes, d'un violet doux et pâle… j'appliquai mes lèvres sur les siennes, comme si sous mon aspiration le souffle pouvait revenir plus promptement. Il revint en effet, et l'intermittence reparut pendant un quart d'heure à peu près… puis nouvelle interruption, plus longue cette fois… la main que je tenais se contracta quelque peu… elle se desserra… le souffle recommença son mouvement de va-et-vient… une heure se passa ainsi. Je retenais moi-même ma respiration, je craignais de ne pas entendre ce qui était, pour moi, la preuve de la persistance vitale. Je pensais à tout autre chose: c'est singulier, ma mémoire s'était arrêtée à un souvenir de jeunesse et de joie. C'était une fête de mariage dans laquelle, en vérité, j'avais dansé comme pas un des jeunes gens les plus réputés pour leur activité… Je revoyais les lustres chargés de bougies, laissant tomber leurs taches blanches sur les habits des danseurs… j'entendais les accords de l'orchestre qui se répétaient avec monotonie, frappant mon oreille de leur rythme cadencé… rythme… mesure… régularité… respiration… cet enchaînement d'idées se fit… j'écoutai… Je n'entendis ni rythme, ni mesure, ni respiration… Elle ne respirait plus… elle… pendant que je m'égarais dans les dédales de la mémoire et du passé… elle était morte… morte! Avez-vous compris? Étant là, auprès d'elle, à son chevet, je l'avais absolument abandonnée… j'écoutais les mélodies d'un orchestre du passé… et le présent, c'est-à-dire ELLE, ma Mary, ma femme, mon amour… Mary était morte. Misérable que j'étais! je l'avais laissée mourir seule… À ce moment suprême, elle m'avait peut-être cherché du regard, elle m'avait peut-être appelé mentalement. Elle était morte… croyant à mon oubli… étonnée de ne pas sentir ma main serrer la sienne…
Il s'arrêta et essuya son front inondé de sueur.
—Comprenez-vous bien maintenant les impressions qui suivirent? Oh! j'étais fou, fou, si vous voulez, en ce sens que mon désespoir était si complet, si profond, qu'il n'admettait aucune consolation possible… Une seule… elle n'était pas morte… elle ne pouvait être morte… je ne voulais pas qu'elle fût morte… Avez-vous jamais éprouvé cette impression?… Elle est bien étrange et bien vraie; vous êtes là auprès d'un cadavre… vous savez que c'est un cadavre… mais vous refusez d'accepter cette certitude. Savez-vous ce que j'ai fait, moi?… J'ai crié à son oreille, je l'ai appelée: Mary! Mary! de toute la force de ma voix, m'efforçant d'envoyer le son droit et direct dans son oreille… Elle n'a pas bougé!… J'ai glissé ma main sous les draps… Je l'ai pincée, oui, pincée, meurtrie de mes ongles, espérant qu'un cri de douleur révélerait la vie dans ce corps inanimé… Rien… rien… J'ai tout tenté, tout! Elle est restée immobile, inerte… morte! car elle était morte! Alors il y a eu en moi comme un écroulement… j'ai senti s'effondrer tout mon être intérieur… et je suis resté, stupide, stupéfié, veux-je dire, regardant cette chair que j'avais aimée et que n'animait plus l'esprit que j'avais adoré… Je ne puis insister, ce sont de ces impressions qui semblent durer un siècle et qui se traduisent en une minute… Je me disais: Elle est morte! morte! morte!… Là où était le mouvement est maintenant l'immobilité… C'est la fin, la nullité, l'annihilation! La nuit passait, j'étais abruti, le mot est dur, mais vrai… Je regardais toujours… je voyais le drap s'abaisser sur les membres de la morte… Il se formait des plis rectes, anguleux, pointus… et une sorte d'ivresse s'emparait de moi, atonie, impuissance, folie d'immobilité et d'anéantissement… Il était alors trois heures et demie Le jour venait. Était-ce le jour? Une sorte de lueur pâle, blafarde, comme ce rayon qui sort de l'oeil d'un mort ou d'un fou… et la blancheur du lit paraissait plus blanche, et la pâleur du visage plus pâle… Je regardais la morte! j'étais habitué à cette idée que tout était fini, et pour jamais, pour jamais… Tout à coup…
Ici Edwards me prit la main et me la serra comme entre des tenailles de fer.
—Tout à coup… elle remua… Comprenez-vous?… elle remua… Était-ce une convulsion dernière?… je n'en sais rien; mais voir ce cadavre, cette immobilité animée tout à coup de mouvement… Il n'y avait pas à douter, elle avait tendu les bras en avant… Ce que j'ai cru, je ne le sais pas… mais j'ai eu peur…peur, PEUR!
Elle avait remué, tout était là… Je me suis jeté sur elle pour la forcer à rester immobile!… Après, je ne sais plus!…
…………………………………………………………..
—Maintenant, dit le docteur, savez-vous, comprenez-vous ce que c'est que la peur! et admettez-vous que vos contes d'enfants soient purement et simplement ridicules!»
FIN DE LA PEUR
LE TESTAMENT
I
—Ah!
—Quoi?
—Vous ne savez pas la nouvelle?
—Non, vraiment!
—Alors, vous n'avez pas lu?
—Lu?
—Le Sunday Herald?
—Non, sur ma foi!
—Alors, je comprends que vous ayez l'air indifférent… mais quand vous saurez…
—Voyons, j'ai des occupations… Ne me retenez pas inutilement.
—Inutilement! (Après une pause.) IL est mort!
Il n'y a dans aucune casse d'imprimerie de lettres assez fortes, assez grasses, assez monumentales pour accentuer cet IL. IL… vous comprenez bien, il ne s'agit pas du premier venu, de celui-ci ou de celui-là, de vous, de moi, de l'homme qui passait hier dans la rue. Cet IL constitue à lui seul tout un drame, il résume toute une situation… IL est comme le Dieu des chrétiens, IL est celui qui est ou plutôt qui a été, celui qui seul préoccupe, qui seul intéresse, dont le nom seul vibre au moindre effort dans celui qui l'a entendu…
IL… c'est celui dont nos deux interlocuteurs sont les héritiers. Oh! point n'a été besoin de le nommer. Il est mort. Eh! qui donc peut être mort, sinon LUI? Que le ciel tombe sur la tête de toute l'humanité, que m'importe? mais qu'une chiquenaude l'ait blessé, LUI! Vous n'aurez pas besoin de me raconter le fait. L'indiquer suffira, je devinerai tout, plus encore même. J'inventerai, je supposerai. IL est mort!… et enterré, n'est-ce pas? Il n'y a pas à revenir là-dessus? C'est bien fait, bien achevé, bien complet? Et l'héritier ferme à demi les yeux; gourmet qui déguste, il répète tout bas ces trois mots: Il… est… mort!… mort! mort!
Comme il est possible—voire même probable—que le lecteur n'est pas doué de cette faculté toute spéciale à cet animal qui a nom: héritier, je ne le tiendrai pas en suspens.
IL, c'est Arthur Simpson, du Kentucky, grand propriétaire, riche de trois millions de dollars… Des deux héritiers, l'un a dit d'abord: «Ah!» et l'autre a répondu: «Quoi?» Ah! s'appelle Georgy Simpson, c'est le propre cousin d'Arthur. Quoi? c'est master Julius Tiresome, cordonnier, et non moins propre cousin du mort. Point cousins d'un mort quelconque, d'un mort de contrebande, d'un mort de médiocre catégorie. Loin de là, le mort appartient à une classe superfine… c'est le mort aux trois millions. Et, se disent-ils, nous sommes son cousin!
Et comme Georgy Simpson, épicier, était sûr de son effet! Comme il s'est, du premier saut, élevé aux plus hauts sommets de l'art éloquentiel! Il a gradué ses effets. Un homme qui se sentait déjà propriétaire de quelques centaines de mille dollars, ne dit pas brusquement, naïvement: «Eh! vous savez, le cousin Simpson est mort!» Fi donc! cela est bon pour les petites gens. Hier, oui, mais aujourd'hui c'est écrit en toutes lettres dans le Sunday Herald. Voyez plutôt.
«L'honorable Arthur Simpson, du Kentucky, est mort subitement ce matin. On attribue son décès à la rupture d'un anévrisme. On se rappelle que M. Simpson était l'ami de notre regretté Turnpike, auquel la jeune Amérique est redevable de tant de progrès industriels et qui, dans sa reconnaissante affection, avait laissé à Arthur Simpson sa fortune, évaluée à un capital d'au moins trois millions de dollars.»
Trois millions! c'est imprimé, nous ne l'inventons pas! Et… et nous sommes son cousin!
II
Ils sont en face l'un de l'autre. Il y a un moment d'arrêt. Qui parlera le premier, maintenant? et que dira-t-il? Il serait peut-être convenable de prononcer quelques paroles de regrets… car, après tout, quoique nous soyons ses héritiers, ce n'en était pas moins un homme… et puis, de son vivant, nous n'avons jamais eu à nous plaindre de lui… et puis… et puis…
Mais ces deux hommes se regardent. Un même sentiment les agite, les envahit, et ils partent tous les deux d'un éclat de rire. La glace est rompue. Sans dire un mot, ils rient et se serrent les mains. N'insistez pas, ils danseraient…
Un nuage sur ces deux fronts. Une pensée nouvelle et attristante. Serait-ce donc un remords de cette joie inconvenante? Après tout, ce premier mouvement était peut-être involontaire, nerveux, comme l'on dit. On a vu les plus grandes douleurs se manifester par le rire… Mais ne croyez point cela. C'est plus naturel, et la pensée qui jette sur leur visage cette teinte grisâtre et mélancolique, ombre qui voile un soleil naguère si radieux, se formule ainsi:
«Il y a d'autres parents!»
Cette pensée fait lame. Elle tombe sur le gâteau d'héritage comme un couteau à plusieurs tranchants, et le divise en tranches qui, au premier coup d'oeil, paraissent imperceptibles. Ils ne se sont rien dit, ces deux hommes, et ils se répondent: «Oui, il y a Smithlake!—Et miss Stroke!—Et Steney!» Calcul rapide. Trois et deux font cinq. Trois millions divisés par cinq, restent à chacun six cent mille dollars. «Eh! eh! en somme, six cent mille dollars! c'est encore un chiffre. Pas vrai, compère?—Mais, oui…» Et le nuage s'écarte et le soleil reparaît.
«Ces intrus,—intrus est le mot,—savent-ils la nouvelle?… Non, évidemment. Si on pouvait la leur cacher! Ah! ce serait une victoire… Mais, bast! les solicitors vont prendre l'affaire en main, et ils chercheront et ils trouveront… Il est donc inutile d'y songer, à moins que… dame! on ne sait pas, nous sommes tous mortels… Depuis combien de temps les avez-vous vus, compère?… Si peu de temps que cela! Ah! c'est fâcheux… Du moins, il y aurait eu quelque intérêt à prendre des informations. Voyez! il ne peut y avoir de satisfaction complète… et puis miss Stroke avait une si mauvaise santé… Vous verrez qu'elle mourra dans quelques mois… Et ce seront de nouveaux embarras, des dérangements… elle aurait bien mieux fait… Enfin, encore des ennuis en perspective.
III
«Mais d'autre part, s'ils ne savent pas le fait, ils ne vont pas se déranger, ils ne se hâteront pas… et qui portera la peine de leur lenteur? Nous encore. Examinez cela! voilà des gens qui ne songent à rien, qui ne lisent seulement pas les journaux, et grâce à leur incurie, à leur inintelligence, à leur bêtise, nous serons obligés d'attendre… leur bon plaisir. On ne va pas s'établir si loin que cela, quand on est cohéritier d'un homme qui peut… qui doit mourir, en vous laissant six cent mille dollars. On s'occupe de ses affaires, by God! On n'est pas là, stupidement, à attendre que les grogs au rhum vous arrivent tout sucrés!
«Enfin, ils sont comme cela. Nous ne les changerons pas. Il n'y a qu'une chose à faire, compère! Eh oui! il faut les avertir, et le plus vite possible. Nous porterons le timbre-poste en dépense… Écrire! et si les lettres se perdaient, si seulement elles éprouvaient du retard. Décidément le mieux est d'aller les chercher… Peuh! un voyage de quelques jours! ce n'est pas une affaire! Puis, ainsi, ils n'hésiteront pas… nous leur montrerons le journal, ils monteront immédiatement en chemin de fer… nous les ramènerons de gré ou de force. Ils n'ont aucun droit de résister. Ils nous appartiennent… ils font partie de nous-mêmes. Convenu, compère, rentrez chez vous, prenez un gros paletot, et partons.»
Une heure après, Georgy Simpson et Julius Tiresome se rencontrent à la gare du Midland Railway. Et chacun jette sur son compagnon de voyage un regard rapide… Pourquoi regrette-t-il de le voir si bien enveloppé?
IV
À chaque pas, l'homme trébuche dans l'imprévu. Voyez la face de Georgy Simpson? Ses yeux se sont démesurément ouverts… Évidemment, il y a quelque chose. Voilà qu'il pousse du coude Julius Tiresome… et ce ne sont plus deux yeux… mais bien quatre, qui dardent sur un même point leurs regards atterrés. Suivons le rayon lumineux qui s'élance de ces quatre prunelles et converge en un même centre… Au bout de ce regard, une porte… sur cette porte, deux mots: Way out, c'est-à-dire: sortie, arrivée.
La porte fait cadre; dans ce cadre, trois êtres humains.
Trois noms prononcés par nos deux regardeurs:
—Smithlake! miss Stroke! Steney!
Puis fusion de ces cinq personnages en un seul groupe. Deux disent: «—Nous aillions vous chercher!» Et les trois autres répondent: «—Nous venions vous avertir!»
—Vous savez donc?
—Parbleu! pourquoi pas? Est-ce que vous avez la science infuse!
Qu'ils se disputent ou non, peu nous importe. En vérité, ces héritiers semblent d'assez bonne composition. Ils rentrent en ville, et trouvent au domicile de Simpson une lettre ainsi conçue:
«Les héritiers de sir Arthur Simpson, du Kentucky, décédé le…, sont invités à se présenter lundi prochain, en l'office de Thomas Eater, solicitor, à dix heures du matin, pour assister à l'ouverture du testament olographe laissé par le défunt.
«Signé: Thomas EATER, solicitor.»
V
Ils n'ont eu garde—comme bien on peut le penser—de manquer au rendez-vous assigné par l'homme de loi. Est-il rien de plus intéressant que l'ouverture d'un testament pour des héritiers? Pour le testament, l'amant—s'il était héritier—déserterait le premier rendez-vous accordé par la maîtresse.
Le commis a désigné du doigt les pièces.
Mais il est bien volumineux, ce testament! Voyez donc: c'est une sorte de livre, les feuilles s'ajoutent aux feuilles. Diable de bavard! il était si simple d'écrire trois lignes: «—Je lègue, etc.,» avec l'indication des biens, «à mes héritiers ci-dessous dénommés»—et puis une liste des parents. Si quelques lignes de plus étaient nécessaires, c'eût été pour des dispositions particulières, l'indication d'une faveur faite à l'un des héritiers. Mon Dieu! on en serait encore passé par là.
Mais il y a au moins cent pages. Cent pages pour cinq héritiers, et trois malheureux millions de dollars. Prodigalité! Et il va nous falloir entendre tout cela! Des phrases! des phrases! comme dit le poète. Après tout, c'est l'affaire de deux heures, peut-être trois. Mais encore, c'est du temps perdu. Et ils ont à faire, ces héritiers. Un héritier n'est donc plus un homme! Il ne s'appartient donc plus! Il est donc devenu la propriété, la chose du mort, que celui-ci puisse ainsi disposer de son temps, d'une portion de son existence…! Vraiment, ces morts ont d'incroyables façons d'agir.
Chut! le moment est solennel. Le solicitor, assisté d'un de ses confrères, est entré dans son office. Il a salué en rond les héritiers qui se sont inclinés jusqu'à terre, devant le représentant,—non du testateur,—mais du testament.
Il a un singulier visage, Master Thomas Eater: il est pâle, alors que ses confrères sont d'ordinaire gras et roses. Ses yeux sont caves et cerclés de noir, comme le bout d'une lorgnette. Sa lèvre a des plis incompréhensibles. Ce n'est pas le sillon du rire, non plus que le rictus de la souffrance. Cet homme est funèbre…
Évidemment, il n'a pas lu le testament: il ne l'a pas pu, puisqu'il était cacheté. Et cependant les héritiers interrogent ce visage, comme si une impression fugitive pouvait être surprise. Mais voilà qu'il s'est assis…
Il est dix heures du matin; c'est un jour sombre, que d'épais rideaux rendent plus obscur encore. Comment pourra-t-il lire? En vérité, il semble qu'il lui manque la clarté nécessaire… et cependant il ne paraît point s'en préoccuper. Il prend le manuscrit, déchire l'enveloppe, le pli de sa lèvre se dessine plus profond et plus inexplicable… Ses yeux se portent sur la première page… Il commence.
VI
Il lit:
«Ceci est la dernière volonté de M. Arthur Simpson, du Kentucky.
«Dernière volonté. En réalité, le mot est comique, et j'ai presque ri en l'écrivant. Volonté! mais je ne veux rien, ou, du moins, je ne veux plus rien… En trente années, j'ai épuisé tout ce qui était en moi de force volitive… et j'ai voulu… oh! n'en doutez pas! plus et plus âprement que jamais homme n'a voulu en ce monde…
«Dernière volonté! non, une simple narration, un récit… dirai-je une confession? Oh! ce mot serait encore plus burlesque que le précédent… Confession, contrition, repentir… repentir! vilaine et petite chose!… amoindrissement du moi, comme si aujourd'hui je ne ferais pas encore ce que j'ai fait autrefois!… Ah! en vérité! à cette pensée, je me sens plein de je ne sais quel satanique orgueil. Me repentir! Allons donc! J'ai agi parce qu'il m'a plu d'agir, parce que toutes les forces de mon être convergeaient vers un but, et cette action, je l'ai accomplie lentement—avec préméditation, comme disent les juristes—cette action, je l'ai étudiée avant de la commettre, je l'ai recherchée comme un alchimiste cherchait l'or dans ses creusets… Puis, une fois découverte, fixée, résolue, je l'ai préparée avec amour, avec passion, avec rage… rage froide et calculée… et, enfin… enfin, je l'ai exécutée… mais là, alors que tout était fini, alors que j'avais réussi—pleinement réussi, je vous jure,—est-ce que tout s'est borné là pour moi? Non, il y a eu répercussion de joie en tout mon être, en toute ma vie, et aujourd'hui encore, alors que je suis assez maître de moi pour comprendre que la mort va venir, je sens une jouissance indicible à tracer ces lignes, à me baigner de nouveau dans les ondes funèbres du souvenir, à entendre—résonnant dans mon cerveau—des cris et des râles qui sont mon oeuvre… et c'est au milieu de ces éclats bruyants pour moi seul que viendrait lourdement tomber le mot: repentir!
Mot nul, épais, ridicule… tu sonnes faux et froid. Repentir! Qu'est-ce que cela? Que viens-tu faire ici, alors que toute ma vie est l'expression de ce qui est absolument contraire au repentir… de la dégustation de l'acte accompli? Cet acte criminel—, selon vous, justicier,—selon moi, c'est ma vie, c'est mon bien,—c'est l'épanouissement de mon être, je n'ai vécu que pour lui. Je meurs avec lui, le conservant dans son intégrité, le berçant dans ma conscience comme fait une mère de son enfant aimé… Me repentir, ce serait le renier. Et la mère ne renie jamais son enfant…
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… Je l'aimais bien, Turnpike. Nous avions été élevés ensemble. Ces souvenirs de joies augmentent ma satisfaction actuelle… Nul de vous ne l'a aussi bien connu que moi… et je ne puis en dire de mal! Oh! pas un reproche à lui adresser… Il avait toutes les qualités, toutes les délicatesses. Je me rappelle encore… nous avions vingt ans tous deux, il était grand, brun, son oeil était ouvert, bien fendu, ruisselant de franchise et de probité courageuse… non pas un joli garçon, mieux que cela, une beauté forte et mâle. Il bondissait comme le cheval en liberté… Dans nos chasses, il franchissait les précipices, ne reculait devant aucun obstacle, et, après quelque difficulté vaincue, il m'adressait un sourire… franc et large sourire, à dents blanches et à lèvres rouges.
«Il brisait entre ses mains la branche la plus grosse, et avec cette force, doux comme un faon… timide même. En vérité, il n'osait pas regarder une femme, et c'est lui qui rougissait le premier. Savant, il travaillait, toujours, toujours. Il avait l'esprit ouvert à ces sortes d'études, et il poursuivait aussi vigoureusement le problème que l'auroch dans la plaine. Tous deux, il les atteignait, les saisissait, les domptait.
«Tout le monde s'intéressait à lui, et il le méritait… de cent façons. Jamais d'orgueil; devant le plus ignorant il inclinait sa science. Au plus faible appartenait sa force, au plus pauvre il eût sacrifié sa richesse…
«Comment m'aimait-il? Pourquoi m'aimait-il? Pour cela même: j'étais le plus faible, j'étais le plus ignorant, j'étais le plus pauvre. Je n'avais rien fait pour mériter son amitié; loin de là! Un jour, j'avais failli être entraîné dans l'engrenage d'une machine en mouvement. Il s'était élancé, généreux, au risque de se faire briser… et il m'avait sauvé… Je lui devais tout; donc il m'aimait.
«Moi, il m'étonnait. C'est cet étonnement que je traduis par le mot affection; moi, petit, je m'étonnais de cette taille supérieure; faible, de cette énergie dominatrice; paresseux, de cette obstination au travail… L'homme se sent écrasé par les amoncellements sauvages de la nature… L'aime-t-il? J'aimais Turnpike comme le voyageur aime le gouffre… Lorsque je regardais en cet homme, je me sentais pris de vertige… Effet d'éloignement. Et je me disais: Je l'aime!
«Du reste, il prenait soin de me dissimuler à moi-même mes imperfections… Un père n'eût pas été plus indulgent, plus attentif…
«Vrai! tant il était habile dans sa bonté, j'en étais arrivé à ce point de ne me plus croire laid, quoique j'eusse une petite face pâle et terreuse, à ne me plus croire chétif, quoique dix livres me fatiguassent… Je ne voulais point travailler; avec lui, j'apprenais sans travail… c'est par lui qu'insensiblement je devins énergique et tenace… ce qui était patience chez lui fut entêtement chez moi… J'étais un reflet—non, plutôt une déviation de cet homme.
«Je me repais de ces souvenirs… je suis heureux de dire qu'il était beau, bon, parfait… et quand je me répète à moi-même ces mots: «Je l'aimais!» cet écho réveille en moi des jouissances inassouvies… Car ces mots, ces vocables qui sont le bien se heurtent à d'autres pensées, énormes, sinistres, hideuses, qui sont en moi, aussi profondément enracinées que l'arbre le plus vieux de la plus antique forêt, pensées qui sont le mal.
«Je l'ai aimé! Disant cela, il me semble que je l'ai d'autant mieux haï!… Haï! oh! quel mot froid et terne! Si je pouvais entasser toutes les exaspérations, toutes les rages, toutes les fureurs, toutes les tortures rêvées, toutes les infamies projetées par moi contre lui, jeter en un creuset cette sueur de haine qui pendant trente années est tombée goutte à goutte de mon cerveau, et de tous ces ingrédients produire un composé qui fût un mot, quintessence de ces rages et de ces fureurs… oh! alors, comme le mot haine paraîtrait nul!
«Sait-on seulement ce que c'est que haïr un homme! Vouloir non pas seulement qu'il souffre et sanglote, mais vouloir être là, compter une à une les pulsations du torturé!… Le bourreau qui brisait les membres du questionné eût été bien heureux, s'il l'eût haï, et encore il obéissait à quelqu'un, à des juges qui pouvaient crier: Assez!
Cesser! quand je tiens, quand je puis moduler ses souffrances, les décupler pour les annihiler ensuite, les faire petites d'abord, si petites qu'il les perçoive à peine, puis, sur cet horrible clavier, hausser insensiblement le son par quart de ton, par dixième de vibration, si bien qu'il puisse parvenir à une puissance, à peine rêvée dans les sphères infernales!
J'ai su haïr! Attendez!
VII
La haine—je n'ai pas encore tout dit—doit, pour être réelle, ne pas procéder de la colère… Frapper dans un accès de fureur c'est, ou ne pas haïr, ou se retirer bénévolement la jouissance de la longue sensation de cette haine satisfaite… Oh! la première fois que je me dis: Je hais cet homme! j'écoutai ce mot comme pour en bien saisir toute la signification. Je me le répétai lentement. D'abord, il ne résonna dans mon cerveau que comme une expression banale, antithèse du mot amour. Il impliquait alors un simple désir de vengeance. J'entends par simple le désir d'une vengeance brusque, élémentaire… quoi? un empoisonnement, un coup de couteau bien dirigé, fouillant en un élan jusqu'aux sources de la vie… Mais dès lors, je me dis: «Ce ne peut être là ce que je veux. Je sens que cette satisfaction serait incomplète.» Alors, raisonnant par assimilation, j'étudiai le mot amour… et la multiplicité des jouissances contenues dans l'assouvissement d'un désir—passé à l'état de besoin inéluctable,—m'apparut dans toute sa netteté.
«Toutes les passions sont adéquates l'une à l'autre, me disais-je, toutes peuvent, procédant d'une même cause, atteindre au même paroxysme… Celui qui veut jouir de la satisfaction passionnelle dans toute son étendue doit, avant tout, étudier l'organe qui est en quelque sorte le moyen de cette satisfaction, et le développer autant que la nature humaine le peut supporter.
«L'amant banal obtient sa maîtresse, en frappant dès l'abord les plus grands coups: il se laisse entraîner par l'attraction qui l'attire, et lorsqu'il arrive à son but, il ne possède pas l'objet de son désir: il est possédé par lui. D'où jouissance incomplète…Celui-là est artiste qui sait, étudiant les nuances de sa propre passion, la retenant habilement, la comprimant, lui ouvrant une issue au moment choisi, profiter d'une concentration de forces obtenue artificiellement…
«Et je voulus, prenant une à une mes facultés comme un ouvrier prend ses outils, étudier quel parti j'en pouvais tirer au point de vue de ma passion haineuse… Il ne fallait perdre aucun des moyens de l'assouvir, et au contraire affiler chacune de ces facultés, afin de la rendre plus aiguë, et au moment décisif, moment choisi par moi, achever l'oeuvre dans son perfectionnement. Autrefois on demandait à l'ouvrier un chef-d'oeuvre: il y rêvait d'abord, puis il faisait des économies pour acheter des outils du plus fin acier, et encore, les ayant achetés, il les revoyait, les étudiait, les essayait, les pesait dans sa main pour que ses doigts s'y habituassent, afin que nul ne pût glisser plus vite que sa volonté… et lorsque tout était préparé, lorsqu'aucun détail n'était négligé, il se mettait au travail… et le chef-d'oeuvre était fait.
«J'ai voulu faire, moi, mon chef-d'oeuvre de haine.
«L'ouvrier doit encore choisir la matière sur laquelle va s'exercer son habileté, la préparer, étudier si toutes les parties sont également aptes à recevoir le coup de ciseau…
«Moi, j'ai pétri cette matière pendant dix ans avant d'y enfoncer mon scalpel. Elle était apte à souffrir.
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«Pourquoi l'ai-je haï? Il faut que je me souvienne; il faut que je retrouve, brûlante, l'étincelle qui alluma l'incendie dévorant… Sur mon âme, j'hésite à tout dire. Car ceux qui m'écoutent diront: «Quoi? ce n'était que cela!» Et lorsque je compterai une à une les tortures qui ont été ma vengeance, ils trouveront cela plus grand que ceci.
«Eh! que m'importe? après tout! Je suis moi, dans toute la plénitude de ma vitalité, et je sens encore aujourd'hui une main de fer qui me déchire la poitrine… Oh! cette nuit! cette nuit!
«Allons! ai-je donc encore un coeur! Si tu existes en moi, viscère lâche et pleurard, tais-toi, et laisse-moi parler. Et pour quelques contractions que réveille encore le souvenir de son crime, je te promets les âcres épanouissements du souvenir vengeur.
«Est-ce qu'il n'y a pas balance entre le mal qu'il t'a fait et le mal que je lui ai fait? Sois franc, mon coeur; s'il y a défaut d'équilibre, n'est-il pas tout à mon avantage?
«Nous vivions à Green-House, tous deux: lui, bon; moi dans l'attente, ne connaissant pas encore ma destinée, frappant en vain mon cerveau pour en faire jaillir la pensée maîtresse… Elle vint!
«Elle! Elle! Il faut que je parle d'elle, il faut que je la nomme… Clary! belle, oui, belle, oh! plus qu'il n'est permis à une créature humaine, bonne, adorable, que sais-je? Est-ce que je trouve des mots, stupides adjectifs, eunuques baveux devant la reine du sérail? Puis, avez-vous besoin de savoir quelle elle était? Vous auriez l'audace, plats valets, de créer cette reine dans votre imagination d'idiots… La créer! vous! mais la mouler dans votre cerveau, ce serait la profaner! Il ne faut pas, je ne veux pas que votre pensée même la touche… Ce contact—immatériel—la souillerait. Je vous ai dit son nom… j'aurais dû le taire. Qui sait s'il ne vous a pas rappelé quelque ridicule beauté qu'hier encore vous avez honorée de vos regards!
VIII
«—Je te présente ma fiancée, dit Turnpike en souriant.
«Mieux eût valu pour lui que sa bouche eût été à jamais cousue avec des cordes de fer… il avait bien prononcé le mot: fiancée! Et une idée jaillit aussitôt de mon cerveau, de ma conscience, de mon être tout entier:
«—Et moi?
«Comprenez-vous ce que cela signifiait? Elle est là, elle… et un autre ose dire qu'elle est sa fiancée, c'est-à-dire qu'elle sera à lui. Et moi? que suis-je? que serai-je? que sera-t-il fait de moi? ne suis-je donc rien? n'ai-je donc droit à rien? Écroulement…
«Quand je l'avais vue, instantanément il s'était élevé en moi comme un édifice d'avenir, et ce mot: fiancée, était le marteau qui brisait cet avenir. Je ne répondis pas, je levai les yeux vers elle… Elle souriait aussi. Elle n'avait pas bondi sous l'injure… car c'était une injure de la dire sienne quand je l'avais, dans ma conscience, déclarée à moi… Elle souriait, comprenez-vous cela? Donc c'était vrai, quoique incroyable. Elle acceptait, elle consentait, elle était complice de ce vol qui m'était fait, complice de cet assassinat accompli sur moi…
IX
«Je souris… et, rentrant dans ma chambre, j'écoutai ce bouillonnement qui murmurait en moi… Rien de plus étrange, en vérité, que d'écouter son âme… Tenez, j'ai noté tous les bruits, toutes les pulsations…
«Il y eut d'abord un silence mat, froid, sombre… quelque chose de comparable à l'extinction subite des lumières dans une salle de théâtre… passage rapide de l'éblouissement à la nuit, du tout au rien… puis ce fut comme un bruissement, réveil partiel de la vie et du mouvement… mon âme avait reçu le coup en plein, elle avait chancelé, puis était tombée étourdie. Maintenant voilà qu'elle se réveillait, mais avec ces sensations chaudes et étouffantes, éprouvées par l'apoplectique, que le médecin vient de saigner. Elle s'agitait dans le rêve engourdissant, sans conscience d'elle-même, du lieu, du temps, de la cause, du fait… et en même temps vint un tintement bruyant, heurtement de toutes les facultés de mémoire ou de raisonnement, tentant de se redresser en même temps… Pour moi qui observais, il me semblait que mon âme eût un corps, et fût composée de parties comme la matière; il me semblait avoir sous les yeux un cadavre se ranimant par degrés, les yeux injectés, les tempes violacées… Ce cadavre dans lequel la vie s'infusait à nouveau, c'était mon âme; elle ouvrit les yeux. C'est étrange, ce que je dis là, mais c'est bien réellement ce que je vis en me regardant moi-même… Cette âme-corps se haussa sur le coude et se prit à rêver… elle cherchait, quoi? Ce que cherche l'homme qu'un coup de massue a renversé.
«Elle tentait, par un effort de préhension, de saisir le réel nageant dans le vague, ce point sur lequel son attention était toujours fixée, mais qui disparaissait et reparaissait sans cesse, ballotté par des flots intangibles.
«Tout à coup, il y eut comme un écartement de voiles, violent, subit, sans transition. Les idées éclatèrent autour de mon âme comme une lumière trop vive, se pressant, rayons de feu se confondant et s'annihilant par leur splendeur non équilibrée… mais c'était le dernier effort… Le réel apparut enfin, sous sa double forme, nette, admirablement modelée: Elle, Lui.
«Antithétiques l'un à l'autre. Elle, éveillant toutes les forces de la vie; Lui, m'écrasant tout entier, comme un insecte sous le pied trop large du géant… Elle et Lui avaient d'autres noms que ceux-là, ces deux expressions avaient leurs expressions corrélatives… j'en devinais une, celle qui correspondait à elle… C'était ce mot que mon âme prononçait en s'ouvrant tout entière comme une bouche empourprée… Amour! amour! amour! Oh! qui pourra jamais dire ce mot comme le dit une âme qui souffre?… C'est un son plein, unique et cependant modulé… ce n'est pas une mélodie à sons successifs, c'est l'épanouissement synthétique d'une harmonie contenant tout ce qui est, tout ce qui peut être harmonique… c'est un faisceau de sons, formant bouquet… Amour!!
«Puis, en le regardant, lui, cette âme se rétrécissait, se recroquevillait sur elle-même… les lèvres se serraient comme les deux branches d'un étau, laissant dans le pli une ligne mathématique, impossible à décrire ni à tracer; et de ce serrement, de cette issue inexistante s'échappait une sorte de sifflement que j'écoutais! Oh! comme je cherchais à le percevoir, à saisir sa signification. Je ne compris pas tout d'abord, je crus que c'était le mot: Colère! le mot: Vengeance! Erreur, là aussi. C'était, en un son unique, le résumé de toute une harmonie infernale…
X
«Ils sont partis! Car ce n'est pas à Green-House qu'ils se marieront… Moi, j'ai refusé de les suivre. J'ai prétexté une indisposition… pas de banalités! Je serais allé au temple, je les aurais accompagnés jusqu'au seuil de la chambre nuptiale… tout cela m'aurait préoccupé, détourné de mon but… Car j'ai un but aujourd'hui, je le connais… et nul que moi ne le connaîtra, tant que je vivrai, excepté lui, mais alors vivra-t-il?
«Non, je suis resté à Green-House… Je suis bien informé… c'est aujourd'hui qu'ils se marient… et je veux, seul avec moi-même, causer encore avec mon âme et étudier une à une ces hideuses sensations que je prévois, et dont pas un frissonnement ne doit m'échapper. J'ouvre un grand livre, et la journée et la nuit qui vont s'écouler doivent être inscrites à la page du débit. À la page du crédit, je ne mets qu'un mot: Haine!! C'était là ce que disait mon âme en un son unique résumant toute la symphonie de l'enfer…
Ce jour commence. Je n'ai pas voulu en perdre une seconde. Car je sais qu'en ces heures je vivrai toute ma vie passée et tout mon avenir. Je me suis levé avant l'aube, seul, dans la grande maison. Je me suis mis à la fenêtre, la nuit va finir. Le ciel a des teintes d'azur sombre, dernier effort des ténèbres contre la lumière inévitable. Les étoiles pâlissent, parce que l'ennemi vient, le soleil qui les absorbe toutes, tyran jaloux, dans son rayonnement…
«À cette heure, que font-ils?… Ils ne sont pas encore unis. Ils forment encore deux personnalités distinctes, physiquement et moralement séparées. L'un ici, l'autre là, éloignés l'un de l'autre au moins de l'épaisseur d'une cloison…, d'un mur peut-être. Grand point. Je ne perdrai pas un atome des sensations que je veux étudier… Je me promène dans le parc, j'ai besoin de cette fraîcheur, car tout à l'heure encore je me suis aperçu que ma tête brûlait. Et je ne le veux pas. Toute surexcitation irait en ce moment contre mon but… je sais que je vais souffrir. Il faut que mon cerveau soit froid, que toutes mes facultés d'examen soient à l'état normal, afin que je puisse suivre les convulsions de mon âme, comme le chirurgien penché sur le corps du patient. C'est un terrible et difficile dédoublement à accomplir… j'y parviendrai…
«Huit heures. Ils sont levés, ceci ne fait pas doute. Quoique je ne voie pas, je sais. Car il y a quelques minutes, il s'est produit un choc en moi. Ce qui s'explique. Une partie de ma force initiative est dirigée vers lui, l'autre vers elle. Quand ils se sont serré la main, il s'est trouvé que ces deux parties du moi se sont touchées, combinées. Maintenant l'objet de l'étude, quoique double en essence, est simple en pratique… mes dents se sont serrées, le sang a battu mes tempes. Ceci est mauvais. Je ne veux pas que mon corps partage les angoisses de mon âme. Oh! ce ne sera ainsi que pendant les premières heures; peu à peu je me dominerai mieux. Il ne s'agit pas seulement ici de sourire tandis que mon coeur éclate, il faut que mon corps tout entier soit indifférent, neutre. Plus encore, il faut que de mon cerveau je fasse deux parts, l'une conservant intactes, calmes, ses facultés analystes; l'autre, au contraire, livrée à la douleur comme le corps d'un nègre aux dents de la bête féroce. Le cerveau analyste regardera le cerveau torturé. C'est une division de fibres qu'il s'agit d'accomplir…
«Cette lutte est terrible… l'équilibre s'établit difficilement.
«Midi… Je me relève, mécontent de moi-même… Tout à l'heure, j'ai senti qu'ils entraient au temple, et je suis tombé à terre comme une masse… Je n'ai pas été maître de mon sang, qui a afflué au cerveau comme si la digue,—ma volonté,—se fût tout à coup rompue. Il faut avoir recours à des moyens humains. De l'eau sur la tête, sur le front, sur tout le corps… Si cet évanouissement avait duré, comprenez-vous que je ne me serais pas senti souffrir?… et c'est justement cette sensation que je veux… Cette eau m'a fait du bien. Étudions maintenant… Ah! mon âme, je vois ce qui t'a frappée, je comprends le choc qui s'est répercuté sur mon corps… Quand on monte une côte élevée, l'ascension est lente, on va péniblement, on monte, on monte encore. Puis, tout à coup en un point… point unique… on se trouve sur un plan. L'ascension est finie, la descente va commencer. En ce seul point, on ne montait, ni on ne descendait… Au moment où le pasteur les a unis, j'ai achevé de monter la côte, je me suis trouvé sur ce point mathématique qui sépare les deux déclivités.
«En ce lieu, il y avait pour moi fin du passé, commencement de l'avenir. Je ne suis plus l'homme que j'étais tout à l'heure… L'avouerai-je? Tout à l'heure, il y avait encore en moi je ne sais quelle folle lueur d'espoir… Si cela n'était pas!… Or, cela est. J'étais le torturé qui doute, alors même qu'il voit les instruments grincer devant lui de leurs dents de fer… qu'on applique sur le chevalet… qui doute encore! Mais tout à coup une vis a tourné, il a senti le croc mordre sa chair… il s'est dit, dans une pensée à peine saisissable: C'est fait! Or, le croc m'a mordu.
«Eh bien! les martyrs chrétiens, au milieu des tourments, par une opération d'hypnotisme inconscient, ne sentaient plus la torture, et, regardant leur corps déchiqueté, pensaient au ciel en qui ils croyaient… Moi, je regarde mon âme pantelante sous ce brisement, et je pense… Pas au ciel, je vous jure!
XI
«Ah! que cette journée passe lentement! Il est des minutes où je me sens lâche… je voudrais crier. Eh bien! non, je ne crierai pas, je ne pleurerai pas… Que d'autres enfoncent dans leur poitrine leurs ongles qui s'ensanglantent: moi, je veux être le Spartiate dont le renard dévorait les entrailles… je compte ses griffes qui fouillent dans mes viscères… et je ris! oui, sur mon âme, je ris, heureux de l'effroyabilité de ma souffrance. Tant mieux, par l'enfer! Crispe-toi dans les angoisses, ô mon âme! Chacun de ces plis, sillons creusés par la douleur, restera comme une ligne de plus au livre des souvenirs!… Et quels souvenirs!
«Nage dans cet océan de désespoir. N'oublie rien. Songe à ces serrements de main, songe à ces regards échangés, songe à son espoir à lui, à sa crainte pudique à elle… songe… mais songes-y bien… que dans quelques heures la nuit viendra… tu sais ce que cela signifie, mon âme. Repais-toi de cette attente… prépare-toi… car je ne te ferai pas grâce d'un seul de leurs baisers…
XII
«Elle est venue, enfin, cette nuit attendue. Je suis aussi calme que possible. Tenez, je tiens la plume, et elle ne tremble pas dans ma main… la volonté a triomphé complètement, orgueilleusement. Je regarde presque avec pitié cette âme qui se tord et veut échapper à l'horrible étreinte. Non, non. Viens ici et regarde! La vois-tu, elle… comme elle est belle! Reconnais-tu ce regard qui t'a fait comprendre la vie? Et lui, comme il est beau aussi! Comme ils sont faits l'un pour l'autre! On vient de les laisser seuls. Elle rougit, lui se tient à l'écart. Il la regarde, et ses yeux semblent deux phares d'amour. Il semble lui demander pardon de la posséder. Et son regard, à elle, répond: Comme je suis heureuse d'être à toi!.. Oh! ne crains pas, mon doux fiancé!… je me suis donnée librement… je t'aime!
«Quelle voix pénétrante! Écoute bien cela, mon âme! Jamais tu n'entendras semblable mélodie! Épèle ces trois mots! Je… t'…aime! Il est venu tomber à ses pieds, et elle, mettant ses deux belles mains sur ses cheveux, a doucement relevé son front et l'a baisé… Savoure bien ce baiser, mon âme. As-tu compris ce qu'il signifie?… Mais oui, oui, tu auras beau te débattre… il faudra bien que tu voies tout… tout. Prête l'oreille à ces doux murmures qu'échangent les lèvres qui se joignent, sens la caresse de ces deux souffles qui se confondent… aspire cet amour… Sont-ils assez proches l'un de l'autre? Hein?… Il a détaché son peigne et ses admirables cheveux blonds sont tombés sur ses épaules… et encore elle a souri…
«Là, mon âme, en face de cet amour, commences-tu à savoir ce que c'est que la HAINE!!
«Regarde, regarde encore!…
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«Le matin est venu!
XIII
«Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait séparé de moi. Il est devenu plus affectueux encore. Son bonheur s'épand sur moi.
«Chose étrange, mais vraie: je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment?
«Parce qu'elle m'est indifférente… je ne l'aime point, je ne la regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde, je la vois toujours aussi belle… mais je ne me souviens plus… Le jour du mariage, tout s'est brisé. Le lien qui s'était formé—que j'avais formé—entre elle et moi s'est rompu. Il me semble qu'elle ne vit pas, qu'elle est morte ce jour-là, et qu'il a épousé un cadavre. Celle à laquelle ma pensée s'était rivée a cessé de vivre ce jour-là… celle-ci n'est plus celle-là.
«Et c'est justement cette morte que j'ai à venger.
«Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d'une statue m'auraient fait plus d'effet. Et je souris en la regardant. Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne, spirituelle. Je regarde et j'écoute froidement. Pas une fibre ne tressaille en moi.
«Encore… il vient de l'embrasser devant moi. J'ai trouvé qu'il avait bien fait. Le baiser m'a même semblé froid. Est-ce qu'il saurait que, croyant donner un baiser à une femme vivante, il n'embrasse qu'un cadavre!… Je ne le voudrais pas. Sois heureux, très heureux! aime-la de toutes les forces de ton âme… Le jour de l'expiation sera d'autant plus terrible que ta joie aura été plus longuement profonde.
«Premier point acquis: je ne puis empêcher ce bonheur… Certes, il me serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance. Que ce serait mesquin! Combien je préfère qu'il se complaise dans sa félicité… Second point! je ne suis pas prêt… Ah! c'est que haine a pour corrélatif vengeance. La vengeance est à la haine ce qu'est la possession à l'amour… c'est l'épanouissement du moi dans la plénitude de la passion assouvie… et je ne sais point encore comment je me vengerai. Non, sur mon âme, je n'en sais absolument rien. Plus encore, je n'y veux point songer. Ce serait trop tôt, en vérité… je risquerais de me laisser entraîner à une exaltation qui serait nuisible… Pas de zèle! comme disait je ne sais quel ministre français, pas de zèle dans ses propres affaires. Se hâter, c'est se tromper… Oh! j'y réfléchirai longuement… je suis encore sous l'empire d'une certaine colère. Mauvaise condition. J'ai besoin d'étudier la vengeance, d'en saisir le véritable esprit, l'essence, de bien comprendre ce qu'elle est et ce qu'elle peut être… j'y arriverai. Mais je ne me livrerai à ce travail d'analyse que le jour ou, pensant à ce qui s'est passé, je trouverai mon pouls calme et ma tête froide.
«Je n'ai rien oublié. J'écris aujourd'hui seulement ces scènes d'autrefois… et je me repais de ces souvenirs… Dire que je trace ces lignes ayant entre mes mains la plume qu'il tenait, lui, quand il m'a laissé sa fortune… que je suis assis dans son fauteuil, à lui… que je m'accoude sur sa table… que tout à l'heure je vais me coucher dans son lit… que je mourrai calme et souriant dans des draps à sa marque…
«Songer à tout cela! puis, par un retour subit, me rappeler ma vengeance… Allons! je me sens heureux… sur ma parole.
«Mais reprenons. Que disais-je? Ah!… nous vivions à trois! Cela dura deux ans! J'étais calme… un matin, je m'interrogeai moi-même, j'étais mûr pour l'étude projetée… je me permettais de songer à la vengeance. J'y pensai.