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Hokousaï / L'art japonais au XVII Siècle cover

Hokousaï / L'art japonais au XVII Siècle

Chapter 53: L
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About This Book

The volume traces the life and career of a major ukiyo-e artist, describing his apprenticeships, frequent name changes and the gradual formation of a personal, naturalistic style rooted in earlier Chinese models. It catalogs a vast and varied output—actor prints, illustrated popular tales, color nishiki-e, erotic images and engraved model-books—and documents technical experiments with tools and unconventional techniques, his work as a teacher, and the circulation of his art at home and to foreign visitors, including episodes of export and official restriction; biographical narrative is interlaced with critical description of methods and genres he practiced.

XXXIX

À propos de ce portrait hypothétique d'Hokousaï, avouons l'incertitude où l'on se trouve relativement à un portrait bien authentique du Maître. Le portrait d'Hokousaï, en compagnie du romancier Bakin, donné dans le catalogue Burty, d'après une estampe de Kouniyoshi, n'est pas plus un portrait que le croquis le représentant agenouillé, offrant à l'éditeur son petit livre jaune de LA TACTIQUE DU GÉNÉRAL FOURNEAU OU DE LA CUISINE AU HASARD.

On n'aurait du grand artiste ni un portrait de sa jeunesse, ni un portrait de son âge mûr; il n'existerait que le portrait donné par la biographie japonaise de I-ijima Hanjûrô, un portrait de sa vieillesse conservé dans la famille et qui aurait été peint par sa fille Oyéi, qui signe Ohi.

C'est un front sillonné de rides profondes; des yeux à la patte d'oie, aux poches de dessous tuméfiées et où il y a, en leur demi-fermeture, comme un peu de cette buée que les sculpteurs de nétzkés mettent dans le regard de leurs ascètes; c'est un grand nez décharné; c'est une bouche démeublée à la rentrée sous le pli de la joue; c'est le menton carré d'une volonté résolue, attaché au cou par des fanons. Et, à travers la coloration de l'image qui imite assez bien le ton d'une vieille chair, ce sont les blancheurs anémiées des poches des yeux, de l'entour de la bouche, des lobes de l'oreille.

Ce qui vous frappe dans cette tête d'homme de génie, c'est la longueur du visage, des sourcils au menton, et le peu d'élévation et la fuite cabossée du crâne,—un crâne qui n'est pas du tout européen, avec sur les tempes de rares petits cheveux ressemblant aux herbettes de ses paysages.

Un autre portrait d'Hokousaï, dont un fac-similé a été également publié dans le Katsoushika dén, nous le représente vers l'âge de 80 ans, près d'un pot à pisser, accroupi sous une couverture, laissant voir un bout de profil d'une vieille tête branlante et que dépassent des jambes ayant la maigreur de jambes de phtisique. Et voici quelle serait l'origine de ce portrait. L'éditeur Souzambô ayant commandé à Hokousaï l'illustration des CENT POÈTES, l'artiste, avant de commencer son travail, envoyait un spécimen, à l'effet de déterminer le format de la publication et, sur ce spécimen, son pinceau jetait ce portrait-charge.

XL

En 1833 Hokousaï publie Tôshisén Yéhon, LES POÉSIES (de la dynastie)
DES THANG.

La première série, éditée en cinq volumes, comprend les poésies chinoises, en cinq caractères chinois par ligne, littéralement cinq mots.

La seconde série, éditée également en cinq volumes, et parue en 1836, contient le recueil des poésies en sept mots par ligne.

Un sujet d'étonnement pour les Chinois, c'est l'exactitude avec laquelle Hokousaï, qui n'a jamais été en Chine, s'est assimilé le costume, le port du corps, le caractère de la tête des habitants du Céleste Empire.

Ces dix volumes contiennent des dessins du meilleur temps d'Hokousaï: ainsi la femme chinoise dans le somptueux luxe de ses robes; ainsi une carpe panachée monumentale, qui a la puissance et la solidité d'un dessin fait d'après une sculpture; ainsi un amusant croquis de trois ivresses: l'ivresse de l'ivrogne qui rit, l'ivresse de l'ivrogne qui se fâche, l'ivresse de l'ivrogne qui pleure.

Mais peut-être, parmi ces dessins, les plus réussis, ce sont des croquis rendant, d'une manière fidèle, l'admiration de la nature chez ces peuples de l'Orient: des renversements, la tête en arrière, d'hommes couchés, appuyés sur leurs coudes; des rêveries en face de paysages, d'hommes debout, les mains dans les manches de leurs bras, derrière le dos.

Parmi ces planches admiratives, il est une vue de dos d'un homme, appuyé sur la traverse d'une baie qui donne sur un lac, disant toute la jouissance intérieure de cet amoureux de la nature.

XLI

En 1834[19] Hokousaï illustre le Yéhon Tchûkiô, DEVOIRS ENVERS LE MAÎTRE, texte chinois avec commentaires de Ranzan.

    [Note 19: À la date présumée de cette année, auraient paru en feuilles
    séparées:

Une série d'écrans, avec le titre dans un médaillon.

Une série intitulée Skôkei-Kiran, VUES PITTORESQUES DES PAYSAGES DISTINGUÉS, série tirée en bleu clair, où se rencontre une curieuse vue d'un bain public sur une route.

Une série intitulée Shôkei Sétsou guekkura, VUES DISTINGUÉES DE LA NEIGE, DE LA LUNE, DES FLEURS. Série probablement de 9 feuilles en largeur, dont 3 pour la Neige, 3 pour la Lune, 3 pour les Fleurs. Jolie coloration. Série, qui aurait été précédée deux ans avant, en 1832, de Ruikiù Hakkei, réunion de huit paysages, d'une facture un peu maigriote.]

Un volume de morale, tout rempli d'exemples d'héroïsme et d'abnégation, et où une planche représentant des courtisans saluant un roi donne une idée du respect des fronts et des échines courbés, en cette patrie de la vénération.

Les gravures, à l'incision à la fois très douce et très nette, sont de
Souguita Kiûsouké.

En 1834 Hokousaï illustre le Yéhon Kàkiô, LA PIÉTÉ FILIALE, un ancien traité de morale chinoise entré dans l'éducation japonaise: un traité publié en deux volumes, avec texte chinois et japonais.

La première planche portraiture Confucius, la seconde son disciple bien-aimé Sôshi.

Une planche curieuse, c'est la figuration des quatre classes du Japon représentées par un membre de la première classe, un guerrier en train de lire un livre posé sur un pupitre;—un membre de la seconde classe, un paysan, en train de lire un livre attaché à sa bêche;—un membre de la troisième classe, un ouvrier, un graveur, faisant sauter à coups de maillet des morceaux de bois d'une planche qu'il entaille;—un membre de la quatrième classe, un marchand, un libraire faisant ses comptes.

Puis, un peu à la diable à travers l'illustration, ce sont des tireurs, des jongleurs, des danseuses, au milieu desquelles se trouve, comme dernière planche, une composition tout à fait amusante: une grande lettre ayant l'air d'un monument de pierre et en forme d'une croix à double branche sur laquelle sont montés, grimpés, accrochés, un tas de petits bonshommes qui, dans toutes les attitudes, la nettoient, la grattent, la brossent, l'inondent de l'eau d'une pompe.

Cette grande lettre, c'est le caractère signifiant la piété, et ce nettoyage veut dire qu'on doit nettoyer sa piété, ainsi que nous disons chez nous qu'il faut garder sa conscience pure.

XLII

En 1834 paraît le premier livre des CENT VUES DU FOUZI-YAMA, Fougakou
Hiakkei
, un premier livre suivi d'un second, d'un troisième volume et où
Hokousaï a apporté dans ses dessins une science, un art, une observation
humoristique tout à fait supérieure, et dont les gravures, exécutées par
Yégawa, le graveur préféré par Hokousaï, sont de petits chefs-d'oeuvre.

Cette célébration par l'illustration du grand artiste de la montagne vénérée du Japon, de la montagne aux 12 450 pieds, n'est pas tant une représentation des ascensions qui ont lieu, chaque année, pendant les grandes chaleurs, que cent fois la montre de la montagne, vue de Yédo, et des campagnes au nord, au sud, à l'est, à l'ouest du Fouzi-yama.

La première planche est la figuration de la déesse du Japon, Konohana-Sakouya-himé (princesse de la fleur épanouie), la divinité du Fouzi-yama: dessinée sa noire chevelure épandue dans le dos et tenant d'une main un miroir, de l'autre une branche d'arbuste, dans une ample robe dont les cassures font à ses pieds comme des vagues.

La seconde planche nous fait voir des groupes de Japonais accroupis ou agenouillés, se montrant dans la stupéfaction la grande montagne, là où il n'y en avait pas: planche faisant allusion au jaillissement de la montagne sous l'empereur Kôrei (285 ans avant Jésus-Christ), au moment où, à cent lieues de là, se creusait le lac Biwa.

Dans la troisième planche, c'est le premier ascensionniste de la montagne, le prêtre bouddhique Yennoguiôja, tenant contre un bras le bâton à la poignée noire, ayant l'autre enlacé dans un chapelet, et représenté dans les nuages du sommet de la montagne.

Et commencent les planches de la première série. Dans celle-ci, la montée en une gorge étroite d'une armée de pèlerins dont on ne voit que les grands chapeaux de jonc, portant deux caractères signifiant Fouzi et, dans celle-là, leur descente vertigineuse sur les grands bâtons en une dégringolade mouvementée.

C'est suivi d'une planche représentant, avec une furia extraordinaire, une éruption de 1707 semblable à l'explosion d'une mine, et jetant dans le noir du ciel des poutres, des tonneaux, des cadavres brisés.

Cette éruption qui a fait pousser sur la droite du Fouzi-yama un petit mamelon, amène une planche caricaturale où un Japonais explique à un Japonais, affligé d'une énorme loupe à la joue, qu'il est arrivé à la montagne ce qui est arrivé à sa joue. Et cela est dit dans un groupe de Japonais qui se tordent de rire.

Puis des planches où commence la représentation de vues actuelles: la vue du Fouzi-yama vu dans le brouillard, une planche merveilleuse d'effet, comparable à la planche du brouillard de Gakoutei. Et c'est la vue du Fouzi-yama à travers le grêle feuillage de saules pleureurs,—la vue du Fouzi-yama, entrevue une fois du petit balcon existant sur le toit de toutes les habitations de Yédo pour observer les incendies, entrevue au milieu d'un ciel coupé par les banderoles de la fête des Étoiles; entrevue, une autre fois, d'une rue de Yédo, emplie de la promenade joyeuse des Manzaï, un premier Jour de l'An;—la vue du Fouzi-yama, d'Ohmori, de la baie de Yédo, au-dessus des roseaux de la Soumida;—la vue du Fouzi-yama, d'une hutte de la campagne pour surveiller et éloigner les oiseaux;—la vue du Fouzi-yama, avec le coucher d'un soleil, au rayonnement remplissant le ciel;—la vue du Fouzi-yama, parmi la floraison des cerisiers du printemps sous lesquels, à la porte d'une maison de thé, une Japonaise fait de la musique au milieu d'une collation en plein air;—la vue du Fouzi-yama, à travers les champs de riz de l'automne.

Dans le second volume, il est des compositions où des noirs rembranesques, admirablement rendus par le graveur, en font des planches du plus grand caractère. Ainsi, la navigation dans un de ces curieux bateaux primitifs sur un lac de la province de Shinano, ainsi, l'ascension du dragon montant au ciel pendant l'orage, ainsi «la Vague» avec, pour ainsi dire, les griffes de sa crête, ainsi le faucon étripant un faisan, ainsi l'averse avec un éclair mettant son zigzag dans la nuée qui va crever, ainsi le Fouzi-yama dans la nuit, au-dessus d'un chien hurlant à la lune.

Et, opposées à ces planches de nuit et de pénombre, les jolies planches de clarté lumineuse, comme celle qui a pour titre: Les trois blancs; le blanc du Fouzi-yama, le blanc d'une grue, le blanc de la neige sur les sapins.

Et encore le paysage du dessous des grands bambous, le paysage des sept ponts, le paysage maritime de Shimada-ga-hana aux pilotis pittoresques si spirituellement croqués; enfin la planche curieuse où bien certainement Hokousaï s'est représenté en train de peindre le Fouzi-yama, accroupi sur un carton pendant que deux de ses compagnons ouvrent des caisses et qu'un troisième fait chauffer du saké dans un chaudron accroché à trois bambous noués dans le haut.

Et au milieu de ces paysages, de savantes études d'hommes et de femmes; l'étude des bûcherons attachés par le milieu du corps à des branches d'arbres qu'ils coupent au-dessus de leurs têtes; l'étude de ces deux Japonais dont l'un montre à l'autre par un châssis relevé une vue du Fouzi-yama, étude qui a pour titre: La première idée d'un kakémono; l'étude des pèlerins dans une des grottes du haut du Fouzi-yama servant d'endroit à coucher pour l'ascension; l'étude du poète antique s'inspirant devant la célèbre montagne et assis sur un terrain à la végétation de fantaisie toute différente du réel paysage du fond; l'étude puissante de Nitta tuant le sanglier monstre; enfin l'étude charmante de ce Japonais fatigué de la lecture, regardant, la tête renversée entre l'étirement de ses deux bras, la reposante montagne.

Et toutes ces représentations vous donnant à voir, dans chaque planche, le Fouzi-yama de tous les côtés, et à travers des filets, des grillages, une toile d'araignée, et non seulement dans son altitude droite, mais encore dans le renversement de cette altitude. Ainsi, dans le premier volume, une planche le montre, la tête en bas dans les eaux d'un lac où une troupe d'oies sauvages est en train de prendre son vol. Dans ce second volume, ce renversement a fourni à l'imagination du peintre un motif tout à fait joli. Un Japonais qui va boire une coupe d'eau s'arrête un moment étonné et charmé devant le microscopique cône de la montagne reflété dans l'eau qu'il porte à ses lèvres.

La première planche du troisième volume, c'est la lutte corps à corps, au IIe siècle, des deux guerriers, Kawazou et Matano, en vue du Fouzi-yama. Et tout le volume continue à être la représentation de la montagne, à l'aube, par la pluie, par la brume, par la tombée de la neige, et vue de la grande cascade, et vue d'un monument sinthoïste où jaillit du creux d'un arbre l'eau pour la purification de la prière, et vue de l'observatoire de Yédo, et vue enfin, de la Corée.

Et dans ces planches: le beau dessin d'un cerf bramant; le dessin mouvementé de la cavalcade de l'ambassade coréenne apportant son tribut; le dessin curieux de ces deux gigantesques sapins de la province Yashiû se rejoignant dans le ciel, et sur la tête desquels, par la neige, se fait un chemin parcouru par des voyageurs trouvant au milieu de la route une auberge; et la dernière planche, comme le dit l'inscription en tête: c'est le Fouzi-yama fait d'un seul coup de pinceau.

Le premier volume de la première édition appelée l'édition à la plume de faucon, par suite de la représentation d'une plume de cet oiseau sur la couverture, édition rare, a paru en 1834, le second volume en 1835. De cette édition on ne connaît pas le troisième volume.

Cette première édition était tirée en noir, mais peu de temps après paraissait une édition alors composée des trois volumes où le tirage en noir était teinté d'une teinte bleuâtre dont le léger azurement sur le papier crème du Japon fait le passage le plus harmonique des blancs aux noirs des gravures.

Les deux éditions sont signées: la Vieillard fou de dessin, précédemment
Hokousaï-I-itsou âgé de 75 ans
.

XLIII

Vers la fin de 1834 de graves ennuis tombèrent dans la vie du vieux peintre. Hokousaï avait marié sa fille Omiyo, qu'il avait eue de sa première femme, avec le peintre Yanagawa Shighénobou. Du mariage naquit un vrai vaurien dont les escroqueries toujours payées par Hokousaï furent une des causes de sa misère pendant ses dernières années. Même peut-être, par suite d'engagements pris par le grand-père pour empêcher son petit-fils d'aller en prison, engagements qu'il ne put tenir, il se trouva obligé de quitter Yédo en cachette, de se réfugier à plus de trente lieues de là en la province Sagami, dans la ville d'Ouraga, cachant son nom d'artiste sous le nom vulgaire de Miouraya Hatiyémon, et même de retour à Yédo, n'osant, dans les premiers temps, donner son adresse et se faisant demander sous la dénomination du prêtre-peintre emménagé dans la cour du temple Mei-ô-in, au milieu d'un petit bois.

Cet exil, qui dura de 1834 à 1839, nous a valu la publication de quelques lettres intéressantes du peintre à ses éditeurs. Ces quelques lettres nous font entrer dans les tribulations causées au vieil homme par les coquineries de son petit-fils, nous peignent le dénuement de ce grand artiste se plaignant, par un rude hiver de n'avoir qu'une seule robe pour tenir chaud à son corps de septuagénaire, nous dévoilent ses tentatives d'attendrissement des éditeurs par la mélancolique exposition de ses misères illustrée de gentils croquetons, dévoilent quelques-unes de ses idées sur la traduction de ses dessins par la gravure, nous initient à la langue trivialement imagée avec laquelle il arrivait à faire comprendre aux ouvriers chargés du tirage de ses impressions, le moyen d'obtenir des tirages artistiques.

En 1834 Hokousaï adresse cette lettre à ses trois éditeurs, Kobayashi,
Hanabousa et Kakoumarouya:

Étant en voyage, je n'ai pas le temps de vous écrire séparément, et vous adresse à vous trois cette seule lettre que je vous prierai de lire tour à tour. Je ne doute pas que vous voudrez bien accorder au vieillard les demandes qu'il vous adresse, et j'espère que dans vos familles vous vous portez tous bien. Quant à votre vieillard, il est toujours le même, la force de son pinceau continue à augmenter et à faire, plus que jamais, diligence. Quand il aura cent ans, il entrera dans le nombre des vrais dessinateurs.

Alors le vieux peintre signe longuement: l'ancien Hokousaï, le vieillard fou de dessin, le prêtre mendiant, et sa lettre est pour ainsi dire tout entière dans ce post-scriptum:

Pour le livre des GUERRIERS (sans doute le Yéhon Sakigaké, imprimé et gravé par Yégawa), je vous prie, vous trois, de le donner à Yégawa Tomékiti. Quant au prix, vous vous arrangerez directement avec lui. La raison pour laquelle je tiens absolument que la gravure soit de Yégawa, c'est que, soit la Mangwa, soit les Poésies, certes les deux ouvrages sont bien gravés, mais ils sont loin d'avoir la perfection des trois volumes du Fouzi-Yama, gravés par lui. Or, si mon dessin est gravé par un bon graveur, ça m'encourage à travailler et, si le livre est réussi, c'est aussi à votre avantage, parce qu'il vous rapporte plus de bénéfices. De ce que je vous recommande si chaudement Yégawa, n'allez pas croire que c'est pour toucher une commission: ce que je recherche, c'est la netteté de l'exécution, et ce serait une satisfaction que vous donneriez au pauvre vieillard qui n'a plus bien loin à aller. (Ici le peintre se dessine, sous l'aspect d'un vieillard marchant appuyé sur deux pinceaux au lieu de béquilles.) Quant à l'HISTOIRE DE ÇAKYAMOUNI (publiée en 1839), Souzanbô m'a promis de la faire graver par Yéyawa, et j'ai dessiné en me basant sur ce choix: le tournant des cheveux chez les Indiens étant très difficile à graver, et même la forme des corps, et il n'y a absolument que Yégawa qui puisse exécuter ce travail.

Hanabousa, lors de sa visite, il y a déjà quelque temps, m'a dit, en me commandant les GUERRIERS, qu'il ne me laisserait plus dans l'inoccupation, et je lui rappelle sa bonne parole.

Vous avez commandé à ma fille une illustration des CENT POÈTES, mais j'aime mieux dessiner ce livre, que j'entreprendrai moi-même après avoir fini les GUERRIERS. Pour le prix, nous nous entendrons, tant par poète, mais n'est-ce pas? il est convenu d'avance que ce sera Yegawa qui gravera le livre.

Et la lettre se termine par un croqueton où il salue ses éditeurs.

Une autre lettre d'Hokousaï, adressée à l'éditeur Kobayashi, et qui serait datée du dixième mois de l'année 1835:

Je suis resté sans vous demander de vos nouvelles, mais je suis heureux de savoir que vous êtes en bonne santé. Quant à moi, j'ai vu le délinquant, l'incorrigible qui va retomber sur moi. Et depuis il m'a fallu réunir des conseils d'amis et de famille; enfin j'ai trouvé un répondant (quelqu'un qui a pris la responsabilité de le surveiller). Nous allons lui faire tenir une boutique de poissons, et nous lui avons aussi trouvé une femme qui va arriver ici dans deux ou trois jours. Mais tout cela est toujours à mes frais. C'est par ces empêchements que je suis en retard, pour dessiner le SOUÏKODÉN et TÔSHISÉN (les poésies des Thang), dont j'ai commencé seulement les esquisses; je vous enverrai cependant, quelques dessins, et dans ce cas-là je compte sur… Ici, le peintre dessine une main tenant une pièce d'argent.

Une autre lettre sans date, adressée à l'éditeur Kobayashi:

Dans les tons clairs de l'encre de Chine, je supprime toutes les dégradations. Car, si ça va tout seul au bout du pinceau, pour le peintre, l'ouvrier tireur des planches peut à peine faire deux cents exemplaires dégradés: au delà de ce nombre c'est impossible sur le même bois. Et pour ce ton de l'encre claire, faites-le le plus clair possible: la tendance au foncé rendant le tirage désagréable à l'oeil. Dites à l'ouvrier que le ton de l'encre claire doit être de même que la soupe aux coquilles c'est-à-dire claire comme tout. Maintenant, pour le ton de l'encre demi-foncée, si on tire trop clair, ça ôte de la puissance à la teinte et c'est le cas de dire à l'ouvrier tireur que la teinte demi-foncée doit avoir une tendance épaisse, un peu semblable à la soupe aux haricots. En tout cas, j'examinerai les essais mais, dès à présent je recommande ces détails parce que je veux arriver à avoir une bonne cuisine de mes dessins.

Une dernière lettre d'Hokousaï, écrite au commencement de l'année 1836, et adressée à l'éditeur Kobayashi d'Ouraga. Cette lettre, écrite à propos du Jour de l'An, a en tête un croqueton où le peintre en costume officiel, entre deux branches de sapin, fait une grande révérence.

Il y a plusieurs portes où je dois exprimer mes souhaits du Jour de l'An, donc je reviendrai un autre jour, et au revoir, au revoir… Mais, en attendant, pour ce qui regarde les dessins à graver, adressez-vous pour les détails à Yégawa, toutefois vous trouverez plus loin une recommandation pour les autres graveurs.

Je vous remercie de vos prêts fréquents. Je pense qu'au commencement du second mois de l'année je serai épuisé de papier, de couleurs, de pinceaux, et que je serai forcé d'aller à Yédo, en personne, alors je vous rendrai visite en cachette et je vous donnerai, de vive voix, tous les détails dont vous pouvez avoir besoin. Par cette rude saison, surtout dans mes voyages, que de choses dures, et entre autres, passer ce grand froid avec une seule robe, à mon âge de 76 ans. Je vous prie donc de songer aux tristes conditions dans lesquelles je me trouve; mais mon bras (ici un croqueton de ce bras) n'a nullement faibli, et je travaille avec acharnement. Mon seul plaisir c'est de devenir un habile artiste.

Ici, sa lettre finie, il la date du dix-septième mois, et se représente, dans un croquis microscopique, saluant humblement entre son chapeau et son dessin posés à terre.

Mais Hokousaï aime les post-scriptum, et la lettre continue:

Je recommande au graveur de ne pas ajouter la paupière en dessous quand je ne la dessine pas; pour les nez, ces deux nez sont miens (ici le dessin d'un nez de profil et de face) et ceux qu'on a l'habitude de graver sont des nez d'Outagawa que je n'aime pas du tout, et qui sont contraires aux règles du dessin. Il est aussi de mode de dessiner les yeux ainsi (et ce sont des dessins d'yeux avec un point noir au milieu), mais je n'aime pas plus ces yeux que les nez.

Hokousaï termine sa lettre par cette phrase: Comme ma vie, dans ce moment, n'est pas au grand jour, je ne vous écris pas ici mon adresse.

Enfin une lettre de 1842, adressée aux éditeurs Hanabousa Heikiti et
Hanabouza Bounzô, après son retour à Yédo où il continue à se tenir caché:

Je vous remercie mille fois de votre dernière visite amicale, et aussi de ne pas abandonner le vieillard, et encore de vos bonnes étrennes. Depuis le printemps dernier, mon débauché de petit-fils a eu une conduite déplorable, et j'ai dû, tous les jours, m'occuper à nettoyer les suites de sa sale vie, et j'étais au moment de le mettre à la porte. Mais il s'est trouvé, comme toujours, des personnages bien trop indulgents qui m'ont fait patienter jusqu'au jour d'une dernière et plus grosse faute. Toutefois, au commencement de cette année, j'ai dû le faire prendre par son père Yanagawa Shighenobou et conduire dans la province de Montzou (une province du Nord) mais il est bien capable de s'être échappé en route. En attendant, ça me donne à respirer un peu. Voici les raisons qui m'ont empêché d'aller vous remercier du livre de SOGA MONOGATARI (livre ancien prêté). Ce nouvel an, je n'ai ni sou ni vêtement, et j'arrive seulement à me nourrir tant bien que mal, ne voyant mon vrai nouvel an de cette année qu'au milieu de son second mois.

Au deuxième mois de l'année dernière, quand Yeiboun est venu me voir, j'avais déjà deux volumes terminés du SOUIKO (roman en 90 volumes commencé en 1807), mais je n'ai pu avancer davantage. En somme, j'ai perdu une année tout entière grâce à mon coquin de petit-fils, et je regrette cette précieuse année perdue.

Je garde longtemps votre SOGA MONOGATARI, mais je vous prierai de me laisser jusqu'au second mois, où je vous rendrai visite. Autre recommandation. Envoyez-moi, le plus tôt possible, la soie pour peindre la déesse Daghinitén (la déesse représentée montée sur un renard) car le temps passe rapide comme la flèche, et vous m'avez demandé que cette peinture vous soit livrée dans le second mois.

Si le texte de GWADÉN est prêt, envoyez-le-moi, et quand vous m'enverrez la soie, joignez-y le prix de l'illustration des deux volumes de GWADÉN. Quand vous viendrez, ne demandez pas Hokousaï, on ne saurait pas vous répondre, demandez le prêtre qui dessine et qui est emménagé récemment dans le bâtiment au propriétaire Gorobei, dans la cour du Temple Mei-ô-in, au milieu du buisson (petit bois d'Asakousa).

XLIV

Tant de représentations de combats, de luttes corps à corps, de duels héroïques éparpillés dans tout l'oeuvre d'Hokousaï, racontant le passé militaire du Japon, ne satisfaisaient pas le maître. Sur la fin de sa vie, il voulut des albums particuliers consacrés tout entiers à ces hommes de guerre à la fois terribles et doux, dont les ANNALES DU JAPON nous décrivent le type dans ce portrait de Tamoura-maro:

«C'était un homme très bien fait; il avait 5 pieds 8 pouces de haut, sa poitrine était large de 1 pied 2 pouces. Il avait les yeux comme un faucon et la barbe couleur d'or. Quand il était en colère, il effrayait les oiseaux et les animaux par ses regards; mais, lorsqu'il badinait, les enfants et les femmes riaient avec lui.»

Oui, Hokousaï voulut dessiner des albums montrant uniquement ces guerriers armés de sabres au dire des légendes coupant des boeufs en deux, sous des masques de métal, dans des cuirasses, des épaulières, des brassards, des gantelets, des jambières, comme fabriqués sur le moulage du corps et que l'acier le plus souple uni à la soie la plus résistante—et plus tard les pièces articulées, sortant de l'atelier de la famille Miôtchin, —enfermaient dans un vêtement de fer laissant aux membres toute la liberté des mouvements que jamais ne donna l'armure moyenageuse de l'Europe.

Donc en 1835 Hokousaï publia un premier album, bientôt suivi de deux autres, où la mythologie guerrière se mêle à l'histoire batailleuse des premières dynasties de la Chine et du Japon. Ce premier album a pour titre: Wakan Homaré, LES GLOIRES DE LA CHINE ET DU JAPON, et devrait avoir en tête la curieuse préface que Hokousaï a écrite pour l'ILLUSTRATION DES PERSONNAGES DE SOUIKODÉN, et que voici:

«Je trouve que dans toutes les représentations japonaises ou chinoises de la guerre, il manque la force, le mouvement, qui sont les caractères essentiels de ces représentations. Attristé de cette imperfection je me suis brûlé à y remédier et à y apporter ce qui manquait… Il y a indubitablement dans mes dessins des défauts, des excès, mais tout de même mes élèves veulent s'en servir comme modèles.»

Sur la première page des GLOIRES DE LA CHINE ET DU JAPON est un Mars bouddhique, aux cheveux droits sur la tête, aux sourcils et aux moustaches coléreusement retroussés, se détachant d'un grand nimbe dans son armure ornementale.

Puis se succèdent les gravures d'Isanaghi, le premier homme de la terre du Japon tuant Kagoutsouti, le mauvais génie de la contrée; de Foumeitchôja, mettant en fuite le renard à neuf queues; du soldat Sadayo, tout percé de flèches et mourant en enfonçant des deux mains son sabre dans le corps d'un ennemi étendu sous lui; du Dieu du tonnerre s'humiliant devant la hache monstrueuse de Kintoki; de Yorimitsou, qui vient de trancher la tête du géant de la montagne de Ohyéyama: tête qui est en train de retomber et d'aller se ficher sur les cornes du casque du jeune guerrier; de l'intrépide explorateur qui entra le premier dans la grotte du Fouzi-yama et que l'on voit la parcourir la torche à la main; du cavalier Ogouri Hangwan, faisant assembler les quatre pieds de son cheval sur la tablette d'un étroit jeu de go; du général Yoshisada demandant au génie de l'Océan, dans la logette faite par la courbe d'une vague, demandant de retirer la marée pour laisser passer son armée.

Sur la dernière page se voit un peintre qui élève en l'air, d'une seule main, une masse ficelée de rouleaux de sapèques au bout desquels est fiché son pinceau—une allusion d'Hokousaï, je crois bien, à la force qu'il dépense dans ses dessins.

L'année suivante, en 1836, un jour de printemps… mais écoutez Hokousaï lui-même: «Pendant que je profitais d'un beau jour de printemps, dans cette année de tranquillité, pour me chauffer au soleil, j'eus la visite de Souzambo (son éditeur), qui venait me demander de faire quelque chose pour lui. Alors j'ai pensé qu'il ne fallait pas oublier la gloire des armes, surtout quand on vivait en paix et, malgré mon âge qui a dépassé soixante-dix ans, j'ai ramassé du courage pour dessiner les anciens héros qui ont été des modèles de gloire

Le livre pour lequel Hokousaï ramasse sa vieille énergie s'appelle Yéhon Sakigaké, LES HÉROS.

Et tour à tour défilent l'Hercule mythologique Tatikarao-no-mikoto, portant un rocher sur sa tête; le premier Empereur du Japon regardant son héritier dormant entouré d'un énorme dragon; le ministre Moriya, battant un prêtre bouddhique, après avoir jeté à terre la table et les écrits religieux qu'elle portait; le guerrier Hiraï-no-Hôshô tuant l'araignée monstre ressemblant à une énorme pieuvre; le guerrier Shôki en train d'étrangler un diable; le mangeur d'enfants Mashukoubô, tenant par les pieds un enfant dont il ouvre le ventre au-dessus d'une marmite qui recueille le sang; le guerrier Bénkei portant une cloche au haut de la montagne Ishiyama; la divinité bouddhique Foudô, symbolisant la fermeté de la conviction que ne peuvent ébranler ni le feu ni l'eau où son corps est à la fois plongé; la guerrière Hangakou qui écrase un guerrier sous un tronc d'arbre.

Une suite des HÉROS paraît, la même année, 1836, sous le titre de: Yéhon Mousashi Aboumi; LES ÉTRIERS DU SOLDAT, une suite où l'effort d'Hokousaï est d'étudier l'armure sur le corps du guerrier et de montrer la vie, le mouvement, communiqués à cet habit de fer par l'attaque et la défense de la vie: conquête que se vantait d'avoir faite Hokousaï dans le dessin.

Et rien, dans les ÉTRIERS DU SOLDAT, que des hommes et des femmes sous l'armure. C'est l'impératrice Jingô, une tête coupée à ses pieds, en train de tendre son formidable arc; c'est le prince Yamatodaké qui vient de tuer le chef ennemi sous un déguisement de femme; c'est un général japonais blessé par une flèche qui est à ses pieds, et qui envoie dans le camp ennemi, à celui qui l'a blessé, un colossal taï et une cruche monumentale de saké: un acte de courtoisie militaire très commune en ces temps; et ce sont des combats où, sous le harnachement de fer des cavaliers, se cabrent des chevaux hirsutes et échevelés, aux yeux de feu, à la robe toute noire, pareils à des coursiers de l'Érèbe.

À ces planches consacrées à la guerre il faudrait encore ajouter cinq feuilles de guerrier sur fond bleu, avec des verts, des rouges, des jaunes un peu criards, sur les armures.

    Kamakoura Gongoro tuant Torino-oumi Yasabrô.
    Watanabé-no-Tsouna tuant Yénokouma aïyemon.
    Kousounoki Tamomarou se battant avec Yaono Bettô.
    Ohtomono Soukouné arrêtant Ohtomono Mahtori.
    Onikojima Yatarô disputant une cloche avec Saïhô-in.

XLV

En 1835 Hokousaï illustrait le Yéhon Sénjimon, MILLE LETTRES ILLUSTRÉES, un ancien ouvrage chinois entré dans l'éducation japonaise et dont la traduction japonaise est donnée en regard du texte chinois.

Deux espèces de jolis culs-de-lampe: des enfants, dont l'un est sur le dos de sa mère, en contemplation devant les ombres chinoises d'une lanterne, et deux enfants entrevus sur une barque à moitié cachée par les nénuphars d'un étang. A côté de ces culs-de-lampe, un beau dessin représente la veuve de Kousounoki Masashighé, élevant en l'air le rouleau où est le testament de son mari et arrêtant son fils au moment où il va se tuer.

En 1837, dans le Nikkô sanshi, GUIDE DE NIKKÔ, la montagne où sont enterrés les premiers shôgouns de Tokougawa, un recueil de 5 volumes dont l'illustration est due à la collaboration de plusieurs artistes, Hokousaï publie deux paysages d'après la cascade de Riûdzou (tête de dragon): deux grandes planches, où la fusée blanche de l'armature des arbres se détache, d'une manière remarquable, sur le noir de la feuillée.

XLVI

Tous les arts descendant du dessin, Hokousaï veut que son imagination aille à ces arts, que son pinceau y touche, que sa main en donne des modèles. C'est ainsi qu'en 1836, le vieux peintre qui signe: le vieillard fou de dessin, publie le Shin-Hinagata, NOUVEAUX MODÈLES DE DESSINS D'ARCHITECTURE, et écrit en tête cette préface:

Depuis l'antiquité, l'homme a copié la forme des choses: ainsi dans le ciel il a pris le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les montagnes, les arbres, les poissons, et puis les maisons, les champs; et ces images simplifiées, modifiées, dénaturées, sont devenues les caractères de l'écriture. Mais celui qui se fait appeler un dessinateur doit respecter la forme originale des choses, et, ce dessinateur, quand il dessine les maisons, les palais, les temples, il est de toute nécessité qu'il sache comment les charpentes sont agencées.

Il existait un ouvrage fait par un architecte, sous ce titre: LES MODÈLES DE L'ARCHITECTURE, mon éditeur m'a demandé de dessiner le second volume. Le premier a été fait par un homme du métier, avec des données techniques. Moi, ce que j'ai fait dans ce volume est plutôt du domaine de l'art; toutefois si, grâce à mon enseignement, les jeunes dessinateurs arrivent à ne pas faire un chat à la place d'un tigre, un tombi à la place d'un faucon, quoique mon travail ne soit qu'un caillou à côté d'une montagne, je serai glorieux de ce résultat devant la postérité.

Et, à l'appui de la préface, après la représentation du fil à plomb, ce sont des modèles de constructions en bois à la légère et élégante menuiserie; ce sont des terrasses aux balcons complètement ajourés, aux escaliers aériens; ce sont des toits aux souplesses courbes d'une toile de tente, avec de jolis auvents de bambous; ce sont des modèles de cloches pour bonzeries, au bronze sillonné de dragons fantastiques de la mer; ce sont de riches frontons formés de deux énormes taï et affrontés; ce sont des ponts de cordage passant au-dessus des arbres; ce sont des lanternes de jardin faites de la pyramide de trois enfants japonais montés l'un sur l'autre; ce sont les développements d'un temple bouddhique dans toute sa hauteur:—dessins précédés de la figuration, en son riche et nobiliaire costume, de l'architecte officiel du palais impérial et des charpentiers travaillant sous ses ordres. Le volume gravé par Yégawa, l'habile graveur des CENT VUES DU FOUZI-YAMA, eut une seconde édition, faite postérieurement et teintée de rose. A la fin de l'édition en noir l'éditeur annonçait la publication de trois volumes qui devaient suivre et qui n'ont pas paru.

Détail curieux, le professeur d'architecture d'Hokousaï fut un des élèves de son atelier, nommé Hokou-oun, qui s'assimila tellement la manière de son maître qu'il publia une MANGWA où des pages de croquis seraient données par les plus fins connaisseurs à Hokousaï.

Mais ce n'a pas été seulement de la forme et du contour de l'habitation qu'a été préoccupée la pensée artistique d'Hokousaï, il a donné des heures de son pinceau à la décoration des objets de la vie intime de son temps, cherchant à faire, ainsi que cela a été dans notre société du moyen âge, un objet d'art de tout objet servant à la vie usuelle, et sur la pipe et le peigne, ces deux choses où les Japonais ont dépensé les plus jolies imaginations et associé à leur ornementation les plus belles et délicates matières, il a laissé deux merveilleux petits livres sous le titre: Imayô Koushi Kisérou Hinagata, MODÈLES DES PEIGNES ET DES PIPES À LA MODE D'AUJOURD'HUI. Trois volumes, dont deux consacrés aux peignes, avaient paru en 1822, et dont le troisième, consacré aux pipes, paraissait en 1823.

Le volume des peignes, qui a pour frontispice une Japonaise en train de polir des peignes sur une meule, contient les plus variés et les plus divers motifs d'ornementation de ce joli objet de toilette où la laque, l'ivoire, la nacre, l'écaille, les pierres dures, se mêlent et se marient pour le décor.

Et le goût dépensé sur ces peignes! Ici, ce semis de pétales de fleurs, là, cette jonchée d'iris, là, cet enguirlandement par un volubilis, là, ce couronnement par une fleur de nénuphar. Et des envolées à tire d'aile de grues, et des nages de canards mandarins, et des batailles de moineaux. Et encore, en leur petitesse minuscule, des coins de village, des plages, des aspects du Fouzi-yama, des vues panoramiques aux grands horizons. Et enfin des choses qu'aucun peuple n'a fait servir à la décoration des objets usuels et familiers, comme les cassures du charbon de terre, le treillis d'une vannerie, le fouillis enchevêtré de clous, les crêtes des vagues, les rayures de la pluie.

À la suite de la préface, Hokousaï écrit ces quelques lignes.

La fabrication des objets change selon le temps. Des objets qui étaient carrés, on les fait ronds et le monde trouve cela plus beau: ça s'appelle la mode. Tous les objets sont soumis à cette modification, à plus forte raison les peignes et autres objets de toilette servant aux femmes dont les caprices se plaisent au changement. Si je ne dessinais que pour la mode présente, mes dessins ne seraient d'aucune utilité pour les fabricants de l'avenir; donc les dessins de ce petit volume ont été faits avec l'idée de créer un décor pouvant s'appliquer à des formes variables. Ainsi, si la mode exige que les peignes soient épais, les artistes devront augmenter le dessin pour couvrir l'épaisseur. Dans le cas contraire, ils n'ont, ce qui leur sera plus facile, qu'à simplifier le dessin. Donc j'ai tâché de prévoir, autant que possible, ces variations.

Et il signe: Précédemment Hokousaï Katsoushika I-itsou.

Le volume des pipes a, pour frontispice, un Coréen qui fume une pipe interminable; et commence une suite de petits carrés où se trouve le motif dessiné de la ciselure entre un fourneau et un tuyau de pipe: motif en général exécuté sur une pipe toute en argent, ou sur une pipe en bambou avec des revêtements partiels en argent, ou sur une pipe en bronze avec des parties en ivoire. Et les motifs représentent tout un monde: un tigre, un ascète, une cascade, un enfant enlevant un cerf-volant, un Hotei, des chauves-souris, le porteur du bâton aux morceaux de bambous pour battre le thé, une biche, une branche de sapin, un acrobate, un Darma, une assemblée de renards au clair de la lune, une grenouille, une mouche, des flammes, des bulles de savon.

De ces volumes sur l'architecture, sur les peignes et les pipes, on pourrait rapprocher le Shingata Komon-tchô, ALBUM DE PETITS DESSINS POUR NOUVEAUTÉS, publié en 1824.

Une série de planches où l'ingénieuse combinaison de l'enlacement, de l'entre-croisement, de l'enchevêtrement de carrés, de ronds, de losanges, fait le décor de robes, et qui devait être suivi d'un autre volume consacré aux broderies qui n'a pas paru.

En tête de ce volume, la préface de Tanéhiko dit: «Les artistes qui dessinent librement sont d'ordinaire maladroits avec le compas et la règle, et ceux qui font des dessins géométriques ne savent pas dessiner librement. Hokousaï, lui, fait tout bien, et il arrive à faire avec sa règle et son compas, non pas seulement des dessins artistiques, mais encore des dessins d'une invention infinie.»

XLVII

À la suite de trois mauvaises récoltes du riz, pendant les années 1836, 1837, 1838, l'année 1839 fut une année de disette pendant laquelle les Japonais restreignant leurs dépenses n'achetaient plus d'images, et où les éditeurs se refusaient à faire les frais de publication d'un livre, d'une planche séparée. En cette grève des éditeurs, Hokousaï comptant sur la popularité de son nom, eut l'idée de composer des albums au bout de son pinceau, et il trouva à vivre à peu près cette année de la vente de ces dessins originaux vendus sans doute très bon marché.

Un de ces albums, composé de douze dessins, existe dans la collection de M. Hayashi. Un demi-quarteron de lavis rapides, au coloriage brutal, lavis où, sous le barbouillage hâtif, se sent le maître, dans la silhouette des êtres et des choses. C'est Foukorokou déroulant un makimono sur lequel une tortue vient se promener, c'est le diable déguisé en prêtre faisant sa prière. Et ce sont aussi bon nombre de motifs déjà publiés par lui, et qu'il répète sans pudeur: ainsi le hoche-queue sur un rocher, qui revient si souvent dans ses dessins, ainsi le Japonais regardant s'envoler des papillons, du Shas-hin gwafou.

L'album est signé: Gwakiô rôjin manji (vieillard fou de dessin à l'âge de 80 ans).

XLVIII

En cette mauvaise année pour l'art, Hokousaï a cependant la chance de trouver un éditeur pour une grande série de planches séparées, et cette date de 1839 est non seulement appuyée par la signature Manji, précédemment Hokousaï, mais certifiée par une lettre d'Hokousaï, datée de cette année, où il est question de la commande de cette série faite par l'éditeur Yeijudô, lettre que Hayashi aurait eue entre les mains, au Japon.

Cette série renfermant une suite de paysages en largeur, tirés en couleur, de la même facture que les TRENTE-SIX VUES DU FOUGAKOU est intitulée: Hiakounin isshu Ouwaga Yétoki, LES CENT POÉSIES EXPLIQUÉES PAR LA NOURRICE.

Des 100 planches, qui devaient former la collection, 27 seulement ont paru.

1. Poésie de l'empereur Tenti.
      La récolte du riz.

2. Poésie de l'impératrice Jitò.
      Un bord de rivière l'été, avec lavage de linge.

3. Poésie de Kakinomoto-no-Histomaro.
      La nuit auprès d'un feu allumé, des pêcheurs tirant un filet.

4. Poésie de Yamabé-no Akahito.
      Le n° 4 manque.

5. Poésie de Saroumarou Duyù.
      À l'automne, retour de paysans de la cueillette, leurs pelles
      fourchues sur l'épaule. Au haut d'une montagne, un cerf bramant,
      qui fait songer aux paysans à l'attente de leurs femmes.

6. Yakamoti.
      Un bateau à la forme de gondole, sur une rivière baignant une ville
      bâtie sur un rocher.

7. Abéno Nakamaro.
      La lune rappelant en Chine au poète japonais son pays.

9. Onono Komati.
      Paysanne en train de nettoyer une étoffe sur une porte détachée de
      ses gonds.

11. Sanghi Takamoura.
      Pêcheuses de coquilles, appelées awabi.

12. Sôjô Henjô.
      Danseuse de temple, dansant la nuit, en grand costume, les cheveux
      épars, un éventail à la main. Le poète dans la poésie, en tête de
      la planche, dit au vent d'empêcher les nuages de couvrir la lune.

17. Ariwarano Narihira (aux environs de Kiôtô). Gens traversant un pont sur une rivière dont les eaux roulent la pourpre de nombreuses feuilles de momiji.

18. Foujiwara Toshiyuki. Bâtiment de commerce japonais.

19. Issé (une poétesse).
      Sur l'avance d'une petite terrasse, deux femmes regardant la
      campagne.

20. Motoyoshino Shinnô.
      Un boeuf chargé de roseaux, au milieu de promeneurs autour d'une
      baie.

24. Kwanké.
      Voiture aux roues énormes, ayant l'air d'un temple portatif et à
      laquelle est attelé un boeuf: voiture dans laquelle, seul, le
      souverain peut monter.

26. Teijinkô.
      Noble visitant le temple d'Ogouroyama, célèbre pour ses momiji.

28. Minamoto-no-Mounéyuki.
      Chasseurs faisant du feu dans la neige.

32. Haroumiti-no-Tsouraki.
      Scieurs de bois au bord d'une rivière.

36. Kiyowarano Foukayabou.
      Bateaux de promenades à Yédo, au milieu desquels un bateau-restaurant
      va de l'un à l'autre.

37. Boun-yano Asayasou.
      Sur un bateau, de jeunes garçons de la noblesse cueillant des pousses
      de lotus: un mets dont les Japonais sont très friands.

36. Sanghi Hitoshi.
      Un daïmio, accompagné de serviteurs, parcourant la campagne.

46. Ohnakatomi Norinobou.
      Serviteurs japonais attendant leur maître à la porte d'un jardin
      impérial.

50. Foujiwarano Yoshitaka.
      Établissement de bains où l'on voit des femmes en peignoir sur une
      terrasse d'où sort un jet de vapeur d'eau chaude.

52. Foujiwarano Mitinobou.
      Porteurs de cago descendant une route.

68. Sanjô-no-in.
      L'intérieur d'un temple sinthoïste.

71. Dainagon Tsounénobou.
      Fontaine où des femmes remplissent des baquets.

97. Gontûnagon Sada-iyé.
      Au bord de la mer, un four à sel.

Enfin, à cette série il y aurait encore à rattacher la série ayant pour titre: Sétsouguekkwa, NEIGE, LUNE ET FLEURS, composée de trois planches.

1. La neige de la Soumida à Yédo.

2. La lune de Yodogawa (nom de rivière) à Ohsaka.

3. Les Fleurs de Yoshino (nom d'une montagne toute rose de ses arbres en fleurs) aux environs de Kiôto.

XLIX

Oui, cette année 1839 où Hokousaï au bout de ces quatre ans d'exil passés à Ouraga revient à Yédo, est une année vraiment malheureuse: une année fatale pour l'artiste. A peine s'est-il logé, établi à nouveau dans le quartier Honjô, le quartier campagnard, affectionné par le peintre, qu'un incendie brûle sa maison, détruit un grand nombre de ses dessins, et les esquisses et les croquis qu'il a pris tous les jours de sa vie,—et de la maison où brûle son oeuvre le peintre n'emporte que son pinceau.

L

De 1840 à 1849, l'année de sa mort, Hokousaï illustre Wakan Inshitsoudén, TRADITIONS CHINOISES ET JAPONAISES SUR LES CONSÉQUENCES DE LA CONDUITE INVISIBLE (sur les bonnes ou mauvaises actions secrètes, non connues), et où le bien et le mal se trouvent récompensés dans la personne des gens bons ou mauvais ou dans leurs descendants. Dans ce petit livre, chaque personnage, dont on rapporte un acte de la vie, a son nom imprimé près de la représentation de cette action.

Peut-être cette année ou une des années suivantes, Hokousaï illustre le Yéhon Onna Imagawa, le LIVRE ILLUSTRÉ DE L'ÉDUCATION DES FEMMES.

Dans les environs de l'année 1840, Hokousaï publie encore quatre estampes en hauteur représentant le travail en paille exposé dans la cour du temple d'Asakousa.

Ces planches représentent les douze signes du zodiaque, les deux guerriers Kôméi et Schûsô, une femme sur un éléphant blanc, une cage de grues, une arme d'une longueur de 23 mètres.

Vers le même moment paraît encore Shimpan Daïdô Zoui, NOUVELLES PLANCHES
DES DESSINS SUR LA VOIE PUBLIQUE, une série de douze feuilles en largeur.

Une série d'un mouvement diabolique: un défilé de pèlerins sous des masques de Téngous, de garçons de marchands de saké ayant trop goûté à leurs marchandises, de marchands de savon faisant des bulles au bout d'un chalumeau, de forgerons d'ancres, d'aveugles masseurs, de mendiants criant, chantant, dansant en brandissant des écrans, menant une bacchanale folle, épileptique, bras et jambes en l'air, et qui serait la fin des étudiants paresseux de là-bas.

Sous la même date, on classe aussi Tiyénooumi, L'OCÉAN D'IDÉES, une série rarissime.

En 1843 Hokousaï publie le Shoshin gwakan, ALBUM DE DESSINS POUR LES COMMENÇANTS, un album qui a une certaine parenté par le faire avec le Shashin gwafou.

Des dessins de premier coup, de la brutalité la plus savante, faisant mépriser le joli et le fini du petit art.

D'abord un dessin comique d'Hotei, le dieu des enfants, s'ouvrant de ses deux mains la bouche jusqu'aux oreilles, avec devant lui un petit Japonais qui lui tire la langue.

Puis des riens du tout, comme des champignons, comme un morceau de bambou, etc., etc., des merveilles d'un rendu comme produit par la fièvre du dessin.

Et, au milieu de ces croquis, le dessin du dialogue d'un ministre retiré des affaires et d'un pêcheur où, dans l'épine dorsale et la gesticulation gouailleuse des mains de ce pêcheur, est donné comme l'accent de la phrase qu'il jette au ministre démissionnaire, disant qu'il a quitté le ministère parce que le monde a l'esprit à l'envers: «N'est-ce pas vous qui êtes à l'envers? Moi, quand la rivière est trouble, je me lave les pieds dedans et, quand elle est claire, je la bois!»

Les gravures de cette publication ont été republiées plus tard en couleur, en mauvaise couleur, sous le titre de Hokousaï Gwayén, LE JARDIN DES DESSINS d'HOKOUSAÏ.

En 1847, deux ans avant la mort de l'artiste, paraît Rétsoujo Hiakouninshû, CENT PENSÉES DE CENT FIDÈLES FEMMES, dont les cent figures sont de Toyokouni, mais dont les dix premières pages sont d'Hokousaï.

Il semble qu'alors l'artiste, qui a 87 ans, redoute la responsabilité de l'illustration d'un livre tout entier, et il se contente d'une espèce d'introduction dessinée, faite par de petits croquis jetés dans un trait, mais des plus spirituels.

En 1848, c'est Shûga hiakounin shû, LES CENT POÈTES, publication due à la collaboration de Kouniyoshi, Shighénobou, Yeisén, mais dont les dix premières pages sont d'Hokousaï.

Une planche d'un beau sentiment: un Empereur exilé, regardant mélancoliquement du bord de la mer une volée d'oiseaux se dirigeant vers son pays.

Cette même année 1848, Hokousaï donne une grande planche en largeur, représentant une opération topographique faite avec nos instruments d'arpentage et qui a presque le caractère d'un dessin européen. Elle est signée: Manji rôjin à l'âge de 89 ans.

Au printemps de 1849, l'année de la mort d Hokousaï, c'est Yokou yeiyû hiakounin shû, CENT POÉSIES DE HÉROS, illustration due à plusieurs artistes, et où Hokousaï a encore dix feuilles de dessins dont la première est une planche de détails d'armures.

LI

En 1848, un an avant sa mort, Hokousaï publie Yéhon Saïshiki-tsou, LE TRAITÉ DU COLORIS, sur la couverture duquel on voit Daïkokou déroulant un kakémono où sont gravés le titre du volume et le nom de l'auteur, et où la première planche représente, au-dessus d'un petit rapin japonais préparant l'encre de Chine, le peintre dans une espèce de danse de Saint-Guy picturale, peignant un pinceau dans la bouche, un pinceau dans chaque main, un pinceau dans chaque pied.

Le traité qui est rédigé par Hokousaï, sous le nom d'Hatiyémon, mérite d'être traduit dans quelques-unes de ses parties. Il commence ainsi:

L'ignorant Hatiyémon dit: J'ai fait ce petit volume pour apprendre aux enfants qui aiment à dessiner la manière facile de colorier… publiant ce petit volume à bon marché, dans l'espoir que tout le monde pourra l'acheter et donner à la jeunesse l'expérience de mes quatre-vingt-huit ans.

Dès l'âge de six ans, j'ai commencé à dessiner, et pendant quatre-vingt-quatre ans j'ai travaillé dans l'indépendance des écoles, ma pensée, tout le temps, tournée vers le dessin. Or donc, comme il m'est impossible de tout exprimer en un si petit espace, je voudrais seulement apprendre que le vermillon n'est pas la laque carminée, que l'indigo n'est pas le vert, et aussi apprendre, d'une façon générale, le maniement du rond, du carré, et des lignes droites ou courbes; et si j'arrive, un jour, à donner une suite à ce volume, je mettrai les enfants en état de rendre la violence de l'Océan, la fuite des rapides, la tranquillité des étangs, et chez les vivants de la terre, leur état de faiblesse ou de force. En effet, il y a des oiseaux qui ne volent pas très haut, des arbres à fleurs qui ne produisent pas de fruits, et toutes ces conditions de la vie autour de nous méritent d'être étudiées à fond, et si j'arrive à persuader les artistes de cette vérité, j'aurai le premier traîné ma canne sur le chemin[20].

[Note 20: J'aurai le premier indiqué le chemin.]

Puis, c'est un tableau d'une cinquantaine de couleurs employées par le maître, et à la page suivante, au-dessus de deux mains qui tiennent un pinceau penché, délayant de la couleur dans une soucoupe, ces recommandations:

Les couleurs ne doivent être ni trop épaisses, ni trop claires, et le pinceau doit se tenir couché; autrement il produit des malpropretés; —l'eau du coloriage plutôt claire que foncée, parce qu'elle durcirait le ton;—le contour jamais trop net, mais très dégradé;—n'employer la couleur que lorsqu'elle a reposé et qu'on a rejeté la poussière montée à la surface;—la couleur fondue avec le doigt, et jamais avec le pinceau; ne passer la couleur que sur les lignes noires de l'ombre, où seulement la couleur peut se superposer.

Et ce sont les couleurs spéciales qu'il faut employer pour colorier les animaux et les plantes, représentés en noir dans les planches qui se succèdent,—pour colorier le hoho, le coq, l'aigle, les canards, les poissons.

Le noir lui fait dire:

Il y a le noir antique et le noir frais, le noir brillant et le noir mat, le noir à la lumière et le noir dans l'ombre. Pour le noir antique, il faut y mêler du rouge; pour le noir frais, c'est du bleu; pour le noir mat, c'est du blanc; pour le noir brillant, c'est une adjonction de colle; pour le noir dans la lumière, il faut le refléter de gris.

À propos de fleurs, Hokousaï nous révèle un curieux ton de l'aquarelle de là-bas: c'est le ton du sourire. Mais écoutez le vieux maître:

Ce ton appelé le ton du sourire, Waraï-gouma, est employé sur la figure des femmes pour leur donner l'incarnat de la vie, et aussi employé pour le coloriage des fleurs. Pour le fabriquer ce ton, voici le moyen: il faut prendre du rouge minéral, shôyén-ji, fondre ce rouge dans de l'eau bouillante, et laisser reposer la dissolution: c'est un secret que les peintres ne communiquent pas.

Hokousaï ajoute:

Pour les fleurs, on mêle généralement de l'alun à cette dissolution: mais ce mélange brunit le ton. Moi, j'emploie bien aussi l'alun, mais d'une manière différente, due à mon expérience. Je le bats longtemps dans un godet et le tourne sur un feu très doux jusqu'à ce que le liquide soit desséché complètement. Cette matière ainsi obtenue, on la conserve à sec, pour s'en servir, en la mélangeant avec du blanc. Et pour obtenir ce blanc teinté d'un soupçon de rouge, j'étends le blanc d'abord, et ensuite en délayant le shôyén-ji dans beaucoup d'eau, et le laissant précipiter au fond de cette eau à peine teintée, passée sur la gouache, j'obtiens la coloration voulue.

Ce qu'il y a de curieux dans le professorat d'art d'Hokousaï, c'est l'indépendance que prêche à ses élèves le maître indépendant, leur déclarant qu'ils n'aient pas à croire qu'il faut se soumettre servilement aux règles indiquées, et que chacun, dans son travail, doit s'en tirer selon son inspiration.

La même année, il publie un second volume portant le même titre, où il dit: Dans le premier volume, j'ai indiqué les couleurs à l'état général, dans celui-ci, je m'occupe des couleurs à l'état liquide; et ce sont des procédés, comme dans l'autre volume, pour peindre un lion de Corée, un sanglier, des lapins.

Dans le premier volume, un moment, il nous entretient du procédé hollandais de la peinture à l'huile de l'Europe, disant: Dans la peinture japonaise, on rend la forme et la couleur, sans chercher le relief, mais dans le procédé européen on recherche le relief et le trompe-l'oeil, et Hokousaï conclut, sans parti-pris, qu'on peut admettre les deux procédés.

Dans ce second volume, faisant sans doute allusion à des planches de Rembrandt qu'un critique américain l'accusera d'avoir transportées dans le vieux sacro-saint dessin japonais, Hokousaï parle du procédé hollandais de l'eau-forte, du procédé qui consiste à dessiner sur le cuivre recouvert d'un vernis, et annonce qu'il dévoilera ce procédé dans le volume suivant. Mais ce second volume du TRAITÉ DU COLORIS devait être la dernière publication du peintre.

Un second livre, où Hokousaï professe longuement, est le Riakougwa-haya shinan, LEÇON RAPIDE DE DESSIN ABRÉGÉ, ouvrage paru en trois volumes, le premier en 1812, le second en 1814, le troisième sans date.

Dans le premier volume, aux croquis assez brutaux, il y a une chose curieuse: que chaque dessin soit un Darma, soit un scolopendre, il est reproduit dans les contours de sa forme par les lignes courbes de moitiés de circonférences, de quarts de circonférences, et de temps en temps par un carré.

Dans la préface[21], Hokousaï blaguant les anciens, s'exprime ainsi:

[Note 21: La préface est de Kiôrian, mais elle est répétée dans le Shoshin Yédéhon, MODÈLES DE DESSINS POUR LES COMMENÇANTS, sous le nom d'Hokousaï.]

Les anciens ont déclaré que la montagne se fait avec la hauteur de dix pieds, les arbres avec la hauteur d'un pied, le cheval avec la hauteur d'un pouce, l'homme avec la grosseur d'un haricot, et ils ont proclamé que c'est la loi de la proportion dans le dessin. Non, les lignes du dessin, ça consiste en des ronds et des carrés… Maintenant notre vieil Hokousaï, lui, a pris une règle et un compas, et c'est avec cela qu'il a dessiné toutes les choses pour en bien déterminer la forme: un procédé qui ressemble un peu à ce vieux moyen de tâtonner avec le pinceau-charbon (morceau de bois brûlé, du fusain). Or, celui qui apprendra à bien manoeuvrer la règle et le compas, il pourra arriver à exécuter les dessins les plus fins et les plus délicats.

Et à la fin du volume, ces lignes sont encore d'Hokousaï:

Ce livre apprend la manière de dessiner au moyen du compas et de la règle, et celui qui travaillera à l'aide de ce moyen apprendra par lui-même la proportion des choses.

Dans le second volume, Hokousaï se représente peignant avec la bouche, les mains, les pieds, dessin que nous trouvons répété en 1848 dans le TRAITÉ DU COLORIS, et c'est une série de dessins assez semblables aux dessins géométriques du premier volume, mais qui seraient inspirés par la contexture des mots de la langue japonaise. Dans ce volume en une langue impossible, aux localités invraisemblables, et sous des noms imaginaires, moquant le style de rivaux et de concurrents, Hokousaï plaisante ainsi:

En aimant le style prétentieux de Hé-ma-mousho-Niûdô, le peintre Yama mizou Téngou, de Noshi-Koshi yama, s'est approprié l'art incompréhensible de ses dessins. Or, moi qui ai étudié ce style près de cent ans, sans y rien comprendre plus que lui, il m'est cependant arrivé ceci de curieux, c'est que je m'aperçois que mes personnages, mes animaux, mes insectes, mes poissons ont l'air de se sauver du papier. Cela n'est-il pas vraiment extraordinaire? Et un éditeur, qui a été informé de ce fait, a demandé ces dessins de telle façon que je n'ai pu lui refuser. Heureusement que le graveur Koizoumi, très habile coupeur de bois, s'est chargé, avec son couteau si bien aiguisé, de couper les veines et les nerfs des êtres que j'ai dessinés et a pu les priver de la liberté de se sauver. Ce petit volume, je l'affirme, sera un bijoux précieux pour la postérité, et les personnes entre les mains desquelles il se trouvera, doivent l'étudier avec toute confiance.

Et il signe: Yamamizou Téngou Téngoudo Nettétsou (fer chaud).

Dans le troisième volume, qui est toujours une suite de dessins cherchés d'après la forme des mots, et où en haut des pages il y a la figuration de ces mots au-dessus des sujets dessinés, la première image représente le peintre qui a signé la préface du second volume Téngou Téngoudo, présentant un dessin à un Téngou, à un de ces génies aux cheveux en poils de bête, au nez en vrille[22], et Hokousaï met en tête de ce volume:

Ce livre apprend le dessin sans maître. On a emprunté les lettres, les caractères de la calligraphie pour faire l'étude plus facile à l'élève. Dans chaque dessin, la marche du pinceau est indiquée par le numérotage, afin que les enfants puissent retenir l'ordre de la marche.

Mais ce livre n'est pas pour l'enfant seulement; les grandes personnes, les poètes par exemple, qui veulent exécuter un dessin rapide dans une société, seront aidées par ce livre. C'est donc les préliminaires du dessin cursif.

[Note 22: La tête de Téngou est formée par les mots Yama (montagne) et Mizou (eau), et la tête du peintre par une réunion de caractères faisant hé-ma-mou-sho.]

À la fin du volume, Hokousaï ajoute:

L'idée qui m'a fait faire ce volume vient de ce que, un soir, chez moi, Yû-yû Kiwan nom fantaisiste m'a demandé: Comment peut-on apprendre à faire un dessin d'une manière rapide et facile? Je lui ai répondu que le meilleur moyen était un jeu qui consistait de chercher à former les dessins d'après les lettres, et j'ai pris mon pinceau, et lui ai montré comment on peut facilement dessiner. Quand j'ai eu exécuté deux ou trois dessins l'éditeur Kôshodô, qui était là, n'a pas voulu laisser perdre ces dessins, et il m'a fait dessiner tout un volume, qu'on doit regarder, au fond, comme une distraction, comme un amusement pour rire.

Autour de ces deux traités techniques écrits par Hokousaï, il n'est peut-être pas sans intérêt de grouper les albums d'Hokousaï traitant spécialement du dessin et du coloris, dont les préfaciers ont été sans doute inspirés dans leurs préfaces par les théories, les idées, les ironies d'Hokousaï.

Ainsi dans l'album intitulé Hokousaï Sogwa, DESSINS GROSSIERS D'HOKOUSAÏ, publié en 1806, et dont la première planche représente le génie fantastique de l'encre de Chine, le préfacier Sakaudô, se faisant l'interprète des conversations du peintre, s'exprime dans ces termes: «Il n'est pas difficile de dessiner des monstres, des revenants, mais, ce qu'il y a de difficile, c'est de dessiner un chien, un cheval, car ce n'est qu'à force d'observer, d'étudier les choses et les êtres qui vous entourent, qu'un peintre représente un oiseau qui a l'air de voler, un homme qui a l'air de parler. Or, le talent extraordinaire du vieillard Taïtô (Hokousaï) n'est que le résultat de ce travail, de cette observation dans laquelle il a apporté cette attention infatigable que j'ai toujours admirée et qui a fait de lui le grand artiste indépendant et le maître unique.»

Ainsi l'album Shosin Yédéhon, MODÈLES DE DESSIN POUR LES COMMENÇANTS, sans date (deux volumes dont le second est en couleur), où la succession des coups de pinceau à donner est indiquée par un numérotage venant d'Hokousaï, et où, pour une étude de tête de profil, la marche du pinceau est ainsi indiquée: 1, le front; 2, la ligne du nez; 3, la narine; 4, le dessus de la bouche en partie cachée par la robe; 5, l'oeil; 6, le sourcil; 7, l'intérieur de l'oreille; 8, le contour, et les cheveux de 9 à 16.

Ainsi le RÉPERTOIRE RAPIDE DE DESSIN, sous le titre de Yéhon hayabiki, qui a suivi la LEÇON RAPIDE DE DESSIN ABRÉGÉ, et qui a paru en deux volumes publiés en 1817 et 1819.

Ces albums, qui contiennent par page 50 ou 60 silhouettes humaines de la grosseur d'un insecte, sont une sorte d'inventaire et de catalogue de tous les motifs de dessin classés sous la première lettre de leurs noms: le premier volume commençant à la lettre i et le second finissant à la lettre sou, la quarante-septième et dernière lettre de l'alphabet japonais.