XXVIII.
Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie l'avait raillé de sa fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je ne l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en soupant avec nous, il ne put s'empêcher de ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces imposantes, l'esprit supérieur, le tact exquis, toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé, s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s'emporta, et la traita comme une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui l'oubliait. Il affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt que je vous porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et qui s'en vante même devant ses habilleuses; ce que j'ai trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais ton.»
Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie, et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière de son habit.
«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes.»
Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un moment de réflexion:
«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il en est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me pousserait à bout.
—Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui répondis-je.
—Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre), est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils arrivent au même but.
—Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un cas pareil.
—Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.
—Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de justice, les torts qu'on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire) respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime de s'être trompée; et il faut reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons, n'en est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. Pour être écouté de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en faire le semblant? Dites!
—Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse et moi.
—Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se livrerait sans combats?
—Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et difficile.
—Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.
—Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la controverse à la salle Taitbout; je sais par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières, triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les droits d'un époux et d'un maître, et puis elle recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre: «Vous voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu'un ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peut-être en France, à l'heure qu'il est, la pire de toutes; et la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est la peine du talion qui régit nos codes.
—Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais que votre coeur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, par exemple, vous chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n'en professez en ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l'histoire de parler, et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos paroles.»
Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux entraînement:
«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse.
—Elle est donc tienne décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis réellement affligé, je te l'avoue.
—Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, c'est une belle conquête, une maîtresse délirante.
—L'aimes-tu? lui demandai-je.
—Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon coeur à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d'humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans toute leur violence?
—C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon coeur, Horace, sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n'est pas mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos, et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées longtemps par l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh! mon cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau, et tu le manières pour les faire passer dans la réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de ta vie.
—Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont l'orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la galère! Léonie est bien faite pour inspirer une passion véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.
—Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.
—Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un coeur encore vierge. C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n'aie pas senti ses transports aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, une sainte; amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une femme, c'est une tigresse, un démon!
—C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse!
Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace que je disais d'elle à celui-ci; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur romantique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à deux de jeu.
Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait beaucoup: Horace, enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la classe bourgeoise. Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d'étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle avait l'imagination aussi vive que le coeur froid, il ne faut pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, et sachant d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l'homme sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de l'homme sans usage, sans savoir-vivre, comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d'expression. Dans une société sans principes, le point d'honneur qui en tient lieu, et l'éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus réels qu'on ne pense.
Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l'élever et le grandir, il eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et l'amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu âpre de l'homme du tiers, reprirent le dessus. C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; elle trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation, une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.
Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu, qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice. D'une part, ses idées sur le mérite des femmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part, il n'était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la vicomtesse, comme il l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le garçon de café. Chez Léonie, c'était à des grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes peut-être, qu'il succédait; et cette brillante avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicomtesse, prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut respectée, grâce à ce même orgueil.
Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention d'être une femme vertueuse, mais bien celle d'être une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de coeur, car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: «Je voudrais pouvoir aimer.»
Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui dans une sorte d'intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés; le choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d'en faire accepter les apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris. Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux.
Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond mystère. Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque chose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiler pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter, pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ils sont tous heureux, ou bien il n'y en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus à distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle, si on lui en eût laissé le choix; son principal sentiment auprès de Léonie avait été le désir d'écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité de sa position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent pas croire à son succès.
Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès d'elle dans un système de dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode; il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n'était différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui était un homme d'excellent ton.
La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre; et de là venait qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales: mais elle n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus; et même à l'égard de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hommes du monde, également incapables d'un regret et d'une vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu'il voulut s'imposer à elle pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de ses bontés pour lui. «Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras que la honte et le ridicule.»
Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire.
XXIX.
Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous intéressaient au plus haut point: Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait bien qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée du 5 juin; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction; mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu'il garda comme une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent pour honorer sa mémoire par des discours et des chants funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre la musique.
Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses soeurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi. Louison nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle terminait en disant: «Nous avons perdu notre unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la misère.»
Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace n'avait guère le loisir de prendre part, bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent quelque soupçon d'un patriote réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir, changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement sa figure avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de sa retraite: il commençait à marcher, et, en descendant le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'état de misère où elle se trouvait, aux persécutions d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction de la fenêtre; alors ce créancier courroucé livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla porter à la vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d'embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans la même ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.
A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; mais il était encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait rien à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur, gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de Belleville; et comme elle n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était importante; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, et les grandes coquettes furent contentes de son adresse et de sa promptitude.
Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par coeur. On l'examina: on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre étaient envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi de comique, où il débuta par le rôle d'un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans l'âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance, l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n'avait pas été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre: c'était une tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et adopté le fils d'Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l'engagea à ne pas se risquer davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il avait du goût et de la science. Ce qu'il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir, d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et bien servis.
De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.
—J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver ton estime.
—Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je pas, moi, un ex-mauvais acteur?»
Marthe protégée par la grande coquette, qui voulait faire pièce à une ingénue, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs d'appointements, non compris les costumes, et trois mois de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame Arsène!»
Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas échappé aux malignes investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien; mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, il fallait de grandes protections, et il n'en avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la parole; mais la femme qui, dans une société religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux, chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion? Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé s'efface et ne vient plus ajouter le découragement, la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne parle pas seulement des grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de chastes, de laborieuses et de respectables. Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une grande force avait ranimé le sien propre, depuis que l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je craignais que tu n'y eusses renoncé.—Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel.—Mais mon enfant? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.—Ton enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, as-tu eu quelque relation avec lui?—Aucune, répondit Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue, et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection, j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté au désir de t'adresser une seule question sur son compte.
—Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard?
—Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, et j'espère que cela n'arrivera pas.
—Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que lui répondrais-tu?
—Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence? un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que, pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement et les soins qui constituent la vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui d'inconnu. C'est toute la vengeance que j'ai tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de coeur pour la sentir.
—Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra un homme, et il abjurera peut-être les erreurs de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le serrer sur son coeur...
—Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe avec une énergie douloureuse; Horace n'aimera jamais son enfant. Il n'a pas senti cet amour à l'âge où le coeur est dans toute sa puissance; comment l'éprouverait-il dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui appartienne. Oh! jamais! en aucune façon!
—Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et veux-tu t'arrêter sans retour à cette détermination?
—Je le veux, répondit Marthe.
—En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n'entre guère dans les moeurs du théâtre de demander à un couple quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette opinion se former; nous l'avons jugée nécessaire à notre sécurité. Il n'y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m'appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»
Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup de fermeté: «Nous leur dirons ce que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.
—Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe? Souviens-toi que la jalousie d'Horace était bien connue de ses amis: tous ne te connaissaient pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas fondée... Ils croiront donc que tu le trompais; et cette accusation injuste, que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même dans celle des amis qui n'avaient jamais douté de toi, comme Théophile, Eugénie, et quelques autres!»
Marthe pâlit.
«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai été si fière! j'ai montré tant d'indignation d'être soupçonnée! L'on pensera maintenant que j'ai été impudente et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu'importe? On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine gloire; car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée de lui au moment de devenir mère.
—On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le tromper, mais qu'il s'est aperçu de ton infidélité; et il sera complètement justifié aux yeux des autres et aux siens propres.
—Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une idée qui ne lui était pas encore venue. Oh! cela est bien vrai! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la honte qu'il doit éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il ignore ta grandeur et la pureté de ton amour! Je veux qu'il en soit humilié jusqu'au fond de son âme, et qu'il soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de se réfugier dans le sein d'Arsène!
—Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, à moi, c'est que cet homme aveugle et violent ne s'arroge pas le droit de te mépriser et d'aller crier chez tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien raison de me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire sa grossesse. L'enfant qu'elle voulait me donner a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient.»
—Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas à nos anciens amis; et si jamais j'ai le malheur de rencontrer Horace, j'aurai le courage de lui dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a mérité d'être mon époux, mon amant, mon frère à jamais.»
Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras d'Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l'enfant dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l'éleva dans ses mains, prit Dieu témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient à la face des hommes.