XIII
SOUS LES FAYANTS
Ce jour-là, jusqu'à huit heures du soir, je ne vis et n'entendis rien de plus, car on se doute bien que je ne m'amusai pas à écouter la conversation de Michel et de sa mère. Il n'y aurait eu, à prêter l'oreille, ni prudence ni discrétion.
Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me fut possible, de cette maison dangereuse et je ne fus en effet remarqué de personne, ayant fait de longs détours à travers les prés et les bosquets qui bordent ce côté de la ville.
Deux heures plus tard, ayant raconté à ma mère comment la nuit s'était passée à danser et à se promener, ce qui lui fit secouer la tête d'un air bien singulier, j'allai dans l'étude de maître Bouchardy, reprendre mes fonctions de premier clerc.
Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je crois, la grasse matinée. Ensuite il déjeuna confortablement, comme c'était son habitude. Après avoir rempli ces deux devoirs envers lui-même, il pensa au troisième, qui était de digérer, et descendit le long de la rivière en suivant des yeux les truites qui sautaient brusquement pour attraper les mouches à la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent, et j'ai vérifié par ma propre expérience, qu'il n'y a pas d'exercice plus hygiénique et plus favorable aux opérations de l'intelligence.
Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner, traversa l'étude et ne me dit qu'un mot:
—Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de la bouillie pour les chats.
Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;
—Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma part, je n'en suis pas fâché. Il allait se mettre la corde au cou.
Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la salle à manger et ferma la porte.
A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, j'allai souper à mon tour, et, à huit heures, je me trouvai sur la route des Fayants, ainsi nommée de ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la colline où sont plantés des hêtres magnifiques (fagus, fayant).
C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile vient se promener dans la belle saison. C'est là que les dames viennent essayer l'effet de leurs robes et lire dans les yeux du public l'admiration qu'elles inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à l'horizon la cime blanche des monts Dore.
Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais beaucoup de la robe de ces dames et je ne les admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet exercice; mais je voulais voir Angéline.
Nous nous étions quittés en mauvais termes la veille. Je sais bien qu'elle avait eu tort de danser d'abord avec le gros Francis, fils du puissant Vire-à-Temps, et ensuite avec un petit jeune homme blond que je ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, c'est vrai, et de plus elle m'avait dit bonsoir trop légèrement et comme si elle avait été choquée elle-même de ma conduite, ce qui était injuste; mais enfin elle s'était trompée peut-être, elle avait cru des choses qui n'étaient pas... Quelles choses? Pour le savoir il fallait le lui demander... Or, elle n'avait point paru dans l'étude pendant toute la journée, elle n'avait demandé aucun livre, elle m'avait complètement oublié... Oh! l'ingrate!
Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants, espérant qu'un heureux hasard me permettrait de la rencontrer, de lui parler, de lui faire sentir sa cruelle injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et d'implorer mon pardon.
Car j'avais bien vu qu'elle était fâchée.
Mais au lieu de la belle Angéline, c'est mon pauvre ami Michel que je rencontrai.
Il était encore plus malheureux que moi, quoique d'une autre manière, et dès qu'il m'aperçut il courut à moi, et me saisit par le bras:
—Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.
—Je m'en doute à peu près.
—Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!
Je pensais comme lui que tout était fini, mais pour lui donner du courage, je répondis d'un air gai:
—Eh bien, si tout est fini, tout est à recommencer! Voyons, qu'est-il arrivé?
—Il est arrivé, répondit Michel, qu'après la scène de ce matin à laquelle j'ai mis fin malgré ma mère, en fermant la fenêtre, pendant que le père Forestier, je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche main a écrit à ma mère la petite lettre que voici:
«Madame,
»C'est à regret, vous pouvez m'en croire, que j'avais accordé à votre fils la main de ma chère Hyacinthe.
»Je n'avais pas pu résister à vos pressantes supplications et à celles de Michel, malgré le soupçon que j'avais que mon enfant serait difficilement heureuse dans la famille Bernard. Mais, après la scène honteuse et les viles et basses calomnies de ce matin, vous devez comprendre vous-même que ma chère enfant ne peut pas, ne veut pas être exposée à entendre matin et soir insulter une mère qu'elle adore.
»Le contrat est déchiré. Je refuse mon consentement. Aussi bien la fille de M. Forestier, député de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine à trouver un mari plus présentable qu'un petit avocat sans réputation et sans fortune à laquelle il pourrait prétendre.
»J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les sentiments qui vous sont dus.
»Rosine Forestier.»
—Que dis-tu de ça? demanda Michel en repliant sa lettre avec soin et la mettant au fond de sa poche.
—Je dis que ta mère a dû répondre, et de la bonne encre.
A quoi il répliqua en tirant de la même poche une autre lettre;
—Écoute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma mère qu'elle m'a permis d'emporter et recommandé de relire souvent, tant elle était contente soit du fond, soit de la forme de ses pensées;
«Madame,
»Vous m'avez prévenue. J'allais vous envoyer un compliment tout pareil. Michel est, croyez-vous, un petit avocat sans réputation. Je n'en dirai pas au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mère qui la suivra en tous lieux. Je la plains, la pauvre enfant!... Rien n'est plus affreux que d'avoir à rougir des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre partout murmurer sur son passage: C'est la fille de madame Chose, vous savez bien, celle qui...
»Mais, madame, puisque nous ne devons plus nous revoir, ce n'est pas la peine de rappeler des souvenirs qui, tout en ayant peut-être quelque douceur pour vous, ne sauraient être que pénibles pour ce pauvre M. Forestier.
»Un mot pourtant.
»Vous parlez de mes pressantes supplications et de celles de Michel. Vous êtes folle, ma chère. Oui, en vérité, vous avez perdu la raison.
»Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon Dieu! de donner à mon fils unique la main de mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine Forestier! Allons donc!
Ma commère, il faut vous purger
Avec deux grains d'ellébore...
»Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez tout. Son père est député aujourd'hui, mais les élections approchent et tout le monde demande à Michel de se présenter. Par générosité, il ne voulait pas le faire, mais qu'il dise un mot: M. Forestier tombe à terre du premier coup.
Et sans avoir l'éclat du verre,
Il en a la fragilité.
»Et je vous aurais suppliée, ma chère, de donner à mon fils qui sera député dans trois mois (car il le sera, je vous en réponds), la fille sans dot d'un député dégommé et d'une femme dont il vaut mieux ne point parler, puisqu'on n'en peut rien dire que de honteux! Allons donc! vous vous prenez pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous croyez encore au temps où vous étiez jeune et fringante, où le capitaine Smintéry...
»..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On dit qu'il est aujourd'hui colonel à Batna... Est-ce vrai? Vous devez le savoir mieux que personne... Il doit être bien cassé aujourd'hui, car il y a quinze ans de cela, ma chère, et vous n'étiez déjà plus ni l'un ni l'autre de la première jeunesse...
»Enfin, à tout péché miséricorde. Ce mariage est rompu. Je le regrette pour Hyacinthe, qui avait besoin d'entrer dans une honnête famille et d'avoir de bons exemples sous les yeux. Cette chère enfant est jeune et innocente encore. Je la plains sincèrement. Elle méritait mieux que de vivre près de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser, ma chère, mais parce que c'est la vraie vérité.
»Présentez, je vous prie, mes compliments à ce bon M. Forestier. On annonce un prochain concours régional.
»Dites-lui de se présenter pour les bêtes à cornes et qu'il aura le prix. C'est certain.
»Au plaisir de ne jamais vous revoir, chère bien-aimée!
»Reine Bernard.»
Comme je retournais le papier avec étonnement, Michel me dit:
—Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je voulais te demander conseil. D'ailleurs ma mère a pris soin de recopier la sienne et deux ou trois exemplaires circulent déjà dans la ville. Il ne me servirait donc de rien d'en garder le secret...
—Alors ton mariage est rompu?
—Comme tu vois. Nos deux mères retirant l'une et l'autre leur consentement, Hyacinthe et moi nous demeurons assis par terre... A ma place, Félix, qu'est-ce que tu ferais?
Je me grattai la tête, ce qui favorise le travail de la réflexion, et je répondis:
—Ça dépend.
En effet, ça dépendait, mais de quoi?
C'est ce que Michel me demanda.
—Ça dépend de ce que pense mademoiselle Hyacinthe.
—Ah! s'écria Michel, elle pense tout ce qu'il faut penser. Elle m'aime, je l'aime, et nous voulons nous marier: voilà!
—Comment le sais-tu?
—Parce qu'elle me l'a dit ce matin.
—Ah! ah!
—Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes se disputaient, j'ai compris qu'il allait arriver quelque chose, alors j'ai couru sous la fenêtre d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus que moi; je lui ai confié mes inquiétudes. Elle est descendue en robe de chambre dans le jardin et m'a ouvert la porte. J'ai dit:—«Je crains un malheur épouvantable,» et j'ai expliqué ce qui se passait dans la rue. J'ai ajouté: «M'aimerez-vous toujours?
«—Oui.—Quoi qu'il arrive?» Elle m'a répondu en riant:—«Ah! pourtant, si vous ne m'aimiez plus, vous, Michel?» Alors je me suis mis à genoux et prosterné. J'ai baisé le dessus de ses célestes pantoufles, j'aurais baisé la semelle si elle l'avait permis, je me suis relevé, j'ai baisé les mains et le bas de la robe, j'ai fait tous les serments imaginables, j'ai invoqué tous les saints, j'ai prié saint Michel archange, mon patron, de me frapper de sa foudroyante épée si je venais à violer ma foi, j'ai adoré de nouveau, enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus, j'espère, et je serais encore devant elle à genoux dans l'herbe et la rosée, si la terrible madame Forestier n'avait paru subitement et prononcé ces funestes paroles:
—Hyacinthe! Rentrez!
L'ange s'est sauvé. Le diable est resté. J'ai voulu m'excuser sur ce que, le contrat étant signé, j'avais cru pouvoir... Madame Forestier m'a répliqué:
«—Monsieur, je vous défends de parler à ma fille, de voir ma fille, de penser à ma fille!»
Et comme je m'écriais:
«—Ah! madame...»
Elle a continué:
«—Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez rejoindre votre mère!»
Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste si impérieux que j'ai dû rentrer dans le mien. Mais comme elle refermait cette maudite porte, j'ai vu Hyacinthe à la fenêtre et j'ai crié:
«—A vous toujours! M'attendrez-vous?
»—Je vous attendrai, Michel!»
Sur quoi la mère est arrivée et a fermé la fenêtre.
Tel fut le récit de Michel qui fut fait dans l'allée des Fayants,
Sous la sombre clarté qui tombe des étoiles.
XIV
LACHE! LACHE!! LACHE!!!
J'écoutais ce récit avec la plus profonde attention. Je ne demandai rien si ce n'est:
—Que vas-tu faire maintenant, Michel?
—Voilà, répondit cet amant malheureux, voilà ce qui m'embarrasse et sur quoi je voulais avoir ton avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...
Et comme je déclinais modestement ce titre:
—Oui, tu es un sage, répliqua Michel avec chaleur, tu n'as jamais aimé, toi! Ou si tu as aimé...
Je pensai à la belle Angéline.
—Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai pris patience. L'amour, vois-tu, c'est comme la faim et la soif quand on se promène dans la campagne. Si l'on ne trouve pas à dîner dans une auberge, on dîne dans une autre.
Je faisais le philosophe, mais Michel indigné s'écria:
—Blasphémateur! sacrilège! oses-tu comparer?...
—Enfin, ta mère et ta belle-mère sont d'accord pour te séparer d'Hyacinthe, n'est-ce pas?
—Oui.
—Parce qu'elles se détestent, elles veulent que leurs enfants se détestent aussi?
—Tu l'as dit!
—Et vous ne vous détestez pas! au contraire!
—Ah! certes!... Par Jupiter, le père des dieux et des hommes, je ne l'ai jamais aimée davantage!
—Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout ça?
—Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.
—Comment! tu ne l'as pas vu et tu désespères!
—Il est si peu maître chez lui!
—Maître ou non, Michel, il faut le sommer de tenir sa parole?
Tout à coup Michel s'écria:
—Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de suite.
En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait lentement donnant le bras à sa femme. Mademoiselle Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais à trois pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy, que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un peu plus loin, venait M. le président Vire-à-temps, accompagné du gros Francis. Tous deux s'essoufflaient à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.
En un mot, toute l'élite de la «société» s'avançait, car à Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux qui ont reçu de l'argent en naissant ou qui en ont gagné par un moyen quelconque. Le reste est du «petit monde».
Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la «société», et de la plus haute, quoique son père eût été républicain, ce qui parut très bizarre, car le grand-père était légitimiste: or, il est reçu comme article de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions et des tics de son père comme de ses vieux paletots et de ses vieilles bottes.
Michel alla donc bravement au-devant de madame Forestier; mais comme par une manœuvre habile il se rapprochait beaucoup plus de la fille que du père madame Forestier dit d'une voix impérieuse:
—Hyacinthe, donne le bras à ton père!
La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant placée de l'autre côté) se trouva flanquée de ses parents comme un pauvre petit agneau innocent qui aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens de berger pour le défendre de la dent des loups. Je voyais la manœuvre et j'en riais, car, certes, le doux agneau ne craignait pas la dent du loup qui s'approchait.
J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation qui suivit:
Michel salua silencieusement madame Forestier, qui ne répondit pas à ce salut et ne parut même pas le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne parla pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient bien des choses; puis il tendit la main au député, qui ne la prit pas,—foudroyé qu'il était par un coup d'œil terrible de sa femme,—et enfin demanda:
—Monsieur Forestier, je désirerais causer un instant avec vous...
L'autre consulta du regard sa femme et répondit d'un air fort embarrassé:
—Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas le moment. On ne cause pas ainsi d'affaires sur le grand chemin... car c'est d'affaires je suppose...
—C'est de l'affaire la plus importante de ma vie, s'écria Michel. En deux mots, à quelle heure voulez-vous venir après demain à la mairie?
L'autre répliqua:
—A la mairie? Pourquoi faire?
—Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous déjà oublié?
Forestier demeura stupéfait.
—Mais, mon cher ami, répliqua-t-il en cherchant ses mots avec lenteur, je croyais que vous...
Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante et plus couperosée que je l'avais jamais vue, interrompit son mari, et d'une voix sifflante comme un coup de cravache:
—Monsieur, après les infamies que, ce matin...
Mais Michel lui coupa la parole:
—Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est à M. Forestier que je m'adresse. Il est votre mari. Il est père d'Hyacinthe. Il est chef de la famille aussi, je suppose?...
—Et moi, j'en suis sûr! dit le député d'une voix sonore et en se rengorgeant comme un vieux dindon.
—Montre-le donc alors! reprit la mère.
—Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros homme, et pour commencer: tais-toi, ma femme!...
Mais cet éclair de vigueur n'était destiné qu'à couvrir sa lâcheté:
—Monsieur Bernard, je suis maître chez moi, et je déclare solennellement qu'après la scène de ce matin jamais personne de votre famille n'entrera dans la mienne et ne passera le seuil de ma maison!
—Très bien, dit madame Forestier. Monsieur Bernard, nous n'avons plus qu'à nous saluer.
Et elle esquissa une révérence pleine d'ironie et de dignité,—du moins à ce qu'elle croyait.
Mais Michel, à son tour, répliqua:
—Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera bientôt. Nous attendrons jusque-là... N'est-ce pas, Hyacinthe?
La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui baisa et vint me rejoindre à dix pas de là.
J'entendis quelques mots qui furent comme les dernières fusées d'un feu d'artifice qui s'éteint.
—Tu ne l'as pas souffleté quand il a osé te dire une pareille insolence? s'écriait la belle Rosine.
—Mais, ma bonne amie, répliquait Forestier, j'aurais bien voulu te voir à ma place! Vous autres femmes, vous ne parlez que de donner des soufflets. On voit bien que vous n'en craignez pas les conséquences. Après tout, souffleter Michel parce qu'il veut épouser Hyacinthe—ce qui était légitime et permis, hier au soir,—c'est peut-être un peu vif... On y regarde à deux fois.
—Oh lâche! lâche!! lâche!! s'écria Rosine. Ah! si j'étais homme!
—Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant, tu n'y songes pas!... Si l'on venait à t'entendre.
—C'est pour le coup, conclut le député, que mon élection, qui déjà branle dans le manche, serait joliment fichue à l'eau.
Au même instant le président Vire-à-Temps et son fils vinrent les rejoindre. Aussitôt madame Forestier fit avec ses lèvres «petite pomme», et de sa voix «petite flûte», réservée aux gens de distinction, s'écria:
—Comment, c'est vous, monsieur le président?
—C'est vous, belle dame! répliqua le justiciard d'un air d'étonnement, de galanterie et d'admiration. On aurait cru qu'il venait d'apercevoir la Vénus de Milo avec deux bras.
—Comment allez-vous, monsieur Francis?
Le gros Francis, très poli mais peu éloquent, répondit qu'il «allait à merveille», et les compliments suivirent de part et d'autre. L'un se portait mieux que jamais. L'autre, la dame, était épanouie comme une rose; en effet, rose ou couperosée c'est tout comme pour le spectateur qui n'a pas mis ses lunettes.
Bref, le bruit flatteur des compliments réciproques s'étendit et finit par se perdre dans la vallée.
Un dernier mot pourtant arriva jusqu'à nous et perça le cœur de Michel, c'est celui-ci, dit par madame Forestier:
—Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le président et moi, nous avons à causer avec ton père.
—Oh! s'écria Michel en serrant les poings, quand je pense que ce sera la même chose tout le long de l'année, et que ce gros Francis va prendre ma place, j'ai une envie terrible de le massacrer.
Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances, je lui dis:
—Michel, je te le défends, ou je jure de ne plus me mêler de tes affaires.
Il se retourna brusquement.
—Tiens, Félix, tu es un bon enfant, un ami sincère, et tu sais, je crois, que je ferai tout ce qu'il faudra pour te servir, si l'occasion s'en présente, eh bien...
—Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque sottise!
—Non, non, rassure-toi... Écoute-moi bien. Si nous étions au désert dans le pays des gazelles, où l'on ne trouve pas de notaires, de maires et de belles-mères, mais où soufflent le sirocco, père du mistral, et le simoun, frère aîné du sirocco, où le papier timbré est inconnu, où le lion se cache à l'ombre des palmiers pour causer avec la lionne, si j'étais Kabyle enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que mon cheval et ma lance et d'autre pensée que mes amours, si la fille d'un cheik m'avait dit: «Je t'aime!» si le vieux cheik, plus bête qu'une oie, m'avait d'abord accordé, puis refusé sa main, que faudrait-il faire, réponds?
Je répondis sans hésitation:
—L'enlever, parbleu!
—Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe. Veux-tu m'aider?
—Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau, futur huissier, futur avoué, futur notaire peut-être, j'irais me fourrer et te fourrer dans ce guêpier! Jamais de la vie, camarade! C'est bon dans le désert, ces procédés-là, et encore!
—Faux ami, va!
—Mais non! mais non! Clairvoyant ami, à la bonne heure!
Je m'en flatte. Un enlèvement! Nombre de Dios! Pour qui me prends-tu? Je suis un serviteur de la loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi d'abord si mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais ne compte pas sur moi!
Comme nous en étions là et revenions lentement dans l'ombre du côté de Creux-de-Pile, la voix de la belle Angéline se fit entendre. Elle nous suivait de près avec son père.
Alors Michel me dit tout bas:
—Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer une minute avec mademoiselle Bouchardy.
—Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau mettre dans le contrat toutes les complaisances possibles et faire toutes les concessions, il n'y a pas en moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu, rien ne peut les apaiser, pas même l'intérêt le plus pressant... Michel n'y perd rien. Au contraire. Pour l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant à la fiancée, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle n'est pas seule de son sexe, même à Creux-de-Pile...
Il jeta du côté de sa fille un regard de complaisance qui me fit frémir.
—... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent, ambitieux, déjà très considéré dans le pays, soit pour son père, soit pour lui-même; il sera député cette année s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...
Ces derniers mots furent dits avec une grande intention de finesse.
—... Après tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de nous est amoureux à son tour, comme chacun de nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au contraire! Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'âge de Michel j'étais amoureux de toutes les filles...
Puis, se reprenant:
—... de toutes celles qui en valaient la peine...
—C'est-à-dire, monsieur Bouchardy, de toutes celles qui avaient une dot, je suppose?
Il répliqua avec un gros rire:
—Certainement. Me prends-tu pour un niais?
Au même instant, Angéline et Michel se rapprochèrent de nous.
—Eh bien, demanda gaiement le père, as-tu consolé ce pauvre amoureux?
—J'ai essayé, du moins, de panser son cœur blessé, répondit Angéline.
—Et elle a si bien réussi, ajouta Michel, qu'on voudrait être blessé tous les jours pour être pansé par la main d'un pareil chirurgien.
—Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le père.
Et nous nous séparâmes,—Michel heureux et souriant, et moi, dévoré de jalousie.
Qu'avait-elle pu dire à Michel pour le consoler si vite, cette perfide Angéline?
XV
LA MORT DE CÉSAR
Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout le peuple de Creux-de-Pile (à commencer par les plus hauts bourgeois) n'eut pas d'autre sujet de conversation pendant plusieurs semaines.
Cependant la matinée avait été paisible. Un soleil brûlant, tempéré par un vent frais et léger, éclairait la terre et rendait l'ombre plus douce et la verdure des prairies plus agréable aux yeux.
Les enfants criaient.
Les chiens aboyaient.
Les oiseaux piaulaient.
Les bœufs mugissaient.
Les femmes piaillaient.
Les hommes buvaient et se querellaient en parlant politique.
Enfin chacun faisait son métier en conscience. Pour moi, en l'absence de M. Bouchardy, mon patron, qui lisait son journal après déjeuner, au fond du jardin, je venais de distribuer le travail à mon lieutenant et à mon sous-lieutenant, je veux dire au second et au troisième clercs, et je réfléchissais lorsque midi sonna.
Je pris mon chapeau après l'avoir brossé avec soin de peur que mademoiselle Angéline fût debout à la fenêtre occupée à regarder la rue, le paysage et les passants, et je sortis en recommandant à mes deux subordonnés de travailler avec ardeur.
L'un d'eux, aussitôt que j'eus le dos tourné, répondit à cet exhortation:
—Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on lui fasse sa besogne?...
Et il ajouta d'un air indigné:
—Ah bien oui! il peut se fouiller?
Et l'autre, ne trouvant pas cette pensée assez énergique, ajouta d'une voix retentissante:
—Malheur! Oùs qu'est mon fusil?
Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant d'entendre. Ce n'est pas pour rien qu'on a le plaisir de commander. Ceux qui obéissent vous font payer cher leur obéissance. Je le sais, depuis longtemps et pour cette raison je commande le moins possible.
Je sortis donc et j'allai retrouver l'éternelle ratatouille de mouton aux pommes de terre qui faisait, comme je l'ai dit déjà, le fond de la cuisine de ma mère.
Il est vrai pourtant que la ratatouille était bonne. De plus, ma mère me témoignait de tant de façons la joie qu'elle avait de me voir et me réservait avec tant de soin les meilleurs morceaux, que je préférais vraiment son dîner à celui de tous les archevêques. Ne croyez pas, du reste, que notre salle à manger fût moins belle que celle de la terrasse de Saint-Germain, qui a tant de réputation!
En été ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fenêtre pour voir la verte vallée de Creux-de-Pile, la rivière limpide, les montagnes grises et bleues, la vieille église romane sur la colline en face et tout ce qui fait de cette ville prodigieuse l'éternel objet de l'admiration des hommes.
Ce jour-là donc, je dînai et je regardai, suivant mon habitude, répondant avec un peu de distraction à toutes les questions de ma mère.
Après que j'eus donné quelques détails sur la rupture du mariage de Michel et d'Hyacinthe, ma mère devint peu à peu rêveuse, ce qui ne lui arrivait guère, et me demanda tout à coup:
—Comment trouves-tu mademoiselle Patural?
Cette question m'étonna beaucoup, car nous n'avions jamais parlé de la pauvre fille, et, pour moi, je n'y avais jamais pensé.
Cependant, par respect pour ma mère, je répondis qu'elle avait un bien vilain nez, un crâne aussi plat que le fond d'une assiette, des oreilles trop écartées et des pieds, oh! des pieds si grands que si leurs pantoufles eussent été de bois, elles auraient pu servir à l'embarquement d'une armée comme les fameux bateaux du camp de Boulogne.
—Tant pis! dit ma mère.
—Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que ça peut t'intéresser?
Alors ma mère qui était un Machiavel à sa manière, ajouta:
—Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi... Ton ami Michel a été mis à la porte de M. Forestier... ne te fâche pas. Ce sont les deux mères qui l'ont voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se marieront pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont dit toutes les horreurs de la nature. Michel est flambé; Hyacinthe aussi.
Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:
—Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir le reste. Le président Vire-à-Temps qui les guette va demander Hyacinthe pour son fils. Le père Forestier qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère qui tient toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce que c'est le président, parce qu'elle est flattée de voir un si bel homme qui a déjà soixante ans passés lui dire «belle dame», parce que...
—Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut faire à mademoiselle Patural?
—Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas que le fils du président qui allait épouser mademoiselle Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille du député, que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle Angéline a une belle dot, l'épousera et sera le gendre de M. Bouchardy, et que mademoiselle Berthe Patural qui est laide, mais qui a de ça, et qui visait ton ami Michel ou le fils du président, les voyant placés tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande en mariage,—mais quelqu'un de bien, tu m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;—alors, eh bien! Berthe, aux grands pieds, comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une marmite n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; mais elle a toujours besoin d'un couvercle. Quand on ne trouve pas un joli avocat ou un gros receveur, on prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?
Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air triomphant.
Je voulus objecter:
—Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais pas de Berthe Patural pour femme, et je ne suis pas avoué. Je gagne cent francs par mois, et ce n'est pas avec ça qu'on achète n'importe quoi...
—Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua ma mère d'un air mystérieux. Moi, je me charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il faudra.
Sur ce mot «j'emprunterai» que ma mère n'avait jamais prononcé devant moi et qu'elle paraissait avoir en horreur autant que le traître Judas Iscariote qui vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous, je pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy, mon patron.
Je descendais la côte en fredonnant:
Voyez donc ce beau garçon-là,
C'est l'amant d'A,
C'est l'amant d'A,
Voyez donc ce beau garçon-là,
C'est l'amant d'Amanda.
Mais ce n'est pas à Berthe Patural que je pensais, vous pouvez m'en croire. Oh! non. L'ange de mes rêves avait des formes plus agréables à l'œil, une voix plus douce au cœur, et s'appelait du nom délicieux d'Angéline.
Tout à coup, comme j'arrivais devant la porte de l'étude de M. Bouchardy, une grande clameur se fit entendre à l'extrémité de la rue. De toutes parts on s'assembla devant la maison de madame Bernard, et des cris perçants retentirent.
Marion—je la reconnus à la voix—s'arrachait les cheveux et hurlait:
—Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassiné, les gueux!
En même temps elle montra le poing à la maison Forestier, reprit haleine un instant et ajouta:
—Ils lui ont coupé le cou; mais je le leur couperai à mon tour! Ah les gueux! Ah! les gueux! Pauvre chéri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il allait chez eux tous les jours, il était bon comme le bon pain, il les aimait tant! Je lui disais bien: «N'y va pas, mon chéri! C'est tous de méchantes gens, de la canaille, de la bouaille! Ça n'a pas pour deux sous de cœur! Ça ne vit que pour boire et manger! Ça se fait servir des saumons de vingt livres et ça n'a pas seulement mille écus à donner en dot à leur fille!» Il n'a pas voulu m'écouter, et le voilà, il est mort maintenant; ils lui ont coupé le cou, les misérables! Mais qu'ils y viennent donc pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!
De la main droite elle brandissait un long et large couteau de cuisine pendant que de la gauche elle montrait avec le geste tragique de Niobé le corps de la malheureuse victime, déposé dans l'intérieur de la maison.
Je m'approchai très inquiet et je demandai à l'une des femmes qui étaient là:
—Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?
Alors, avant que la femme pût répondre, la grosse et courte Mihiète se montra à la fenêtre du premier étage et cria:
—Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin! Madame l'avait défendu; c'est bien fait!
Cette réponse me fit trembler pour Michel. Je demandai à Marion:
—Vraiment! Est-ce qu'il est mort?
Elle cria en sanglotant:
—Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop vrai. Sa tête est d'un côté, son corps est de l'autre... Pauvre chéri, va! Comment vais-je annoncer ça à madame?
J'entrai précipitamment dans la maison pour voir ce malheureux Michel. Est-il possible! A son âge! Un grand et beau garçon, plein de force, d'amour et de joie avait si étrangement péri!
Marion me suivit en pleurant toujours comme j'allais monter dans la chambre de mon malheureux ami, elle me retint, me conduisit dans sa cuisine et me montra le défunt.
—Le voilà! dit-elle.
—Qui? Michel?
Je cherchais des yeux et ne voyais rien.
—Eh! monsieur Trapoiseau, répliqua-t-elle en colère, qui est-ce qui vous parle de Michel? Couper la tête à Michel! Ah bien! il ne manque plus que ça aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en chair à pâté, à commencer par la Rosine qui m'a appelée «souillon» et à finir par la Mihiète qui m'a appelée «chameau!...» Et encore qu'est-ce que je dis? de la chair à pâté! C'est bien plutôt de la chair à saucisse!... Celui qu'ils ont tué, les gueux! c'est notre pauvre paon, mon beau César... Tenez voyez la tête! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa queue!... Il n'y en avait pas de pareille dans tout le département.
Notre saint père le pape lui-même (c'est votre oncle M. le curé qui me l'a dit à son retour de Rome) aurait voulu en avoir un pareil. Tous les cardinaux en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas d'aussi beau. Je crois bien que M. le curé aurait voulu l'avoir pour le donner à notre saint père, ça l'aurait peut-être fait nommer cardinal à son tour; mais pour ça, bernique! César ne voulait pas se séparer de moi, ni moi de César; il aimait tant Michel, il le suivait toujours quand il entrait dans le jardin des Forestier, et à cause de Michel il aimait tant Hyacinthe... C'est bien ça qui l'a perdu! Il avait trop de cœur, le pauvre chéri! Ce matin, Michel est allé en voyage pour les affaires de ses clients (car nous avons une clientèle, nous autres, nous ne sommes pas comme ce député galeux qui vit aux frais des pauvres gens); c'est en son absence qu'ils ont fait le coup.
Je demandai quelques détails sur l'assassinat.
Marion répliqua brusquement:
—Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir? Est-ce que j'ai vu? Si j'avais vu, croyez-vous que j'aurais laissé faire?... Sans doute César aura passé par-dessus le mur, comme c'était son habitude pour aller déjeuner avec les poules des Forestier. Vous savez, c'était son caractère, à ce pauvre ami; il aimait à dîner en ville, et comme il était mieux habillé que les autres et un peu glorieux, il faisait le beau devant les poules pour faire enrager le coq. On ne lui disait rien à cause du mariage de Michel et d'Hyacinthe; il a cru être dans son droit. Il a vu signer le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il n'a pas bien compris, car il était un peu bête, le pauvre César; il est allé dans le poulailler, la serviette autour du cou, comme il faisait tous les jours, il a voulu se mettre à table. Alors on l'a pris en traître et on l'a guillotiné.
Ici Marion fit une pause.
Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer la justice de l'Être suprême:
—Oh! mais ils me le payeront, les scélérats, et plus cher qu'au marché encore!
Tout à coup, comme je sortais de la maison, après avoir entendu l'oraison funèbre de César, je vis de loin madame Bernard qui revenait de faire une visite et marchait à pas précipités. Alors, prévoyant une tragédie nouvelle, je me réfugiai dans l'étude de M. Bouchardy pour n'en pas être témoin.
XVI
DEUX CITATIONS
C'est un vendredi que ce déplorable événement eut lieu. Je veux dire la mort de César. Croyez que celle du vainqueur des Gaules, qui fut assassiné au milieu du Sénat, ne fit pas plus de bruit à Rome que celle du malheureux paon de madame Bernard à Creux-de-Pile.
Dès le lendemain matin, madame Rosine Forestier, à son lever, reçut, en même temps que son chocolat, la citation suivante à comparaître devant M. le juge de paix.
«L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq mai.
»A la requête de madame veuve Bernard, propriétaire, demeurant à Creux-de-Pile, laquelle fait élection de domicile en sa demeure.
»Je, sousigné, Chrysostôme Pouscaillou, huissier, audiencier, ai cité le sieur Charles Forestier, député, rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son domicile et parlant à la fille Mihiète, sa servante, ainsi qu'elle m'a dit être et se nommer.
»A comparaître le jeudi 1er juin prochain, onze heures du matin, devant M. le juge de paix du canton de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire de ses audiences, sis à la maison de ville, pour:
»Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres ou sur les instigations dudit sieur Forestier, son épouse, de la demoiselle Hyacinthe leur fille mineure et légitime ou des domestiques de la famille, un paon, oiseau de l'espèce la plus précieuse et la plus chère, appartenant à l'ordre des gallinacés et à la famille des phasianidés, si rare qu'on ne rencontre ses congénères que dans les plaines les plus reculées de l'Asie centrale, a été trouvé décapité, mais chaud encore, le 23 mai, dans le jardin de madame veuve Bernard, sa propriétaire;
»Attendu que la mort tragique de ce brillant animal, qui faisait la joie de madame veuve Bernard et des voisins, ne saurait être attribuée ni à l'effet ordinaire des lois de la nature, puisque César (c'est son nom), était encore à la fleur de l'âge, ni au dégoût prématuré de la vie, puisqu'il avait eu la tête tranchée d'un coup de couperet (ce qui exclut toute idée de suicide), ni à la malveillance des passants, puisqu'il ne sortait jamais de la cour ou du jardin sans la permission de ses maîtres;
»Attendu, de plus, que de certaines discussions récentes entre les deux familles et de certaines paroles malsonnantes et injurieuses prononcées, soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihiète, sa servante, il résulte la certitude que le meurtre de César avait été dès longtemps prémédité et préparé dans l'intention de vexer et molester madame veuve Bernard;
»Attendu, de plus et subséquemment, que les paroles suivantes:—Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de notre jardin, madame l'avait défendu, c'est bien fait! prononcées devant trente témoins, par la fille Mihiète, prouvent jusqu'à l'évidence que le coup avait été préparé;
»—S'entendre condamner, ledit sieur Forestier, député, à trois cents francs d'amende et cinq cents francs de dommages-intérêts, avec les intérêts, tels que de droit à partir de ce jour, et, en outre, aux dépens;
»Et pour que ledit sieur Forestier, député n'en ignore, j'ai, en son domicile et parlant comme dessus à ladite Mihiète, servante ci-dessus dénommée, laissé copie du présent exploit dont le coût est de un franc vingt-cinq centimes.
»Signé: POUSCAILLOU.»
C'est le samedi que ce poulet fut remis. La réplique ne tarda guère.
Dès le lundi suivant, c'est-à-dire le surlendemain, Chienduroy, autre huissier audiencier, rival de Pouscaillou, déposa entre les propres mains de madame Bernard une citation «analogue et reconventionnelle», comme il disait lui-même, à comparaître le même jeudi, à la même heure, devant le juge de paix, pour s'expliquer sur les injures dites à la dame Forestier, sur les ravages causés par le paon Bernard dans la pâtée des poules Forestier pour s'entendre condamner à payer les frais et les dommages-intérêts, dont ce magistrat respectable serait chargé de fixer le montant.
Peindre la colère des deux dames serait impossible. Si chacune des deux avait eu son mari sous la main, le pauvre homme aurait passé martyr et subi le sort des chrétiens dans le cirque. Mais le mari de l'une était mort, et le mari de l'autre, le pauvre M. Forestier, dès le lendemain de la signature du contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle devant cent personnes, ne sachant comment parer le coup, ni comment consoler la pauvre Hyacinthe qui se désolait de voir son mariage rompu, avait pris le train express pour Paris et prétexté que les affaires publiques les plus graves l'appelaient à Versailles.
Michel, qui avait son plan, était parti quelques heures auparavant, de sorte que les deux tigresses ou si vous voulez, les deux belles-mères, se trouvèrent face à face.
Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants naturels, n'ayant personne qui osât les séparer, elles se seraient griffées d'abord et dévorées ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit la «société?»
Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient rien, excepté cet être insaisissable et redoutable.
Et encore, je parle surtout de madame Rosine Forestier, car la mère de Michel, petite femme brune et moustachue, au nez allongé en forme de presqu'île, aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle se mettait en fureur, c'est-à-dire presque à toutes les heures du jour, se souciait moins que sa voisine de l'opinion publique. Dès qu'elle ouvrait la bouche, la chère dame, les injures les plus atroces venaient se poser sur le bout de sa langue comme dans leur séjour naturel, et elle les crachait sans relâche à la figure des gens.
Quant à sa rivale, la grosse et couperosée Rosine, chez elle aux premiers mots tout était sucre et miel. Vous eussiez dit l'âme la plus douce, la plus gracieuse, la plus éthérée, une âme d'ange! Mais à la première contradiction l'ange repliait ses ailes et devenait vipère.
C'est donc le lundi que la seconde bombe éclata car la première avait éclaté l'avant-veille, et Creux de-Pile fut averti que les deux «dames» les plus distinguées de tout le pays, autrefois amies intimes, maintenant ennemies mortelles, allaient se rencontrer devant M. le juge de paix.
Ce sage et savant magistrat s'en réjouissait d'avance, car on s'ennuie,—quand on sent dans sa cervelle s'agiter la sagesse du roi Salomon,—de ne juger que des affaires de bornage ou de régler les comptes embrouillés d'un boulanger avec ses pratiques.
Et si les deux dames voulaient venir plaider leur cause, face à face, Reine contre Rosine, c'est là que le juge de paix aurait de quoi se réjouir, et le public aussi. Éloquentes, impétueuses et venimeuses comme on les connaissait, elles ne manqueraient pas de faire des révélations intéressantes et piquantes sur la vie privée de l'une et de l'autre... D'avance les autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs places à l'audience. Ah! quelle joie!
Je pensais à ces choses et je taillais soigneusement mes ongles au fond de l'étude de M. Bouchardy lorsque la grande Marion entra tout essoufflée et me dit:
—Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous demande. Venez vite!... vite!... vite!...
Je la suivis, demandant si par hasard quelque malheur était arrivé, si Michel...
—Non, non, n'ayez pas peur, répondit Marion, c'est madame qui veut vous consulter. Voilà tout.
En effet, madame Bernard me reçut assez froidement, mais assez poliment, comme elle avait l'habitude de le faire quand elle avait besoin des gens, se réservant d'ailleurs de les insulter horriblement à la première occasion.
Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais pas encore,—si ce n'est de réputation,—et me dit:
—Mon cher Trapoiseau, Michel est à Paris, il arriverait trop tard pour plaider sa cause; d'ailleurs, c'est trop peu important pour le déranger. Est-ce que vous voulez vous en charger?
C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait un service. Notez que j'étais le seul avocat et licencié en droit qu'elle pût prendre, car les autres, sans être plus savant que moi, auraient dédaigné de plaider devant la justice de paix. Mon seul concurrent possible était un de mes amis, premier clerc d'avoué, savant lui aussi en droit, ferré sur la dialectique, mais désigné d'avance par M. Forestier, pour plaider toutes ses causes en justice de paix. Et il en avait beaucoup, vu l'âpre caractère de la belle Rosine.
C'était donc mon adversaire naturel.
Je répondis assez froidement à la dame, car je me souvenais qu'elle avait devant moi, trois jours auparavant, appelé ma mère «la Trapoiseau»; cependant je promis, «pour rendre service à Michel», de plaider tout ce qu'on voudrait.
Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait besoin de moi, elle ne se montra pas difficile.
—Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous bien que je ne veux pas que vous ménagiez ces Forestier. Si vous le faisiez, j'en serais très mécontente, et Michel aussi.
Je promis d'écorcher vifs dans mon discours le pauvre député et madame Rosine; mais le mercredi suivant, veille de l'audience, je reçus de Michel la lettre suivante:
«Paris, 29 mai 1877.
»Cher ami,
»Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon départ et celui de M. Forestier, le meurtre affreux du pauvre César qui paie pour tout le monde, comme tous les êtres faibles et sans défense, les citations, les exploits d'huissier et la bataille que tu vas livrer devant le juge de paix.
»C'est cette bataille surtout que je crains. Ma mère et ma belle-mère (car la vieille Rosine sera ma belle-mère ou je lui couperai le cou comme elle l'a fait à César) ont juré de me séparer d'Hyacinthe. J'ai juré, moi, de l'épouser, et mon serment vaut le leur.
»Mais il faut user d'adresse.
»A parler sincèrement, j'avais pensé d'abord à l'enlever comme on faisait au siècle dernier, l'épée à la main. Malheureusement (ou heureusement peut-être) ma chère Hyacinthe a des idées bourgeoises. N'en parlons plus.
»Pour me consoler et arriver au même but par un autre moyen, j'ai formé un projet d'une profondeur étonnante.
»Amour et politique, je ne te dis que ça... Dans quelques jours, et de vive voix, je t'expliquerai mon idée.
»En attendant, cher ami, poursuis le moins possible la vengeance de César qu'on ne peut plus le ressusciter. Mets autant d'huile dans les ressorts que ma mère et ma belle-mère y voudront mettre de vinaigre pour les rouiller et les faire grincer. Si l'une et l'autre pouvaient être renvoyées, dos à dos, dépens compensés, mon bonheur serait au comble.
»A propos, on m'écrit que le gros Francis et son père, le rusé Vire-à-Temps, tournent autour d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand Jupiter! Dans ce cas, j'étranglerai Francis. Dis-lui ça, et que tu seras mon témoin.
»Adieu, ami,»
»MICHEL.»
Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je dormis d'un sommeil paisible en attendant la bataille du lendemain qui fonda pour longtemps à Creux-de-Pile ma réputation de dialectique et d'éloquence.