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Hokousaï / L'art japonais au XVII Siècle cover

Hokousaï / L'art japonais au XVII Siècle

Chapter 13: X
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About This Book

The volume traces the life and career of a major ukiyo-e artist, describing his apprenticeships, frequent name changes and the gradual formation of a personal, naturalistic style rooted in earlier Chinese models. It catalogs a vast and varied output—actor prints, illustrated popular tales, color nishiki-e, erotic images and engraved model-books—and documents technical experiments with tools and unconventional techniques, his work as a teacher, and the circulation of his art at home and to foreign visitors, including episodes of export and official restriction; biographical narrative is interlaced with critical description of methods and genres he practiced.

IX

En ces années, en cette fin du XVIIIe siècle, le talent d'Hokousaï n'a pas seulement fait sa popularité chez ses compatriotes, ce talent commençait à être apprécié par les Hollandais faisant leur visite d'office, tous les cinq ans, à Yédo, et l'un d'eux, que l'on croit être le capitaine Isbert Hemmel, avait eu l'intelligente idée de rapporter en Europe deux rouleaux dus au pinceau de l'illustre maître, représentant, le premier, tous les épisodes de l'existence d'un Japonais depuis sa naissance jusqu'à sa mort, le second, tous les épisodes de l'existence d'une Japonaise, également depuis sa naissance jusqu'à sa mort.

Le prix convenu de ce curieux historique de la vie japonaise était de 150 rios d'or (le rio d'or vaut une livre sterling). Et Hokousaï recevait du médecin hollandais attaché à l'expédition une commande d'un double des deux rouleaux.

Hokousaï apporta tous ses soins et sa science à la confection des quatre rouleaux, terminés au moment du départ des Hollandais. Et, quand Hokousaï livra ces rouleaux, le capitaine, très enchanté, lui remit l'argent convenu, mais le médecin, sous prétexte qu'il avait un traitement inférieur à celui du capitaine, ne voulut payer que la moitié du prix. À quoi Hokousaï se refusa, aussi bien qu'à lui laisser un rouleau à 75 rios.

Mais la somme que le peintre devait toucher était déjà escomptée pour payer des dettes, et la femme d'Hokousaï lui reprochant de n'avoir pas cédé un rouleau au médecin, dont les 75 rios auraient sauvé le ménage de la grande misère, Hokousaï laissant parler sa femme, après un long silence, lui disait qu'il ne se faisait aucune illusion sur la misère qui les attendait, mais qu'il ne pouvait supporter le manque de parole d'un étranger les traitant avec si peu d'égards, ajoutant: «J'ai préféré la misère à un piétinement (humiliation).»

Le capitaine, mis au fait du procédé du médecin, envoyait son interprète avec l'argent et faisait prendre les deux rouleaux commandés par le médecin.

Maintenant, sont-ils arrivés en Europe ces quatre rouleaux? Le capitaine
Isbert Hemmel mourait en 1798, dans la traversée de Yédo à Nagasaki. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne sont pas au musée de la Haye, dont
M. Gonse a fait une étude.

Hokousaï continua de vendre un certain nombre de dessins aux Hollandais, jusqu'au jour, où il lui fut interdit de livrer aux étrangers les détails de la vie intime des Japonais.

X

Si vraiment il a été versé 300 rios d'or à Hokousaï par le capitaine hollandais, Isbert Hemmel, pour les quatre makimonos sur la vie japonaise, je crois bien que c'est la seule fois où sa peinture a été richement payée, car ses dessins pour l'illustration des livres—le revenu le plus clair de l'artiste,—sont misérablement rétribués par les éditeurs, et au moment où l'artiste jouit de toute sa célébrité. Je donnerai, comme preuve, ce fragment d'une lettre, adressée en 1836, d'Ouraga, à l'éditeur Kobayashi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vous envoie trois feuilles et demie des Poésies de l'époque des Thang. Sur 42 mommés (le mommé vaut 10 sous), que j'ai à toucher, retranchez un mommé et demi que je vous dois; et veuillez remettre le reste, 40 mommés et demi, au porteur de la lettre.

D'après cette lettre, ça mettrait le payement des dessins d'Hokousaï de six à huit francs.

Et il se conserverait au Japon des billets où Hokousaï empruntait de misérables sommes pour le payement des choses de la vie journalière, près des fruitiers, des marchands de poissons, et c'est ainsi que j'entendais conter à M. Bing que, parmi les documents qu'il avait réunis sur Hokousaï, il existait la demande par le peintre à un éditeur d'un emprunt d'un riô (25 francs), le priant de lui payer ces 25 francs dans la plus petite monnaie possible, afin de solder ses infimes dettes criardes près des fournisseurs de son quartier.

Oui, ainsi que le témoigne une autre lettre, où Hokousaï se plaint de n'avoir qu'une robe pour défendre son vieux corps de 76 ans contre le froid d'un hiver rigoureux, l'artiste a vécu, toute sa vie, dans une misère noire, par suite des bas prix payés au Japon par les éditeurs aux artistes, et l'effet d'une indépendance d'esprit qui lui faisait accepter seulement le travail qui lui plaisait, et aussi à l'occasion des dettes qu'il eut à payer pour son fils Tominosouké et son petit-fils, né de sa fille Omiyo,—du reste tirant une espèce de vanité de cette pauvreté.

XI

En 1799 Hokousaï publie Azouma Asobi, PROMENADE DE L'EST (Promenade de la capitale de l'Est, qui est Yédo), un volume en noir, republié en trois volumes en couleur, l'année 1802.

Des intérieurs de ville et des paysages vilainement coupés de langues de nuages rouges, couleur de soleil couchant, dissimulant tout ce que l'artiste ne trouve pas d'intérêt à dessiner, procédé qu'abandonna plus tard Hokousaï.

Dans le premier volume: la vue intéressante du temple sinthoïste Shimméi avec sa sobre architecture, et le pont de Nihon-bashi avec la foule grouillante qui l'emplit tout le jour.

Dans le second volume: une boutique de nori, la plante marine comestible dont il se fait au Japon une grande consommation; une maison de thé où se tient sur la porte une guésha; une rue du quartier marchand de Sourouga-tebô; une boutique de poupées à Jikkendana, avant la fête des filles, avec les pyramides des caisses, le petit monde de ses vendeuses, la queue interminable des acheteurs allant jusqu'au bout de la rue; une teinturerie à la porte de laquelle un teinturier tend ses étoffes; une tuilerie; l'hôtel des Hollandais, Nagasakiya, devant lequel un rassemblement de curieux regarde trois habitants de l'hôtel à une fenêtre; la boutique du libraire Tsoutaya, l'éditeur d'Outamaro, avec sa marque faite d'une feuille de vigne vierge surmontée du pic de Fouzi-yama, sur une lanterne, et ses piles d'images, et ses commis en train de faire des rangements, et l'annonce de ses albums nouveaux sur les planches de bois de la devanture.

Dans le troisième volume: la cour du temple Asakousa emplie de la presse des acheteurs et des acheteuses devant les petites boutiques de la cour; un atelier d'armurier où un ouvrier martèle une pièce et où sont suspendus une selle, des étriers, des gants pour l'escrime du sabre.

XII

Avec les livres et les sourimonos mis au jour par Hokousaï depuis 1778 jusqu'à la fin du siècle, il est de toute nécessité de cataloguer les planches publiées séparément par l'artiste pendant ces vingt années.

D'abord, dans ces planches publiées séparément,—quoique souvent réunies en albums,—ce sont vers 1778, avons-nous déjà dit, des impressions d'acteurs ressemblant tout à fait à des Shunshô, et tirées dans des tons jaunes avec un rien de coloration rosâtre, d'une harmonie un peu triste.

Et parmi les rarissimes estampes de ces années, il y a un Kintoki entre un singe et un chien portant son coffre; un petit Japonnais riant d'un pêcheur auquel une pieuvre s'est attachée; des têtes caricaturales destinées à être découpées pour l'amusement des enfants; des promenades de Japonaises dans des campagnes désagréablement coupées par ces nuages rouges qui sont des imitations malheureuses des bandes de poudre dorée des anciens rouleaux. Au fond, des reproductions assez grossières de dessins que ne recommande pas encore aux éditeurs un nom connu.

Vers 1793, une belle planche représentant le corps à corps de deux lutteurs aux anatomies éléphantines.

Dans les années suivantes, un bateau de bonheur sur lequel l'Olympe japonais pêche à la ligne; deux diptyques, l'un représentant une procession d'enfants, l'autre, une réunion d'enfants dessinant d'après des images; un triptyque de l'attaque du château de Kôzouké par les ronins.

Parmi ces compositions, un dessin tout à fait capital, signé Shunrô, et où s'annonce la maîtrise future de l'artiste. Un dessin, où Kintoki est représenté une main autour du cou d'un ours, un aigle sur l'épaule, et où le corps couleur de brique de l'enfant herculéen, entre le noir de l'aigle et le fauve de l'ours, fait de la coloration toute-puissante.

Une autre impression d'un grand caractère, représentant l'impératrice Dakki qui, d'après une légende japonaise, serait un renard à neuf queues: cette impératrice ayant le goût du sang, faisant ouvrir le ventre des femmes enceintes, et que l'on voit à une fenêtre, regardant un enfant qu'un bourreau tient suspendu en l'air par le collet de sa robe, prêt à lui couper la tête avec son sabre.

Une autre impression vous montre la déesse du Soleil, née du mariage de Isanagui et de Izanami, les premières divinités mâles et femelles créatrices du Japon, retirée dans la grotte fermée par un immense rocher, et laissant le ciel et la terre plongés dans les ténèbres au moment où le dieu Tatikara, aux bras puissants, va la tirer, charmée qu'elle est par le chant d'Ousoumé, va la tirer hors de sa grotte.

En 1796 Hokousaï apprend la perspective de Shiba Kôkan, qui la tenait des Hollandais, et cette étude amène, cette année, la publication d'une suite de douze paysages qui ont, sous le pinceau du maître japonais, comme un sentiment hollandais, et où Hokousaï signe son nom horizontalement, ainsi que dans l'écriture de l'Europe.

De cette série qui renferme la première idée de «la Vague», M. Mauzi possède un tirage extraordinaire qui a l'air d'une suite d'aquarelles tirée sur un papier torchon.

Vers cette époque Hokousaï publie encore une série de huit feuilles représentant huit vues du lac Biwa, dans une teinte de grisaille violacée où bien certainement existe une influence européenne.

Ici il faut énumérer les séries de Tókaïdô, la route principale reliant Yédo à Kiôto, et qui traverse les villes servant de stations. De là le nom des 53 stations qui, ajoutant celles de Yédo et Kiôto, forme une suite de 55 planches.

On compte cinq séries, car cette route de Tôkaïdô a été un des sujets préférés par le pinceau d'Hokousaï qui, d'après Hayashi, en aurait dessiné quatre avant 1800.

Une première série est du format in-4 en largeur avec un médaillon:

De petits croquetons spirituels.

Une deuxième série également du format in-4 en largeur, tirée sur le papier des sourimonos, et où, comme ton, domine le bistre.

Une jolie impression: un enfant faisant du trapèze à la branche d'une ancre.

Une troisième série d'un petit format carré et où Yédo et Kiôto font des diptyques.

Coloriage d'une publication à bon marché.

Une quatrième série in-12 en hauteur. De beaux dessins anatomiques.

Une cinquième série de format in-12, tirée en sourimono, et qui a paru seulement en 1801.

Dans cette série il y a sept planches en format double et en largeur. Série d'une grande finesse dans le trait et d'une remarquable douceur de couleur.

Deux planches charmantes: une femme se coiffant accroupie à terre et tenant d'une main derrière elle sa natte qu'elle peigne de l'autre, tout en se regardant dans un miroir; et une femme faisant du filet, qui se retourne dans sa marche vers un petit enfant se traînant derrière elle, attaché par une corde à sa robe.

Il y a encore des séries de paysages.

La série des SIX TAMAGAWA, série de six paysages d'un faire un peu brutal.

Une seconde série des SIX TAMAGAWA, avec le médaillon.

Une série des TROIS SOIRÉES, série de trois petits paysages animés par des promenades de femmes.

Une grande vue panoramique des deux rives de la Soumida (H. 25, L. 65), aux maisons et aux arbres minuscules, commençant à la fin d'un pont qui réunit les deux rives, et où se voit dans le haut du ciel un imperceptible cerf-volant.

Et sans doute il existe d'autres, bien d'autres de ces feuilles de passages séparées, que peut-être la publicité donnée au nom d'Hokousaï fera retrouver au Japon ou ailleurs. Pour ma part je possède seize de ces paysages en largeur, réunis en un album qui porte sur la couverture le titre écrit à la main: Tòto Meisho shû, COLLECTION DES ENDROITS CÉLÈBRES DE YÉDO, ILLUSTRÉS PAR DES POÉSIES: seize feuilles au tirage le plus rapproché des sourimonos et qui ont dû être publiés à la fin du dernier siècle, ou au commencement de celui-ci.

1. Le coucher du soleil sur la mer à l'embouchure de la Soumida.

2. Dans la campagne, un grand cercle en paille entre deux bambous, un cercle sacré où un prêtre fait passer les enfants d'après la croyance que ce passage évite aux enfants les épidémies.

3. Un coup de vent forçant deux femmes à ramener sur elles leurs robes enroulées dans un enveloppement plein de grâce.

4. Admiration de Japonais et de Japonaises devant les pruniers en fleurs de l'autre côté de la Soumida.

5. Terrasse de Ouyéno où un enfant laisse tomber des feuilles de papier en bas.

6. Japonais flambant le fond d'un bateau qu'il vient de construire.

7. Promenade de trois femmes de la société suivies d'un serviteur au bord de la Soumida.

8. Le grand sapin sacré du temple de Miôkén à Yanaghishima, entouré de paille.

9. Terrasse du temple d'Inari à Mimégouri, où un Japonais porte sur ses épaules son petit garçon.

10. Maison de paysan à Sékiya, un endroit renommé pour la quantité de ses lucioles que les Japonais s'amusent à enfermer dans une petite cage de soie.

11. Deux femmes, suivies d'un serviteur porteur d'une plante et de deux bouteilles de saké, se promenant au bord de la Soumida, en vue d'un grand bateau d'où un homme puise de l'eau avec un seau.

12. Jardinier arrosant des légumes à Ayasé, près d'un petit pont sur lequel sèchent des bottes de paille de riz.

13. Une femme apportant une tasse de thé à un Japonais, jouissant à l'endroit, appelé autrefois Mattiyama, de la belle vue de la rivière.

14. Une barque où sont embarquées deux Japonaises.

15. Effet de neige à Mouméwaka.

16. Et la promenade se termine, comme pas mal de promenades de Hokousaï, par la descente de deux Japonais dans une «Maison Verte» du Yoshiwara.

Parmi d'autres impressions de collections parisiennes.

Une promenade dans le Yoshiwara.

Une vue de l'entrée d'un théâtre, avec les têtes de la foule d'hommes et de femmes rassemblés pour entendre le boniment des acteurs sur l'estrade.

Des teinturières, cette composition de deux femmes coupées par une bande d'étoffe, qui a tenté successivement Outamaro, Toyokouni.

Des bûcheronnes, la tête chargée de fagots.

Une série de caricatures amusantes par le changement de place du nez, de la bouche, des yeux.

Une série de SIX POÈTES, série de six feuilles, avec le portrait du poète accompagné d'un paysage ou d'une fleur. Imagerie un peu vulgaire.

Une représentation d'un théâtre chantant où les acteurs ne font que les gestes et où les paroles sont dites par des récitateurs aux bouches immenses.

Une planche de trois musiciennes, l'une jouant du koto, l'autre du schamisén, la dernière du kokû (espèce de violon).

Une planche d'une femme passant en barque sous un pont.

Une planche d'une femme se promenant sur un boeuf, dans la province de
Yénoshima.

Deux planches d'hommes et de femmes, la marée retirée, pêchant avec des paniers le poisson resté dans les anfractuosités de la plage.

Une planche représentant la réunion des six poètes sur une terrasse.

La plantation du riz.

La cueillette du thé.

Une charmante impression est une impression où un amoureux joue de la flûte à la porte d'une habitation, et où l'on voit une servante, envoyée par sa maîtresse qui l'entend de son balcon, traverser le jardin et lui ouvrir la porte.

XIII

En 1800 Hokousaï publie encore un petit livre jaune, avec son titre bien japonais, Kamado Shôgoun, LA TACTIQUE DU GÉNÉRAL FOURNEAU, un petit livre dont les dessins et le texte sont fournis par le peintre.

Il est curieux, ce petit livre, par la figuration de l'auteur présentant son livre à l'éditeur, agenouillé, les deux mains posées à terre dans une attitude de supplication, curieux par la modestie de la préface de l'écrivain-dessinateur.

Voici à peu près la préface de ce volume, qui va être un des derniers volumes dont Hokousaï écrira le texte:

Je viens de faire un travail maladroit, si cependant, après examen, ça faisait votre affaire? Et comme je ne suis pas habitué à écrire, pour les passages non réussis, faites-les retoucher par le maître Bakin. Or, si j'ai la chance d'avoir le moindre succès cette année, je travaillerai mieux l'année prochaine.

Maintenant si l'on veut avoir une idée de la littérature du peintre, voici un bout de traduction du livre jaune:

Dans une lointaine province de l'Ouest, il y avait un grand seigneur, nommé «le grand coeur», ayant un revenu d'un million de tonnes de riz. On le surnomma Dadara Daïjin, le Seigneur Désordonné, comme grand amateur de voluptés et fort buveur de saké. Et, non content du plaisir de la chasse dans les montagnes, de la pêche dans la mer, il s'amusait à faire nager les gens avec de lourdes pierres attachées à leurs corps, ou à les faire courir, pieds nus, sur la glace; et le monde de son entourage, il voulait qu'il fût habillé de chaude ouate, en été, et de toile claire, en hiver. Enfin il aurait fallu, pour la distraction de ce seigneur, que les poules chantassent et les roues tournassent de côté. C'est dire que l'argent et l'or étaient entre ses mains, comme l'eau de la rivière.

Or, il se trouvait dans la province voisine un autre seigneur appelé «l'Eau de riz», habitant le château des Créanciers…

Mais ici, le traducteur s'est arrêté, déclarant que le texte, se composant, d'un bout à l'autre, de jeux de mots et d'allusions seulement compréhensibles pour des Japonais, est intraduisible en français.

XIV

La même année, en 1800, Hokousaï illustre les trois volumes de Soumida gawa Riôgan itiran, COUP D'OEIL SUR LES DEUX RIVES DE LA SOUMIDA, un panorama des deux rives pouvant se déplier. Dans le premier volume, c'est à Takanava la vue de la baie où l'on voit contre le vieux mur des fortifications de Yédo, à la porte d'une maison de thé improvisée sous des nattes attachées à des bambous, une mousmé invitant les passants à se rafraîchir. Puis, en remontant la rivière, en face de l'île de Tsoukoudajima, ce sont des enfants enlevant un cerf-volant près d'un porteur de ballots de ouate, de cette ouate dont la mariée se voile le visage dans les cérémonies du mariage. A Ohhashi, une femme, à demi couchée sur un grand banc, prend le frais avec ses enfants.

Dans le second volume, voici le pont de Riôgokou, qui joint les deux rives de la Soumida, et que traverse une foule compacte au-dessus de laquelle s'élèvent les lances de l'escorte d'un daïmio. Plus loin, à Shubino Matzou, d'élégantes femmes en bateau pêchent à la ligne, avec des hameçons en forme de tridents. A Ohkavabashi, un saltimbanque fait des tours de force devant des enfants.

Dans le troisième volume, c'est la toiture élancée du temple d'Asakousa dans une nuée volante de corbeaux. Plus loin, toujours en remontant la rivière, nous sommes sur la colline Mattiyama d'où l'on découvre la campagne paysanne et maraîchère de Katsoushika. Enfin nous voilà à Invinado, le quartier de la tuile et de la céramique. Là, nous abandonnons la Soumida, et Hokousaï nous mène à l'entrée du Yoshiwara et nous promène devant les maisons aux grilles de bois, et dans les rues tout égayées de la musique des flûtes et des tambourins, la veille du Jour de l'An.

Car ce spectacle des deux rives de la Soumida, Hokousaï le commence au printemps d'une année et l'achève à la fin de cette année.

XV

En 1801 Hokousaï, qui quitte la signature Shunrô pour prendre la signature
Goummateï, publie:

UN TÉNGOU TOMBÉ DU HAUT DE SON NEZ DANS LE MONDE BÊTE D'ICI-BAS, un petit livre fantaisiste dont le texte est de Jakouseï. C'est l'histoire d'un de ces esprits aériens, de ces génies bons ou mauvais à l'interminable nez pointu, aux ailes de chauve-souris, si souvent représentés dans les albums japonais.

Du haut du ciel, un Téngou aperçoit une Japonaise, en devient amoureux, descend sur la terre et, tant bien que mal dissimulant son nez sous l'envolée d'un cache-nez, file le parfait amour avec elle, est réduit à vendre ses ailes à un marchand de plumes pour subvenir aux caprices de la femme, enfin tout à fait ruiné devient un vendeur de sarasins (de pâtes en forme de macaronis et de nouilles), tombe malade, a la vision, en un rêve, d'un acteur représenté dans un kakémono, qui a un nez comme les Téngou, obtient qu'il le soigne, le médicamente, lui fasse revenir le pouvoir mystérieux qu'il avait autrefois comme Téngou et qu'il a perdu dans le commerce de la courtisane, retourne enfin chez les Téngous, inquiets de sa disparition et qui lui ont dépêché un messager pour le ramener.

Et la dernière planche le représente écrivant les Mémoires de sa vie sur la terre.

La même année paraît le Onna Sanjû rokkasén, LES TRENTE-SIX POÉTESSES, illustré par Yeishi: un album renfermant peut-être les plus originales impressions en couleur existant dans les livres japonais, et au milieu d'une calligraphie jetée sur des espèces de nuages teintés des nuances du ciel, de l'aube au coucher du soleil. Et Hokousaï peint, en tête de l'album, une promenade de personnages de la cour dans la campagne.

La même année paraît encore Hitori Hokkou, CHACUN UNE PENSÉE, deux volumes contenant, en leurs cent pages et leurs cinquante dessins, de la littérature et des croquis de presque tous les lettrés et les artistes du temps.

Hokousaï n'a qu'un croquis, mais un croquis merveilleux: une oie sauvage, volant la tête en bas, une aile repliée, une aile éployée, les pattes rebroussées sur le ventre. C'est, pour ainsi dire, un instantané dont le cliché a été gardé au fond d'une mémoire.

XVI

Hokousaï publie, en 1802, Isosouzou-gawa Kiôka-Gourouma. CINQUANTE POÈTES MODERNES, album en couleur signé Hokousaï Tokimasa, où l'artiste a donné à ces poètes modernes un caractère ancien, les a comme travestis dans un carnaval archaïque. Une jolie planche est la première où les danseuses vierges d'un temple sinthoïste tournent autour d'un petit simulacre de torï-i, avec leurs couronnes en métal doré aux boules de cristal, et ayant en main des grelots, des branches de pin, de petits bâtons blancs traversés de papier portant des prières.

La même année Hokousaï publie le Yéhon Tchûshin goura, MAGASIN DES FIDÈLES VASSAUX, une suite de scènes de l'histoire des 47 ronins, tirées de la pièce jouée un an après l'événement.

Ce sont deux petits volumes en couleur, d'une exécution assez peu soignée, signés Hokousaï Tokimasa, ajoutant des épisodes peu connus aux épisodes connus. Ainsi la première planche vous donne la raison de la haine secrète entre le daïmio Takoumi no Kami et Kôzouké le maître de l'Étiquette près du shôgoun. Takoumi no Kami avait la garde d'un casque porté par l'aïeul du shôgoun vivant, et une planche montre la femme du daïmio le montrant dans une caisse à Kôzouké, envoyé pour l'inspecter. Dans cette entrevue Kôzouké devenait amoureux de la femme, écrivait une déclaration qu'elle traitait avec le mépris d'une honnête femme. De là sans doute la raison qui faisait mettre le sabre à la main à Takoumi no Kami contre Kôzouké, dans le palais du shôgoun.

Le bruit a couru au Japon que Hokousaï n'aimait pas à dessiner les épisodes de l'histoire des 47 ronins parce qu'il était un descendant d'un vassal de Kôzouké, mais il n'en est rien: Hokousaï ayant dessiné un grand nombre de scènes de cette dramatique histoire[13].

[Note 13: En effet nous avons une série en largeur, publiée, vers 1798, signée Kakô, puis deux séries en hauteur chacune de 12 feuilles en couleur, portant toutes deux le même titre Tchûshin-goura, LE MAGASIN DES VASSAUX FIDÈLES, une série de 11 feuilles en largeur.]

La même année, sous le titre de Itakoboushi, le nom d'une chanson à la mode dans ce temps, Hokousaï illustre deux volumes consacrés à la femme japonaise et la montrant saisie sur le vif, dans tous les abandonnements de ses poses et les coquets accroupissements de son être quand une pensée amoureuse l'occupe.

La série commence par une planche vous donnant à voir une jeune femme penchée sur un papier qu'elle déroule et sur lequel elle va écrire une lettre avec le pinceau dont elle tient le bout dans sa bouche. Suivent d'autres femmes, l'une arrangeant sa chevelure avec ce gracieux mouvement où la tête est de face et où les deux bras disposent la coiffure sur le côté; une autre, étendue à terre, une main sous le menton, lit un roman d'amour pendant qu'un enfant lui grimpe sur le dos; une dernière, dans un affaissement désolé, pleure sur le retard d'un amoureux qu'on aperçoit au bas de l'escalier. Et des attitudes de recueillement amoureux, et des causeries sur l'amour, entre deux femmes penchées en dehors d'un balcon sur des arbustes en fleurs, et encore des confidences d'amie à amie où, étendues tout de leur long à terre, l'une contre l'autre, deux autres femmes réfléchissent, un moment silencieuses: l'une d'elles, dans sa préoccupation, jouant avec un bout de fil.

Mais l'une des compositions les plus intimement charmantes est celle-ci: près d'une lanterne encore allumée, qui a dû servir à la reconduite de quelqu'un, c'est le ramassement à la fois heureux et accablé de la femme que vient de quitter son amant.

La même année paraît encore un volume de poésies, sans titre, illustré par Hokousaï d'une seule planche, mais d'une planche qui est une petite merveille et qui n'est qu'une branche de prunier fleuri passant sur l'argent oxydé d'une pleine lune.

XVII

En 1803, au commencement de l'année, c'est encore un petit livre jaune que publie Hokousaï, et qui a pour titre: Boutchôhô Sokouséki-riori, LA CUISINE IMPROVISÉE, une histoire de ménage éditée en 3 volumes dont le peintre fournit encore une fois et l'illustration et le texte et la préface, que voici:

Cette année, vous avez bien voulu me commander un livre, mais vous savez bien que je ne suis pas habile, et ça n'a pas marché, d'autant plus que vous m'avez pressé. J'ai commencé par le dessin et, seulement après, j'ai écrit le texte, ce qui pourrait bien avoir amené du décousu dans certaines parties du livre. Toutefois, si vous trouvez l'ouvrage présentable au public, je vous serais obligé de le faire graver.

Le volume est curieux, parce qu'il traite d'une manière fantaisiste des choses de la cuisine: Du riz.—Des soupes.—Des sakés.—Du thé et des gâteaux.—Des légumes frais.—Des légumes secs.—Des crustacés.—Des oeufs.—Des plats au vinaigre.—Des rôtis.—Des bouillis.—Des poissons grillés.—Des sarasin, macaroni, vermicelle.

Il est aussi question de choses qu'on ne mange pas en France, de pommes de caladium, de sésame brûlé, d'aubergine salée, d'ignames, de pieuvre, de bêche de mer, d'algues, de pousses de bambou, de racines de lotus.

Et voilà le morceau humoristique jeté par Hokousaï en tête du chapitre du saké:

S'il y a le moraliste qui dit qu'à la première coupe c'est l'homme qui boit le saké, qu'à la seconde coupe c'est le saké qui boit le saké, qu'à la troisième coupe c'est le saké qui boit l'homme, il en est d'autres moins sévères qui déclarent qu'il n'y a pas de limite pour boire du saké tant que ça n'amène pas du désordre. C'est ainsi que nous avons les gens qui avalent une grande quantité de saké pour se vanter de leur capacité, aussi bien que nous avons les gens qui se retiennent, pour vanter leur modération et proclamer qu'une petite quantité de saké est le meilleur des médicaments. Et nous avons les gens qui succombent tout de suite, et les gens qui se grisent indéfiniment. Au fond, la limite est le mal de coeur, aussi bien pour les grands buveurs que pour les apôtres de la modération. L'équilibre du buveur qui tient debout, le ventre vide de saké n'est-ce pas l'inverse de l'équilibre de la bouteille toute droite quand elle est pleine, et qui chute à terre quand elle est vide?

Puis Hokousaï décrit les différentes qualités des boissons fermentées, depuis l'esprit d'alcool qui brûle, jusqu'au mirin qui est doux comme du muscat.

La même année Hokousaï publie sous la signature de Tokitarô Kakô L'INVENTAIRE DES MENSONGES, Mouna-zanyô Ousono Tana-oroshi, un livre ironique où le texte et l'illustration, qui sont tous deux encore du peintre, semblent se moquer des affirmations mathématiques et qui pourraient bien être exagérées et aller au delà de la vérité, dans l'arpentage d'un champ, le mesurage d'un arbre, le pesage d'un éléphant. Et cela sous une forme blagueuse dont voici un échantillon, à propos d'une planche toute noire de rats: «Il est établi qu'un ménage de rats met au monde douze rats dans un mois, et au bout du douzième mois, chaque couple produisant 12 rats, il en existe 908, et la naissance continuant dans la même proportion, on arrive à la fin de la seconde année, au chiffre colossal de 27.682.574.402.

Enfin, la même année, Hokousaï illustre encore Ada-déhon Tsoushin-mouda, ALLUSION À LA PIÈCE DES 47 RONINS. Deux volumes contenant de petits bois sans importance.

XVIII

En 1804 paraît une publication importante d'Hokousaï, trois volumes aux images en couleur portant le titre de Yama mata yama, MONTAGNES ET MONTAGNES (paysages), qui sont une suite de vues prises autour de la baie de Yédo et qu'annonce ainsi la préface:

«Ceux qui ont rendu la beauté de ces paysages en peinture ou en poésie sont le dessinateur Hokousaï et le poète Taïguéntei.»

La première planche du premier volume représente la colline du temple Hatiman d'Ityaga, et l'on y voit deux femmes avec un enfant porteur d'un cerf-volant sur son dos, au moment de passer sous un tori-ï: une de ces portes à jour à l'entrée d'un temple sinthoïste.

La seconde planche est une vue du quartier Horino-outi, que traverse une femme portée dans un kago sur le toit duquel est une branche d'arbuste en fleurs; puis c'est à Ohji, devant une maison de thé, des hommes en train de laver des plateaux à une fontaine; puis à Asouka, c'est un porteur d'un barillet de saké en compagnie d'un camarade, dont la titubation d'ivrognes fait sourire deux femmes; puis à Hongo, c'est un balayeur grotesque balayant le chemin que prennent deux promeneuses. Et c'est sur la colline de Takata, d'où l'on voit le Fouzi-yama, trois femmes de la société, reconnaissables au rouleau de soie qui entoure leur chevelure, faisant collation auprès d'un arbre dans l'entre-deux des branches duquel est posé un télescope dirigé vers la montagne; et c'est dans la chute d'eau de Dondo, nommé ainsi à cause du bruit, des gens pêchant avec des charpagnes. Et c'est à Yédogawa, endroit célèbre par sa fraîcheur et d'où vient dans un conduit l'eau excellente baptisée eau pour le thé, des pêcheurs dans leurs barques.

Le second volume nous montre dans une planche des hommes et des femmes que surprend une pluie d'orage à Ohkido, contre l'enceinte de la fortification du shôgoun, et leurs attitudes comiques ou gracieuses pour s'en défendre; dans une autre planche, des jeunes femmes sur une terrasse d'Atago, en contemplation du vert paysage qu'elles ont sous leurs pieds; dans une autre planche à Shinjikou, un homme, le jour de la fête des Étoiles, attachant des lanternes et des papiers de couleur à un bambou; dans une autre planche à Foukagawa, une femme qui achète, à un marchand d'oiseaux et de poissons vivants, un oiseau qu'elle emporte dans une cage.

Nous trouvons dans le troisième volume une vue de la statue en pierre de Niô et l'entrée du temple à Zôshigaya; une vue de la terrasse du temple à Akasaka où sont des femmes et des enfants; une vue d'un paysage où un homme souffle devant des promeneurs des caramels pour les enfants, en forme d'oiseaux, de théières; une vue en pleine neige de Koudan, où une Japonaise est si joliment encapuchonnée de noir; une vue d'Asouka, où un Japonais est en train de tirer, sur une feuille de papier étendue sur l'inscription d'un monument commémoratif d'un artiste ou d'un lettré (sékihi), une épreuve de cette inscription dont une autre épreuve est tenue, séchant devant elle, par une femme.

La femme qui peuple les promenades de ces trois livres, c'est la femme très reconnaissable que dessine l'artiste vers ses quarante ans, la gracieuse petite femme longuette, au haut échafaudage de la chevelure traversée d'épingles, aux traits mignons rendus par trois points pour les yeux et la bouche et trois petites lignes pour le nez et les sourcils, à l'ampleur des manches et de la ceinture, au placage contre le ventre et les cuisses de la jupe étroite, s'évasant et se répandant en vagues à ses pieds: un type de femme élégant, fluet, gentillet, mais un peu mièvre.

La même année Hokousaï illustre encore Misoka Tsouzoura, LE PANIER À PAPIER, un petit album de la plus grande rareté, contenant des pensées, des réflexions de Hokousaï.

Une jolie planche, dans ces colorations délavées des impressions de ce temps, est une planche où se voient deux jeunes Japonaises jouant avec une souris blanche.

XIX

Fantasque comme tous les grands artistes, Hokousaï avait parfois l'humeur pas commode et trouvait un malin plaisir à se montrer désagréable aux gens qui ne lui témoignaient pas la déférence qui lui semblait due ou dont l'aspect lui était tout bonnement antipathique.

Onoyé Baïkô, un grand acteur des premières années du siècle, reconnaissant le talent tout particulier de Hokousaï pour inventer des revenants, avait l'idée de s'adresser à l'imagination du peintre pour qu'il lui dessinât un être de l'autre monde devant servir à la figuration d'une scène dans son théâtre. Et l'acteur invitait le peintre à venir le voir, ce que se gardait bien de faire Hokousaï. Alors l'acteur se décidait à lui faire visite mais, trouvant l'atelier d'une saleté telle qu'il n'osait s'asseoir à terre, il faisait apporter sa couverture de voyage sur laquelle il saluait Hokousaï. Mais le peintre froissé ne se retournait pas, continuait à dessiner, et l'illustre Baïkô, tout à fait mécontent, se retirait. Toutefois il tenait tant à son dessin qu'il avait, un jour, la faiblesse de faire des excuses à Hokousaï pour l'obtenir.

Vers la même époque Hokousaï recevait la visite d'un fournisseur du Shôgoun qui venait lui demander un dessin. On ne sait ce qui déplut du visiteur à Hokousaï, mais on sait que, dans ce moment, le peintre était à prendre, en plein soleil, des poux sur sa robe, et qu'il jeta brutalement au visiteur qu'il était très occupé et qu'il ne pouvait être à lui. Le visiteur se résignant à attendre la fin de la chasse d'Hokousaï, il obtenait le dessin qu'il désirait. Mais le visiteur avait à peine passé la porte que Hokousaï, courant après lui, lui criait d'une voix railleuse: «Ne manquez pas, si l'on vous demande comment est mon atelier, de dire qu'il est très beau! très propre[14]!»

    [Note 14: Biographie d'Hokousaï Katsoushika Hokousaï dén. par I-ijima
    Hanjurô.]

XX

Le roman japonais est toujours un roman d'aventures,—d'aventures tragiques, le plus souvent amenées par la vengeance ou la jalousie, les deux mobiles du roman de l'Empire du Lever du Soleil. De là, presque à chaque page, des batteries, des assassinats, des scènes de torture, des suicides, des hara-kiri (ouvertures de ventre), des expositions de têtes coupées: épisodes mêlés, dans le roman historique, aux tueries universelles de la lutte des Taïra et de Minamoto, prêtant à un dessinateur de la vie en action la bonne fortune de faire, dans une illustration, de beaux dessins mouvementés de la Guerre et du Crime. C'est dire, n'est-ce pas, que l'illustration de tels romans devait tenter Hokousaï, qui s'y absorbe presque tout entier, en 1805, 1806, 1807, etc., et lui donne, pendant près de vingt ans, les plus longues heures de son travail quotidien.

Puis, pour Hokousaï, il y avait encore une autre séduction dans cette illustration. Le Japon est amoureux du surnaturel, et ses romans sont pleins d'apparitions. Or l'artiste appelé là-bas le peintre des fantômes, le peintre qui a dessiné ces têtes des CENT CONTES qui vous laissent dans la mémoire un souvenir d'épouvante, le peintre auquel les directeurs de théâtres venaient demander des maquettes de visions d'effroi, le peintre près duquel les conférenciers macabres sollicitaient des figures de mortes, devait aimer à traduire, avec les imaginations de son art, les rêveuses imaginations dans le noir des lettrés de son pays, et c'est ce qui explique les longues années où une partie de son talent appartint à l'illustration des romans.

En 1805 Hokousaï illustre Yéhon azouma foutaba nishiki, LE BROCARD (l'éclat) DES DEUX POUSSES DE LA PLANTE DE L'EST, roman en cinq volumes dont le texte est de Kohéda Sighérou et dont l'illustration est, par volume, de six planches doubles.

Ce sont deux enfants d'un riche paysan des environs de Yédo, dont l'aîné est assassiné et que le cadet venge avec l'aide de sa femme et de la veuve de son frère.

Un dessin plein de mouvement: le dessin de l'assassin passant, dans sa fuite précipitée, sur le corps d'une femme couchée qui le reconnaîtra.

Une foule de péripéties et un tas de comparses prenant part à la fabulation, au bout de laquelle le cadet, à la recherche de l'assassin de son frère, arrive à une habitation mystérieuse où il retrouve la femme de son aîné, qui n'a pas cédé à l'assassin, toute suppliciée, tout attachée qu'elle est au milieu de cadavres, jetés la tête en bas sur le revers d'une colline et dont les côtes traversent les chairs pourries de la poitrine, et dont les figures ont les orbites vides des têtes de mort. Une horrifique planche!

Et le roman se termine par un jugement de Dieu, devant un tribunal où, en champ clos, les deux femmes, soutenues par le cadet, combattent et tuent l'assassin, à la suite de quoi le valeureux frère est fait samouraï par un daïmio.

L'année suivante, en 1806, Hokousaï illustre un autre roman dont le texte est également de Kohéda Shighérou, roman publié en dix volumes, dont les cinq premiers paraissent en 1806 et les cinq autres en 1808.

Ce roman, qui a pour titre: Yéhon Tamano Otiho, L'ÉPI DE PERLES TOMBÉ À TERRE, est l'histoire de Tokou-jumarou, le jeune prince de Nitta, un moment dépossédé de ses États.

Un roman illustré par nombre de dessins d'un grand intérêt pour l'histoire des moeurs du Japon, dessins de la réalité la plus absolue, entremêlés de dessins fantastiques, comme l'apparition d'un esprit à une mariée, la nuit de ses noces, apparition la faisant accoucher d'un monstre que le mari étrangle; comme l'étrange vision, en un paysage, la nuit, de milliers de renards dans la lumière d'un clair de lune: roman dont le dénouement montre, au milieu d'un noir ciel sillonné d'éclairs, le prince agenouillé devant la tombe de son père, la tête de son assassin posée sur un présentoir.

En 1807 Hokousaï illustre Shin Kasané guédatsou monogatari, LA CONVERSION DE L'ESPRIT DE KASANÉ, un roman en cinq volumes, du célèbre et populaire romancier Bakin.

Bakin, un romancier dont tous les romans ont, comme point de départ, une légende ou un fait historique et qui, dans son ambition de donner près du lecteur un caractère de vérité à ses récits, s'est fait un descripteur très fidèle, un géographe merveilleux, selon les Japonais, des paysages où se passe l'action de ses romans;—et la première planche d'Hokousaï offre la vue du village qu'habite Kasané.

Kasané est une femme laide et mauvaise, tuée par son mari et dont l'esprit hante la seconde femme de l'assassin: tel est le sujet du roman.

Et, dans les images, c'est tout d'abord la femme du passé, la femme jalouse devenue une religieuse, dont la légende a servi à la fabrication du roman, et qui est représentée près d'un plateau assailli par des volées d'oisillons! un symbole de là-bas pour exprimer le payement des péchés.

Le mari assassin, lui, est figuré montrant, au-dessus de sa tête, un écrit japonais qui se contourne et se termine en un serpent, tandis que sa vilaine femme à la tête pareille à une calebasse brandit un écran où se voit un crapaud.

Un dessin des plus spirituels: le père de Kasané, un marchand de marionnettes, qui en a de suspendues tout autour d'un parasol ouvert au-dessus de sa tête, et tient une espèce de pelle où les mouvements de sa main font danser un pantin aux articulations attachées à cinq ou six ficelles.

Une planche d'un grand effet est l'assassinat où la femme, jetée à l'eau, et se cramponnant des deux mains à la barque, se voit assommée par son mari à coups de rame.

Une autre planche curieuse montre la seconde femme se tuant par la souffrance qu'elle éprouve de la hantise de la femme assassinée: et, au moment où elle meurt, sort d'elle l'esprit qui la hante, sous la forme d'une fumée surmontée de la tête de la laide femme.

Et la dernière planche étale, dans une grisaille, une vision de l'enfer bouddhique avec un luxe de supplices inimaginable.

Dans cette année 1807 Hokousaï illustre Sou mida gawa Baïriû Shinsho, NOUVEAU LIVRE SUR LE PRUNIER ET LE SAULE DE LA SOUMIDA, un roman en six volumes dont le texte est de Bakin.

C'est le roman de deux jeunes frères de la noblesse, Matsouwaka et Ouméwaka, deux enfants que la mère, après la mort du prince son mari tué à la guerre, a fait cacher et, suivant une légende du XIIe siècle, à la recherche desquels elle se met quand il n'y a plus à craindre pour leur vie, et ne trouve que leur tombeau: un roman sentimental qui a eu un grand succès au Japon.

En tête de la table des matières est représenté, ainsi que c'est l'habitude dans les romans quasi historiques de Bakin, le paysage sur la rive de la Soumida où se trouvait le tombeau des deux frères. Et, dans une planche d'Hokousaï, l'on voit cette mère, en la recherche de ses enfants, sous la robe d'une mendiante jouant la folie, entourée d'une troupe d'enfants se moquant de la princesse Hanako devenue méconnaissable, et portant une branche d'arbuste où est pendu un éventail sur lequel est écrite une phrase qui doit seulement la faire reconnaître par ses enfants.

Puis, dans une autre planche, on voit la pauvre mère arrivée à l'endroit où est mort son plus jeune fils, avoir la vision, à travers les branches d'un saule, du cher mort, dans une robe lumineuse éclairant le paysage.

Dans cette même année 1807 Hokousaï illustre Kataki-outi Ourami Kouzou-no-ha, LA VENGEANCE DE KOUZOU-NO-HA, un roman en cinq volumes dont le texte est de Bakin.

Dans ce roman fabuleux qui se passe au temps de la guerre de Minamoto et des Taïra, le guerrier Tadanobou, parti en campagne, a laissé à la maison une femme et un tout jeune enfant. Pendant la guerre, au moment où un vieux renard allait être tué d'un coup de flèche par un de ses compagnons d'armes, Tadanobou l'a sauvé et le renard est resté reconnaissant au guerrier. Dans ce temps meurt assassinée la femme de Tadanobou. Or, le vieux renard qui a vécu mille ans et qui, d'après les croyances de là-bas, a le pouvoir de se changer en ce qu'il veut, se métamorphose en femme et va élever l'enfant de Tadanobou. Et une planche ingénieuse d'Hokousaï montre la femme qu'est devenu le renard se regardant dans la rivière et se voyant reflétée en renard.

Puis, au retour du mari, qui trouve son enfant tout élevé, la femme-renard disparaît, mais le père et le fils vont à sa recherche, et la femme-renard leur apparaît dans une de ces visions, semblables aux visions de Rembrandt, en un coin d'eau-forte à peine mordue, et apprend à l'enfant l'homme qui a assassiné sa mère—et que l'enfant tue.

Dans cette même année 1807 Hokousaï illustre: Sono-no-Yuki, LA NEIGE DU
JARDIN: un roman de Bakin en six volumes, qui est l'histoire du guerrier
Sonobé Yoritsouné et de la princesse Ousouyuki.

Cette illustration, supérieure à l'illustration des autres romans publiés cette année, pourrait faire supposer que les dessins d'Hokousaï, qui ont été gravés en 1807, sont, quelques-uns, de plusieurs années antérieurs à cette année et que ces dessins attendaient un éditeur.

L'illustration d'Hokousaï débute par la représentation d'animaux fantastiques et d'animaux réels, mais d'une grandeur, d'une puissance, d'une force qui les fait un rien surnaturels. C'est une araignée gigantesque, une araignée à la tête d'une pieuvre, au corps pustuleux d'un crapaud, ayant un chapelet de crânes d'hommes autour d'elle, une araignée montrée à la lueur de la torche de Yoritsouné qui a pénétré dans sa caverne; c'est une carpe du format d'un cachalot, soulevée au-dessus des flots; c'est un tigre chevelu, aux poils en forme de flamme, enchevêtré dans les replis d'un dragon interminable; c'est un ours aux griffes terribles dans des emmanchements de mastodonte; c'est un aigle, en le vigoureux et tressautant déploiement de ses ailes, avant de monter dans les airs:—des animaux qui ont des solidités de sculptures de bronze.

À côté de ces bêtes sorties d'une réalité imaginative, des dessins de femmes, tantôt d'une délicatesse de rêve, comme cette longue femme dans sa robe blanche, avec le flottement autour d'elle de sa noire chevelure, tantôt d'une originalité gracieuse, comme ces deux femmes dans un coup de vent qui les courbe presque à terre, avec l'envolée derrière elles de leurs cheveux et de leurs robes.

Une planche curieuse est un cimetière japonais avec ses tombes en pierre et ses longues et hautes planchettes portant écrites des prières: cimetière où la princesse et sa suivante sont cachées sous une tente de papier et qu'envahit une troupe d'hommes armés.

Et la dernière planche représente le traître écartelé par des boeufs, auxquels sont attachées ses deux jambes.

Hokousaï publie encore, en 1807, l'illustration de Thinsétsou Yumihari Zouki, LE CROISSANT DE LA LUNE OU LE CONTE DU CAMÉLIA, roman de Bakin, en six parties, dont la première et la seconde partie paraissent en 1807, la troisième vers 1808, la quatrième, la cinquième et la sixième en 1811: ces six séries forment vingt-huit volumes.

Ce roman est l'histoire de Tamétomo, un héros du XIe siècle, prenant parti pour un empereur dépossédé à la suite d'une révolte, et qui tente de reprendre le pouvoir. Au fond, ce roman est, comme une série de contes des Mille et une Nuits, une suite de voyages fabuleux dans l'île de Lieou-Khieou, Formose, les Pescadores, et autres îles de la mer du Japon, par ce Tamétomo, à l'arc irrésistible et où la topographie des endroits est entremêlée de toutes les croyances des localités et de toutes les légendes merveilleuses de ces îles dont quelques-unes passaient pour être habitées seulement par des femmes, et dont l'imagination de l'artiste a peut-être donné une habitante dans cette voluptueuse femme montée sur un boeuf, jouant d'une flûte où est posé un oiseau. Et Tamétomo terrorise et dompte ces populations sauvages,—représentées par Hokousaï assez semblables aux Aïnos couverts de poils,—par la puissance de son arc, avec lequel il coule un navire, fait sauter un quartier de rocher, et qu'aucun des hommes des contrées qu'il traverse ne peut tendre. Le roman n'a peur d'aucune invraisemblance: le fils de Tamétomo tombe malade, le père fait fabriquer un immense cerf-volant pour le transporter au Japon, tandis que l'empereur dépossédé, devenu dans un coup de foudre un Téngou,—un de ces génies du bien et du mal, si accrédités au Japon, un de ces génies au nez en vrille,—et qu'on voit tenir un conseil de guerre avec des généraux qui sont tous des Téngous, sauve par leur entremise Tamétomo d'un naufrage; et l'on voit à la fin Tamétomo dans une apothéose, entouré de flammes sur son cheval qui prend feu.

Et ce roman fabuleux, où se trouve un méli-mélo de géographie exacte et de récits impossibles, et de planches dignes d'une icthyologie sérieuse à côté de sirènes, finit par une interminable généalogie de Tamétomo dont les rois de l'île de Lieou-Khieou seraient des descendants.

Toujours en cette année 1807, Hokousaï publie l'illustration des cinq premières séries du Shimpèn Souikuo Gwadén, NOUVEAU COMMENTAIRE ILLUSTRÉ DE SOUIKO: un roman historique chinois, écrit sous la dynastie des Song par Sétaï-an, et présenté au public japonais dans une traduction arrangée par Bakin et Ranzan, publiée en neuf suites de dix volumes, dont la sixième, la septième, la huitième n'ont vu le jour, après un intervalle de trente ans, qu'en 1838 et années suivantes;—ces neuf séries composant un roman de quatre-vingt-dix volumes dont Ranzan a écrit quatre-vingts volumes.

L'illustration de ce roman célébrant les exploits guerriers de cent huit héros chinois, qui meurent tous l'un après l'autre, et qui n'est qu'une suite de duels mortels, de combats, de batailles, débute par la portraiture effrayante de neuf de ces héros, portraiture suivie du renversement d'un monument sacré d'où sortent, comme d'une éruption de volcan, toutes les dissensions et les guerres de ces années.

En même temps que le roman est une glorification de ces cent huit héros, c'est déjà un pamphlet contre la corruption gouvernementale de la Chine de ce temps, et un prêtre, qui revient dans toutes les pages, une barre de fer à la main comme bâton, apparaît comme le grand justicier de cette épopée. Une des planches de l'illustration qui a une réputation au Japon, et dont les artistes s'entretiennent comme d'un tour de force, est la composition où l'artiste représente ce prêtre poursuivant un fonctionnaire prévaricateur qui s'est jeté sur un cheval que, dans sa terreur de la barre de fer, il n'a pas vu attaché, et dont l'effort impuissant pour prendre le galop a fourni le Géricault le plus mouvementé qui soit.

C'est aussi, dans cette pile de livres, un étonnement, même pour les Chinois de trouver une Chine si exactement rendue avec ses costumes, ses types, ses habitations, ses paysages, chez un artiste qui ne l'a pas vue et qui a eu à sa disposition d'assez pauvres éléments de reconstitution du pays.

Et tout le temps, dans ces trois premières séries de puissants dessins, comme le dessin du guerrier Boushô étranglant un tigre, d'une grandeur telle qu'on le voit porté par plus de vingt hommes dans une autre planche; le dessin du même guerrier jetant par-dessus sa tête un colosse à terre, dont la chute forme la courbe d'un corps brisé, déjà mort; le dessin du même guerrier, deux têtes coupées à côté de lui, et écrivant sur un mur, avec le sang de ces têtes, que c'est lui qui a tué ces malfaiteurs.

Un dessin, d'un caractère indicible, montre un assassin, vu de dos, une main tenant son sabre prêt à frapper derrière lui, son autre main serrant à la gorge sa victime, un dessin où il n'y a d'ombré que ses cheveux et où le reste de l'assassin est dans la lumière d'un croquis esquissé seulement avec des traits.

Un autre dessin, d'une grâce douloureuse, est une scène de torture représentant une femme suspendue en l'air, les bras attachés derrière le dos, sa tête tombée de côté contre une de ses hanches, ses pieds dans le vide cherchant la terre.

Dans ces séries, Hokousaï tente—et je crois là seulement,—de tirer un parti pittoresque, dans ces compositions, de l'escalier, de l'escalier extérieur des habitations chinoises et japonaises, tente de représenter des scènes d'intérieur coupées par la montée ou la descente au premier plan d'un homme ou d'une femme dans un de ces escaliers aériens,—et c'est vraiment d'un très joli effet.

Dans la quatrième série, après un dessin représentant un médecin pansant la blessure faite dans le corps du guerrier Liô par une flèche qu'il vient de retirer et qu'il tient dans sa bouche, c'est une suite de violents, de colères, d'homicides dessins. Ici c'est un guerrier qui tombe avec son cheval dans un précipice, le cheval cabré dans le vide du trou noir sans fond, un dessin où il y a la furia d'un croquis de Doré réussi; là c'est l'herculéenne cavalière Itijôsei faisant un prisonnier qu'elle immobilise emprisonné dans son lasso; plus loin, un homme qu'un guerrier décapite d'un coup de sabre, et dont le tronc s'affaisse, pendant que sa tête, projetée en l'air, retombe d'un côté, son chapeau de l'autre.

L'amusant, chez Hokousaï, c'est la variété des sujets. Au milieu de ces féroces épisodes de la guerre, voici tout à coup, dans la sixième série, un palais féerique au haut d'un rocher auquel on arrive par des ponts, des escaliers, une montée d'un pittoresque charmant: palais né dans l'imagination du peintre au fond de son atelier. Et, à côté de cette architecture poétique, des dessins d'un naturel, comme cet homme qui dort la tête sur une table, visité par un rêve paradisiaque; comme cette société sur un pic de montagne, saluant le lever du soleil, les robes et les cheveux flottants et soulevés derrière eux par l'air du matin.

Et, jusqu'au bout, jusqu'à la fin de la neuvième série, toujours des images différentes ne se répétant pas. C'est la danse d'une femme au moment où, après s'être inclinée, elle se relève avec cette flexibilité des reins qu'Hokousaï sait si bien rendre, les bras étendus, la tête amoureusement renversée en arrière; c'est la vue d'un vaisseau de guerre japonais avec son architecture de pagode; c'est l'incendie d'un convoi militaire de vivres; c'est enfin une des dernières planches où, dans une nuit éclairée par une lune qui rend les vagues toutes blanchissantes, sur une barque que fait avancer un marinier, penché sur un long bambou, Roshûn, un des cent huit victorieux, boit une coupe de saké que lui verse une élégante femme, et la légende de la gravure est celle-ci: Roshûn buvant sous la belle lune dans la rivière de Waï.

L'illustration de ce roman en quatre-vingt-dix volumes est en général de trois images doubles par volume, ce qui fait avec les frontispices, pour l'ouvrage entier, près de trois cents estampes.

Une autre publication a été faite d'estampes se rapportant à l'illustration de Souiko par Hokousaï, mais d'estampes différentes de celles du roman, éditées en 1829 sous le titre: Yèhon Souikodèn, ILLUSTRATION DES PERSONNAGES DE SOUIKODÉN.

Nous y retrouvons le prêtre à la barre de fer, Rotishin, le tueur de tigre, Boushô, et Itijôsei la femme forte, à côté de Kiumonirô Shishin, l'homme au corps entièrement tatoué de dragons, et de Rosénsho, ce mortel qui avait le pouvoir de produire des orages pour terrifier l'ennemi;—tous deux faisant partie des cent huit héros de l'épopée chinoise.

En 1808, Hokousaï illustre Yûriakou Onna Kiôkoun, L'ÉDUCATION D'UNE FEMME HÉROÏQUE, un roman écrit par Ikkou sur une légende du XVe siècle, racontant ce qui s'est passé, dans le temps, au château du daïmiô Kitabataké, où l'une des planches vous montre une femme s'exerçant au maniement du sabre.

La même année 1808 Hokousaï illustre Kataki-onti Miyorino Miôgô,
LA GLOIRE D'UNE VENGEANCE.

Un roman du romancier Bakin, un roman en six volumes très chargé d'incidents, où il est question d'une méchante femme représentée dans un beau dessin, un sabre dans les dents, des malheurs d'un garçon de marchand de saké, d'une femme possédée par un esprit, d'un papier volé à un samouraï assassiné, d'une fille sauvée par le fils de l'assassin des mains de la méchante femme, de tueries nombreuses, de la retrouvaille du papier rapporté au prince, et du mariage du jeune homme avec la jeune fille qu'il a délivrée.

En 1808 Hokousaï publie l'illustration de Shimoyo-no-Hoshi, LES ÉTOILES
D'UNE NUIT, OÙ IL GÈLE, un roman de Tanéhiko en cinq volumes.

La jalousie de la femme est un des sujets le plus souvent traités par le roman japonais, et il s'agit encore—comme dans le roman de la CONVERSION DE L'ESPRIT DE KASANÉ, de Bakin,—de la jalousie d'une femme contre une rivale et de son assassinat par son mari.

La préface de Tanéhiko est gravée sur un éventail blanc jeté sur une page noire: l'imagination de Hokousaï trouvant à tout un ingénieux motif d'ornementation et, dans un autre roman, mettant la table des matières contre un cadre attaché sur un treillage de bambous tout garnis de feuillages et de fleurs.

C'est donc, comme première planche, Osawa, la femme jalouse, qui se regarde dans un miroir, en un mouvement de retraite du corps en arrière, les cheveux envolés d'où tombent son peigne et ses épingles, et sa ceinture aux fleurs de glycine se tordant autour d'elle comme la vraie image d'un serpent,—qui se regarde, effrayée de la laideur future que la jalousie va apporter à sa figure et qu'elle voit d'avance.

Puis une autre figuration de la jalousie de cette femme, sous la forme d'un monstre échevelé, un enfant attaché la tête en bas sur son dos, dont les deux pieds passant dans ses cheveux ébouriffés lui font deux cornes de diablesse, tandis que ses paroles de colère, à la sortie de sa bouche, se changent en une légion de rats et de souris qui se jettent à la gorge de son mari Itoyé.

Alors une autre planche, où le mari a mis à la torture sa femme qu'on voit battre des pieds dans sa souffrance et qui est après jetée à l'eau.

Cet assassinat est l'occasion d'une composition curieuse où l'on voit, dans le courant d'une rivière, une planche arrêtée sur laquelle est un fourneau allumé et un coq, d'après une croyance du Japon, qui veut que la planche, ainsi chargée, s'immobilise là où il y a un cadavre sous l'eau.

Et l'esprit vengeur de la femme assassinée pénètre sous la forme d'un serpent dans la chambre nuptiale où se trouve Itoyé avec sa nouvelle et charmante femme Ohana. Mais bientôt, dans un état de fureur étrange, il tirera son sabre, que cherche à rabattre Ohana,—elle, n'apercevant pas l'effrayante vision que voit seul son mari. Oh! une terrible vision! une tête de toute la grandeur de la page, où sont les traits reconnaissables de la morte, apparaît dans une broussaille de cheveux mêlés de terre, avec d'inquiétants yeux de gnome, un nez qui n'est plus qu'un trou nasal, des dents noires aux gencives rongées par les vers.

En 1808 Hokousaï publie l'illustration de Kana-déhon Gonitino Bounshô, HISTOIRE DES FIDÈLES VASSAUX APRÈS LA VENGEANCE, un roman en cinq volumes, dont le texte est dû à Tanshûrô Yémba.

Un roman dont l'intérêt artistique est tout entier dans la première composition, représentant les quarante-sept rônins qui déposent la tête de Kira sur le tombeau d'Asano.

Le reste du roman a l'air de se rapporter à des incidents de la vie d'Amanoya Rihei, le marchand qui a fourni les armes et les équipements militaires pour l'attaque du château fortifié de Kira. Tout au plus, dans l'illustration, une gravure amusante vous donnant, je ne sais à quel propos, la vue très détaillée de la cuisine d'une «Maison Verte»,—tout comme dans les ÉTOILES D'UNE NUIT OÙ IL GÈLE se rencontre également le jardin d'une «Maison Verte», dans lequel se profile sur le fond une longue galerie au travers de laquelle les femmes de l'intérieur se voient reflétées, sur les châssis de papier, en de caractéristiques ombres chinoises.

En 1808 Hokousaï publie l'illustration d'Onna-moji Nouyé Monogatari, L'HISTOIRE DE NOUYÉ ÉCRITE EN LETTRES DE FEMMES (en langue vulgaire), roman dont le texte est de Shakou yakoutei et forme cinq volumes.

Un roman écrit d'après une légende du XIe siècle et où l'empereur Toba prend sur une de ses femmes un petit sabre avec lequel il croit qu'elle va l'assassiner. Alors des scènes de torture et la mort. Mais la femme est innocente et le sabre a été mis dans ses vêtements par une rivale, jalouse d'elle. Le juge qui a prononcé sa condamnation, on le voit se réveiller d'un cauchemar où il a été visité par l'esprit de la morte dans une peau de tigre.

Est-ce avec la morte une résurrection du nouyé, cet animal fantastique qui a la tête d'un tigre, le corps d'un taureau, la queue d'un serpent, et qui est tué dans une image par Yozimasa?

La même année 1808 Hokousaï publie Yuriwaka Nozouyé no Taka, LE FAUCON
DE YURIWAKA, un roman en un volume dont le texte est de Mantei-Sôsa.

Un roman dans lequel le prince Yuriwaka, un prince du XIIe siècle, met à mort Beppou, l'ennemi de sa famille, un roman où se trouve un puissant dessin du faucon qui a donné son nom au roman, et un caractéristique dessin de Beppou qui, tombé à terre, se tient la tête, se bouche les oreilles sous le sifflement d'une flèche qui passe au-dessus de lui.

Dans ce roman il y a d'élégantes planches d'amour entre le prince Yuriwaka et la belle Nadéshiko dans leurs robes fleuries, pour l'homme de fleurs de cerisier, pour la femme de fleurs d'iris, et la gravure, qui traduit dans ce livre les dessins d'Hokousaï, différente, plus précieuse que les autres, a sur le bois des fonds ressemblant à l'aquatinte obtenue sur le cuivre et l'acier.

En 1808 Hokousaï publie l'illustration de Raïgô Ajari Kwaïso Dén, LE RAT MONSTRE DU PRÊTRE RAIGO; un roman de Bakin se passant au XIIe siècle, et où il a introduit la légende des rats du prêtre Raïgô dans l'histoire de la tentative de vengeance du prince Minamoto Yoshitaka contre Yoritomo: un roman édité en huit volumes.

Ce sont d'abord deux figurations en pied de ce prêtre Raïgô, qui est représenté dans l'une élevant en l'air un rouleau magique, avec des mains qui ressemblent, ainsi que ses pieds, à des pattes griffeuses de rats; dans l'autre, en train d'exercer son pouvoir sur ces animaux destructeurs, entouré de millions, de milliards de rats passant et repassant autour de l'estrade où il fait ses invocations, agite une sonnette: une planche extraordinaire par le rendu de l'infinie et grouillante multitude, en sa presque effrayante perspective à la cantonade. Et d'autres compositions nous montrent le prince Minamoto Yoshitaka, dans un pèlerinage, faisant la rencontre de Raïgô, et le prêtre lui communiquant son pouvoir surnaturel, si bien qu'un jour le prince, poursuivi par un ennemi, fait un appel aux rats dont le flot montant entre eux deux empêche de l'atteindre. Et une planche vous montre le roi de ces rats, le rat monstre du prêtre Raïgô, un rat qui, comparé à l'homme monté sur lui, est de la grandeur d'un éléphant.

Mais il se trouve que l'homme protégé par les rats a un adversaire protégé par les chats, un homme dans la famille duquel on a trouvé, en creusant la terre, un chat en or.

Des voleurs ont dérobé le chat en or, et la recherche de ce chat porte-bonheur par les anciens possesseurs, tombés dans la misère et la détresse, recherche mêlée à l'action d'une femme méchante nommée Karaïto, mêlée à l'organisation d'un complot et à quelques tueries, met mille incidents, mille complications dans ce roman où apparaît, çà et là l'élégante figure de Masago, la maîtresse de Yoritomo.

Au dénouement, sur l'ouverture d'un panier où se retrouve le chat d'or, tous les rats prennent la fuite, et le prêtre Raïgô, qui s'était engagé à tuer Yoritomo, se contente d'un assassinat allégorique, en perçant de son sabre le manteau du prince qui l'a gracié; et dans ces circonstances l'homme du chat, réduit à ne pouvoir mettre à mort l'homme des rats, perce également de son sabre le casque de ce dernier.

En 1808 Hokousaï publie l'illustration de Foutatsou Tchôtcho Shiraïto Zôshi, LES DEUX PAPILLONS OU LES DEUX LUTTEURS, roman dont le texte est de Shakouyakoutei, édité en cinq volumes.

C'est l'histoire de deux lutteurs, Nourégami et Hanarégoma, en une illustration très coloriste dans le noir.

L'une des planches représente Hanarégoma déracinant des rochers à la force de ses bras tirant une corde. Puis l'on voit les deux lutteurs mesurer leurs forces et, à quelques planches de là, se constituer volontairement prisonniers et comparaître devant un tribunal qui les déclare innocents d'un crime commis par d'autres.

Pourquoi ce titre: LES DEUX PAPILLONS? L'explication n'en est guère donnée que par un jardin où l'on voit de nombreux papillons, parmi lesquels est un papillon mort, tombé à terre.

En 1808 et 1811, Hokousaï publie l'illustration de Sanshiti Zéndén Nanka no Yumé, LE RÊVE DU CAMPHRIER DU SUD, un roman en dix-sept volumes, divisé en deux parties, et dont le texte est de Bakin.

Un roman contenant l'histoire de trois générations, commencée avec l'histoire du ménage Sankatou et Hanshiti, et finissant à Onono Otzou, la célèbre femme de lettres du XVIe siècle, qui a écrit au Japon la première pièce de théâtre sous une forme moderne.

L'illustration du roman commence par l'abatage d'un très vieux camphrier poussé sur la montagne de Yonédani-Yama, l'abatage d'un camphrier sacré, où les bûcherons, dans leur oeuvre sacrilège, se blessent en tombant des branches. Et la chute des bûcherons amène l'image d'un vendeur de pommade pour les blessures, qu'on voit accroupi sur une peau d'ours, à côté d'un grand pot où, après s'être fait une entaille à la peau, il puise de la graisse d'ours et montre aux assistants que l'application de cette graisse arrête le sang.

Hanshiti, auquel est apparu l'esprit du camphrier, un jour qu'il dormait sous son ombre amie, n'éprouve plus que des malheurs depuis l'abatage de l'arbre. Sa femme Sankatsou est obligée de se faire chanteuse de la rue, à jouer du kokiû, espèce de violon-guitare, sur les places publiques, et ils tombent dans une telle misère, lui, sa femme et sa fille, la femme de lettres future, déjà grandelette, que le malheureux est au moment de se suicider, quand l'inspiration lui arrive de fabriquer des chignons pour femmes,—les Japonaises portant de faux cheveux tout comme les Européennes, —et nous voyons le ménage installé dans une boutique où commence pour ces pauvres gens la bonne fortune. Mais ils sont accusés de vilaines actions, et obligés de quitter la province où les vrais coupables, après leur départ, avouent leurs méfaits en se suicidant dans un cimetière.