IX
M. LE RECEVEUR DES FINANCES
Ce qui me consola un peu de cette contrariété, c'est que le receveur ne s'en aperçut pas, et qu'il était incapable d'en deviner la cause, s'il avait pu apercevoir l'effet.
C'était un grand et gros garçon, sans esprit, sans intelligence, sans bonté, sans méchanceté, incapable de faire du mal à une mouche, incapable aussi de la retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle fût noyée; bel homme, mais de ceux qu'apprécient surtout les grosses servantes et les vieilles femmes trop expérimentées. Très poli, du reste, très bien élevé, ayant les meilleures manières de la haute société de Creux-de-Pile; mangeant comme un loup, buvant comme un trou; suivant avec une docilité parfaite les instructions de son père, dont il avait reconnu dès l'enfance la supériorité intellectuelle; n'ayant au monde qu'une seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance et sans rien faire, il était le point de mire de presque toutes les filles à marier, et, pour cette raison, la terreur de tous les jeunes gens.
Partout où M. le receveur des finances se montrait, les vieilles dames et les jeunes demoiselles n'avaient de regards que pour lui. Il avait une si belle voiture, un si beau cheval et si bien harnaché, un si gros traitement (dix-huit mille francs au moins, car Creux-de-Pile n'est pas un petit morceau)! il était ganté si soigneusement, dès le matin; il était si régulier dans ses mœurs et ses habitudes (dont la principale était de rendre visite, tous les soirs, dix heures sonnant, à une grosse marchande de tabac bourgeonnée qui avait été belle vingt ans auparavant), il était si occupé de son bien-être et si peu de déchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie des habitants de Creux-de-Pile!
Une autre chose inspirait la plus grande confiance aux pères et aux mères de famille. Il ne lisait jamais et n'avait jamais rien lu, excepté des recueils de calembours. Il avait fait ses classes comme tout le monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live et Virgile, même il en avait copié (mais bien à contre cœur!) des milliers de lignes ou de vers; quant à les entendre, il y avait renoncé. Après tout, quand on donne de temps en temps sa signature et qu'on reçoit pour soulagement de cette fatigue quinze cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homère ou Horace dans le texte?
Tel était l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement et peut-être de tout le département. Il se nourrissait bien; il ne se fatiguait pas; il ne faisait jamais plus de trois cents pas, excepté à cheval ou en voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle santé du monde.
Cependant cette santé si chère lui inspirait continuellement les plus vives inquiétudes, et faisait le sujet de ses conversations. Il avait mal au pied, à la main, au genou, à l'estomac principalement! Le récit de ses indigestions faisait la joie de ses amis.
Malgré ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui l'avaient rendu célèbre dans la ville, M. François Portefoin, fils de M. le président Vire-à-Temps et receveur des finances, était regardé par tout le monde comme le futur mari de Mlle Angéline Bouchardy, fille unique de mon patron:
De là ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.
Pour apaiser un peu ma colère en disant du mal de mon ennemi (car c'était vraiment un ennemi) j'allai de nouveau tenir compagnie à Mlle Benoît qui parut surprise de mes assiduités et les attribua sans doute, comme il est naturel, à son propre mérite. Elle me sourit très gracieusement, et me dit:
—Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?
—Non, mademoiselle.
—Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien vraiment pour elle le plus beau jour de la vie!
Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.
Je répliquai:
—Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous qu'il s'en est fallu de peu que le mariage ne fût rompu?
Je racontai alors tous les détails du contrat et ma querelle avec Mme Bernard, la mère de Michel que je drapai, cela va sans dire, comme elle le méritait.
La petite bossue, mise en verve par ce récit, me répliqua:
—Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau! Il y a bien d'autres anguilles sous roche. Regardez là-bas, s'il vous plaît, Monsieur le président Vire-à-Temps et madame Forestier... Il est bien âgé, M. le président; elle est bien couperosée et cramoisie, madame Forestier; ne trouvez-vous pas cependant que ce serait un beau couple?
Et elle se mit à rire.
Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs pour but que de faire parler la petite bossue:
—En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez! Verriez-vous, soupçonneriez-vous quelque mal à cette intime amitié qui joint deux personnes de sexes différents, mais toutes deux éminentes par...
Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:
—Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau! M. Forestier, le père d'Hyacinthe, est un pauvre homme.
—Ça, c'est vrai!
—S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie ce soir (vous voyez qu'il a le cou très court et très large), il ne serait regretté de personne, excepté de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors et pour qui il a fait des vers très poétiques, en 1857; il hériterait de la fortune et de la députation du défunt, donnerait sa démission de président, ferait mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait ses talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous, monsieur Trapoiseau? Voyez-vous comme le président parle de près à la dame, pendant que le pauvre gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de rien?
En effet, je le voyais. Le vieux président faisait l'amoureux, le pressant, roulait les yeux, attendrissait sa voix; la dame couperosée aux cheveux gris répondait à ces galanteries par des mines toutes pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un peu trop jeunes pour son âge.
Mais, en même temps, je voyais autre chose qui m'intéressait, ou plutôt qui me déplaisait bien davantage. C'était M. le receveur des finances qui saisissait par la taille la belle Angéline et qui mazurkait avec elle d'un air conquérant.
Hélas! hélas!
Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le receveur, elle fermait à demi les yeux, heureuse, sans doute, la perfide, de montrer ses grâces à tous les assistants!
La bossue s'aperçut de ce manège et me dit:
—Voyez-vous ma chère Angéline avec le gros Francis? Quel beau couple cela fera!...
Je m'écriai brusquement, car le mot m'avait blessé au cœur:
—Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous, mademoiselle? Êtes-vous la confidente de mademoiselle Angéline?
Elle me regarda malicieusement.
—Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce que je vous le répéterais si quelqu'un me l'avait confié? c'est parce qu'on ne m'a rien raconté que je sais tout.
—Tout! Quoi?...
Au fond, j'étais rempli d'une colère furieuse; mais que je n'osais montrer.
—Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est une affaire arrangée depuis longtemps. M. le président Vire-à-Temps avait rêvé un autre mariage pour son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme je vous l'ai dit, d'assurer la députation dans sa famille, soit en la prenant pour lui-même, après la mort prévue et désirée de M. Forestier, son plus intime ami, soit en la faisant passer sur la tête de son troisième fils le procureur. Vous concevez bien ça, n'est-ce pas?
—Ah! certes!
—Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles très inquiet. Il voit qu'on va faire des élections nouvelles et que le vent est à la République. Il a peur de n'être pas réélu.
—Et qui donc lui ferait concurrence?
—Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui héritera, comme on sait, d'une belle fortune; qui, dès aujourd'hui, a de l'argent à dépenser; qui parle comme M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer; qui est fils de feu M. Bernard que tout le monde aimait et respectait dans le pays: qui est républicain de la veille, lui, car il n'a que vingt-sept ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que M. Forestier n'est qu'un bonapartiste converti ou mal blanchi, comme disent les républicains... Alors, comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-être républicaine, mais jolie comme un amour et plus douce qu'un petit agneau blanc, le père Forestier, moins bête qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille; mais à condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne sera jamais candidat du vivant de son beau-père, excepté si M. Forestier est fait sénateur... Et voilà!
J'écoutais, le cœur serré, cette explication. Enfin, je demandai:
—Alors, à défaut de mademoiselle Hyacinthe, le vieux Vire-à-Temps se rabat?...
—Sur Angéline. Oui, monsieur Trapoiseau.
—M. Bouchardy consent?
—A peu près. Il aura sa fille près de lui, et plus tard ses petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes ne seront pas changées; le gros Francis n'est pas méchant, il a un très beau revenu, il ne joue pas, il dîne chez son père, par économie, et aussi parce qu'on y dîne très bien (car le vieux Vire-à-Temps n'entend pas raillerie sur l'article de la cuisine), il dînera donc très volontiers chez son beau-père, ce qui fera la bonheur d'Angéline...
—Mais elle?
—Angéline? Je suppose qu'elle n'en sera pas fâchée non plus. Ça ne changera rien à sa vie ordinaire. Ce ne sera qu'un mari de plus dans la maison et une occasion de montrer les belles robes qu'on lui donnera pour son trousseau... Qu'avez-vous donc à me regarder de travers, monsieur Trapoiseau, comme si je vous avais marché sur le pied?...
En effet, je devais avoir l'air sombre du noir Othello.
Je me levai précipitamment en disant:
—Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je suis préoccupé. Je crains d'avoir négligé, dans la rédaction du contrat, quelque formalité. Si ce malheur m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car cela pourrait faire plus tard un cas de nullité, et Dieu sait quels procès les avocats et les avoués pourraient en retirer!
—Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie, car elle sentait bien où le bât me blessait; allez à vos affaires.
J'y courus en effet, avec l'espérance de me venger de la belle Angéline, qui venait de s'asseoir après la danse, et dont le regard aimable et joyeux semblait m'appeler.
Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche, ne me permit pas de m'arrêter. J'allai me planter tout droit en face de Mlle Patural, qui était à la droite d'Angéline, et je lui demandai de mon plus grand air de gentilhomme, «si elle voulait me faire l'honneur de m'accorder la prochaine contredanse.»
Ah! la belle Angéline allait épouser le gros Francis! Eh bien! elle verrait de quoi «Félix» Trapoiseau était capable!
X
FIN D'UN THÉ
Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de ma danseuse:
La famille Patural se perd dans la nuit des temps. Certainement, un Patural fut tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, et sous les yeux de Philippe-Auguste. Un autre dut enlever le drapeau des Suisses à Marignan et un troisième, celui des Espagnols à Rocroy.
Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille avait fortement décru vers le milieu du siècle dernier; car le premier Patural dont on ait des nouvelles incontestables ne sortit de l'obscurité que pour devenir geôlier, en 1817, et pour épouser, vers 1825, la fille d'un huissier dont l'étude par la mort du père était vacante.
Ce jour-là, l'étoile des Patural commença lentement à reprendre son éclat et sa splendeur. Elle s'éleva comme Vénus à l'horizon. A force de saisir, d'assigner et, comme le Grand Condé dans la bataille, de porter partout la terreur, Patural l'huissier, amassa de quoi payer l'étude de son fils unique Patural, l'avoué; celui-là même que le président Vire-à-Temps appelait «un éminent jurisconsulte».
C'est ainsi que se fondent et s'élèvent les grandes familles, et qu'elles marchent d'un pas ferme vers la gloire et les honneurs.
Naturellement, l'avoué Patural fit de bonnes affaires et gagna beaucoup d'argent, ce qui lui permit d'épouser la fille très distinguée d'un brave homme qui de son côté en avait beaucoup gagné, lui aussi, à pratiquer l'usure.
De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit Mlle Berthe Patural,—Berthe aux grands pieds,—comme disait un jeune homme de beaucoup d'esprit et très érudit, qui passait son temps à donner des sobriquets à ses concitoyens des deux sexes.
C'est cette jeune demoiselle—qu'on regardait comme la plus riche héritière de Creux-de-Pile, plus riche même qu'Hyacinthe et Angéline,—que je venais d'inviter à danser.
La pauvre fille était laide à faire compassion à ses amis (mais elle n'en avait pas) et plaisir à ses ennemies.
Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de plus «comme un pou», suivant la belle expression de ses voisins qu'elle ne saluait guère.
Une tête aplatie au sommet, comme celle de certaines tribus indiennes, des oreilles écartées, des pommettes saillantes, un nez court, plat et large, une physionomie parfaitement satisfaite de son mérite et malveillante pour le prochain; voilà Mlle Berthe Patural,—très recherchée néanmoins, en tous lieux, car «ma fille aura de ça», comme disait le père, en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile et frappant avec force sur son gousset.
J'aurais dû, moi, Félix Trapoiseau n'en approcher qu'avec crainte et timidité; par malheur, l'envie que j'avais de me venger de l'injure que je croyais avoir reçue d'Angéline me donna toute l'assurance qu'il fallait pour faire une sottise.
J'invitai donc; je fus accepté, et Berthe «aux grands pieds» me suivit, sans daigner me regarder, jusque dans le cercle des danseurs.
J'essayai de lier conversation.
—Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.
Elle ne répondit pas.
Je répétai cette pensée neuve et originale.
Alors, avec beaucoup de grâce, elle se tourna vers moi et fit:
—Hein?
Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru qu'elle venait d'entendre grogner un petit chien.
J'allais la donner au diable et garder le silence pendant tout le reste de la contredanse, lorsque j'aperçus la belle Angéline qui me regardait, en riant malicieusement, et qui dansait en même temps, la perfide, avec un petit jeune homme blond, cousin de Mlle Hyacinthe. Cette vue me rendit mon ardeur de vengeance, et je criai d'une voix qui dut être entendue au fond du jardin:
—Mademoiselle, il fait bien chaud?
Cette fois Berthe «aux grands pieds» ne pouvant plus faire semblant de ne pas m'apercevoir, répliqua d'une voix languissante et dédaigneuse:
—Ah! vous croyez?...
Je sais bien que le dédain des grues, des oies et des bécasses n'est pas mortel, qu'il tombe au hasard comme la pluie sur la tête des hommes et que les plus grands et les plus illustres peuvent en être arrosés comme les plus humbles et les plus petits... C'est égal! Être dédaigné sous les yeux d'Angéline qui riait de plus en plus en nous regardant, et par une fille plus laide qu'un péché mortel, me mit dans une telle colère que je brouillai toutes les figures de la contredanse, que je poussai ma danseuse au hasard dans toutes les directions, que je me fis maudire de mon vis-à-vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe Patural à sa place, au lieu de me saluer comme c'est l'usage, elle dit tout haut à sa mère;
—Il est insupportable, ce Trapoiseau!
Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:
—Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme ça dans la bonne société?
Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait pour inviter les personnes de distinction à passer dans la salle à manger et à prendre le thé, n'entendit pas cette parole; sans quoi mon compte eût été réglé sur-le-champ, car Mme Forestier, étant une femme poétique et naturellement sublime, avait pour prétention principale de ne recevoir dans son salon que des gens de la plus haute volée et méprisait profondément son mari que le métier de député obligeait à mille politesses envers ses électeurs.
Quoi qu'il en soit, on alla boire du thé, manger des sandwichs, et le père Forestier, qui savait gré à Michel et à moi de n'avoir pas suscité de difficultés pour le contrat, nous prit mystérieusement par le bras, en même temps que les deux notaires, et nous conduisit dans son cabinet «de travail», comme il l'appelait.
Là, grâce à la protection de la forte Mihiète, qui n'avait pas pour «monsieur» la même antipathie que pour «madame», nous trouvâmes du pain frais, du pâté froid, du jambon et huit ou dix bouteilles d'un vin délicieux qui aurait ramené la gaieté dans les âmes les plus tristes.
M. Bouchardy chantait à pleine voix:
Y avait une fois quatre hommes
Conduits par un caporal
Présentant tous les symptômes
D'un embêtement général...
A quoi Saumonet mêlait l'histoire du fameux Sire de Framboisy:
La prit trop jeune,
Bientôt s'en repentit...
Corbleu, madame,
Que faites-vous ici?
Je commençais moi-même la sombre mélopée:
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame-de-Cléry,
Vendôme,
Vendôme...
lorsque M. Forestier, plus gai que nous tous, entonna:
Gai! gai! De profundis!
Ma femme a rendu l'âme.
Gai! gai! De profundis!
Qu'elle aille en paradis!
A cette âme si chère
Le paradis convient,
Car, suivant ma grand'mère,
De l'enfer on revient.
Et, ma foi, nous allions reprendre le refrain en chœur, excepté Michel, qui s'était échappé sans rien dire, pour aller rejoindre sa fiancée, lorsque je fus saisi tout à coup d'une horrible frayeur.
M. Forestier, que je regardais en ce moment-là même et qui faisait face à la fenêtre du jardin (nous, étions au rez-de-chaussée), demeura tout à coup immobile, la bouche ouverte, sans oser pousser un son.
On eût dit qu'il était frappé d'apoplexie. Je m'élançai pour le soutenir et lui porter secours; en même temps et presque machinalement, je regardai du côté de la fenêtre et je vis alors la figure sombre et indignée de Mme Forestier qui donnait le bras à M. le président Vire-à-Temps et qui avait entendu le refrain sacrilège de son mari.
Ce fut pour moi comme un choc en retour, de ceux que produit, dit-on, la foudre. J'aurais voulu entrer à dix pieds sous terre. Les yeux de la dame étincelaient de fureur contenue:
—Messieurs, nous dit-elle d'une voix sifflante, je vois que vous êtes tous bien gais, mon mari surtout. Dans l'intérêt de sa santé (elle lui lança un regard impérieux et terrible) je crois qu'il ferait mieux d'aller se coucher.
Sur ma parole, si avec les yeux une bonne femme peut donner la fessée à son mari, je crois que le pauvre M. Forestier fut fessé ce jour-là et pendant cette terrible minute.
Il chercha un appui dans les deux notaires; mais ceux-ci déjà inquiets pour eux-mêmes prirent leurs chapeaux et s'avancèrent du côté de la porte. Quant à moi, trop petit personnage pour essayer d'une lutte inutile, «j'enfilais déjà la venelle,» comme dit le poète, c'est-à-dire que je cherchais un asile dans le salon.
J'entendis cependant, en suivant le corridor, que M. Forestier disait d'un ton suppliant:
—Voyons, ma chère Rosine, est-ce qu'on ne peut pas rire un jour de contrat?
A quoi elle répliqua:
—Voilà l'exemple que vous donnez à votre fille et à votre futur gendre; un bel exemple, en vérité! Au reste, vous n'en faites jamais d'autres. Pierre, mardi dernier, vous a ramené de la foire tout couvert de vin et de boue. Vous faites pitié même à vos domestiques.
Qu'est-ce qui suivit? Je n'en sais rien, mais cinq minutes après, Mme Rosine reparut au milieu du salon où j'étais déjà rentré, et d'un air faussement inquiet appela dans un coin le plus célèbre médecin de Creux-de-Pile, le fameux docteur Vadlavan, homœopathe de premier ordre.
—Docteur, je crains pour mon mari. Il me paraît bien excité.
—Comment! papa est malade! s'écria Hyacinthe inquiète.
Et elle courut au-devant de son père qui l'embrassa tendrement et lui dit:
—Rassure-toi, ma chère enfant. C'est une plaisanterie de ta mère. C'est elle qui est excitée...
Ici les deux époux échangèrent deux regards de telle nature que tous les assistants allèrent chercher leurs châles, leurs chapeaux, leurs cannes, et prirent congé, ne se souciant pas d'être témoins du duel.
Naturellement, je fus des premiers à sortir, et comme je prenais congé de Mlle Angéline, elle me dit, voyant que son père avait le dos tourné:
—Monsieur Trapoiseau, vous avez été bien aimable, ce soir!
Ce qui avait, peut-être, le même sens que le mot de Giboyer à sa pipe qu'il a laissé tomber dans un salon:
—Toi! Si jamais je te ramène dans le monde!...
Cependant tout paraissait finir gaiement, excepté pour M. et Mme Forestier, mais quelle terrible journée que celle du lendemain! Je tremble encore en la racontant.
XI
UN DON GÉNÉREUX
Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais, c'est-à-dire du second étage qu'habitait Mme Trapoiseau, ma mère et, je repassais dans mon esprit tous les incidents de la soirée, lorsqu'une voix m'appela de loin. C'était celle de Michel.
Je l'attendis.
Il me rejoignit en courant et dit:
—La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux. Les poules sont couchées. Veux-tu venir faire un tour de promenade?
J'acceptai volontiers. Michel et moi nous étions amis d'enfance; nous avions passé par les mêmes chemins, fait les mêmes études, suivi les mêmes cours aux écoles de Paris; enfin, et c'est peut-être ce qui nous avait le plus étroitement liés, nous avions été tous les deux côte à côte, six mois en campagne, sur les bords de la Loire, pendant l'année 1870. Nous étions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous avions fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile, j'ose le dire.
Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas bronché sous les balles,—c'est un souvenir agréable et qu'on aime à se rappeler. Du reste, mon ami Michel n'avait rien de cette morgue ou de cette familiarité insolente que beaucoup de gens riches en province prennent pour de la dignité. Il était simple, gai, bon enfant, presque artiste par ses goûts et se faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien taillé, bien proportionné, avec de beaux yeux noirs, doux et vifs et des cheveux crépus; annoncé depuis longtemps par la voix populaire comme un jeune homme de grand avenir, qui pouvait devenir à son tour président de la République, il était admiré ou envié de tous les jeunes gens, et peut-être convoité par toutes les filles à marier.
Il me prit doucement par le bras et me conduisit sur la route qui est bordée à droite d'un talus de trois cents pieds de haut. De l'autre côté la montagne boisée s'élève à pic, et presque à pareille hauteur.
La lune éclairait la route qui était déserte, de sorte que nous pouvions causer librement, sans craindre d'être entendus.
Michel me demanda:
—Qu'as-tu dit à ma mère pour la persuader? car elle n'a pas dû se rendre du premier coup, et tout à l'heure, comme je mettais la clef dans la serrure pour la faire rentrer à la maison, elle m'a dit bonsoir ou plutôt a reçu le mien d'un air de rancune qui ne promet rien de bon pour Hyacinthe et pour moi.
Je racontai franchement ce qui s'était passé.
Michel poussa un profond soupir.
—Alors, pour obtenir son consentement, tu l'as menacée d'une demande de comptes de tutelle?
—Ne m'avais-tu pas donné pleins pouvoirs?
Second soupir, suivi de profondes réflexions. Enfin, il conclut:
—Il fallait réussir, et tu as réussi. Je te remercie, Félix, mais je crains les représailles... Si tu savais comme elle déteste Mme Forestier et comme elle en est détestée! C'est terrible!
—Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et alors, M. le maire ayant enregistré le consentement, tu n'auras plus rien à craindre.
—Ah! répliqua Michel, ce n'est pas trois jours que je vais attendre, c'est soixante-douze heures!
Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux, commençait à le plonger dans de douces rêveries, il me raconta ses amours avec Hyacinthe et comment tout avait commencé.
Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'était en 1871. Il revenait de la guerre, de la triste guerre où il avait fait son devoir, et tâché de tuer beaucoup de Prussiens et de sauver la patrie...
Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait et même ont été tués en le faisant, qui n'ont reçu pour récompense ni gloire ni avancement. Il avait reçu, lui, deux balles à Patay, dont l'une, venue par ricochet, n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tirée de trop loin, sans doute, s'était arrêtée dans le collet de sa tunique. Je le savais, moi, qui n'étais pas à plus de cent pas de distance.
—Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est pas un prodigieux exploit que de recevoir deux balles, dont l'une est amortie et l'autre s'arrête dans le collet de sa tunique; mais on en avait parlé, le bruit courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard avait été tué raide d'abord, puis mortellement blessé, puis seulement percé de cinq balles et de trois coups de baïonnette, et enfin qu'il était guéri et qu'on allait le faire capitaine et le décorer pour tant d'exploits. Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne put pas résister au désir de voir un héros si prodigieux.
Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance, car la maison de son père, comme tu vois, touche la nôtre, ou plutôt nous sommes séparés par un mur mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale fenêtre de la salle à manger de madame Forestier s'ouvre sur le jardin de ma mère. Quant au mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout juste, c'est-à-dire construit de façon que la crête peut servir d'appui à mon menton, ce n'est pas un obstacle pour causer, c'est un dossier de fauteuil.
Donc, quand je revins après la paix faite et les mobiles licenciés, un matin, comme je me promenais dans mon jardin, j'aperçus une jeune demoiselle de la plus rare beauté (tu la connais, il n'est pas nécessaire d'en faire l'éloge), qui se promenait de son côté, en regardant d'un air rêveur la montagne grise et le ciel bleu.
Là-dessus, je tombe en arrêt comme un braque. Je venais de faire un métier utile et glorieux, mais pénible et peu profitable, j'avais donné toutes mes pensées à la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement, je crus avoir le droit de penser un peu à moi-même.
Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et regardait obstinément le ciel bleu, la montagne grise, la rivière, ou la maison de sa mère qui est en face; mais, sans se tourner jamais de mon côté, et comme par un ordre secret de la Providence, à chaque tour d'allée, elle se rapprochait davantage de moi.
Enfin, et par un hasard que je bénis, elle arriva juste en face, leva les yeux quand elle se vit au pied du mur, et s'écria:
—Comment! c'est vous, Michel?
—C'est moi, Hyacinthe.
Familiarité que la liaison très ancienne des deux familles et surtout le voisinage autorisaient pleinement.
Naturellement, comme elle était blanche, rose, souriante, charmante, je le lui dis avec empressement et j'offris la plus belle rose de mon jardin. Le compliment fut reçu avec modestie; la fleur, avec empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne et de dire combien j'avais tué de Prussiens; je racontai mes batailles: je fus écouté avec tant d'attention que des larmes d'admiration, de tristesse et de joie vinrent successivement mouiller les deux plus beaux yeux de France. Le soir, chez madame Forestier, on me fit répéter mon histoire; on compara ma conduite à celle du gros Francis, le fils du président Vire-à-Temps, qui pour ne pas aller à la guerre, quoiqu'il fût fort comme un Turc et haut de cinq pieds huit pouces, avait sollicité le poste d'ordonnance du capitaine de recrutement, et, six semaines après, pour avoir ciré assidûment, mais loin des batailles, les bottes de cet officier, avait obtenu, par intrigues de son père, le poste de receveur des finances.
«—Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux? Quand on pense qu'on pourrait tomber sur un mari comme celui-là!»
M. Forestier répondait:
«—Ma chère enfant, parmi les maris on prend ce qu'on trouve!»
Et madame Forestier qui est poétique et tendre, ajoutait:
«—M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger sa mère qui serait morte de chagrin, si elle avait pu croire que son fils courrait le danger d'être tué dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bénit les enfants qui obéissent à leur mère. Une mère, vois-tu, c'est tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre...
«—Et le père? demandait M. Forestier, en posant son journal sur la table, est-ce que ça compte pour rien?»
A quoi madame Forestier répliqua:
«—Mon ami, je ne te parle pas. Je parle à Hyacinthe.»
Et Michel en me racontant cette première soirée où il avait vu son idole, riait et se réjouissait.
Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, plus intimes et plus amusantes qui peut-être trouveront place dans cette histoire, et je l'écoutai patiemment et même avec plaisir, en errant avec lui sur la grande route, car un homme passionné choque souvent, mais n'ennuie jamais.
Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait (au contraire!) en faisant le récit de ses amours.
Cependant le jour était levé depuis longtemps, et il fallait revenir à la maison, moi pour rassurer ma mère, qui ne m'ayant jamais vu découcher, aurait eu quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux, et Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps pour le chapitrer, avait dû perdre patience, se coucher et dormir, ce qui lui donnait à lui-même quelque repos.
Tout à coup, vers six heures du matin, comme nous descendions la grande rue bordée de maisons et de jardins qui traverse le faubourg Saint-Hilaire, nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même temps,—celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.
Par ces deux portes sortirent avec une étonnante précision les deux servantes, Mihiète et Marion, chacune avec son balai, comme deux guerriers armés de leurs lances.
On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une barrique et montée sur deux courtes pattes. Marion toute différente, était longue et maigre, mais bilieuse et redoutable.
Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris réciproque.
Par malheur, la rue était en pente, et, comme les rues de Creux-de-Pile ne sont pas tout à fait aussi bien balayées que celles de Paris, chacun pousse tout ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le pousse à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier héritier de cet amas d'os, de vieux papiers et de trognons de choux s'en débarrasse en le jetant dans la rivière.
C'est une règle immuable qui s'est établie dans Creux-de-Pile, dix-sept cents ans avant la fondation de Rome, et qui subsistera sans doute encore dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.
La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser sur le terrain de sa voisine tous les objets que les municipalités malhonnêtes appellent du nom d'«ordures».
Ce jour-là, comme tous les autres jours, elle balaya le trottoir, amassa lentement des multitudes d'os grands et petits, d'arêtes de poissons, de pelures de pommes, d'oranges et de citrons, et de détritus de toute espèce appartenant aux trois règnes de la nature. Après quoi d'un seul et immense effort, elle poussa le tout sur la voisine Marion qui la regardait faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis) qu'une occasion de commencer le combat.
Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit avec empressement.
—Dis donc, Mihiète, garde donc tes saletés pour toi! Est-ce que je suis faite pour balayer tes épluchures?
A quoi Mihiète, irritée, répliqua d'un air superbe:
—Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!
Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde sont souvent mal interprétées! Ce don généreux qui aurait dû faire plaisir à Marion, la fit entrer dans une fureur bleue et fut le commencement d'une catastrophe. Hélas! hélas! qu'il est sage, mais qu'il est rare de mesurer ses paroles!
XII
UN DON GÉNÉREUX (Suite)
Marion, qui se crut bravée, répliqua:
—Toi, tes os et tes arêtes, voici le cas que j'en fais!
Et elle cracha avec mépris du côté de Mihiète.
Celle-ci, qui jusque-là gardait une contenance majestueuse, imitant de son mieux les nobles attitudes de sa maîtresse Mme Forestier, perdit tout à coup son sang-froid et s'écria d'une voix aiguë et vibrante:
—Salope!
A quoi l'autre répliqua:
—Rosse!
—Vieille peau!
—Chameau!
Mais Mihiète reprit:
—Enfant de trente-six pères!
—Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu n'en as pas du tout; c'est bien pire.
Il y eut une pause et comme une trêve entre les deux combattantes. Je riais franchement de ce duel imprévu; mais Michel ne riait pas, lui.
Il me dit tout à coup:
—Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut les séparer.
—Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu de la mêlée et recevoir les éclaboussures?
—Non, non. Faisons un détour. J'ai la clef du jardin et je vais rentrer chez moi par derrière. Quand nous serons dans la maison, j'appellerai Marion. La querelle sera terminée par là. Viens avec moi.
Nous entrâmes, en effet, par la porte du jardin, et nous courûmes dans la chambre de Michel dont la fenêtre était ouverte.
Malheureusement, dans ce court intervalle, la querelle s'était animée ou plutôt Mihiète et Marion avaient choisi un autre champ de bataille, et commençaient comme les cochers en fureur à frapper sur leurs bourgeoises respectives.
—Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce qu'elle a mangé du saumon, hier soir!
—Ça, répliqua Mihiète avec orgueil, c'est une preuve que nous pouvons le payer... Et un saumon de vingt livres encore! On n'en fait plus comme ça que pour nous!
Ici Marion s'indigna:
—Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle avec dignité,—oui, du saumon, soir et matin, et des truffes avec,—si nous étions comme ces dames de rien du tout qui lèvent le nez en l'air et qui n'ont pas trois sous à donner en dot à leurs filles!
—Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihiète? Que nous ne donnons pas de dot à notre Hyacinthe!... Eh bien, si ça nous plaît de garder notre argent pour nous!
Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur son sceptre d'or.
Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.
—Ça vous plaît, dit-elle, ça vous plaît, parce que vous n'avez pas le sou..., parce que vous passez le temps à faire des frimes..., parce que vous avez joué un tour de coquin à notre pauvre Michel qui ne vous en veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,—tout ça pour faire de lui ce que vous avez fait de son beau-père...
Ici Mihiète éleva si fortement la voix que tout le quartier l'entendit et commença à s'assembler:
—Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-père? demanda-t-elle.
—Vous en avez fait...
Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:
—Un député.
—Oui, ça d'abord, répliqua Marion. Mais ça lui coûte assez cher, à ce pauvre homme!... Après ça, il est si bête! Il ne s'en aperçoit peut-être pas!
—De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en fît un empereur?
—Ah! dit Marion avec bonté, vous pouviez bien en faire un député, ça, c'était honnête et permis, mais vous n'auriez pas dû le faire...
Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de le répéter, mais celle qui le dit éclata de rire, celle à qui il était dit éclata pareillement, et tous ceux qui l'avaient entendu de près ou de loin entrèrent dans une joie profonde, inextinguible, pareille à celle que les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de filet, pêcha Vénus et le dieu Mars.
Je ne sais pas ce que Mihiète aurait pu répondre, car, au même instant, une des jalousies du premier étage de la maison Forestier s'ouvrit, et la belle Rosine (je dis la belle, comme on dit à un vieux soldat en retraite: «Mon colonel») se montra en camisole à la fenêtre, et cria d'un air hautain:
—Mihiète!
L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre. Alors, madame Forestier éleva la voix d'une octave plus haut:
—Mihiète!
—Madame!
—Vous ne m'entendez-donc pas?
—Ah! madame, on fait tant de bruit dans la rue!...
—Mihiète! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?
Là-dessus Mihiète se mit à rire en regardant Marion.
—Madame, répondit-elle, c'est Marion qui dit que vous faites votre mari...
Au même instant, et avant qu'elle eût pu prévoir ou parer le coup, la pauvre Mihiète reçut du premier étage tout le contenu d'un pot à eau.
C'est M. Forestier, le député de Creux-de-Pile, qui prenait lui-même la peine d'arroser sa servante.
Elle leva les yeux, le reconnut, et s'écria en levant les mains au ciel:
—Ah! seigneur Dieu! prenez donc, à présent, les intérêts de vos maîtres!... Mais ça m'apprendra! Si jamais je dis quelque chose en votre faveur, monsieur Forestier, je veux bien que le cric me croque.
Puis, se retournant vers son ennemie Marion et montrant de la main M. et Mme Forestier:
—Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu voudras. Je m'en moque. Eux, ta maîtresse et toi, c'est canaille et compagnie.
En même temps elle secoua son balai sur Marion et rentra précipitamment dans la maison Forestier, car l'autre la poursuivait l'épée (je veux dire le balai) dans les reins.
Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant pris la fuite, et j'allais rentrer chez moi, lorsque je m'aperçus que Michel m'avait laissé seul dans sa chambre.
Où était-il! Je ne m'en inquiétai pas d'abord, et je continuai de regarder par la fenêtre ce qui se passait.
Au moment où je m'y attendais le moins, une fenêtre s'ouvrit à côté de celle de Michel et dans la même maison. C'était celle de sa mère.
Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette comme Mme Forestier. Elle demanda d'une voix aigre et vibrante:
—Marion!
—Madame!
—Que faites vous-là?
—Madame vous le voyez bien, je balaie.
La dame regarda et dit:
—Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?
Ici Marion s'aperçut que sa maîtresse lui saurait gré de ne pas épargner ses voisins. Elle répondit:
—Ça, madame, je ne sais pas..., ça vient de chez madame Forestier.
—Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure à Mihiète?
Alors Marion feignit l'embarras et répondit en regardant de côté la jalousie derrière laquelle Mme Forestier observait toute la scène:
—Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...
—Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que tu me répondes!... Je le veux.
Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur incomparable.
Alors Marion, qui ne demandait que d'être pressée, répondit modestement.
—Madame, ce n'est pas ma faute...
Et elle feignit d'hésiter.
—Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arrivé? Je veux le savoir!...
Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:
—J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je suppose?
Marion parut prendre une résolution brusque et répliqua:
—Eh bien! puisque madame veut savoir, madame saura... Après tout, ça la regarde autant que moi...
Mihiète a poussé ses balayures chez moi, comme si j'étais faite pour balayer les ordures des Forestier... Vous comprenez, madame, on a sa dignité à garder... Alors, je l'ai appelée «rosse!» Elle m'a appelée «chameau!» Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle des saumons de vingt livres. Comme si madame ne pouvait pas manger des saumons, des brochets et tout ce qu'il lui plaît... Alors, j'ai dit, que quand on mange des saumons de vingt livres, il faut donner une dot à sa fille, et qu'il ne faut pas faire son mari ce qu'il n'aurait pas envie d'être, le pauvre homme, si madame Forestier lui demandait son consentement... Et voilà!
Mme Reine Bernard se mit à rire:
—Marion, tu n'as pas parlé d'autre chose!
—Oh! non, madame, je vous jure.
—Eh bien, il n'y a pas de mal à ça, ma fille: il faut toujours dire la vérité.
—N'est-ce pas que c'est la vérité? madame, reprit Marion toute joyeuse, et que M. Forestier doit se cogner le front, quand il passe sous les portes?
—Ah! oui, c'est vrai! répliqua la dame, et si le capitaine Smintéry était là, c'est lui qui pourrait en rendre témoignage.
Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine et de son amie sans amener de quelque façon dans le discours le nom de ce capitaine fameux. A coup sûr, il tenait plus de place dans son esprit que César, Alexandre et Napoléon, ou plutôt l'armée française tout entière était représentée à ses yeux par le capitaine Smintéry.
Pour dire en quelques mots d'où venait la grande réputation de cet officier, il faut savoir que, quinze ans auparavant, il était venu, par hasard, en congé à Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée, et qu'il avait été très bien accueilli par toute la «société» de Creux-de-Pile et en particulier par Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors député au corps législatif et zélé bonapartiste; que Mme Forestier qui se vantait auparavant de ne pouvoir supporter que Paris et les Parisiens et de ne vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était Parisienne de vocation, naturellement élégante et poétique, déclara, cette année-là, qu'elle avait des nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les frais ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes verdoyantes, les parties de campagnes et tout ce qui s'en suit...
Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes ces choses, de sorte qu'on voyait presque continuellement ensemble ces deux âmes qui, sans doute, en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient rencontré leur commun idéal.
Vous devinez les commentaires venimeux de Mme Bernard et de plusieurs autres dames qui peut-être avaient jeté les yeux sur le capitaine...
Tout cela était bien ancien, car il était parti depuis longtemps et personne ne l'avait revu, mais les histoires scandaleuses ne vieillissent jamais en province. On les voit reparaître après deux ou trois générations, et celle-ci n'étant âgée que de quinze ans à peine, paraissait aussi fraîche qu'au premier jour.
Aussi l'effet des dernières paroles de Mme Bernard ne fut pas moins prompt que foudroyant.
Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes jusque-là, s'ouvrirent tout-à-coup et frappèrent la muraille d'un coup si terrible que tous les assistants tressaillirent et que Marion, jusque-là si brave, rentra dans sa maison avec son balai.
—Qui est-ce qui a parlé du capitaine Smintéry?... demanda la belle Rosine, d'une voix éclatante comme celle de la trompette.
(Et comme personne ne répondait, elle continua:)
—... Serait-ce cette vieille gaupe?
De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait tranquillement de sa fureur.
Celle-ci répliqua:
—Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens, je t'épargnais, à cause de ta fille, qui n'est pas coupable, la pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute si le bon Dieu lui a donné une mère pareille. Mais toi, tu es une vieille...
J'ai bien entendu le mot, mais je ne le répéterai pas, n'étant pas naturaliste de profession. Au reste, vous devinez bien ce qu'une dame très féroce peut dire à une autre qui a eu des amants.
—Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne songea même pas à nier, pourquoi es-tu venue me demander Hyacinthe en mariage pour ton fils?
—Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel qui l'a voulu, mais il n'en veut plus à présent, et si elle entrait jamais chez moi je la mettrais à la porte, comme sa voleuse de mère.
—Voleuse! moi! répliqua Rosine. C'est toi qui es voleuse! C'est toi qui as volé la succession de ton mari! C'est toi qui...
L'autre allait répliquer, mais Michel qui venait d'entrer dans la chambre de sa mère, l'obligea de se retirer, ferma la fenêtre avec autorité et lui dit:
—Ma mère, au nom du ciel, pas un mot de plus! Je ne veux pas qu'Hyacinthe en entende davantage!