XXXI
J'ai trouvé le moyen, reste à préparer l'exécution. J'ai bien raisonné. Du reste, l'expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera complète, odieuse, effroyable. Oh! je n'ai rien négligé, il souffrira autant qu'il m'a fait souffrir… il mourra… mais comme je comprends que meure l'ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne sera pas un passage brusque de la plénitude de l'existence à l'inanité du néant, du jour splendide à la nuit muette.
Il mourra… Mais j'y songe, sa disparition n'étonnera-t-elle pas ses amis, tous ceux qui s'intéressent à lui?… j'ai dit sa disparition et je me comprends. Il faut que je les prépare peu à peu à cette pensée, il faut que lui-même me serve d'interprète auprès d'eux…
Comment agir? N'oublions pas ce détail, un jour on le verra plein de vie, plein de santé, souriant… vivant pour tout dire, puis tout à coup, il sera sous les yeux de tous à l'état de cadavre, immobile, insensible. La mort subite étonne toujours, il ne faut pas qu'elle étonne…
Ah! j'ai trouvé.
XXXII
Cette nuit-là, Turnpike s'était endormi d'un sommeil profond; nous avions beaucoup marché; j'avais mon projet, je voulais qu'il dormît bien…
Il est là, dans la chambre attenante à la mienne… Minuit, il y a deux heures qu'il n'a pas remué… rien à craindre. J'entr'ouvre sa porte, doucement, oh! si doucement, que moi-même je n'entends pas le bruit des gonds qui roulent.
Rien!… le silence… J'ai là sous la main les fleurs les plus odorantes, aux parfums les plus subtils; je les ai choisies moi-même. Ma main ne tremble pas. Je suis calme. Qu'est-ce que cela, auprès de ce que je ferai dans trois mois? Jeu d'enfant. Je jette les fleurs sur le tapis de sa chambre gerbe par gerbe… tout est bien fermé. J'y ai veillé moi-même. Des fleurs, des fleurs encore! Je regarde par la porte entr'ouverte l'amas parfumé, qui s'élève, s'élève. Encore, encore. Il y en a assez…
Puis je referme la porte, et debout, l'oreille collée au bois, j'écoute. Une heure se passe, déjà il a remué plusieurs fois. Oh! si j'osais regarder! Je retire la clef, le trou de la serrure me sert de point d'observation… Il est étendu dans son lit. Une lampe accrochée à son chevet éclaire en plein son visage et sa poitrine… je vois le drap se soulever sous l'oppression qui gonfle son sein… C'est bien cela, il respire avec difficulté. Ce sont les parfums qui montent à son cerveau. Ses yeux se sont ouverts. Voit-il? Non, ils sont fixes, ils sont mornes. Son front est horriblement pâle… des gouttelettes de sueur le mouillent et brillent sous la lueur de la lampe…
Tout à coup ses bras se tendent en avant, il se dresse sur son séant… puis il retombe. Un ronflement sourd s'échappe de sa gorge, quelque chose comme un râle.
Oh! sois tranquille, je ne veux pas que tu meures… Le poison, quel enfantillage! Te tuer ainsi, ce serait te tuer par le bonheur, et je veux que tu meures dans une affreuse torture…
Assez! assez! il ne bouge plus. Oh! si j'avais trop tardé! s'il m'échappait! Pensée horrible! J'attire la porte vivement, insoucieux du bruit. Il ne m'entend pas! Hors d'ici, fleurs maudites! Ah! cette fenêtre! de l'air, de l'air!
Je me penche sur lui et je souffle sur son front. De l'eau. En voici. Je suis sauvé! il a tressailli!
Alors, j'ai réussi!
—Qu'y a-t-il? me demande-t-il d'une voix faible. Je ne sais ce que j'éprouve…
—Mon ami, lui dis-je (oh! comme ma voix doit sonner sympathiquement à son oreille), votre teint est livide. Qu'avez-vous? que ressentez-vous?
Il se dresse, me regarde:
—Mon cerveau est obstrué, mes idées sont troublées… Ce sont tous les symptômes de la congestion…
Le lendemain, on savait que Turnpike avait été frappé d'un coup de sang, qu'il était absolument rétabli…
Il a le cou si court, disaient les niais.
Et moi je murmurais:
—Je puis le tuer, maintenant.
XXXIII
—Écoutez, me dit Turnpike, l'accident du mois dernier m'a causé quelques inquiétudes, non pour moi… car je ne crains pas la mort!… Mais je ne considère rien comme aussi ridicule que de disparaître brusquement, brutalement et de laisser toutes ses affaires en suspens.
«—Que veux-tu dire?
«—Voici. Si je mourais intestat, toute ma fortune, et elle est considérable, tu le sais, retournerait à l'État… Je n'ai pas d'héritiers directs, et je ne connais aucun parent. Mais si je n'ai pas vécu seul, si mon existence ne s'est pas écoulée dans l'isolement, après le malheur terrible qui m'a frappé, c'est que j'avais auprès de moi un ami sûr, sincère, au dévouement infatigable… Cet ami, c'est toi.
«—Ne mérites-tu pas d'être aimé! Et les douleurs qui t'ont accablé t'ont rendu à mes yeux encore plus digne d'affection.
«—Je sais que tu es bon, et que ton coeur est plein de délicatesse… Laisse-moi donc achever. Je n'ai point peur, tu le sais. J'admets parfaitement que l'indisposition à laquelle je faisais allusion tout à l'heure ait été tout à fait accidentelle. Cependant le propre de l'homme vraiment fort est de ne jamais se laisser surprendre. J'ai donc résolu de faire mon testament.
«—Ne parle point ainsi. Peux-tu bien, toi, heureux, riche, peux-tu bien songer à la mort?
«—Je ne songe pas à elle, mais il se pourrait qu'elle songeât à moi, reprit-il en souriant. Ma résolution est d'ailleurs irrévocable et, pour te le prouver, sache que je suis allé hier chez mon agent d'affaires et que j'ai déposé entre ses mains l'acte qui te constitue mon seul et unique héritier…? À toi, après ma mort, tout ce que je possède, tout sans exception, sans en distraire même le portrait de la bien-aimée… Je veux qu'elle reste sous tes yeux et que, la regardant, tu te souviennes des jours les plus heureux que ton ami Turnpike ait passés sur cette terre…
«Je protestai. Point n'est besoin de le dire. Pourquoi me tout donner, à moi? Était-il sûr que je n'en fusse pas indigne? Et puis, pouvais-je bien accepter un don aussi considérable, qui semblerait un payement de mon amitié?…
«Il persista. Je n'en avais jamais douté. Ainsi l'homme qui allait mourir par moi avait jusqu'à la dernière minute une profonde confiance en moi seul… et j'étais heureux d'avance en songeant à ce que serait le réveil, lorsque me pressant à son chevet, je lui dirais: Tu m'aimes et je te hais. Tu m'appelles ton ami et je suis ton assassin!
«Nul ne saura jamais quelle âpre jouissance j'ai ressentie dans ces mille détails, circonstances futiles en apparence, et qui semblent aujourd'hui si insignifiantes…
XXXIV
Est-ce que j'hésiterais au moment suprême? Mes nerfs seraient-ils moins forts que ma volonté? Non, cela n'est pas possible! Et cependant, si, pour assouvir ma haine, je le tuais simplement, par ce poison qui est là sous ma main…; que j'ajoute à la matière vénéneuse plus ou moins d'eau, et le problème est résolu. Peu d'eau, et il meurt… il tombe foudroyé. Beaucoup d'eau… et je le tiens sous ma main de tortionnaire, il est à moi âme et corps… nul ne peut me l'arracher…
«J'ai besoin de me recueillir. Le bourreau passe en prières la nuit qui précède l'exécution… Je ne prie pas, moi, mais j'érige un autel sur lequel, idole effroyable, je place mes souvenirs et ma haine, et dans cette contemplation j'abîme toutes les facultés de mon âme…
«Allons!
XXXV
C'est fait… la maison est pleine de cris, de gémissements et de sanglots. Ils sont nombreux, les serviteurs. Et ils aimaient Turnpike. Âmes basses et serviles qui n'ont jamais eu la force de haïr le maître… sous ce prétexte qu'il était bon… À chaque minute tinte la cloche de la grille… Green-House est encombré de visiteurs… Chose bizarre! Ces hommes ne sont pas des hypocrites. Non, la douleur qu'ils ressentent est bien réelle…
«—Un caractère si élevé! dit l'un.
«—Une si grande intelligence! répond l'autre.
—Et qui a rendu tant de services à la science…
«—Mais de quoi est-il mort… si subitement?
«—Une congestion cérébrale, évidemment…
«—En effet, il y a trois mois déjà…
«Oui, il travaillait trop… la lame a usé le fourreau. C'est une grande perte.
«Moi, je me suis assis au pied du lit où il est étendu. Son visage est découvert, je le regarde… la mort a donné à ses traits la rigidité marmoréenne. La mort!… ce mot m'effraie. Est-ce que?… non, je suis certain de ce que j'ai fait, je n'ai rien à craindre… et, pensant cela, je couve des yeux ce corps qui m'appartient, ce corps dans lequel ils croient qu'il n'y a plus d'âme… car seul je sais…
«Je suis seul en ce moment… voyons ses bras… ils ont la raideur tétanique du cadavre… j'applique mon oreille sur sa poitrine. Oh! ce coeur est bien immobile, pas le moindre tressautement…
«On frappe. «Entrez!» C'est le médecin. Je le reconnais, il est expéditif, c'est déjà lui qui a constaté le décès de celle… À cette seule pensée, tout mon sang se porte à mon coeur, et je regarde le cadavre… le cadavre de l'assassin. Car c'est lui qui l'a tuée, comme il m'avait tué moi-même…
«—Docteur, dis-je au médecin, un triste soin vous amène encore dans cette demeure.
«—Oui, je me souviens, murmure-t-il en jetant sur le corps un coup d'oeil distrait.
«—La congestion ne pardonne pas, et mon pauvre ami…
«Le médecin prend un air entendu:
«—Monsieur, l'afflux de sang dans un organe, sain d'ailleurs, provient d'un trouble permanent ou momentané dans le centre d'impulsion circulatoire. Les organes les plus vasculaires, tels que le poumon, la rate, le foie, le cerveau, sont ceux dans lesquels on remarque le plus souvent ce phénomène… Ici (et il se baisse sur le cadavre) la congestion de sang a eu lieu dans l'encéphale. C'est ce que nous appelons apoplexie… Chez le sujet le tempérament était sanguin, pléthorique; la tête était volumineuse, le col ouvert…
«Je tire de ma poche une vingtaine de dollars en or. Il continue sans paraître y prendre garde, de la même voix monotone:
«—L'excès des travaux intellectuels est aussi une cause déterminante de l'apoplexie sanguine… Quoiqu'elle soit ordinairement soudaine, la maladie est souvent annoncée par des maux de tête, des éblouissements…
«Je lui glisse dans la main les vingt pièces d'or; il prend un morceau de papier, l'enflamme au feu d'une allumette, le fait négligemment passer sous les narines du cadavre.
«—Hélas! lui dis-je, il n'y a aucun espoir?
«Il me regarda d'un air étonné:
«—Hélas! cher monsieur, aucun. La mort remonte déjà à plus de douze heures…
«—En effet!
«Et je le reconduis jusqu'à la porte. Je lui serre la main. De par la science Turnpike est mort.
XXXVI
«L'heure fatale a sonné. On a couché le cadavre dans sa bière, une bière luxueuse, en vérité, et d'un travail admirable. Sa tête repose sur un coussin de satin noir. Turnpike paraît dormir.
«Belle tête, dit un des hommes.
«Puis ils ajustent le couvercle et serrent les vis qui l'adaptent au corps du cercueil.
«Ils se retirent en disant: Dans une heure.
«Ils sont partis. J'écoute à la porte si leurs pas s'éloignent. Puis je m'élance vers un petit meuble, j'ouvre un tiroir, je saisis un tourne-vis, et rapidement je donne deux tours… le couvercle est soulevé d'un millimètre… Oh! d'un millimètre à peine. C'est assez… l'air circulera.
«Une heure après, dans la chapelle du parc, où se trouve un caveau souterrain, le cercueil est placé auprès de celui qui renferme les restes de la femme qu'il a aimée.
«Les nombreux amis s'éloignent, après m'avoir serré la main en m'adressant d'excellentes paroles de consolation…
«Je suis seul… enfin! Je suis maître, je me sens grandir… toutes les forces vitales se doublent en moi… Je vais me venger!
XXXVII
«Il y a six heures que le cadavre… a été renfermé dans le caveau… six heures! La crise a commencé il y a justement trente-deux heures… Comme j'ai bien calculé! Il y a cette nuit même dix ans que je pleurais et me rongeais les poings. Au jour de l'échéance, je suis venu… et je vais être payé… je tiens mon débiteur et je serai créancier impitoyable. Je jure que je ne lui ferai pas grâce d'une obole.
«Trente-deux heures. J'ai encore huit heures devant moi. La nuit est venue, je me promène dans le parc, seul, bien seul. Tous les domestiques sont congédiés… je veux que personne ne puisse troubler notre lugubre tête-à-tête.
«Je rôde comme un malfaiteur autour de la chapelle. Il est là, dans sa mort profonde, ignorant et inconscient. Moi, je vis, mais que cette vie est lente! Que je voudrais abréger ces instants, si longs au gré de mon impatience!…
«J'ai la clé. Oui. Mes outils sont là en un paquet bien ficelé. Je n'ai rien oublié. Combien de temps cela durera-t-il? Je ne sais pas. Mais peu m'importe. J'ai amassé dix années de force pour ce moment suprême…
«Et si cela n'était pas! Si cette heure que j'appelle de toutes les voix de ma haine ne m'apportait point ce que j'attends d'elle! Si ma science du mal m'avait trompé! Si le poison… Oh! non! ce n'est point possible! Je n'y veux point songer…
«En vérité, je deviendrais fou, et me briserais la tête sur les dalles…
XXXVIII
«Minuit… oui, douze! Je ne me suis pas trompé. Vite, plus vite… à mon poste.
«Me voici l'oreille collée à la porte de la chapelle, à demi courbé. Oh! comme j'écoute! Comme j'aspire à ce premier son qui doit vibrer dans mon âme comme le premier signal de la vengeance!…
«Rien!… rien encore; le vent dans les arbres. La lune s'est dégagée des nuages, et des ombres noires m'environnent, tranchant avec netteté sur la lumière pâle et blanche…
XXXIX
«Chut! oh! taisez-vous, murmures de la nuit! taisez-vous, bruissement des ténèbres…
«Écoutez… Ha!… non, cet Ha! n'est pas un cri ordinaire… non, ce n'est pas la voix de la nuit… c'est sa voix… à lui… à lui! Cri long, sombre, sourd, quelque chose comme la plainte du condamné au fond de l'in pace… cri lugubre à toute autre oreille que la mienne, cri joyeux pour moi…
«J'ai bien entendu… Voilà la troisième fois qu'il crie!
«Oh! je le savais bien, lorsque je lui ai inoculé le poison! Je savais bien qu'il se réveillerait, mais trop tard, lorsque la science l'aurait frappé de son verdict de mort, lorsque tous auraient pleuré sur lui, lorsque tous se seraient éloignés, lorsqu'il m'appartiendrait tout entier et à moi seul.
«Ah! tu espérais être mort! Tu croyais que tout était fini pour toi!… Non, tu es vivant, bien vivant, et tu es enterré!… comprends-tu?… tu es enterré vivant… seul, je le sais, je suis là pour achever l'oeuvre. En ce moment tu t'éveilles. L'engourdissement serre encore ton cerveau; tu n'as pas encore compris, mais tu sens une lourdeur insupportable peser sur tout ton être… c'est la lourdeur du linceul serré autour de toi. Tu as voulu l'écarter de tes bras, dans un mouvement convulsif, et tes mains se sont heurtées à quelque chose… ce quelque chose, c'est le cercueil…
«Tes yeux n'ont rencontré que l'obscurité, tu as levé la tête, et ton front s'est heurté au couvercle de la bière… c'est alors que tu as crié: Ha!
«Ce Ha! c'est la révélation, c'est la lumière qui se fait, c'est le frissonnement horrible dans tout ton être… c'est cette pensée qui te cingle le cerveau comme un coup de fouet…
«Enterré vivant!
«… Et c'est le début de mon oeuvre sinistre.
XL
«Premier mouvement: La terreur, terreur effroyable, immense… être enterré vivant. Au réveil, comprendre cela et se dire: Je suis perdu: je vais périr lentement, misérablement, dans des tortures indicibles, paralysé, étouffé… la faim va crisper mes entrailles… Se souvenir que des êtres, précipitamment inhumés, se sont rongé les bras, et frémir tout entier à cette hideuse pensée…
«Deuxième mouvement: La résistance folle, irraisonnée… la protestation contre cette hideuse erreur… protestation de la pensée, protestation de la chair… se débattre instinctivement, sans raisonner, chercher à arracher le suaire, à briser le cercueil… Folie, impuissance.
«Troisième mouvement: La prostration. Inutile de résister. La tombe ne rend pas sa proie… Ne pouvoir remuer… se sentir emprisonné, incapable d'un effort violent… Alors retomber sur soi-même et se dire: C'est la fin! attendons!
«Quatrième période: L'espoir: Si je criais! La voix n'est pas prisonnière… elle peut porter au dehors… au loin. Dans le parc, le hasard peut amener quelqu'un… sinon tout de suite, dans une heure, dans six heures… demain!
«Et l'enterré crie. Sa voix porte, quoique le poids du couvercle étouffe son intensité: c'est une ululation longue, lugubre…
«Sois tranquille! ta voix a été entendue… mais par nul autre que par moi!… Je mets la clef dans la serrure… c'est une vieille porte de fonte exposée à la pluie, à l'humidité… la serrure est rouillée et rouillés sont les gonds… Je tourne la clef bien lentement… je tiens à ce que le fer grince. C'est la première réponse à son appel… puis je pousse la porte… lentement, toujours. Les gonds crient avec un hurlement aigu.
«Lui s'est tu. Il n'a pas cru d'abord que ce fût un vrai son parvenant à son oreille… si tôt et si vite… au premier appel. Mais si! c'est bien réel. C'est bien le bruit de la clef… c'est bien la porte qui tourne.
«Le mort n'ose pas crier encore… il retient son souffle! Puis involontairement, quand il s'est bien persuadé que le bruit n'était pas une illusion, un nouveau Ha! s'échappe de sa poitrine…
«Oh! comme le son s'est modifié! C'est un mot articulé… Il a dit: À moi! au secours!
«Je n'ai rien répondu… je l'écoute. Et dans cette voix j'étudie les modulations de sa pensée… je me suis arrêté tout à coup… j'ai abandonné la porte. Aucun bruit! Lui crie plus fort: À moi! à moi!
«Même silence. J'ai produit l'effet désiré. De ce premier espoir, il va retomber dans les profondeurs du désespoir muet… et, tranquille, je tire la porte à moi, je mets la clef dans ma poche… et je me donne une heure pour faire le tour du parc.
«Dans une heure, je reviendrai!
XLI
«L'heure est écoulée… j'approche du mausolée sur la pointe des pieds… si légèrement que le sable même ne craque pas. Je me penche en avant. Que fait-il maintenant? Que pense-t-il?… Pas un bruit, pas un souffle. S'il s'était échappé? Non, la porte est bien close, la serrure intacte. Il est là! Mais s'il était mort! Si l'horrible réalité l'avait tout à coup écrasé comme un poids trop lourd!…
«Je ne puis rester dans cette perplexité… De la clef, je frappe sur la porte, qui rend un son éclatant… trois fois, pour qu'il soit bien prouvé que ce heurt n'est pas l'effet du hasard. Puis j'écoute… Évidemment il a dû tressaillir…
«Trois fois encore! Ah! il a entendu! Il a crié d'une voix forte, comme si dans cet appel il avait concentré tout ce qui lui reste de vitalité et d'énergie… Il est vivant bien vivant, toujours.
«Je rouvre la porte qui grince; mais, cette fois, je ne m'arrête pas.
J'entre résolument et d'un pas sonore dans la chapelle…
XLII
«Évidemment, dans l'horrible situation où il se trouve, nul bruit ne peut être plus suave à l'oreille que celui d'un pas humain… Aussi, ne serai-je pas si cruel que de le priver immédiatement de cette jouissance.
«La bière est là, devant moi, au milieu du caveau… Un espace libre règne alentour… et je marche, je marche, frappant du talon la dalle qui résonne. Je me suis ordonné de faire douze tours, je les ferai, mais sans précipitation. Je veux qu'il compte les pas, un à un. Comme cela doit lui paraître étrange! ce pas qui ne vient de nulle part et ne va pas vers lui, et qui cependant retentit bien réellement… qui provient certainement du fait d'un être vivant; ce pas qui tourne, tourne toujours égal. Ne s'arrêtera-t-il jamais? L'homme peut-il ne pas avoir vu le cercueil, peut-il ne pas avoir entendu les cris? Ce n'est pas possible… Toutes ces pensées doivent bouillonner dans son cerveau, oppressé par la nuit du tombeau. Et comme il ne comprend pas, il crie. Mais, dans cette explosion atroce du désespoir, le cri est rauque… comme le râle d'un catarrheux.
«Je marche encore… cette monotonie doit être sinistre.
«Ah! il s'impatiente. Voilà que ses cris deviennent plus précipités. Il veut être fixé, cette incertitude est plus terrible que la réalité… Pas si vite! Je m'arrête brusquement en retenant mon souffle, je m'assieds sur une pierre devant le cercueil, immobile, silencieux. Je l'entends qui se tord dans sa boîte sépulcrale, il cherche à se raccrocher à ce dernier espoir… il a entendu quelqu'un. Il n'a pas entendu la porte se refermer. Donc, le sauveur est proche.
«Moi, je comprends cette torture… et je ne bouge point.
XLIII
«Il me vient d'horribles imaginations… Quelle force me donnent ces dix années d'attente! Tandis qu'il est là, dans cette boîte carrée, tandis que tout son être se contracte dans des convulsions hideuses, je suis là et je songe aux niches que je puis lui jouer… je joue avec cette effroyable situation. Combien de temps durera-t-elle? Combien de temps résistera-t-il à cette torture?… Quoi qu'il en soit, je ne ferai rien pour hâter le dénouement…
«Alternative terrible d'espoir et de désespérance. À chacun de mes mouvements, toutes les fois qu'un bruit frappe son oreille, il suppose que le salut est proche… et j'emploie le même moyen qui ne s'use point. Après le bruit, le silence prolongé, complet, sinistre… Un moment j'ai jeté sur le sol du caveau les instruments de fer dont je me suis muni. Là il ne peut plus douter; évidemment la bière va s'ouvrir, c'est la liberté… c'est la vie!
«En effet, il doit le croire. J'ai mis le tourne-vis dans les vis qui retiennent le couvercle, je les ai serrées, puis desserrées. Le couvercle se soulève et s'abaisse comme la poitrine d'un homme qui respire… Tantôt par l'entr'ouverture, sa voix me parvient claire et nette… puis les vis se serrent, les ais se rapprochent comme une mâchoire qui se ferme, et je n'entends plus qu'un murmure étouffé; ou bien, le couvercle semble devoir céder sous le moindre effort… il s'arcboute au fond de son cercueil, et appuyé sur les coudes, il pousse avec ses mains la planche qui suit un peu l'impulsion. Mais l'effort est vain… le bois résiste. Ses mains glissent sur la surface polie du chêne… et voilà qu'il passe dans la fissure ses doigts crispés et enveloppés du suaire blanc…
«En me penchant, je puis apercevoir son visage hideux, contracté, pâli, creusé, convulsé… Oui, sa souffrance est horrible!
«Un instant je passe entre les ais un ciseau, et je donne une pesée… le bois craque. Évidemment, se dit-il, le bois va se briser, se désunir, le cercueil va s'ouvrir… Non, j'ai mesuré mon effort… et le bois est solide.
«Souffre, souffre, misérable! Qu'as-tu dit? «J'ai faim!» Ah! le monstre torture tes entrailles maintenant… Il devient fou. Les dents grincent, sa poitrine laisse échapper des cris rauques et sans suite qui voudraient être des mots…
«Allons! il faut en finir.
«—Turnpike, dis-je à haute voix.
«Il se tait. Il croit avoir mal entendu.
«—Turnpike?
«Il a frissonné. Mais oui, il a bien reconnu la voix d'un ami…
«—Sauvé! sauvé! Vite, vite, mon bon Simpson… ouvre, ouvre cette boîte infâme… J'étouffe, je meurs… Oh! si tu n'étais pas venu? Hâte-toi, hâte-toi donc!
«—Pauvre ami! Comment! tu es enterré vivant! Ah! l'horrible chose!
«—Ne parle pas… mais fais vite! Déjà la mort… une mort effrayante… me saisit à la gorge!… Il doit y avoir des instruments, là, sur les dalles, à côté de toi! Vite… vite!
«—Des instruments! mais je n'en vois pas! je ne puis ouvrir la bière!
«—Tu ne peux pas… Oh! ce n'est pas possible! Cherche, là, à tes pieds!
«—Oui, oui, tu as raison… Voici le tourne-vis.
«—Vite! vite!… Mais tu ne te hâtes pas… Voyons, je t'ai laissé toute ma fortune… Si tu te hâtes, je t'en donne la moitié… de mon vivant!
«—Ah! ah! excellent ami!
«À ce moment, à cette suprême insulte, la fureur s'empare de moi; je m'élance sur la bière, je m'y accroupis… Je place l'instrument dans les pas de vis, et je commence à serrer… mais lentement, bien lentement…
«Il s'en aperçoit. Sa voix parvient encore à mon oreille.
«—Tu te trompes! Pas dans ce sens-là! Tu fermes… je suffoque.
«Le couvercle s'abaisse lentement et je m'écrie:
«—Et tu vas mourir! comprends-tu? mourir… tué par moi, torturé, puni… Ah! tu m'as volé toute ma vie, tu as brisé tout mon bonheur… et tu comptes sur ma pitié… En vérité, c'est à n'y pas croire!
«Il pousse un dernier râle… le dernier que j'entendrai. Les vis se serrent… les deux lignes se rejoignent hermétiquement, j'entends encore le tressaillement convulsif de ce corps qui se débat sous la suprême étreinte de la mort, tressaillement dont le contrecoup frappe mes genoux et dont je ris… sur ma parole…
«Puis plus rien… un frissonnement… et l'immobilité…
«Je me relève… c'est la fin. Je sors de la chapelle, je referme la porte dont la serrure grince et dont les gonds hurlent… Je suis vengé!
……………………………………………………………
«Il y a vingt ans de cela. Je meurs content… J'ai gardé ce souvenir de vengeance comme l'avare garde son trésor. Je dédie ce récit à mes héritiers.
«Ainsi finit le testament d'Arthur Simpson.»
XLIV
Les héritiers sont pâles, atterrés.
Georgy Simpson n'entend plus, ses bras pendent le long de son corps. Master Julius Tiresome, cordonnier, a les yeux fermés; il est insensible, sans mouvement. Smithlake regarde devant lui d'un air hébété. Steney soutient miss Stroke qui s'est évanouie…
—Et, dit Thomas Eater, solicitor, comme on ne peut hériter de l'homme que l'on a assassiné, Arthur Simpson n'étant pas l'héritier légal de Turnpike, la fortune de ce dernier revient à ses héritiers naturels, ou, à leur défaut, à l'État.
Les héritiers entendent cela, c'est le dernier coup. Pris de vertige, ils se précipitent vers la porte et roulent à travers l'escalier, se heurtant et se bousculant… Tiresome pousse Georgy qui entraîne miss Stroke revenue à elle. Steney bouscule Smithlake qui trébuche…
Et le solicitor referme soigneusement le manuscrit qui sera transmis aux autorités compétentes…
FIN DU TESTAMENT
TABLE DES MATIÈRES
LA CHAMBRE D'HÔTEL LA PEUR LE TESTAMENT.
FIN DU TOME DEUXIÈME DES HISTOIRES INCROYABLES
COLLECTION LECTURES POUR TOUS AVENTURES ET VOYAGES
Liste des volumes composant cette Collection
1. Terres de glace et terres de feu, par J. LERMINA, 3 vol.
2. La Reine des lacs, par le capitaine MAYNE REID, traduit pour la première fois par E. MOUREAUX, 2 vol.
3. Le Mousse de l'amiral Courbet, récit dramatique, désopilant et pourtant véridique, 2 vol.
4. La Fille du régisseur, par ROBIN GRAY, traduit par M. GAUTHIER, 2 vol.
5. Les Tribulations d'un docteur en droit dans l'Amérique du Sud, par FÉLIX ROCROY, 1 vol.
6. La Bataille de Strasbourg, par J. LERMINA, 2 vol.
7. Au pays des dollars, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.
8. La Prise de Londres au XXe siècle, par P. FERRÉOL, 2 vol.
9. Ralph le Rouge, aventures d'un Parisien en Floride, par J. LERMINA, 2 vol.
10. Autour du lac Tchad, par Mme MARIA DE GROOTE, 2 vol.
11. Belle Sauvage, par Ch. SIMOND, 2 vol.
12. Histoires incroyables, par J. LERMINA, 2 vol.
13. Les Drames de Constantinople, par VOGHI AGHA, 2 vol.
14. Au delà de l'Atlantique, par le Dr MARIUS BERNARD, 2 vol.
15. Charletto, par G.-V. LENNEP, 1 vol.
16. Un héros de seize ans, par Ch. SIMOND, 3 vol.
17. L'Oncle Cabassol, par L. HUARD, 4 vol.
18. Comment nous avons pris le Dahomey, par un MARSEILLAIS, 1 vol.
19. Le Secret de l'alchimiste, par Ch. SIMOND, 2 vol.
20. Tout seul, par E. CADOL, 2 vol.
21. Les Aventures de Bonaventure Marjolin, par E. FORCADE et L. GARDETTE, 1 vol.
22. L'Ile de Corail, par PIERRE DURANDAL, 1 vol.
CHAQUE VOLUME BROCHÉ: 75 CENTIMES, FRANCO PAR POSTE: 1 FRANC
_______________________________________ Imprimerie de Poissy.—S. Lejay et Cie.
End of Project Gutenberg's Histoires incroyables, Tome II, by Jules Lermina