IX.
La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre, ils en étaient restés, comme au premier jour, dans les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le dévouement de ce jeune homme; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû renoncer pour s'attacher à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables facultés la nature l'avait doué à cet égard; et d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de faire venir ses soeurs et de les soutenir. Marthe ne possédait rien, et n'avait rien voulu emporter de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres services que de simples démarches auprès d'Eugénie, et un asile auprès de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des dépenses. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que j'ai fait pour vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.
Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la crainte d'être rencontrée par quelqu'un qui pût mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et moi, d'aller aider au débarquement de Louison et de Suzanne, nos futures voisines. Louison, l'aînée, était une beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du commandement. Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi lesquelles la jeune soeur Suzon n'était qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux, mais obéissant à la soeur aînée, sans appel. Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de régner qui dévore les souverains.
Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation plus distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir quelque influence.
Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: «C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!
Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:
—C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»
Il faut avouer que, venant pour la première fois de leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, il était assez naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue, d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installées dans un fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, Monsieur; attendez que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez donc!»
Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur considération.
Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun.
«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles en la toisant de l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faîte.»
Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit sur la dernière marche en disant:—«En voilà-t-il une horreur de pays!»
Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter, ajouta: «Ça sera commode, hein? de descendre et de remonter ça quinze fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou.»
Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tomber sur une chaise.
«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; il me semble que je suis sur la pointe de notre clocher.»
Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas dans mon appartement, comptant, à ce moment-là, leur présenter Marthe.
«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; mais nous n'avons pas faim.»
Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire les malles et de ranger les effets, comme si c'était la chose la plus pressée du monde.
«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!
—Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...
—Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?...
—Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu'il vous expliquera lui-même. En attendant, il m'a chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous que je vous l'amène?
—Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, dont la curiosité était fortement éveillée; où donc est-ce qu'elle est, cette payse?»
Elle me suivit avec empressement.
«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, de vous ensauver avec ce monsieur qui vous a soulevée à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché miséricorde!»
Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était pas attendue à un pareil accueil. La pauvre femme avait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet effet-là à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis que les défauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et vont jusqu'à s'effacer dans notre imagination.
Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise et Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c'étaient deux dragons de vertu, principalement l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pas prévu) perdre beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu; et les qualités nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la soeur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle.
—Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup; elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais du passé.
Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à l'impulsion de son coeur, se pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l'aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus d'amitié et d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans une chambre, et resta plus d'une heure enfermé avec elles.
Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu contestée dans les moeurs du peuple de province, avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de changer un peu de maître. Elle fit franchement des amitiés à Marthe, tandis que Louise l'accablait de politesses affectées très-maladroites et presque blessantes.
Arsène les envoya coucher presque aussitôt.
«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant ainsi.
—Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; elle n'est pas condamnée à dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller vous reposer.»
Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:
«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à Marthe, certains préjugés de province qu'elles auront bientôt perdus, je vous en réponds.
—N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison de me mépriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aimé. Vos soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respectent. On la considère comme la femme de votre ami, quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître farouche je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour pût m'avoir jetée dans l'abîme.»
En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.
Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.
«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il; quant à moi, je saurai bien faire partager à mes soeurs le respect que j'ai pour vous.
—Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne croyez donc pas que je me sois vendu?
—Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour; vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah! Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?»
J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du Minotaure. Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine beauté; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint. Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien ressembler à celle de toutes les filles séduites que les besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal.
Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.
«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations, de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort, Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est écoulée entre deux souffrances alternatives: tantôt une compassion douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements et les délires de mon père. Le grabat où nous reposions était à peu près notre seule propriété: tous les jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte, quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles de mon père. La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée à détester et à craindre.
«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants, je cédai à celui qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite et bien; mais à peine avait-il touché quelque argent, qu'il allait le boire; et lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébranlant le pavé sous son pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit, et des heures entières s'écoulaient ainsi, moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de lui parler; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver, disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce temps, je me cachais à son approche; et souvent, pour éviter d'être atteinte par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de froid.
«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies qui entourent notre petite ville avec les enfants de mon âge; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours un reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine à faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que cette enfant-là, craintive et mélancolique jusque dans ses jeux, était aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance. Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes facultés actives; je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.
«Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tête de mon père?
—Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire à mes soeurs, qui l'ignoraient encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous (pardonnez-lui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme, avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe, ayant été remarquée à la danse sans le savoir, par un commis voyageur, avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur avait été très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, comme ils font tous à l'égard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle Béatrix, les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans l'opinion que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un ami, un protecteur, un époux même; car le voyageur, voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
—Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difficile. J'avais changé de tyran. Mais le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducation qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier. Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison autour de moi, me paraissait bon, sincère, dans les commencements. La douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte et si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai avec une résignation que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J'étais en quelque sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'étais une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils et l'aide d'Arsène, je ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans espoir.
—Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez autour de vous que tendresse, dévouement et déférence.
—Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte; et quant à l'amitié de celui-ci, ajouta-t-elle en prenant la tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me fera tout supporter.»
Arsène rougit et pâlit tour à tour.
«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien...
—Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces à cause de moi. Je les désarmerai, n'en doutez pas; et si j'échoue, je subirai leur petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu d'enfant.
Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie.»
Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au café Poisson, et Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprès des deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit léger de ses pas.
X.
Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelques jours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus aimable que j'aie, jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière Louison; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, relativement, la misère était ce que l'on considère comme richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve était bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, en disant: «Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse.» Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer. Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus d'air, plus de liberté, plus de causerie sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur un petit rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes filles de l'endroit, après les journées de travail; plus de danses champêtres le dimanche! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers, et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici?»
Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes exhortations, et elles ne manifestaient plus leur mécontentement avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède souverain à tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant l'estime et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, étant intéressée au succès du phalanstère, travaillerait, non à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le zèle et l'attention dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa soeur) avait plus de génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle à ses traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la mer après une tempête.
Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j'allai le voir; car depuis plusieurs jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du voisinage; et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, il s'était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes en avant, la tête dans ses mains, la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, et s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouchés.
Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.
«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle la Malédiction, chapitre 1er! mais non, cela s'appelle le Nouveau René, Ier chapitre... Eh non! voici Une Déception, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, le Dernier Croyant, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! chant Ier, la Fin du monde. Ah! une ballade! la Jolie Fille du roi maure, strophe 1ère; et sur cette autre feuille, la Création, drame fantastique, scène 1ère; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! les Truands philosophes, acte 1er; et par ma foi! encore autre chose! un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche de front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littérature.»
Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m'arrachant des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.
«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement abandonnées pour une plaisanterie? lui dis-je.
—Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles avant que mon char soit lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au galop.
—Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne veux pas te déranger dans le moment de l'inspiration.
—Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.
—Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le lire?
—Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me poursuivra partout!
—Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en connais pas.
—Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.
—Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute expression précise d'idées, de sentiments, et même d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue pratique?»
Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; mais il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.
Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.»
Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas embarrassé de le trouver dans une discussion; mais ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son coeur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée par la flamme de l'Etna.
A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait être poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient pas son âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son oeuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux.
Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté; mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune valeur.
Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre. Après l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang, l'impétuosité de sa jeunesse, l'impatience fiévreuse de s'exprimer, étaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'était nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et quelques phrases qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus difficile de tous à imiter, à cause de sa manière nette et, serrée; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'oeuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était lui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était point à lui: elle était à eux; elle était à tout le monde. Pour y mettre son cachet, il eût fallu qu'il la portât dans sa conscience et dans son coeur, assez profondément et assez longtemps pour qu'elle y subît une modification particulière; car aucune intelligence n'est identique à une autre intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite, et se répandit de nouveau au dehors, cherchant des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions, pour voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.
Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. Il s'était aventuré de même dans la carrière littéraire; mais comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de temps perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de l'aveugle dieu?
Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'était point né passionné. Sa personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer des êtres sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à tous les êtres vulgaires avec lesquels il pouvait établir des rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse santé avec des prostituées de bas étage. Il était incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui raniment leur coeur éteint et réveillent leur curiosité blasée. Il faisait profession pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à l'intolérance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et vraiment grand de Marion Delorme. Il aimait l'oeuvre sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tête tranchée.
Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplît la sienne propre de regrets ou de remords. Heureusement cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire à cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité de la femme, de la différence de ses devoirs avec les nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des émotions et non un idéal, l'amour ne se révélera pas. Et, à cause de cela, l'amour, ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.
Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. C'était son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait là que les habits bleus et les fronts épilés des pères de la nouvelle doctrine, et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans celui des novateurs.
Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus religieuse des manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes individuels par rapport à la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les traditions du passé.
Sa première passion fut pour la Malibran.
Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent, et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré que cette adoration continue occupât plus longtemps son imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions plus durables et plus complètes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut réaliser son rêve, et il fit des folies pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre, et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, si on l'avait reçue.
Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. Il en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru un instant que «l'orgueil du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix d'un hommage ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, merci! vous m'avez désabusé de la gloire;» et qui finissait par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez enivrée de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence qui vous réponde!»
Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna à penser.
«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de montrer ma première lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir dans Tancrède; car enfin elle chante faux quelquefois!
—Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en souriant: «Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers du bouquet d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus au milieu de tous les autres hommages.»
Horace frappa du poing sur sa table.
«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre! s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, elle ne pourra pas dire: «J'ai celui-là dans mes épluchures.»