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Hyacinthe

Chapter 18: L'ORAGE
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About This Book

A provincial comedy of manners that traces the complications around an arranged marriage: two families and their lawyers negotiate a marriage contract while the young couple's affections collide with parental calculation, wills, and dowry demands. Through spirited exchanges, a clerk's observations, and social episodes, the narrative satirizes bourgeois prudence and marital bargaining, contrasting romantic impulse with legal and financial caution and highlighting local customs, gossip, and the absurdities of family pride.

V

UN ARTICLE DU CONTRAT

C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier. Il courut m'annoncer au fond du jardin, et je vis arriver à pas précipités mon respectable patron, M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait dans sa démarche quelque chose de sec, de net et de tranchant comme une lame de rasoir. Derrière eux, mais à quelque distance, mon ami Michel nous observait à travers le feuillage, et mademoiselle Hyacinthe, appuyée sur son bras le regardait d'un air inquiet.

Visiblement il s'agissait de quelque chose de grave. Une des deux parties avait trop tendu le câble; il allait casser. Les deux vieilles dames (je les appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires ni l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec dignité. Mme Forestier, étant maîtresse de la maison feignait de s'occuper surtout de ses hôtes, et leur offrait à boire avec des grâces incomparables.

—Comment trouvez-vous ce café, chère belle?

—Excellent, chère madame, excellent, tout à fait excellent! répondait une dame au nez rouge. Où donc l'achetez-vous?

—Nous ne l'achetons pas, chère belle. Nous le recevons directement de Bourbon et de Moka, par la malle des Indes. C'est sir John Miller, gouverneur d'Aden, qui nous l'envoie mélangé tout exprès, dans des proportions dont vous n'avez pas d'idée.

Ces derniers mots «dont vous n'avez pas d'idée» avaient pour but d'humilier la dame au nez rouge; mais celle-ci s'écria:

—Mon cousin qui est à la Martinique m'en envoie souvent...

Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un cousin à la Martinique.

Alors madame Forestier lui coupa la parole et répliqua un peu sèchement:

—... Chère belle, s'il faut tout dire, ce mélange est préparé par sir John Miller lui-même; pour lui, cela va de soi; pour le grand shérif de la Mecque qui n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article secret du dernier traité qu'il a signé avec l'Angleterre) et pour la reine Victoria.

—Mais alors vous êtes donc très intimes avec sir John Miller?

—Intimes, chère belle, au point que sir John et lady John m'ont promis de venir me voir, l'hiver prochain, à Paris.

Elle s'interrompit pour offrir du café à une autre dame qu'elle appelait «ma chérie».

Pendant ce temps, «chère belle», la dame au nez rouge, disait à demi-voix à sa voisine:

—Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine; pour un Anglais qu'elle connaît et qui est sous-préfet chez les nègres!

De son côté, Rosine—je veux dire Mme Forestier,—faisait le tour du cercle en prodiguant les «chère belle», «ma chérie», «mon bel ange bleu», «mon petit chou», et tous les termes de protection bienveillante dont elle croyait caresser et accabler à la fois ses hôtes.

A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la mère de Michel, qui, soit par hasard, soit de parti pris, l'attendait fermement assise sur sa chaise et regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuyés l'un sur l'autre et cachés à demi dans l'ombre.

Là, comme j'étais assez proche et comme la voix des deux dames était fort claire et par moments presque aiguë, j'entendis ce qui suit:

—Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et prenant les mains de son amie, c'est donc aujourd'hui que nous allons signer le bonheur de ces enfants!

Et d'un geste elle montra les jeunes gens.

—Oui, ma pauvre Rosine, répliqua l'autre, c'est le moment de dire adieu à la jeunesse. Nous vieillissons, ma chère!...

C'était vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier ne l'avouait pas. Aussi l'autre, plus âgée d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec plaisir. Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde pierre au cou de sa bonne amie,—afin de la noyer aussi.

—Ah! ma chère, dit Mme Forestier, en évitant le combat (quoiqu'elle fût très vaillante, Dieu le sait?), quel chagrin quand on pense qu'on a élevé une fille pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses, qu'on l'a entourée de tant de soins, qu'on l'a aimée avec tant de passion, qu'on lui a sacrifié tous ses goûts, toutes ses idées, tout son bonheur, car je peux bien l'avouer à présent; c'est malgré moi et dans l'intérêt de mon mari que je me suis laissé traîner dans le monde... Oui, quand je pense à tout cela et que je vois Hyacinthe toute prête à me quitter sans remords, presque sans regrets, je me dis: «Seigneur mon Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?»

Alors cette tendre mère posa sur ses yeux un mouchoir brodé de dentelle pour cacher ses larmes; mais l'autre dame—la mère de Michel,—non moins tendre, quoique moins poétique et plus philosophe, lui répliqua:

—Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien en passer par là! Tu as dansé. Ta fille veut danser à son tour. C'est la loi de ce monde. Tu as montré tes grâces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer les siennes.

A ce mot de «montrer ses grâces», Mme Forestier reprit assez aigrement:

—Qu'entends-tu par là, «montrer mes grâces?»

—J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi bien que moi, si tu n'es pas sourde. Et si le capitaine Smintéry, aujourd'hui colonel à Batna, était ici...

—Ma chère, le capitaine Smintéry était un sot, et ceux qui répètent ces sottises...

J'aurais bien écouté cette conversation, pendant quelques minutes, sans trop d'ennui, mais comme le diapason des voix s'élevait de seconde en seconde, je craignis quelque malheur, je fis signe à Michel de s'approcher et je vins moi-même présenter mes plus profonds respects aux vieilles dames qui, du reste, me regardèrent toutes deux avec un parfait mépris.

—Ah! dit madame Forestier, en reprenant son grand air de femme distinguée, qu'elle avait un instant failli perdre, au souvenir, mal à propos rappelé, du capitaine Smintéry, voici le petit Trapoiseau, je crois...

Et me regardant de plus en plus par-dessus l'épaule, comme si j'eusse été un meuble du jardin:

—Eh bien, mon garçon, l'acte est-il prêt?

Elle dit cela lentement, négligemment, comme une personne du grand monde, qui a tellement d'affaires en tête qu'elle sait à peine qui lui parle et de quoi on lui parle.

Mme Bernard, au contraire, visant moins à la distinction et à la poésie, me regardait de ses yeux noirs et froids, mais non pas languissants, de vrais yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en affaires, parce qu'elle demande beaucoup d'argent aux autres et qu'elle n'en veut donner à personne.

Je répondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient aussi bien que la bouche de l'autre:

—Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.

Mais alors, Michel qui était en face de moi, debout derrière sa mère, me fit un signe, sans être vu d'elle. J'ajoutai donc par précaution:

—... Cependant, de peur d'avoir oublié quelque chose, je vais relire le contrat à M. Bouchardy et à M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?

Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit à demi voix à sa fiancée, toute pâle d'émotion et suppliante:

—Ne t'inquiète de rien, Hyacinthe. Je te jure de mettre le feu à nos deux maisons, plutôt que de ne pas forcer tous les obstacles.

Je crois bien avoir entendu qu'un souffle léger comme un baiser suivit cette promesse, moins digne d'un avocat que d'un homme de guerre, mais je ne voudrais pas l'affirmer par serment... Et, après tout, qu'importe? Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui incommode?

Une seconde après, pourtant, je crus pouvoir me retourner sans indiscrétion. Je vis alors les beaux yeux de Mlle Hyacinthe me sourire; elle me salua d'un gracieux signe de tête et me dit en montrant son fiancé:

—Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau, retenez-le; je vous en prie; il veut tout casser!

Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angéline me regardait à son tour d'un air fort amical et qui ajouta:

—Monsieur Trapoiseau, dépêchez-vous! Les danseuses s'impatientent.

Enfin nous arrivâmes, Michel et moi, dans une allée sombre qui descendait vers la rivière, profonde en cet endroit de dix pieds et large de trente pas environ.

Alors il s'arrêta devant moi et me dit:

—Mon cher ami, je vais être demain le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. Je ne sais pas encore lequel des deux; car tout dépend de deux femmes; or, l'une est horriblement méchante et tout à fait folle, c'est ma future belle-mère. L'autre, c'est... ma mère. Tu connais comme moi ses dispositions d'esprit. Quant au père Forestier, c'est un zéro que sa femme mène par le bout du nez, ou plutôt qu'elle pousse et retient à coups de cravache. Or, de ces deux femmes, qui par des moyens divers, se sont rendues maîtresses de la fortune des deux familles, si l'une refuse son consentement au mariage, tout est perdu; l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe, mon mariage et moi, nous serons tous flambés.

—Qu'est-ce qui est donc arrivé, depuis le dîner?

—Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe; heureusement elle n'a pas encore éclaté. Ma mère ignore tout; mais quand elle saura!... je la vois, je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...

—Tu veux dire violente.

—... Et qu'elle ménage peu ses expressions...

—C'est-à-dire qu'au premier mot de travers elle va vider sur ses amis toute une hottée d'injures. Enfin qu'est-il arrivé?

—Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé, naturellement, à côté d'Hyacinthe et comme tu peux croire, je n'écoutais guère la conversation des voisins; mais Hyacinthe, elle, me paraissait préoccupée, agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait, plus sa tristesse devenait visible et commençait à m'inquiéter. A la fin, comme je la pressais toujours de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai quelque chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, Michel. Je vous aime et je sais que vous m'aimez. Ce que je crains ne vient ni de vous ni de moi. Je vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller recevoir Mlle Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe une minute après.

Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant dîner de la plus désagréable commission du monde... On vous a promis que j'aurais une dot; on vous a trompé. Je n'en ai pas...»

Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté à genoux devant elle, je lui ai baisé mille fois les mains, je l'ai priée de ne pas penser à cela. J'ai protesté que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine et que j'en gagnais assez déjà dans mon métier d'avocat pour que nous n'eussions besoin de personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les manières; mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est pas de vous que je doute; c'est de votre mère qui déteste la mienne, qui ne m'aime guère et qui peut-être sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. Or, si elle refuse son consentement, tout est perdu, de son côté, ma mère va prendre les armes et nous voilà séparés pour la vie.»

Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le père Forestier n'ose pas me donner en face. Il avait en propre, le jour de son mariage, cent mille écus de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé dans l'entretien et l'amélioration d'une très grande propriété qui appartient à celle-ci et sur laquelle il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la femme se dit maîtresse de tout, ne veut pas donner un centime, garde le revenu aussi bien que le capital, proteste que son mari a dissipé sa propre fortune en dépenses insensées, ce qui est un affreux mensonge, et menace de mettre celui-ci à la porte, s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps et de biens! Juge un peu du scandale pour un député à l'approche des élections qu'on prévoit.

J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres depuis que je rédigeais des contrats.

—Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument tout?

—Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en se saignant aux quatre veines,—elle qui jouait de soixante-dix mille livres de rentes dont la moitié, en bonne justice, est due au travail et au patrimoine de son mari, elle pourra donner mille écus par an au lieu de dot, mais elle ne s'y engage pas formellement... Du reste, si Hyacinthe une fois mariée venait à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui ouvrirait ses bras de mère et la protégerait vigoureusement contre quiconque. Jolie perspective pour Hyacinthe et pour moi!

—Oui, je connais ces belles mères plus redoutables pour leurs gendres que quatre vipères en fureur... Alors, ta mère va refuser son consentement?

—A coup sûr!

—Et tu seras désespéré?

—A en mourir.

Je repris:

—Attends-moi là, Michel!... La bataille est en danger, comme à Marengo, mais une charge de cavalerie faite à propos peut tout sauver.

—Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me rendre ce service, compte que ma vie est à toi, quand tu voudras la prendre, comme dans Hernani,—au premier son du cor!

Sur cette promesse, j'allai trouver la mère.

VI

LE PRÉSIDENT DE CREUX-DE-PILE

Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron; agir sans son consentement eût été grave,—plus que grave,—dangereux!

Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec son collègue, M. Saumonet, M. Forestier et le président du tribunal au fond du cabinet du jardin; et tous les quatre délibéraient sur le cas de Michel et d'Hyacinthe; car le président du tribunal qui, pour des raisons particulières, était au courant de tout et prenait un intérêt très grand à l'affaire, venait de mettre la question sur le tapis, devant les deux notaires et s'appliquait majestueusement à l'embrouiller, à la compliquer, à l'envenimer.

C'est, je crois, le moment de parler de ce brave homme qui n'est pas un des moindres personnages de cette histoire.

Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et la pesanteur du corps, il ne le cédait qu'aux éléphants. Mais pour l'art de se tourner toujours du côté du plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour lui, soit pour les siens, il était sans égal dans le département. Aussi quoique son nom de famille fût Portefoin, on l'avait surnommé Vire-à-Temps, et il virait en effet la barque avec tant de bonheur et d'adresse qu'il avait toujours le vent en poupe.

Il était fort respecté, car, comme dit un philosophe, rien ne réussit autant que le succès. Bon président du reste, toutes les fois qu'il n'avait pas intérêt à juger d'un côté ou de l'autre, voici par quels degrés il était entré dans la magistrature.

Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme l'avait fait riche. Louis-Philippe, avant le 24 février, l'avait fait juge; la République le fit sous-préfet; Napoléon III le fit président du tribunal de Creux-de-Pile, qui est la principale ville du département, et le décora deux fois. Puis, comme il avait des cousins et des amis dans le conseil général, il fit tracer, aux frais du public, cinq ou six routes au travers de ses terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de bruyères quatre fois aussi cher que si la route avait passé dans les terrains maraîchers des environs de Paris.

Cependant, il eut la sagesse, car c'était vraiment un sage qui ne donnait rien à la vaine gloire, de refuser pour lui-même tout avancement. Mais c'est qu'il gardait son crédit pour ses trois fils.

L'aîné, qui n'était bon à rien, fut nommé sous-préfet et marié sur-le-champ à une riche héritière, avant qu'on pût apercevoir sa nullité.

Le cadet fut fait receveur des finances, sans apprentissage. Le troisième fut procureur de l'empire d'abord, puis de la République. Il avait promesse des plus hauts personnages (c'est-à-dire de trois ou quatre chefs de division au ministère de la justice) de remplacer son père à la présidence quand la limite d'âge serait arrivée.

Celui-là était l'ambitieux de la famille. C'est lui que le père, confiant dans son jeune mérite et dans sa souplesse, destinait à être président d'abord du tribunal de première instance, puis conseiller à la cour d'appel, puis président encore, mais assis à cette hauteur où les humains ne semblent plus que des insectes qu'on met à l'amende, en prison, qu'on déshonore ou qu'on ruine à volonté en appliquant et combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de n'importe quel code. Un peu plus tard, à cinquante ans peut-être, le président de la cour d'appel deviendrait conseiller à la cour de cassation; puis président encore, et alors aurait la tête dans les nues, comme notre saint père le pape, car ses jugements seraient infaillibles.

Le vieux Portefoin (dit Vire-à-Temps) s'en réjouissait d'avance, et voyait, comme un autre Abraham, sa race s'étendre et dominer au loin, par tout l'univers.

Malheureusement, pour monter si haut, il fallait un point d'appui. En temps de république il y en a deux, la Chambre des députés et le Sénat (sans compter les antichambres). C'est par ces deux grandes portes qu'on entre la tête haute dans les ambassades, les présidences, les recettes générales et les ministères.

Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment, l'une, celle de la députation, par M. Forestier, l'autre, celle du Sénat, par un cousin germain du président, homme aimable, homme d'esprit, tout dévoué au vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même un gendre parfaitement sot et nul, et qui voulait (ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au moins son poste de sénateur.

De là vient que le président tournait autour de son ami Forestier et de la belle Hyacinthe, qu'il aurait bien voulu faire épouser à son fils le receveur (car malheureusement le procureur était marié); oui, mais plus malheureusement encore, le receveur était tellement mou de corps et d'esprit, quoique pareil à son père pour la forme et la complexion, qu'aucune fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus, il avait pour les vieilles servantes une passion déplorable et presque scandaleuse.

Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre la répugnance d'Hyacinthe et s'allier étroitement par elle à M. Forestier! Le président, le député, le receveur, le procureur, le sous-préfet,—tous les pouvoirs réunis dans la même famille et presque dans la même main, celle du président. Le vieux Vire-à-Temps aurait gouverné avec un pouvoir absolu et pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer en enfer, soit en leur faisant couper le cou, soit, après leur mort, en les faisant piquer avec des fourches rougies au feu par les diables.

Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, n'appartenait qu'au curé, mon oncle, et par bonheur, le curé qui se défiait un peu du président (il y a toujours eu concurrence entre les deux métiers) ne se livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui, mais en le payant de mille concessions, car l'homme de soutane ne le cédait pas en orgueil au président, au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien de personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir, et quant à moi, son neveu, sans me négliger tout à fait (il avait même autrefois dépensé quelque argent pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup de mon avancement dans le monde; je n'étais qu'un Trapoiseau, fils de l'huissier Trapoiseau, destiné, suivant toute apparence, à crier, comme feu mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir, la tête basse, des ordres de M. le procureur de la République ainsi rédigés:

«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés Dubois, Chauvin et Cambalu; allez porter ma robe à la femme du concierge et dites-lui qu'elle raccommode ce trou... A propos, vous emmènerez mon chien ce soir à la promenade, et vous direz à ma femme de ménage de faire mon dîner pour cinq heures, etc., etc.»

Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle qui s'appelait Torlaiguille, aurait-il pris soin de ma fortune, mais si j'étais Torlaiguille par ma mère, j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.

De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier maigre, râpé, destiné, pendant la vie entière, à ne parler aux gens que pour les prendre au collet, leur demander de l'argent, saisir et faire vendre leurs meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de malédictions mêlées quelquefois (hélas)! de vieux trognons de chou, de balayures, de pots cassés et de choses encore moins respectables.

Mais je m'égare. Revenons à mon président.

Il était donc assis et à demi-couche comme un homme d'importance, homme d'érudition, homme de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil en bois de chêne assez artistement tordu par le plus habile de tous les menuisiers de Creux-de-Pile.

Il était assis, cet homme noble et puissant, et le fauteuil craquait sous lui, comme un cheval prêt à s'affaisser sous un cavalier trop pesant. En face, dans des attitudes diverses, mais plus modestes, étaient assis pareillement M. Forestier, le député, et les deux notaires.

Il parlait. Les autres écoutaient.

Je suivis leur exemple et j'écoutai aussi.

Le président tira lentement de son cigare (car M. Forestier avait pris, à Versailles, l'habitude du cigare et en offrait volontiers à l'élite de ses hôtes), il tira, dis-je, une grosse bouffée, regarda la lune qui commençait à se lever à l'horizon, sur la montagne en face, et dit avec une majesté incomparable:

—C'est grave!

Les autres demeurèrent consternés de cet arrêt, et gardèrent le silence. Il reprit après deux autres bouffées:

—C'est très grave! C'est plus que grave!

Je m'approchai pour tâcher d'apprendre ce qui était grave, car il ne fallait pas songer à le lui demander moi-même... Un simple premier clerc sans fortune et sans nom, à un président! Il ne m'aurait même pas regardé,—bien loin de me répondre!

M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer contre la balustrade et d'écouter.

—Au fond, dit le président, d'une voix onctueuse et solennelle, je comprends très bien, mon cher ami, les craintes maternelles de madame Forestier. Sa tendresse, toujours en éveil pour le bonheur de sa fille, prévoit beaucoup de choses...

—Elle en prévoit trop, interrompit le député, car enfin elle traite d'avance Michel comme un misérable qui pourrait manger la dot de sa femme, la laisser sans asile et sans pain, et la tuer à coups de bâton... Après tout, Michel n'est pas encore un scélérat. C'est même un joli garçon; un avocat de grand mérite, qui a plaidé l'autre jour, à Poitiers, d'une façon très remarquable,—je le sais, j'y étais!—qui est fort estimé ici, qui a dès aujourd'hui une assez belle fortune, qui l'augmentera certainement, outre que sa mère est riche et lui laissera un bon patrimoine, car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous n'avons pas le droit, après tout, d'être bien difficiles pour Hyacinthe, car ma femme ne lui donne pas un radis...

(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer plus fortement cette belle pensée).

Quant à moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai rien, absolument rien, rien de rien, ce qui s'appelle rien, au dire de Rosine, qui prend pour elle tout l'argent et ne me laisse que les traites à payer... C'est pour empêcher mes dissipations, dit-elle. Ah! Seigneur Dieu du ciel et de la terre! excepté mon traitement de député que je ne veux lâcher à aucun prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence, qu'est-ce que je reçois, excepté les notes des fournisseurs? Vous le savez, Saumonet?

Le notaire fit signe qu'il le savait.

—Eh bien! voyons, reprit le député d'un ton suppliant, ne pourrai-je pas, puisque ma femme est maîtresse de tout, lui arracher quelque chose pour ma fille, pour ma chère petite Hyacinthe!

Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri un tigre; maître Saumonet répondit:

—Monsieur, vous connaissez les instructions que m'a données madame Forestier. Je suis forcé de m'y tenir. Mille écus de pension à la future, voila tout; et elle ne s'engage à verser cette somme que dans les mains de sa fille, et encore à condition que la conduite de sa fille et de son gendre la satisfera pleinement; sans quoi elle supprimerait tout!... Du reste, si, comme elle a lieu de l'espérer, leur conduite est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit pas le droit de faire quelque chose de plus; mais elle est et veut demeurer toujours maîtresse de ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu, de sa fille qu'elle en agit ainsi.

Vous auriez ri si vous aviez vu la mine à la fois solennelle, ironique et pincée de maître Saumonet, pendant qu'il débitait ce petit discours.

M. Forestier était accablé.

M. Vire-à-Temps présidait.

Quant à M. Bouchardy, il se leva; me conduisit à dix pas de là et me dit:

—Trapoiseau, mon ami, voilà un fichu contrat et même un contrat fichu. Jamais Michel et sa mère n'accepteront...

Je répliquai:

—Patron, laissez-moi faire.

Et j'expliquai mon projet qu'il approuva en ces termes:

—Ça vaut mieux que le plan de Trochu.

VII

L'ORAGE

Alors j'allai présenter mes respects ou, ce qui est plus exact, livrer bataille à la mère de Michel, qui, sans s'attendre au coup que je m'étais chargé de lui porter, recevait d'un air assez contraint les compliments et les félicitations de tous les assistants.

Elle me vit venir de loin, et, malgré la modestie ordinaire de mon maintien, elle devina sans doute à la fixité de mon regard que j'étais chargé d'une importante mission. Un éclair brilla dans ses yeux, pareil à une baïonnette au soleil, et m'aurait fait trembler si j'avais dû lui parler de mes propres affaires et non de celles de son fils; mais on est toujours plus brave pour autrui que pour soi-même.

Les voisins et voisines, voyant à mon regard doux mais ferme et à l'éclair de la dame que nous avions à causer sérieusement ensemble, s'écartèrent par discrétion,—Hyacinthe et Mlle Angéline donnant l'exemple.

Celle-ci, passant près de moi, me dit tout bas:

—Du courage, monsieur Félix, notre bonheur à toutes dépend de vous!

Qu'est-ce que ça pouvait signifier «notre bonheur à toutes?» Qu'il leur tardait sans doute d'entrer en danse.

Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup, car j'étais en face de l'ennemi.

C'est Mme Bernard qui commença le feu.

—Vous avez quelque chose à me dire, Trapoiseau?

Je répliquai d'un air assez embarrassé, mais un peu négligent dans la forme:

—Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose; mais encore faut-il que vous en soyez avertie...

Je traînais lentement les mots pour retarder autant que possible l'explosion prévue.

—Avertie de quoi, Trapoiseau?

—Il s'agit, madame, d'une légère modification que madame Forestier propose d'introduire dans le contrat projeté. C'est peu de chose peut-être au fond; mais, dans la forme, je craindrais que cette modification ne pût susciter au dernier moment des difficultés inattendues, et j'ai cru de mon devoir...

J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un tube de macaroni de trente pieds de longueur.

Tout à coup je vis étinceler plus vivement les yeux de la dame. Elle m'interrompit en disant d'un ton amer;

—C'est Rosine qui propose ce changement!

Ah! ah! Je suis curieuse de voir ça.

Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible la suppression de toute dot; l'offre de mille écus de pension, payables à volonté, c'est-à-dire aussi longtemps qu'il plairait à Mme Forestier, etc., etc.

J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses cette communication désagréable et j'attendis.

Par hasard, la dame m'avait écouté jusqu'au bout, sans m'interrompre. Il me parut même qu'un petit sourire de triomphe ironique relevait le coin de ses lèvres. La nouvelle, je crois, ne lui déplaisait pas; aussi, dès que j'eus fini:

—C'est tout? demanda-t-elle.

—Oui, madame.

—Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutôt, j'y vais moi-même.

En effet, elle se leva d'un bond.

Je la retins:

—Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a chargé de vous l'apprendre.

—Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?

—Il dit qu'il accepte.

Elle s'écria furieuse:

—Michel est un lâche!

Je reculai de deux pas, car on n'aime pas à se trouver trop près des panthères déchaînées, et, après tout, l'affaire m'intéressait, mais non assez pour m'obliger à risquer ma vie.

Je répliquai pourtant:

—Madame, il l'aime!

Alors elle se tourna contre moi, et me portant les mains au visage, mais si près que je me préparai à venir à la parade, et, si elle allait trop loin, à la riposte, elle ajouta d'une voix sifflante:

—Quant à vous, Trapoiseau, vous êtes un imbécile!

Ça, c'était pain bénit, en comparaison de ce que j'avais craint d'abord; aussi je ne m'amusai pas à réclamer. Au contraire, je pris un air souriant, comme si j'avais reçu un compliment inespéré.

Elle continua:

—C'est trop peu dire: un imbécile, Trapoiseau! Vous êtes un âne!

—Madame, vous me comblez!

—Et un âne bien digne de servir de compagnon à Michel... Mais c'est lui que je veux voir et non votre museau de singe!

Pour les injures, je prenais patience, étant de ceux qui ne s'arrêtent pas aux pierres du chemin et ne s'occupent que d'arriver au but. D'ailleurs, l'effroyable caractère de la dame était si connu par les récits de ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine, que je m'étais cuirassé d'avance contre toutes les choses possibles.

Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis hardiment en travers du chemin et je lui dis, en étendant les mains entre elle et moi, par prudence:

—Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce moment!

—Je ne peux pas voir mon fils?

—Non, madame! Il a prévu que vous seriez saisie d'une émotion trop vive, que vous pourriez lui dire des choses véhémentes, qu'il regretterait de les entendre, qu'il serait exposé à répliquer, malgré tout le respect qu'il vous doit...

Ici elle m'interrompit:

—Oh! qu'il réplique tant qu'il voudra.

En effet, la bonne dame était en fonds pour lui rendre la monnaie de sa pièce, à lui et à vingt autres ensemble. Bataille! bataille! Elle ne demandait que cette joie au Seigneur Dieu des armées.

Je repris:

—Enfin, madame, sa résolution est inébranlable; il accepte toutes les conditions de madame Forestier et il m'a chargé de vous en informer.

—Oh! le misérable!

A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et qui fit retourner toutes les têtes dans le jardin, elle ajouta, mais d'une voix plus concentrée:

—Il n'aura pas mon consentement.

—C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre refus entraînerait certainement celui de madame Forestier, et qu'alors son mariage serait rompu pour toujours.... Aussi m'a-t-il chargé d'obtenir votre consentement à tout prix.

Ces derniers mots «à tout prix» lui firent dresser l'oreille, comme à un cheval de guerre le son de la trompette. Cependant elle feignit d'abord de n'y faire aucune attention.

—Je refuse! je refuse! je refuse! s'écria-t-elle.

Je répliquai tranquillement:

—Madame, la première partie de ma mission est remplie, avec peu de succès, je le vois, maintenant, j'arrive à la seconde... Mais d'abord, si j'osais vous prier de vous asseoir, car je prévois que mon discours sera long et que je ne vous convaincrai pas du premier coup.

Etonnée de mon sang-froid et curieuse surtout de savoir ce que j'avais à dire, elle s'assit en effet dans un fauteuil. Quant à moi, toujours modeste, je m'assis pareillement, mais sur une simple chaise, je regardai autour de moi pour savoir si nous n'étions écoutés de personne, et je commençai en ces termes:

—Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice, d'abord, de votre fils et d'usufruitière par moitié de la fortune de votre mari, feu M. le docteur Bernard, en son temps médecin renommé, et de son chef maître d'une fortune considérable, vous avez reçu une somme totale de trois cent vingt mille francs, dont vous avez dépensé environ la moitié pour l'entretien du ménage et l'éducation de votre fils mineur.

La seconde moitié, composée d'actions de chemins de fer et de titres de rentes 3%, qui valent ensemble (au cours de la Bourse d'aujourd'hui) cent quatre-vingt mille francs, appartient par moitié à vous, madame, et à Michel.

Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.

—Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je n'ai de comptes à rendre à personne.

—Non, certes, madame, à moi; mais à votre fils. Michel n'a jamais reçu ses comptes de tutelle.

—Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce n'est pas à un mercenaire, presque à un domestique, au fils de la Trapoiseau, enfin, que je vais...

A mon tour, je commençai à perdre mon sang-froid. Etre appelé, moi, «imbécile, âne, mercenaire, domestique, museau de singe,» j'en avais pris mon parti facilement, mais entendre dire de ma mère «la Trapoiseau» me fit bondir à mon tour. Je répliquai:

—Madame, sachez que le fils de «la Trapoiseau» est fier de sa mère et que Michel, lui, n'a pas lieu d'être fier de la sienne. La Trapoiseau a travaillé toute sa vie pour m'élever et pour faire de moi un honnête homme et un bourgeois...

—Elle a bien réussi, dit la dame, en souriant ironiquement: Il est joli, le bourgeois; il est bien élevé, le Trapoiseau!

Je continuai:

—Quant à vous, madame...

Puis, me souvenant que je n'étais pas là pour plaider ma propre cause ou pour humilier madame Bernard, mais pour accommoder, si c'était possible, les affaires de Michel, je conclus:

—... Je vous dirai vos vérités, une autre fois, si c'est nécessaire. Aujourd'hui, je suis chargé par monsieur Bouchardy, mon patron, de vous dire qu'il a tous les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait où vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a placé lui-même et qu'il a gardé les numéros de tous les titres, qu'il peut prouver, quand on voudra, que vous devez à Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit, plus de quatre-vingt-dix mille francs.

Cela, c'est pour M. Bouchardy.

Quant à Michel, comme il a fait tous les sacrifices possibles à la paix, comme il consent à vous laisser l'usufruit que le testament de son père vous ôte, à dater du jour du mariage, comme il vous aime, comme il vous respecte, comme il ne demande qu'à vivre toujours avec vous dans l'intimité la plus tendre et la plus parfaite; mais, comme, en même temps, il est résolu à se tuer plutôt qu'à ne pas épouser mademoiselle Hyacinthe, il m'a chargé de vous dire qu'il se met à vos pieds; qu'il vous supplie de ne pas faire son malheur, qu'il sera toujours pour vous ce qu'il a été jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux des fils...

Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.

—Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.

Et elle essaya de sangloter.

—Michel!... Michel que j'aimais tant, à qui j'ai sacrifié ma vie, pour qui je ne me suis pas remariée, et Dieu sait si les occasions m'ont manqué... Le capitaine Smintéry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur de l'enregistrement et des domaines, un homme d'élite, celui-là, et tant d'autres!...

A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard avait été demandée en mariage par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la noblesse française.

J'aurais écouté avec plaisir, mais le temps passait. Les invités s'étonnaient et s'impatientaient. Mlle Angéline, surtout, me faisait de loin signe d'en finir. Enfin, je crus le moment venu de frapper le coup décisif.

Je dis:

—Madame, votre fils est persuadé de votre tendresse comme vous devez être persuadée de la sienne; mais sa résolution est inébranlable. Vous allez, à l'instant même, signer le contrat tel qu'il est rédigé, ou je vais vous sommer devant tout le monde, moi,—c'est-à-dire mon patron, M. Bouchardy,—de rendre vos comptes de tutelle!

Elle s'écria:

—Michel oserait!

—Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour Paris, sans vous voir; mais j'oserai, moi, le fils de «la Trapoiseau» comme vous dites; j'ai ses pleins pouvoirs et pas la moindre raison de vous ménager.

Elle éclata:

—Trapoiseau, vous êtes une canaille!

—Possible!

—Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un scélérat, le dernier des misérables! Vous excitez un fils contre sa mère!

Je tirai ma montre:

—Madame, il est temps de vous décider.

Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes les passions passèrent successivement sur son visage, comme les nuages sur la face du ciel. Enfin, elle poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et Hyacinthe, et quand ils furent près d'elle, les serrant tous deux sur son cœur, elle dit d'une voix que remplissait la plus douce émotion:

—Mes enfants, je vous bénis! Aimez-moi toujours comme je vous aime!

VIII

DOUX PROPOS

Tel fut le dénoûment heureux, mais imprévu, de la négociation dont on m'avait chargé.

Aussitôt, comme si Mme Bernard en avait donné le signal, tout le monde s'attendrit à la fois. Les deux mères tombèrent dans les bras l'une de l'autre, comme les deux branches légèrement écartées d'une paire de ciseaux. M. Forestier, qui se tenait à l'écart et qui avait gardé jusque-là une contenance fort timide et assortie au rôle qu'il devait jouer dans le contrat, reprit un peu d'assurance et de gaieté, et parla même d'inviter Mme Bernard à la valse. Le président Vire-à-Temps la félicita de se dévouer ainsi comme toujours à son fils, ajoutant avec perfidie qu'on ne pouvait pas dire de Michel qu'il épousait Mlle Hyacinthe pour sa dot. Les autres aussi félicitèrent à leur tour, suivant leur âge, leur sexe, leur profession et l'éloquence dont la nature les avait doués.

La fiancée me remercia en me regardant avec des yeux humides de joie. Elle avait appris de Michel ce qu'ils me devaient tous les deux. Quant à lui, il me dit, devant elle:

—Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce miracle. Ma chère Hyacinthe, souvenez-vous toujours que c'est à lui que nous devons notre bonheur.

Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant à Mlle Bouchardy qui s'approchait de nous:

—Angéline, ma chère Angéline, au nom de notre amitié, je te commande de répéter à M. Félix Trapoiseau, ici présent, l'éloge que tu m'as fait de ses vertus et qualités diverses...

A quoi Mlle Angéline, souriante et rougissante, répliqua, en riant aussi:

—Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parlé de M. Trapoiseau!

—O menteuse! s'écria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu lui cacher ce que tu m'as dit, qu'il était le plus savant des hommes, qu'il connaissait la place de tous les livres de la bibliothèque de ton père, qu'il était au courant de toutes les histoires, de toutes les poésies, de toutes les philosophies de l'univers... Enfin, si ce n'est à cause de sa science, fais-lui bon accueil, à cause de moi.

—Très volontiers, dit l'autre demoiselle.

Et comme tout le monde avait signé, les jeunes, les vieux, les gros, les gras, les maigres et jusqu'aux petits enfants de cinq ans dont l'un, arrière-cousin d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un énorme pâté d'encre en place de signature, Angéline, à qui il tardait de danser, se mit au piano et commença un vieux quadrille, car, en pareil cas, il faut que quelqu'un se sacrifie au bien public.

Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:

—Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez promis la première danse...

Elle m'interrompit:

—Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde, vous le voyez bien, puisque je ne la donne à personne... Ne faites pas la grimace, s'il vous plaît; vous êtes très laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas là-bas une bonne mère de famille qui commence à se déganter et qui va prendre ma place dans un instant? Prenez donc patience, s'il vous plaît, ou plutôt, non... allez inviter ma cousine Benoît, qui vous en saura gré, car personne ne la regarde.

En effet, la pauvre cousine Benoît étant boiteuse et bossue, ne rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y courus, par obéissance, je fus reçu comme la manne dans le désert, par le peuple d'Israël, je dansai de mon mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angéline me regardait de temps en temps et m'encourageait d'un sourire demi-malin, demi-amical.

Quand le quadrille fut terminé, une bonne dame se chargea, comme Mlle Bouchardy l'avait prévu, de la remplacer au piano et, alors, je reçus le prix de mon dévouement, ainsi qu'on va le voir.

A ne rien cacher, je n'étais pas sans émotion...

Tous les hommes sont égaux entre eux et en particulier tous les Français. Par Français, vous entendez sans doute aussi les Françaises, car s'il y avait supériorité de l'un des deux sexes sur l'autre, elle appartiendrait certainement au sexe masculin, qui est plus grand, plus gros, plus fort, qui mange et boit davantage, qui est barbu, qui fait les lois et qui fournit les gendarmes.

Tout cela est incontestable. D'où vient pourtant que je tremblais presque, en face de Mlle Bouchardy, et qu'elle ne tremblait pas du tout en face de moi? Loin de là, elle s'était emparée de moi et me faisait manœuvrer comme un pompier à l'exercice. Est-ce parce qu'elle était la fille du patron et que je subissais même dans un salon l'influence despotique du père?

Non. Oh! non. C'est plutôt, je crois, parce que le sort de tous les honnêtes gens (et même des malhonnêtes) est de s'attacher à un cotillon et de le suivre, et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et même ne le voulant pas, je m'étais attaché à celui d'Angéline.

Au reste, je n'eus pas à m'en repentir. Elle me regarda d'un air assez doux, et tout en s'occupant de boutonner ses gants, elle me dit:

—N'est-ce pas que ma cousine Benoît a beaucoup d'esprit!

Je répondis par politesse:

—Oui, mademoiselle.

En effet, la cousine Benoît n'était pas plus bête qu'une autre. Et comme, étant presque sans dot, boiteuse et bossue, mais d'un caractère assez doux, elle avait de bonne heure senti son infériorité et voulait la racheter, elle faisait de grands efforts pour plaire et réussissait assez bien.

—Qu'est-ce qu'elle vous a dit?

—Des choses très intéressantes, mademoiselle, mais je ne sais pas si je dois vous les répéter.

—Oh! oh! c'est donc bien grave?

—Non. Pas très grave si vous le prenez par un bout; mais bien grave si vous le prenez par l'autre.

Angéline se mit à rire, ce qui était d'ailleurs, comme je l'ai dit, sa manière ordinaire de montrer ses dents.

—Vous allez me raconter ça, j'espère.

—Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura fini la chaîne anglaise.

Aussitôt que nous fûmes revenus à nos places:

—D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de quoi?

—Je ne sais s'il est permis...

Et je feignis d'être embarrassé.

—Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le droit d'entendre, je suppose, ce que ma cousine Benoît peut vous dire.

—Eh bien! voici ce qui est arrivé. Elle m'a parlé de la plus belle et de la plus aimable personne de tout le pays.

—La plus belle personne... Connais pas. A moins que ce ne soit mon amie Hyacinthe.

—Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.

Angéline reprit:

—Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.

Elle devinait très bien, au contraire, mais comme toutes les filles d'Ève, et peut-être comme tous les fils d'Adam, elle était friande de compliments.

Elle parut réfléchir pendant quelques secondes et demanda d'un air naïf:

—Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par hasard!... Elle est très distinguée, elle a de très bonnes manières, elle revient du Sacré-Cœur, et son père est un fameux avoué, comme dit M. le président, un jurisconsulte éminent...

Je répliquai vivement:

—Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est tout ce que vous dites,—distinguée, du Sacré-Cœur, et née d'un jurisconsulte éminent;—mais c'est d'une autre que nous avons parlé. Celle-là, je ne vous la nommerai pas, ce n'est pas nécessaire, mais je vous ferai son portrait si ressemblant que personne ne pourra s'y tromper... Cheveux blond-cendré, teint délicieux, front...

Ici je fus interrompu dans ma description.

—Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul! Vous continuerez tout à l'heure.

J'obéis, non sans inquiétude, car c'est au «cavalier seul» qu'un homme doit déployer toutes ses grâces et montrer qu'il n'est embarrassé ni de ses bras, ni de ses jambes, ni de sa tête, ni de sa physionomie. Il s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas grimacer, de ne pas se troubler, de ne pas être consterné comme un condamné qu'on mène à l'échafaud, ni consternant comme un magistrat qui prononce une sentence de mort. Il faut avoir de la gaieté, car on est là pour s'amuser; il faut sourire, pour plaire aux dames; il faut garder une certaine dignité, pour prouver que rentré dans la vie civile on est un homme sérieux; il faut danser avec grâce, mais sans excès, de peur de passer pour un maître de danse; il faut écouter soigneusement la musique, afin de ne pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les dames; il faut avoir l'air profondément préoccupé de leurs charmes, ce qui fait excuser toutes vos distractions; il faut..., que sais-je encore?

J'essayai d'éviter tous ces écueils et de doubler tous les caps. Si j'y réussis, Dieu seul le sait! Cependant mademoiselle Angéline eut la bonté de croire que je m'en étais très bien tiré.

Pour récompense, elle me permit de la ramener à sa place et de reprendre ma description de la plus belle personne de Creux-de-Pile au point où je l'avais laissée.

—Vous disiez donc, monsieur Félix?

—Je disais, mademoiselle, que le front de cette demoiselle est d'une rare beauté, que le nez est d'une forme incomparable...

Angéline se mit à rire:

—Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop arrondi par le bout.

Je voulus protester.

—Non, non, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. J'ai regardé quelquefois ce nez-là dans la glace, et vous pouvez croire que j'en connais les contours... Je sais maintenant qui vous voulez dire... Eh bien, qu'est-ce que ma cousine Benoît vous a dit de l'heureuse propriétaire de ce nez rond et de ces cheveux blond-cendré?

—Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous étiez bonne, que vous étiez belle, que vous étiez pleine d'esprit, que...

Angéline m'interrompit sévèrement:

—Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prévoir que je m'attirerais tous ces compliments, croyez que je n'aurais pas fait tant de questions...

(Si elle avait pu prévoir! ô menteuse! ô traîtresse!)

Et comme elle me voyait fort troublé de ses paroles, elle ajouta:

—Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne... Ce n'est pas à moi qu'il faut dire tout le bien que vous pensez de moi.

Je demandai assez naïvement:

—A qui donc, mademoiselle?

—A tout le monde, monsieur... Je suis contente qu'on le répète partout; mais je ne veux pas qu'on me le dise à moi.

Puis, tout en riant ou feignant de rire aux éclats, pour couper court à cette conversation, elle me montra un grand, gros et fort garçon de trente ans à peu près qui s'avançait assez gauchement vers nous et me dit:

—Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter pour une mazurka. Faites-lui place, s'il vous plaît.

Je fis place en enrageant, car c'était le plus dangereux rival que je pusse craindre auprès d'Angéline.

Un rival! un rival! En étais-je donc là déjà? Étais-je amoureux? Étais-je encouragé?

Peu importe, rival ou non, M. le receveur des finances me fut bien désagréable ce jour-là!