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Histoires incroyables, Tome II cover

Histoires incroyables, Tome II

Chapter 42: XXVI
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About This Book

A collection of short tales that blend criminal mystery and uncanny episodes, often framing macabre incidents through courtroom proceedings and investigative narration. Narrators and observers attend trials, examine evidence, and reflect on how minor details, social appearance, and human pride distort judgment. The pieces combine meticulous description of scenes and legal procedure with psychological insight into witnesses and the accused, leading to revelations that frequently overturn first impressions. The tone moves between sober forensic observation and sensational incident, prompting reconsideration of how trivial circumstances can determine perceived truth.

XIV

«Qui m'eût regardé ne m'eût plus reconnu… Il est une précieuse faculté que peu d'hommes possèdent à un degré utile; il s'agit, étant donnée une préoccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsède, de vous débarrasser tout à coup, par un effort de volonté, de cette obsession, de secouer cette préoccupation et de dire: «Pour cet instant, je n'y veux plus songer!». Aux premiers temps, cette abstraction de soi-même est difficile à opérer. Voici comment je procédai: Alors que la pensée haineuse avait rongé mon coeur durant toute la journée, je me disais, quand la nuit venait: «Je veux écarter cette pensée jusqu'au matin.» Au bout de quelques jours de persistance, j'avais réussi. Le soir venu, cette pensée disparaissait, s'assoupissait, pour s'éveiller de nouveau le lendemain à heure fixe. Lorsque j'eus obtenu ce premier résultat, je provoquai cet oubli pour une, pour deux journées, pour une semaine, pour un mois. Et maître de ma mémoire, comme si j'eusse poussé un ressort ouvrant ou fermant à mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi longtemps que je le voulais débarrassé de cette obsession…

«Pourquoi ai-je tenté cela? Sur mon âme, c'était bien calculé! J'avais compris—ceci était facile à prévoir—que la pensée obsédante entrerait peu à peu, tarière invisible, dans tous les recoins de ma nature physique, que corps et coeur, comme le bois rongé par les termites, se cribleraient de blessures imperceptibles, et qu'un jour viendrait où—maladie ou folie—tout l'être tomberait en poussière…

«Malade! faible! incapable! impuissant! Oh! lorsque cette pensée me vint, j'eus un effroyable frissonnement… Si j'allais mourir avant de m'être vengé! Non, cela n'était pas possible, cela ne devait pas être. Je n'avais pas le droit de mourir, c'eût été déserter. Ou bien, si j'étais devenu fou, si les parois de mon cerveau s'étaient effondrées sous la pression du désespoir… alors, qui sait? J'aurais peut-être oublié, c'est-à-dire pardonné… Par l'enfer! cette idée de folie était sinistre…

«Aujourd'hui, je suis tranquille. Il y a une ANNÉE, oui, douze longs mois que je n'ai pensé… Pas une fois l'aile du souvenir n'est venue effleurer mon cerveau; pas une fois en le regardant, en la voyant près de lui, je ne me suis rappelé… puissance de l'homme sur l'homme! et quel admirable triomphe!

«Mais aussi, quel résultat! Ce matin, j'ai entr'ouvert doucement—oh! si doucement!—la porte de mes souvenirs… Savez-vous? j'avais presque peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une année, n'avait pu s'ébattre à l'aise… Oh! non, sur ma vie, il n'est pas mort, je l'ai trouvé accroupi sur lui-même dans une des cases les plus obscures de mon cerveau… Sur un signe il s'est levé… mieux, il a bondi! Il est debout, il se dresse, épouvantable de haine et de résolution… et il semble me demander: «—Est-ce que l'heure est venue?»

«—Peut-être.

«Ces douze mois de repos—voulu—ont fait de moi un autre homme; je suis fort, en vérité, j'ai engraissé! Mon pouls a cette régularité mathématique qui sonne juste au cadran de la santé.

«Ma tête est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte à commencer l'oeuvre de vengeance. Sois tranquille, ô souvenir, dès aujourd'hui tu ne me quitteras plus.

«Allons, je me suis convaincu que cette mort doit être effroyable. Il s'agit de commencer l'étude. Par quoi? par le sujet d'abord… Il est évident que je dois avant toutes choses savoir s'il est apte à souffrir, et jusqu'à quel degré il peut supporter la souffrance… Bourreau d'un homme, je ne puis commettre cette imprudence de l'étendre sur le chevalet avant de m'être assuré de la puissance de sa force de résistance… Voyez-vous, s'il mourait au premier tour d'écrou? La belle affaire! Et comme, alors, je retournerais contre moi-même cette énergie de tortionnaire qui triple aujourd'hui ma vitalité…

«Quelle parole viens-je de prononcer? Mon énergie de tortionnaire! Mais je ne la connais pas. Nouvelle étude à faire. Oui, il y a en moi le désir du mal, mais il me manque la notion de ce mal et la certitude de ma propre force. Autrement dit, qu'est-ce que le mal, au point de vue de la douleur humaine? Quelle est la ténacité de mes nerfs et de mon cerveau en face de la souffrance d'autrui?

«D'où décomposition nécessaire de la tâche à accomplir.

«Que peut-il souffrir?

«Que puis-je faire souffrir?

«Quelle est la souffrance à appliquer?

«Mais, procédant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route…

XV

«Ah! l'enfer vient à mon aide… Sur mon âme! je ne croyais pas qu'il me fût donné de pouvoir si rapidement procéder à une première expérience. Oh! il souffre, il va souffrir, je vais assister à ses premières palpitations, prêter l'oreille à ces premiers grésillements de son âme sous le fer rouge de la douleur… ELLE se meurt et il l'aime!

XVI

«Comment ai-je su cela? Qui me l'a dit? Personne, et cependant,—alors que seul je réfléchissais, la tête plongée dans mes deux mains, calculant et rêvant,—j'ai tout à coup su qu'elle se mourait, qu'il souffrait… et puis, chose étrange, cette idée de grésillement qui subitement avait surgi dans mon cerveau!…

«Mû par une force dont je ne pourrais, malgré toute ma puissance de concentration, analyser l'essence, je me suis élancé hors de ma chambre… j'ai bondi sur l'escalier… et là, au premier étage, j'ai ouvert la porte!…

«Horrible! Il n'y avait pas un cri, pas un souffle… mais un groupe de désespérés… Elle était étendue à terre; lui, accroupi, les deux bras serrés autour d'elle… Quand il m'entendit: «Vite, me dit-il, une couverture!» Une horrible odeur de chair brûlée et de vêtements roussis me saisit à la gorge… J'obéis cependant, et lui jetai une couverture de laine… Il l'enveloppa et la serra fortement… Je voulus m'approcher: «Laisse-moi faire,» reprit-il d'une voix creuse qui semblait n'avoir plus rien d'humain. Alors, avec une force qui ne m'étonna pas, il souleva ce pauvre corps inanimé et vint le déposer sur le lit… Puis il se redressa, regarda cette femme et tomba foudroyé sur le parquet… Elle était morte, sans doute.

«Scène étrange. C'était le soir, la nuit n'était pas encore complètement venue, combattant cette obscurité grandissant à chaque minute… mais, dans ce foyer, de la houille… un monceau… la flamme jaunâtre léchant des angles noirs et jetant sa lueur fauve sur ce plancher où je voyais un homme renversé… sur le lit, une forme que je ne distinguais pas, mais que je savais être elle.

«Je voulus voir cette scène terrible, et, en une minute, j'allumai une lampe… Dans ce court intervalle, je raisonnais et me disais: «Il doit y avoir là quelque chose d'effroyable. Songe à ne pas frissonner!»

XVII

«Approchant la lampe, je regardai le visage de la femme… et je ne frissonnai pas. Était-ce bien un visage? Non, une boursouflure, une tuméfaction sanguinolente… J'arrachai la couverture… et je compris tout. Elle était morte… morte brûlée. Elle était vêtue d'une robe de chambre légère… évidemment, elle était à sa toilette… mais de cette robe, il ne restait que des lambeaux… Le feu avait saisi cela par le bas, l'avait happé, léché, dévoré en une seconde, et en une autre seconde, la fournaise faite masque s'était appliquée sur ce beau visage… devenu chose hideuse. Les yeux disparaissaient sous la turgescence des paupières bouffies en cloques… les deux lèvres, les joues, le front n'étaient qu'ampoules; les ailes du nez s'étaient recroquevillées, sous le baiser de la flamme, et les dents apparaissaient à travers les crènelures de la bouche épatée!…

«Et du bas des vêtements, de cette masse noirâtre de vêtements carbonisés, sortaient deux pieds nus, blancs comme s'ils eussent été taillés dans le plus pur marbre de Carrare, deux pieds d'enfant… qu'on eût baisés… que je baisai, moi, en m'inclinant doucement et souriant à cette suprême jouissance de lui donner, à elle le dernier embrassement qu'elle dût recevoir… car nul ne songerait qu'au visage… et chacun reculerait épouvanté; comme un voleur tremblant d'être surpris, je rejetai la couverture sur ce corps détruit… et je ne frissonnai pas!

«J'appelai un domestique et envoyai chercher un médecin… puis je restai debout auprès de ce lit, regardant toujours ce visage turgide, cette effroyable grimace qui semblait s'être pétrifiée dans une suprême crispation… lui, toujours étendu sans mouvement, frappé, mais non pas à mort! Oh! je m'en étais assuré, son sang courait comme un flot dans ses artères… la vie se révoltait contre la prostration… je savais qu'il allait revivre pour souffrir, d'abord par elle, puis par moi! car j'étais bien décidé, et, l'oeil fixé sur ce cadavre informe, je me demandais ce que pouvait être la torture du feu; et si je ne la lui appliquerais pas. Preuve évidente que je ne faiblissais ni ne voulais faiblir.

«J'eus d'abord l'idée de le rappeler à lui-même, pour qu'il commençât plus tôt à souffrir… mais je renonçai à cette pensée. Une secousse aurait pu—en détendant trop brusquement les ressorts de son organisme—provoquer des larmes. Et les larmes soulagent. Je ne tenais pas tant à ce qu'il souffrît qu'à ce qu'il me montrât de quelle manière se comportait—et se comporterait, par conséquent—chez lui la faculté souffrante. Il était de mon intérêt de suivre les phases de la crise, en la laissant se développer naturellement…

«Tout à coup, il fit un mouvement. Un de ses bras se détendit et battit le vide, puis retomba sur le bord du lit… Or, un bras de la morte pendait le long de ce lit, et justement—hasard que j'observai—sa main à lui, froide et sèche, saisit la main sanglante de la femme… Ses doigts à elle avaient été rongés par la flamme, et des lambeaux de chair se détachaient de l'os… Il sentit cela, et une commotion convulsive l'agita des pieds à la tête… un souvenir intuitif l'avait envahi. Il ouvrit les yeux, regarda cette main d'un air hébété, puis il se dressa sur ses pieds, comme si ses reins eussent été d'acier, et se jeta sur le corps… je levai la lampe. Au moment où son visage, à lui, s'approcha de son visage, à elle, son cou se rejeta en arrière… il eut horreur! il jeta un cri, un râle… se recula, bondit à travers la chambre, se jeta contre les murs, frappa les meubles… cette nature forte était en proie à l'épilepsie de la douleur. Il écumait, meurtrissait ses poings aux sculptures de chênes, brisait les chaises, tout cela inconsciemment, hystériquement… il se trouva en face de moi et me regarda en face. Déchiffra-t-il un instant—un seul—l'hiéroglyphe de ma pensée? Sans doute, car il leva le poing comme pour m'écraser… J'avais failli me trahir! je n'étais pas encore arrivé à étouffer absolument la vérité sous un masque d'emprunt… ou plutôt à rattacher assez rapidement les cordons de ce masque dénoué par la main de l'imprévu…… mais je criai: «Mon ami! mon ami!…» Il reconnut ma voix… et se jeta dans mes bras en sanglotant!…

«Moi, sans avoir l'air d'y prendre garde, je me dérangeai doucement, de telle sorte que son regard se trouvât dans l'axe du visage effroyable; puis, doucement encore, je lui relevai le front… il vit encore cette chose; je sentis tout son corps se tordre sous cette impression dont rien ne pouvait rendre l'horreur.

«Le médecin entra… Turnpike se calma tout à coup et regarda le praticien, qui marcha vers le lit, puis s'écria:

«—Mais cette femme est morte! il n'y a rien à faire!

«—Rien! répéta machinalement Turnpike.

«—Comment cela est-il arrivé? demanda le médecin.

«Je pris la parole, racontai ce que j'avais vu, et expliquai ce que je supposais.

«—Voilà! dit Turnpike. (Oh! comme je l'écoutais! Sa voix ne parcourait-elle pas toute la gamme du désespoir, et ne révélait-elle pas la contexture intime de l'instrument?) J'étais là… dans mon cabinet de travail, à côté… la porte était entr'ouverte… la nuit venait, je cessai de lire, et, machinalement mes yeux se portèrent sur l'entrebâillement de la porte entr'ouverte… Je vis une lueur rouge… Je ne compris pas d'abord. J'entendais dans cette pièce un trépignement… rien de plus… Je l'avais laissée, un quart d'heure auparavant, se mettant à sa toilette… Tout à coup une horrible idée traversa mon cerveau… le feu! Je m'élançai! Ah! monsieur, jamais je n'oublierai cela… Au milieu de cette chambre, tenez, là, il y avait une colonne de feu qui tournait, tournait, tournait rapidement sur elle-même… au milieu de la flamme un corps qui se débattait contre le feu qui mordait et déchirait… Pas un cri! pas un bruit… deux pieds qui battaient le plancher, c'était tout… Je bondis… Comment je fis! je ne saurais le dire… Je ne voyais pas, je sentais la flamme qui brûlait mes mains et mon visage… L'horrible lueur s'éteignit… la femme était à terre, et j'étouffais de mon corps les derniers soubresauts de la flamme… Alors j'aperçus que Simpson était entré… je portai le corps sur le lit… Depuis ce moment, je ne sais plus… non… non!

«Le médecin répondit d'une voix calme (oh! que c'est beau d'avoir cette habitude d'être calme!):

«—Cela arrive souvent, la pauvre femme se sera trop approchée de la cheminée, et le feu aura pris à ses vêtements… Il faut aller déclarer le fait à la police.

«Turnpike mit ses mains sur son visage; alors je vis que le sang coulait entre ses doigts:

«—Tu es blessé? m'écriai-je.

«—En effet, fit le médecin.

«Et sans plus s'émouvoir il demanda de l'huile, des bandes de toile, et fit un pansement. Turnpike semblait ne rien sentir, il tourna la tête vers le cadavre et sa poitrine se soulevait en contractions spasmodiques.

«—Monsieur, me dit le médecin à voix basse tandis que je le reconduisais, seriez-vous assez bon pour me faire payer ma visite? Vous savez que je ne suis pas le médecin de la maison.

«Je lui mis cinq dollars dans la main. Il regarda, sourit et s'en alla.

XVIII

«Décidément, il sera difficile de faire souffrir cet homme… Quelle force! Après les premières convulsions de la douleur, son être a réagi, son énergie a eu raison de ses tortures… Il est calme. À l'enquête il répond froidement, donne les détails d'une voix assurée, douce même… il a passé la nuit auprès du cadavre. Il n'a pas voulu qu'on couvrît son visage et a semblé se complaire à rechercher sous la dévastation de la mort les souvenirs radieux de la vie… J'ai veillé aussi. Par amitié, a-t-il cru. Tant mieux! il ne faut pas qu'il doute de moi, car il m'appartient tout entier. J'ai repris moi-même toutes les circonstances de l'accident, je l'ai interrogé, j'ai insisté sur les points les plus pénibles, j'ai pressé tous les ressorts de ces lames à mille tranchants… il est resté impassible. Et cependant il souffre horriblement… Je vois cela dans certains tressaillements de ses fibres.

C'est ce qu'il faut. Le sujet est bon. Il est apte à souffrir, parce qu'il peut beaucoup endurer… j'ai en face de moi un adversaire digne de ma haine et de ma volonté…

XIX

«On a emporté la femme. Ce qui est vraiment curieux, c'est que je n'ai pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi? Est-ce que cette femme était à moi? Est-ce qu'il y avait entre nous aucun lien commun aujourd'hui? Non, non, ce n'est pas aujourd'hui qu'elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l'ai couchée de mes deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes larmes un suaire et que mon serment de vengeance a été son hymne de deuil.

«… Nous rentrons à Green-House, seuls tous deux. Oh! sur mon âme, que je ressens une forte tentation de le tuer!… Il faut que je fasse appel à toute ma raison… Il est assis en face de moi, la tête dans ses mains. Il ne parle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état d'engourdissement qui accompagne la pléthore de la douleur.

«Étrange situation en vérité et dont je me souviens avec une âcre jouissance! Il était là, sous mes yeux, à portée de mes mains. Je pouvais le saisir à la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs… et je ne l'ai pas fait. Et j'ai permis que, revenu à lui, il me parlât d'elle, il me détaillât ses perfections, qu'il me dît combien elle était belle, combien ses baisers étaient doux, qu'il évoquât dans cette chambre, encore murmurante de leurs mots d'amour, ces rêves qui sont la vie… J'ai permis tout cela. Je suis resté souriant. J'ai approuvé de la tête et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu'elle était—ce qu'elle eût été—pour moi! Non, il faut bien que vous me croyiez, je ne l'ai pas tué… Mais comme je me cramponnais à l'avenir compromis, comme je notais une à une mes propres tortures, semblable à l'usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu'on lui a souscrits!

XX

«… Six mois s'étaient passés. Nous nous disposions à partir pour un long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s'était déjà émoussée… déjà! insulte nouvelle qui m'était faite. Car toute ma vie, à moi, appartenait à celle qui n'était plus là. Et lui, au bout de six mois, il y songeait à peine et cherchait les moyens de n'y plus songer du tout!

«Quelques jours avant notre départ, nous fûmes témoins d'une scène étrange, et si je la relate ici, c'est qu'elle provoqua de la part de mon ami une phrase à laquelle je ne pris pas garde tout d'abord, mais qui me revint en mémoire, plus tard, alors qu'approchait l'échéance terrible.

«Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions à Lexington. Or, ce jour-là, on jugeait un grand criminel. Le crime était horrible par lui-même, mais l'esprit public était d'autant plus excité contre le coupable, qu'il appartenait à la race nègre. Sam Wretch était depuis sa naissance esclave dans la plantation de M. Timber, l'un des plus célèbres négociants du Kentucky. L'esclave avait, paraît-il, été cruellement frappé par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans. Cette femme était allée depuis cette époque en Europe. Mais son mari était mort, et avait par son testament donné la liberté à un certain nombre d'esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait avec indifférence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n'y prit point garde, attribuant à la force de l'habitude cette insouciance de la liberté. Mais Sam obéissait à une pensée longuement préméditée. La veuve de Timber, avisée à Paris du décès de son mari, revint en toute hâte.

«Sam se fit désigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant de l'arrivante; et au moment où elle descendit de voiture, Sam s'avança respectueusement, le dos à demi-courbé, puis, quand il fut auprès d'elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tête, d'un seul coup de son poing fermé, il assomma la femme qui tomba… morte. C'était un athlète que Sam Wretch.

«On s'empara de lui aussitôt. On ne pouvait pas croire que la femme eût succombé; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en ricanant: «Massa est morte, elle m'avait frappé, je l'ai frappée!»

«On l'enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procès. Quoique affranchi, ce n'en était pas moins un nègre, et la justice pouvait et devait être expéditive. Elle le comprit. Huit jours après le crime, le juge se couvrait la tête du bonnet noir, et Sam Wretch était condamné à être pendu, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

«L'arrêt devait être exécuté le lundi suivant, et le jugement avait été rendu le mardi. C'est ce jour-là que nous étions à Lexington, pour affaires.

«On ne s'entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans l'air, comme un souffle de colère mal contenue… Six heures sonnèrent. Alors, du haut de la rue où se trouvait notre hôtel, nous entendîmes surgir tout à coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit; mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jaunâtre et lugubre. Puis un cri: Lynch! lynch!

«J'avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C'était la foule qui courait à la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se préoccuper des délais légaux, exécuter l'arrêt de mort. La prison était à quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendîmes. Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d'où s'échappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches, comme des langues de feu. C'était un vertige qui roulait, tout cela se poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lancée à la curée de mort.

«La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable, impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa façade sembla s'animer, vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de vermicules. C'étaient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches et des pioches, s'attaquaient aux pierres immobiles. Une fenêtre s'ouvrit: le gardien parlementa. Que voulait la foule? Le prisonnier! mais il était en sûreté, et au jour dit, il subirait son châtiment! «À mort! À mort!» hurlèrent les forcenés. Le gardien, qu'on n'entendait plus, protesta du geste; puis la fenêtre se referma.

«—La porte! La porte! le feu!

«L'autorité restait neutre; mais il fallait se hâter d'agir. On entassa des broussailles devant la porte bardée de fer, puis on y mit le feu. Une épaisse fumée s'éleva devant la prison, mur contre mur. Une haute langue de flamme lécha l'édifice. Alors de l'intérieur s'élevèrent des hurlements et des imprécations. C'étaient les autres prisonniers qui croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer: «Sam Wretch! Sam Wretch!» Ils se sentirent rassurés. Seul, le misérable, effaré, se blottissait au fond de son cachot, insultant à ces murailles qui n'étaient pas assez épaisses, à ces verrous qui n'étaient pas assez forts.

«Quelques minutes après, la prison était envahie et Sam Wretch apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaçaient du poing. La flamme était éteinte. Mais dans la porte béaient des ouvertures calcinées. Un homme lança sa torche au visage du malheureux, qui se rejeta en arrière…

«On l'entraîna. Il grinçait des dents et criait:

«—Voleurs! hurlait-il, voleurs de vie! J'ai sept jours, je veux sept jours. On n'a pas le droit de me tuer. Assassins! lâches!

«Mais on tirait sur ce corps condamné, et il était obligé de courir… il tomba. Quelqu'un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il resta à terre. Alors dix mains s'avancèrent, le prenant au buste, aux épaules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui mordit… le doigt se déchiqueta, et la main sanglante le souffleta. C'était bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir!

«Il était debout: il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule sortit de la ville, et s'arrêta à un bouquet de bois.

«La lune s'était levée, une lune radieuse, souriant ironiquement de son masque blafard à cette scène d'assassinat:

«Une corde! Une corde!» Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il était vigoureux, le nègre. Il luttait. Un instant, des pieds et des poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh! rien qu'une seconde! il dut avoir l'enivrante sensation de la liberté. Mais la meute se rejeta sur lui; il sentit que tout était fini, il devint inerte. Une sorte de grondement rauque sortait de son gosier serré.

«Quelque chose tomba auprès de lui, c'était le bout de la corde où se trouvait le noeud coulant. Un homme était monté sur l'arbre, avait passé la corde dans la fourche que formaient deux branches énormes, avait enlevé l'écorce pour que cette corde pût glisser… on mit le noeud au cou du patient. L'autre bout de la corde, passant par la fourche, traînait à terre de l'autre côté.

«—C'est fait? demanda une voix.

«—All right! répondirent ceux qui avaient assujetti le noeud.

«—Enlevons!

«Et dix hommes se pendirent à l'autre extrémité de la corde, qui glissa sur la fourche de l'arbre comme sur une poulie… Le corps de Sam s'était affaissé, il était étendu à terre… Alors on vit, sous la traction de la corde, la tête quitter le sol, puis les épaules, puis les cuisses. Là, le corps tourna sur lui-même…

—Hardi! crièrent les voix.

«Le corps lâcha terre, et se haussa dans l'air. Il tournait toujours. La corde était passée au cou, par une main inexpérimentée, car le nègre se sentait mourir et battait l'air de ses mains… Mais sous le poids du corps, on vit le noeud se resserrer par une secousse brusque, comme pour se mettre en la place nécessaire…

Stop! dit quelqu'un.

«Sam Wretch était pendu…sa face se congestionnait et de ses lèvres épaissies sortait une sanie rougeâtre…

«—Quand détachera-t-on cet homme? me demanda Turnpike.

«—Dans dix minutes ou un quart d'heure.

«—Mais, reprit-il en frissonnant, s'il n'était pas mort… si on l'enterrait vivant!

«Je le regardai, il était livide.

XXI

«… Nous voyageons. Turnpike s'est lancé dans les grandes affaires industrielles. Il est très ingénieux, en vérité, et il rendra, je n'en doute pas, d'immenses services au commerce des États-Unis. Il a déjà inventé une machine propre à la préparation du coton, très curieuse réellement, et qui lui a attiré de tous les points de l'Union les éloges les plus mérités. Sa fortune s'accroît. Il a en lui un besoin d'activité qui le dévore. Souvent déjà il m'a dit: Maintenant que je suis seul, je vais m'adonner tout entier à la science!… Il est seul! Sur mon âme, je ne sais s'il ne dit pas cela avec une certaine sensation de soulagement. On dirait parfois que l'accident qui l'a fait libre a comblé l'un des secrets désirs de son coeur. Ainsi, cet homme aurait tué mon avenir, aurait brisé toute ma vie, et il n'aurait pas même eu conscience de la valeur du trésor qu'il me dérobait… Mais non, c'est la prévention qui m'égare. Je l'ai surpris souvent, alors qu'il se croyait à l'abri des regards indiscrets, laissant couler le long de ses joues de grosses larmes et regardant à travers l'infini un point obscur, lointain comme le souvenir.

«Je ne le quitte plus, il ne peut se passer de moi. Et je ne puis me séparer de lui. Je le couve du regard. Parfois, tandis qu'il rêve à ses combinaisons, je me place de telle sorte que je puisse, dans une glace, tenir mes regards fixés sur lui… et par l'exercice d'une étrange faculté, tandis que la vie de cet homme me ramène au point de départ de mon existence nouvelle, je bâtis machinalement mon avenir tel qu'il eût été, s'il ne m'avait dit un jour: «Je te présente ma fiancée.»

«Oh! quel resplendissement de joies! Quelle lumière pleine et sereine s'épand alors sur toute cette vie rêvée! Il me semble que je l'entends, elle, me dire: «Je t'aime!» Il me semble qu'à force de soumissions, de soins, de dévouement, je l'ai rendue digne de moi! Dans ces extases momentanées je vis double; il me paraît que mon être a grandi, que mes sensations sont quintessenciées, je marche tout entier dans cet insondable abîme, dont tous les échos redisent: Amour! Amour!

«Mais cette impression ne dure pas. Par un violent effort, je me dégage de ces liens qui m'enchaîneraient, qui annihileraient ma volonté, ma force, mon énergie, et je le revois, tel qu'il est, je me revois, tel que je suis, et je la revois, elle aussi, se tordant dans les suprêmes souffrances de l'agonie.

«Et par bonheur, je me souviens qu'il n'est pas permis à un être humain de torturer un de ses semblables comme cet homme m'a torturé; je me souviens que j'ai une créance à recouvrer, que j'ai une balance à établir.

«Je me souviens que ma vie n'a qu'un but, qu'un objectif, qu'une raison d'être, la vengeance!

XXII

«Nous voyageons! Nous visitons l'Europe; lui, plein d'enthousiasme, moi, froid et raisonnant; lui, rapportant tout spectacle au besoin d'idéal qui l'étreint, moi, ramenant toute sensation au but unique qui s'impose à mon âme. Il admire la cathédrale de Strasbourg; moi, je mesure du regard la hauteur de la flèche, et je me demande quelle doit être la souffrance de l'homme qu'un hasard précipite à travers l'espace, et qui sent, dans sa chute vertigineuse, que ses membres se vont briser, au pied de l'immense basilique… Dans Cheapside, de Londres, dans la rue Montmartre, de Paris, alors qu'il admire cette activité fiévreuse de mille véhicules, se croisant, se heurtant, se frôlant; alors qu'il songe à la dépense de forces intellectuelles et physiques que représente ce mouvement incessant, moi, je rêve à ce que souffrirait l'homme jeté sous les pieds de ces chevaux, écrasé par le roulement de ces mille roues, blessé, meurtri, pantelant…

«Dans les hauts fourneaux, je réfléchis à ce que ressentirait le corps humain, jeté vivant dans les flammes inextinguibles; dans les manufactures, je vois des membres déchiquetés, tressautant par lambeaux, aux élans de toutes ces roues, débris sanglants, écrasés sous ces balanciers de fonte ou broyés sous ces leviers de fer…

«Dans les profondeurs des mines sombres, je devine le porion surpris par l'inondation, fuyant devant le flot qui fait irruption à travers les fissures du granit, s'élançant vers l'échelle de salut et sentant alors le flot qui lèche ses pieds, bondit à ses cuisses, grimpe à sa poitrine, puis bondit au-dessus de la tête, l'arrachant de son dernier asile pour le précipiter à la mort. Ou bien, je le vois, le mineur, confiant et frappant de son pic la pierre qui étincelle, redressant la tête au bruit sourd d'une explosion encore incomplète, comprenant que le grisou est là, invisible, menaçant, ouvrant ses bras de fer pour l'écraser, apprêtant ses tenailles de fer pour le martyriser… tout à coup effondrement, écroulement. L'explosion a eu lieu. La pierre a éclaté comme la coquille d'une noix dans un brasier… et, se jetant au-devant du fuyard, s'est faite muraille… cloîtré dans cet in pace du travail, il mourra de faim, de soif, d'épuisement.

«Voyant tout cela, je m'adresse cette question: Que lui ferai-je souffrir?

XXIII

«J'étudie la littérature et l'histoire de tous les pays, au point de vue des tortures. Quel autre sujet m'intéresse? Le grand poète de la France, Hugo, eut une idée splendide. Son Claude Frollo, précipité des tours de Notre-Dame! Que serait-ce s'il tombait tout droit, et que son crâne se brisât sur la dalle des rues? Ce qui est vraiment admirable, c'est l'homme se raccrochant aux saillies de l'architecture, suspendu par un coin de sa soutane à la gouttière qui plie… admirable, ce passage.

«Quasimodo n'eût eu, pour le tirer du gouffre, qu'à lui tendre la main… l'archidiacre haletait. Son front chauve ruisselait de sueur, ses ongles saignaient sur la pierre. Ses genoux s'écorchaient au mur. Il entendait sa soutane accrochée à la gouttière craquer à chaque secousse qu'il lui donnait… il se disait, le misérable, que, quand ses mains seraient brisées de fatigue, quand sa soutane serait déchirée, quand ce plomb serait ployé, il faudrait tomber, et l'épouvante le prenait aux entrailles…

«Oh! grande et puissante haine que celle de ce nain bossu et louche.

«Quasimodo le regarda tomber!

«Jouissance profonde, complète, immesurée! Le voir se tordre dans l'impuissance, désespérer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut vivre dans la plénitude de sa haine assouvie.

«Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d'Eugène Sue, Atar-Gull, je crois. Tenir l'ennemi là, sous ses yeux, sous sa main, l'insulter, le martyriser, et à l'heure suprême, lui cracher au visage… tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au dévouement du tortionnaire.

«J'ai lu encore le Monte-Cristo français: j'y ai noté plus d'un incident intéressant. Mais ce n'est point là de la vengeance humaine; et puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le déshérité, s'attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui, jusqu'à la dernière heure, se suppose le maître… et qui n'est, à un moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son ennemi…

«L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point dû la négliger… J'aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert. Seulement l'atrocité même du supplice va contre son but.

«—Mathô paraissait insensible; puis, tout à coup, il prit son élan et se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid…»

«Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est mauvais.

«L'Orient est maître en l'art des supplices, mais il ne tient pas suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c'est bien. Taillader une âme, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse cette double condition; il faut que des excès même s'élève, inextinguible jusqu'à la dernière seconde, la lueur d'espérance qui rafraîchit et réconforte l'âme du patient… voici ce que l'histoire m'a présenté de plus complet.

«Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort. Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau, les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du corps, aucun mouvement n'était possible. Matin et soir, un gardien apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre; on défendait l'homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes. Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu'à ce que cette immobilité et cette impuissance l'eussent tué…

«Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux.

XXIV

«Et c'était auprès de lui, auprès de ce prédestiné de la souffrance, que j'étudiais ces rêves effroyables. C'est en lui serrant la main que je me demandais, sentant le sang battre dans ses artères, comment j'utiliserais cette vitalité au profit de ma haine.

«Bientôt, je sus tout, dans l'art infernal des tortures; j'étudiai successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et l'écartèlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l'Inquisition et vis, à Sarragosse, les débris de la vierge de fer, qu'on accouplait au condamné; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de l'estrapade…

«Tout cela ne me satisfaisait pas. Je résolus de me concentrer en moi-même et de demander aux surexcitations de l'ivresse la perfection du supplice.

XXV

«L'ivresse peut-elle être utilement appliquée à une question de recherches: voici ce que j'eus tout d'abord à déterminer. Si l'homme, à l'état sain, peut, grâce à une longue étude, concentrer sur un seul point toutes ses facultés, lui est-il possible de surexciter ces mêmes facultés de telle sorte que leur acuité se décuple, de donner au mécanisme intellectuel une telle force, une telle rapidité de mouvement qu'un travail extraordinaire soit accompli?

«Mon but était celui-ci: tandis que certains hommes boivent pour s'étourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir, pour mieux diriger ma pensée sur le fait qui m'intéressait. Il s'agissait donc non seulement de résister à l'engourdissement qui s'empare de l'homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement en exaltation. Ici encore était un écueil à éviter. L'exaltation de l'ivresse est inconsciente; le plus souvent, l'homme, en état d'ébriété, oublie qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il fait. Son intelligence, noyée dans la fumée de l'alcool, n'est plus maîtresse d'elle-même. La bête, selon l'expression d'un Français, Xavier de Maistre, domine absolument le moi. Et des actes de la bête le moi n'est plus responsable, parce qu'il en a perdu la direction. Il n'en est pas moins vrai que chez l'homme, exalté par l'ivresse, se déploie une force inconnue à lui-même, que ses muscles, que ses nerfs acquièrent une vigueur bien supérieure à celle qu'ils possédaient à l'état normal. Tel homme ivre brisera une barre de fer sur laquelle, au repos, il n'eût même pas osé porter la main. Il y a donc là preuve évidente que, par l'absorption de l'alcool, le corps humain se trouve momentanément doué d'un ressort plus énergique, que la détente des forces se fait plus violente. Et c'était de cette énergie, de cette violence artificielle que je me proposais de tirer parti.

«Mais non pas au hasard. Non pas en permettant à mon âme d'abandonner, ne fût-ce qu'un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je voulais que cette plénitude de forces exerçât son action principale sur le cerveau, que sous l'action de l'alcool les fibres pensantes acquissent cette vigueur et cette énergie dont je devinais le développement, et qu'alors la pensée, appliquée uniquement au sujet auquel j'avais voué ma vie, s'élançât plus vive et plus ardente sur la route qui m'était tracée. J'avais étudié la vengeance, il me restait à la rêver.

XXVI

«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser échapper mon secret.

Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme une fleur qui s'ouvre.

[Note 1: L'auteur indique un vin inconnu en France; c'est évidemment avec intention. En tous cas, nos vignes sont riches en produits, possédant les qualités dont suit l'énumération.]

Pourquoi l'avais-je choisi? Voici. Les vins du Midi sont lourds; ils chargent l'estomac, et les fumées se dégagent lentement, pendant que le travail de digestion fatigue l'oesophage. Ce que je voulais, c'était que le liquide par lui-même s'évaporât en quelque sorte au moment de la dégustation, et que sa volatilisation se traduisît rapidement par l'envoi des fumées au cerveau. Le Clos-Rondet, que j'avais longuement étudié, répondait absolument à ces théories. J'étais prêt.

J'avais pris plusieurs précautions importantes: Ma porte était solidement fermée: la chambre que j'occupais se trouvait dans une partie retirée de la maison, auprès d'une longue salle dans laquelle jamais personne ne pénétrait le soir, il était environ huit heures, tout était calme autour de moi.

J'avais préparé un écriteau de papier blanc, sur lequel j'avais inscrit deux mots: TURNPIKE.—VENGEANCE. Parce que je craignais que, dans la période violente de l'ivresse, le souvenir ne me fît défaut. Alors m'étant installé dans un large fauteuil, la tête appuyée de telle sorte qu'elle ne pût vaciller à droite ni à gauche, j'avais fixé l'écriteau juste en face de moi. En admettant même que l'ivresse me fît perdre le souvenir, il était bien certain qu'à un moment donné mes yeux se porteraient sur l'écriteau, placé comme un point de repère sur la route du souvenir. J'étais moi-même resté dans l'ombre, et l'écriteau était éclairé de chaque côté par une lampe, munie d'un réflecteur dirigeant tous les rayons de lumière sur le papier blanc.

Donc, toutes mes précautions étaient bien prises; je me repliai sur moi-même et me mis à penser. À quoi? Au but. À qui? À lui et à elle. Puis je débouchai les six bouteilles placées à portée de ma main, et le regard attaché à l'écriteau, je commençai à boire. J'avais consulté les palpitations de mon bras. J'étais absolument calme.

Je buvais lentement, en gourmet. Le vin tombait goutte à goutte dans mon gosier. Je n'avais pas voulu qu'une absorption trop brusque déterminât des désordres cérébraux trop rapides. Lorsque la seconde bouteille fut vide, je sentis un vague engourdissement s'emparer de moi, je ne résistai pas tout d'abord. Quelque chose en moi ne subissait pas l'influence du vin, et comme je l'avais déjà constaté, suivant curieusement les premiers développements du phénomène qui se produisait. À la troisième bouteille, un bourdonnement tinta dans mes oreilles… il y eut une minute, oh! minute terrible, où je sentis que je m'abandonnais moi-même. Une prostration générale me brisa, je perdis le sens de ma propre existence. Mais un ressort se tendit violemment, c'était en quelque sorte instinctif. C'était une dernière lueur de volonté qui protestait contre l'obscurité qui m'envahissait et m'entourait.

J'ouvris violemment les yeux. L'écriteau était devant moi, mais non plus blanc comme je l'avais tout à l'heure, mais rouge. J'étendis la main et je bus encore. Alors les deux mots: TURNPIKE, VENGEANCE, se tordirent comme des serpents de feu au milieu d'une plaque de sang. Je voulais ressaisir les lettres, les replacer dans leur position normale, elles glissaient, tortillées en couleuvres, les mots s'allongeaient à perte de vue, et de chaque côté de la ligne brillante que formaient les traits, deux ruisseaux de sang coulaient, roulaient et glissaient.

J'aurais voulu m'élancer, une force invincible me poussait en avant, mes ongles se crispèrent sur les bras du fauteuil, et je dis à haute voix, par un dernier effort d'énergie.

—Quelle sera ma vengeance?

Et je bus encore. Alors devant mes yeux tourbillonnèrent de nouvelles vagues de sang; c'était un rhombus vertigineux, rouge, rouge, ardent; il me semblait que ce sang eût une odeur et m'enivrât lui-même, et quand je portai à mes lèvres la dernière bouteille, j'aspirai voluptueusement le liquide qui avait un goût de sang…

Quand je revins à moi, j'étais toujours assis dans le fauteuil, la tête penchée en arrière.

L'écriteau était toujours blanc, les lettres toujours noires…

—Le vin ne vaut rien, me dis-je, j'essaierai l'eau-de-vie!

XXVII

L'eau-de-vie! je ne sais pas de mot qui sonne plus effroyablement à mon oreille; et après si longtemps—oh! si longtemps—je ne songe point sans terreur à cette nuit d'angoisses sinistres et d'éblouissements lugubres. De quelles étreintes poignantes fut encerclé mon cerveau! Des griffes de fer déchirèrent ma poitrine. Mais il faut mieux que je vous dise ce que je ressentis.

J'avais deviné ce qu'était cette horrible ivresse. Je ne doutais pas que, malgré ma force, il ne me fût impossible de garder la libre conscience de mes actes. J'avais vu ces brutes ivres, que l'alcool a rendus semblables aux fous des cabanons, qui, saturés d'eau-de-vie, branlent la tête à droite et à gauche et disent des mots sans suite, l'oeil fixe et terne.

Je pressentais que je serais ainsi: je me voyais glissant sur la pente déclive qui mène à la folie ou gravissant les cimes folles du delirium tremens.

Il ne suffisait plus de placer à portée de mes yeux un point de repère sur lequel doivent, dans toutes les périodes de l'ébriété, retomber mes regards… il fallait donner à cet appel du souvenir une forme plus matérielle, plus frappante, plus attirante. Et voici ce que j'imaginai.

Je fis fabriquer un timbre, large coupe de bronze au son long, mat et lourd. À ce timbre muni d'un marteau fut adopté un mécanisme d'horlogerie pouvant marcher vingt-quatre heures. Le marteau se soulevait toutes les deux minutes et retombait sur le bronze; le son éclatait, vibrant et fort, puis s'étendait en nappes larges pour s'éteindre peu à peu, comme s'efface sur la mer le sillage d'une énorme vague. Mais, à ce moment, le marteau frappait encore, voix toujours prête, jamais fatiguée, qui, semblable à un glas funèbre, me criait: Songe à ta vengeance.

Et je saisis le flacon d'eau-de-vie.

J'étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles; je pouvais avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol… c'était dans l'accès même que l'idée de la vengeance-type devait surgir.

Je bus.

Mêmes effets d'abord qu'avec le vin. Un engourdissement, le bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête était libre, l'intelligence vivace, l'oreille nette, le bruit du timbre lui parvenait clair et régulier.

Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes, traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif contractait mon gosier… le monstre eau-de-vie posait sa main de fer sur mon être tout entier.

Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et de ma main tremblotante, j'étais obligé de chercher sur la table le flacon qui me fuyait… Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté?

Non, tout à coup… bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas… mais si faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d'abord d'où venait ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils? Je ne le crois pas. Car, il me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le temps se doublait, comme l'espace qui me séparait du son.

Et le moi physique était dans un tel état de fatigue et de surexcitation, que l'âme restait sourde, muette, sans pensée, sans dessein… Je bus encore.

«Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de plomb qui l'écrasait, comme les damnés du Dante… je voyais, j'entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin qu'à l'état sain, les murs s'étaient reculés. J'entendais plus précipité le tintement du timbre; évidemment, ce n'étaient plus deux minutes qui s'écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. Bôm! Bôm! Bôm! Et ce n'était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur mon crâne, et les effluves de l'eau-de-vie, montant violemment, frappent en dedans mon crâne, qui s'ébranle sous cette double pression…

Je tourne sur moi-même. Pourquoi? je ne le sais pas. Je suis quelque chose qui m'échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste, mes pieds ne touchent pas la terre… Oh! non, je ne sens pas le sol, je ne pèse point sur le parquet… Je marche sur de l'étoupe qui s'enfonce sous moi. Sorte d'enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain mouvant… et mes pieds sont trop lourds… je trébuche et je tombe.

Immobilité! apaisement! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué… non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas! oh! je sais ce que cela veut dire! La vengeance! la vengeance! Il me faut trouver des moyens ignorés, des tortures inconnues… C'est là ce que je cherche, c'est pour cela que j'ai bu de l'eau-de-vie… c'est pour cela que je suis effroyablement ivre…

Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J'ai fermé les yeux pour me recueillir. Ce n'est plus du sang qui coule dans mes veines, c'est du feu… du feu! du feu partout! la flamme m'environne, elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine… d'immenses vagues de flammes m'entourent et m'emprisonnent; elles ont la couleur de l'eau-de-vie.

De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le timbre, le timbre! Bôm! Bôm! Vengeance! Oui, c'est cela, voici que du milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des fourches de fer, des tridents rougis… Comme cela trouerait bien des chairs et déchirerait hideusement un corps humain… Puis des roues à dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse, emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis d'énormes moutons de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant dans l'air et tombent, se relèvent et retombent… sur quelque chose de spongieux comme la chair humaine. C'est un clapotement… il doit y avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme!

Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des pointes qui déchirent… Je suis au milieu de tout cet arsenal de tortionnaire… S'il m'allait toucher, si l'un de ces engins diaboliques effleurait mon corps… J'ai peur… et je bois pour n'avoir plus peur. Et j'entends le glas: Bôm! Bôm!

Ah! que n'est-il là! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas trop vite… Oui, c'est là la torture, c'est là la mort horrible que je n'ai pas entrevue dans mes rêves.

Un dernier verre: je me dresse, raide, automatique… et de toute ma hauteur je tombe sur le parquet.

Nuit horrible! Délire inutile! Comme le vin, l'eau-de-vie a été muette… J'ai menti tout à l'heure: non, il n'y a pas une seule de ces tortures que je n'aie rêvée…

Et ce n'est point cela qu'il me faut!

L'ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l'horrible! Si fait! Il reste encore une tentative à faire.

XXVIII

C'est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l'horrible, dans laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse atteindre. Et cependant, il le faut. Oh! dois-je encore me rappeler les horribles souffrances que cet homme m'a fait endurer? Faut-il me souvenir de ce que je suis et de ce que j'aurais pu être si elle m'avait aimé, moi. Et pourquoi ne m'a-t-elle pas aimé? En vérité, la question vaut qu'on l'étudie. Elle ne m'a pas aimé, parce que lui s'était emparé d'elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne comprenait pas la richesse, il s'est hâté de mettre entre lui et moi une barrière infranchissable… Mais après qu'il l'eût seulement regardée, après qu'il eût murmuré à son oreille les premiers mots d'amour, est-ce que le vol n'était pas consommé… est-ce que, dès lors, je n'étais pas trahi? Lui disait qu'il m'aimait. Mensonge! Aimer un ami, c'est s'identifier tellement à lui que l'on ressent en soi-même les impressions qu'il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son profit. Lorsqu'il la vit pour la première fois, est-ce qu'il n'aurait pas dû comprendre qu'il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de fidéicommis qui m'appartenait et me devait être restitué…

Il n'a pas fait cela… il m'a volé, volé sciemment, avec préméditation; il ne peut exciper de son ignorance; puisqu'il se dit mon ami, il devait sentir mon âme palpiter dans la sienne… il a feint de ne rien voir, de ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l'épargnerais! Non, non, je veux qu'il souffre, je veux qu'il crie, je veux qu'il sache bien que ces tortures viennent de moi…

L'heure est propice. Jamais il n'a été plus heureux, le temps a effacé sur son coeur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l'amertume de ses souvenirs. Il est plus riche que jamais: tout lui a réussi. Ses découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est estimé, honoré… Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l'ombre l'ennemi qui veille, silencieux, implacable, l'ennemi dont la haine grandit de toute l'étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une joie âpre à se répéter tout bas: Quand je le voudrai, tombera ce bonheur, tombera tout cet échafaudage d'orgueil.

Mais comment? Comment? Le moyen d'assouvir ma haine! Je ne le vois pas, je ne le pressens pas, je ne le devine pas.

XXIX

Engourdissement délicieux! Plénitude de l'être adorablement ressentie! Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies… Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n'oublie rien, non, mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche… J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées; leur accent est plein d'encouragement et de promesses…

Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de paillettes d'argent… tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré d'un indicible repos.

Salut à toi, liqueur bénie, qui m'a rendu à moi-même; salut, antidote de la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la fleur endolorie.

Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte; tu m'as souri de tes lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n'es pas la vierge froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur qui l'attend et les joies qu'elle peut donner… Non, je te reconnais, tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve une force toujours nouvelle pour étreindre l'amant qui l'adore… D'autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans fraîcheur; moi, j'y retrouve la trace de brûlures enfiévrées… C'est la passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et dans tes yeux dont l'atonie promet l'éclair, comme le nuage sombre que va tout à l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs endormies… Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connaître des secrets ignorés; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus… tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la poitrine de l'homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s'en est jamais souvenu.

Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore! À moi, ce verre à demi plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lèvres, je sens que je m'abîme tout entier dans ce baiser d'amour…

Merci! Maintenant la scène change… Tu t'es élancée devant moi, souple et bondissante; tu m'as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens emporté avec toi à travers les espaces immenses… Tantôt nous perçons le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantôt, nous précipitant dans les abîmes insondés, nous roulons à travers l'infini sans limite… Où sommes-nous? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades, tressées de filigranes d'or… ce sont des lignes si fines, si fines que l'oeil en peut à peine suivre les contours… et les arches d'or succèdent et se superposent aux arches d'argent étincelant… De toutes parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières ensoleillées… éclatement de lumière, tourbillon de splendeur… au fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité stupéfiante… puis ces rayons prennent un corps; incarnations de clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent en avant leurs bras enguirlandés… des fleurs tombent, fleurs étoilées, pluie de rubis et de saphirs… puis la fleur se fane… rien!… il reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert étincelant… elles jaunissent. Non… ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se passe-t-il donc?

Encore un verre. À moi, fée adorable! Me voici, répond sa voix. Mais elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains… des mains? non pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte noirâtre… je touche sa robe… non, c'est une écorce! Qu'est ceci? la fée s'est faite arbre…! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches déchirent le ciel… Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur agonisante.

Il y a quelque chose au bout de cette branche… cela pend, cela est noir… c'est un corps humain… Ah! je me souviens! le nègre! le nègre! Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de haine et grince des dents… la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi m'as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet?…

Quelqu'un est auprès de moi… je ne le vois pas. Mais ce doit être lui. Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en ricanant… Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui m'accompagne… pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras sur le mien; il m'entraîne et en m'entraînant me dit:

—Mais s'il n'était pas mort!… si on l'enterrait vivant?

L'arbre ricane plus fort… des bouches s'ouvrent à toutes ses branches et répètent deux mots:

—Enterré vivant! enterré vivant!

XXX

C'est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai accordés.

Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me regarde et je suis étonné de constater combien peu j'ai changé. Pas une ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vécu; je me suis renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable… Seule, ma tête a vieilli: le cerveau a tant travaillé! Quels efforts et quelles recherches! Mais tout cela est oublié, tout cela s'est évanoui. Il me semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve au lendemain de cette nuit terrible… cette nuit où elle est devenue sa femme.

Ma haine a-t-elle diminué, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité, je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n'ai pas faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de l'homme d'autrefois.

Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux; cette nature s'est épanouie dans la vie; l'activité a aidé à son double développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure noire s'est rayée de quelques lignes d'argent… Il est revenu d'un long voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l'ai si bien regardé… Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets.

Ses projets! Va, parle, songe à l'avenir, songe aux années qui vont suivre… Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle ton pied trébuchera; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle tu seras précipité… par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi, qui te hais!…

Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur son visage! Comment se peut-il faire que mon oeil ne trahisse pas la pensée intime de mon cerveau? que cet oeil soit calme alors que l'idée bouillonne dans mon crâne?

Trois mois! trois mois encore! et tout sera fini. L'échéance fatale approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j'ai tirée sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible.