WeRead Powered by ReaderPub
Hyacinthe cover

Hyacinthe

Chapter 39: XVIII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A provincial comedy of manners that traces the complications around an arranged marriage: two families and their lawyers negotiate a marriage contract while the young couple's affections collide with parental calculation, wills, and dowry demands. Through spirited exchanges, a clerk's observations, and social episodes, the narrative satirizes bourgeois prudence and marital bargaining, contrasting romantic impulse with legal and financial caution and highlighting local customs, gossip, and the absurdities of family pride.

XVII

LA SALLE D'AUDIENCE

La salle d'audience de la justice de paix était pleine dès neuf heures du matin. C'était un long parallélogramme à angles droits qui servait à diverses cérémonies et que décoraient les images de tous les chefs de gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur de la France.

Au fond, à la place d'honneur, était le portrait en pieds du feu roi Louis XVIII. Je dis en pieds, pour expliquer qu'on voyait ses pieds aussi bien que sa tête, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait été obligé de se faire peindre assis dans un fauteuil de velours rouge à cause de ses infirmités. Dans le même cadre et debout se tenait madame la duchesse d'Angoulême, la pieuse Antigone, comme on disait à la cour, mais la sévère figure d'Antigone, exposée dans un champ de blé, aurait mis en fuite les moineaux les plus braves.

Dans le cadre de droite était le bon roi Charles X,—debout celui-là,—en grand uniforme, la main gauche appuyée sur son épée, maigre et mince d'ailleurs, la lèvre pendante, la bouche ouverte et souriant agréablement à son peuple.

Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe. Près de lui était sa femme; un peu en arrière, une demi-douzaine de princes et de princesses, la plus belle famille royale qui fût au monde, comme disaient les préfets entre 1830 et 1848.

Et enfin, à l'autre bout de la salle, bien en face du public, mais derrière le fauteuil de M. le juge de paix, se tenait Napoléon III; à côté de lui, l'impératrice Eugénie et le prince impérial en grenadier de la garde.

Comme on voit, la salle était décorée de manière à satisfaire tous les goûts et à flatter toutes les dynasties.

—En effet, disait le concierge de la mairie,—celui que ses concitoyens appelaient maire deux, comme on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour exprimer d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il était le second de sa dynastie,—est-ce que nous savons qui est-ce qui sera roi ou empereur demain matin? Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec celui-là? C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive. Au moins, comme ça, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques, il trouvera son portrait sur le mur, il verra qu'on a pensé à lui et qu'on l'avait toujours au fond du cœur, quoique, par politesse pour les autres, on ne voulût pas le dire tout haut... Ça le flattera, ce brave homme!

Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de la République; mais d'abord, comment est-elle faite? Qui a vu jamais son image ou ressemblance? Ensuite,—et c'est plus grave,—parmi les autorités, pas une seule, ni préfet, ni sous-préfet, ni maire, ni fonctionnaire payé par l'État n'a demandé qu'on lui fît cette honneur.

Au contraire, on entend dire à toute heure dans tous les salons de Creux-de-Pile (car nous avons des salons, nous autres, tout comme les Parisiens) que la République n'a pour elle que des meurt-de-faim, des va-nu-pieds et des pas-grand-chose.

Je crois que Michel et moi nous étions à peu près les seuls parmi les gens sachant lire, écrire et parler correctement le français qui eussions l'audace de se dire républicains, et encore, je le laissais dire, moi, mais je ne le disais pas, excepté à maman Trapoiseau qui connaissait toutes mes pensées depuis le jour de ma naissance.

Quand à Michel, il l'avait proclamé de tout temps, mais Michel était riche, et les riches, voyez-vous par tout pays, mais surtout en province.

C'est les rois de la terre,

comme dit la chanson.

On vient de voir quel était le mobilier de la salle d'audience. Il faut y ajouter vingt-huit ou trente bancs de chêne sur lesquels le public était invité à s'asseoir, plus une chaise pour le greffier, et enfin un fauteuil pour M. le juge de paix.

Ce jour-là, je veux dire le 1er juin 1877, par extraordinaire, quarante ou cinquante chaises de paille avaient été placées derrière le fauteuil du juge et réservées,—cela se voyait du reste,—à des personnes de la plus haute distinction.

Ces personnes ou personnages, c'était la fameuse «société» de Creux-de-Pile. Tout ce qu'il y avait de plus huppé dans le pays.

En première ligne, M. de Courbillon et son épouse, propriétaires, bourgeois d'ancienne date, de fortune médiocre, de capacité pire, mais relevés aux yeux des hommes par une piété profonde, une honnêteté véritable, une habitude de ne rien faire qui datait de trois générations et un respect profond de leur gentilhommerie, qui d'ailleurs pour l'origine et l'ancienneté en valait beaucoup d'autres plus célèbres en France.

En seconde ligne... mais peut-être, afin d'éviter une énumération plus longue que celle d'Homère, ferai-je mieux de répéter la conversation que j'avais ce jour-là même, un quart d'heure avant l'audience, avec mon camarade, adversaire et ami Néanmoins, qui devait plaider pour madame Forestier.

Et d'abord, il faut que je vous présente Néanmoins. Ce nom bizarre qu'il n'avait pas reçu au baptême où il fut présenté sous le nom de Charles-Jules (père et mère inconnus) lui vint de ce que, très bien doué d'ailleurs du côté de l'intelligence, il avait entre les deux yeux un nez plus petit des trois quarts que le plus petit de tous les nez de l'arrondissement.

Ce n'était pas sa faute; il n'avait pas eu le choix, comme disait la bonne sœur de Saint-Roch qui le recueillit; le pauvre garçon était arrivé le dernier à la foire des nez, et n'en ayant pas trouvé d'autre, s'était accommodé de celui-là. De là vint le nom de Néanmoins (Nez-en-moins), qui fut collé sur lui par ses camarades au lieu et place du nom de son père.

Ce n'est pas tout. Néanmoins, un peu trop court du côté du nez, était trop bombé du côté opposé. En d'autres termes, il était bossu, et sa bosse s'élevait entre ses deux épaules comme une montagne entre deux plateaux. Un large buste, de longs bras et de longues jambes pareilles à celles d'un faucheux, un visage assorti à tout le reste, très intelligent, mais aussi très trivial, voilà mon ami Néanmoins, qui ajoutait à ces grâces naturelles une certaine manière d'agiter en marchant ses bras comme un batelier agite ses rames, de sorte que les enfants se retournaient dans la rue pour le voir et pour le contrefaire.

Très populaire avec cela, il avait deux noms au lieu d'un. Quand on l'appelait par devant, son nom était Néanmoins; mais quand il avait le dos tourné, on l'appelait Bossenplus.

Contrefait comme il était, horriblement laid, sans famille, sans fortune, couvert de deux sobriquets ridicules, il aurait dû être triste ou méchant.

Ni l'un ni l'autre. Néanmoins avait l'humeur aussi gaie que si les dieux l'avaient fait pareil au bel Endymion, qui fut enlevé par la chaste Diane. Il riait le premier de sa bosse, de son nez, de sa pauvreté, et, sans grimace, faisait rire les autres. Élevé par charité, il avait reçu une excellente éducation primaire, en avait très bien profité, et s'était fourré de bonne heure dans la procédure.

Il était, en ce temps-là, maître clerc de M. Patural, l'avoué, et déjà commençait à diriger l'étude, le patron devenu gros, gras et riche, ne pensant plus qu'à jouir de la vie, suivant la formule célèbre du Marseillais:

«Manger tout son soûl, boire des aliqueurs, et voir les femmes comment elles sont faites...»

Peut-être Néanmoins ne gagnait-il pas beaucoup d'argent à ce métier de premier clerc, chargé des pleins pouvoirs de son patron,—douze cents francs tout au plus et ce qu'il pouvait tondre sur quelques petites consultations de hasard,—mais il y ajoutait les produits de son éloquence.

Lui et moi nous plaidions contradictoirement les affaires de la justice de paix, je veux dire celles où des personnages considérables étaient intéressés; car pour les pauvres diables qui se disputaient depuis trente sous jusqu'à six francs, ceux-là plaidaient eux-mêmes.

Mais aussitôt qu'un plaideur était averti que son adversaire avait mis sa cause dans les mains de l'un de nous, vite il courait chez l'autre. Trapoiseau, Néanmoins étaient les deux colonnes de la justice de paix.

Aussi bons amis d'ailleurs hors de la salle d'audience qu'acharnés à nous contredire à l'intérieur, Néanmoins m'avait même cinq ou six fois invité à souper chez une veuve un peu mûre qui avait pour lui des bontés malgré (ou peut-être à cause de) son nez et de sa bosse; mais j'avais refusé de peur de contrarier ma mère qui veillait au décorum et rêvait pour moi de hautes destinées.

En deux mots, lui et moi, nous n'avions guère de secrets l'un pour l'autre, et en particulier nous parlions avec une liberté suprême de tout ce qu'il y avait de plus riche dans la finance ou dans l'industrie, de plus élevé dans l'administration, de plus joli et de mieux fait dans le beau sexe, de plus souverain dans la magistrature.

C'est pourquoi, comme M. le juge de paix, homme d'une exactitude sans pareille, ne devait faire son entrée qu'une demi-heure plus tard, nous nous appuyâmes, Néanmoins et moi, sur la balustrade en bois qui domine l'escalier de l'hôtel de ville, et nous regardâmes monter les bourgeois et les bourgeoises de Creux-de-Pile.

—Tiens, dit Néanmoins, regarde ce nez fendu comme celui d'un bouledogue et cette tenue d'ancien gendarme qui se croit toujours sur le point d'arrêter les gens, c'est Crochard, le percepteur. Joli garçon, celui-là, avec ses yeux féroces, son nez bourgeonné et sa voix de rogomme; il doit être aimable avec sa femme s'il l'est moitié autant qu'avec le public.

Je répondis:

—Néanmoins, mon ami, je t'invite à respecter l'autorité même dans ce qu'elle a de plus laid et de plus désagréable... Et celui-ci, qui parle le dos plié, le chapeau à la main, à quelqu'un qu'on ne voit pas encore, qui est-ce?

—Hé! c'est le gros Francis Vire-à-Temps qui offre le bras à sa belle sœur, la femme de M. le sous-préfet. Elle est charmante, la petite dame.

Ici, Néanmoins fit claquer sa langue d'un air de connaisseur. Je crus devoir le rappeler aux convenances.

—... Oui, charmante, en vérité, jolis yeux, taille mince et bien prise. Tournure svelte et gracieuse. Un petit air étonné, riant et charmé, qui vous charme vous-même. Pas bête, ce gros sous-préfet, qui a su trouver ça et cent mille écus de dot avec!... L'huître et la perle!... Ah! ces Vire-à-Temps, ces Vire-à-Temps sont nés coiffés!

Je demandai:

—Que vient faire ici la petite dame?

—Parbleu! tu le vois bien... Montrer sa toilette du matin, qui est délicieuse (arrivée de Paris hier au soir, le chef de gare me l'a dit), se montrer elle-même, et je te garantis qu'elle fera plus d'effet que sa toilette, profiter de l'absence forcée de mademoiselle Hyacinthe Forestier, qui pourrait seule lui disputer le prix de la beauté, voir un spectacle nouveau, ce qui plaît à toutes les dames, et avoir pour toute la semaine un sujet de jacasserie...

A ce dernier mot je m'écriai:

—Néanmoins, Néanmoins, tu m'indignes...

Alors il répliqua d'un ton philosophique et grave que le savant Aristote lui-même n'aurait pas dédaigné:

—Mon ami, Mme Eva Vire-à-Temps, femme du sous-préfet, belle-fille du président, belle-sœur du gros Francis, future belle-sœur de mademoiselle Hyacinthe, est un ange... qui le sait mieux que moi?...

Il poussa un profond soupir.

—... Mais, ajouta-t-il, comme il n'est pas d'ange qui ne touche à la terre par quelque côté, celle-ci a le petit défaut de jacasser un peu... cela te déplaît. Mettons qu'elle est un ange sans défaut...

Et ainsi de suite. Mon ami Néanmoins nomma et analysa toutes les personnes qui montaient le grand escalier d'honneur.

Tout à coup, onze heures sonnèrent à la grande horloge de la ville. Nous allâmes, lui et moi, prendre nos places dans la salle d'audience, et M. le juge de paix qui était monté, sans qu'on le vît, par un petit escalier dérobé, fit son entrée.

XVIII

LE JUGE DE PAIX

De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont jugé sur leurs sièges ou péroré debout dans Creux-de-Pile, M. Robin était certainement le plus aimable.

C'était un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit, lettré, bien élevé, doux, plein de naturel et de charme dans la conversation, et d'une bienveillance un peu railleuse qui ne se démentait jamais, excepté avec quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement les mémoires et auxquels il appliquait toujours le minimum de la taxe, car il avait été trente ans juge au tribunal avant d'être nommé juge de paix.

Avec cela, le plus honnête homme du monde et le moins attaché à l'argent; assez riche d'ailleurs de son patrimoine, il avait réduit de bonne heure tous ses besoins au strict nécessaire, n'ayant qu'une vieille cuisinière, mais habile dans son métier et bien payée, sobre mais délicat dans ses goûts; toujours vêtu de la même manière en quelque occasion ou cérémonie que ce pût être, mais proprement et avec l'élégance discrète qui convient aux vieillards; il avait doté sa fille unique mariée à un officier établi en Algérie, non seulement de l'héritage de sa femme morte depuis longtemps, mais encore presque de tout le sien propre, ne gardant pour lui que le strict nécessaire, c'est-à-dire deux mille cinq cents francs de rente, afin, disait-il, de ne pas dépendre du hasard et des gouvernements ou des préfets qui pouvaient survenir.

Quant à son traitement de juge de paix, il le partageait en trois portions égales; de la première il faisait des présents à sa fille à ses petits-enfants; la seconde était réservée aux pauvres diables de toute espèce qui venaient lui demander conseil et assistance; pour la troisième il la donnait à une vieille fille autrefois jolie, qui avait charmé son âge mûr et celui de deux autres bourgeois indivis. La malheureuse était devenue laide et les autres bourgeois l'avaient délaissée; mais M. Robin qui n'allait plus la voir, prenait toujours soin de sa vieillesse, et empêchait qu'elle ne fût maltraitée, car, disait-il souvent, il n'y a qu'un malhonnête homme qui laisse cracher dans la fontaine après s'y être désaltéré.

Tel était le savant magistrat qui allait juger la grande querelle de Mme Bernard contre Mme Forestier.

Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgré ses quatre-vingts ans, salua le public et les dames d'un air souriant, bienveillant et grave comme il convenait à sa situation sociale, à son âge et à son caractère, et fut salué à son tour très respectueusement. Il était fort aimé des ouvriers, parce qu'il les aidait de ses conseils et de sa bourse, et des dames parce qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il l'avouer?) parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que personne les histoires grivoises de l'ancien temps.

En un mot, cet homme excellent n'était pas parfait; mais quelle distance de lui à la plupart de ces bourgeois, dont tous les vices étaient assaisonnés de grossièreté, de bêtise, de cynisme ou d'hypocrisie.

A peine assis, il regarda l'auditoire placé devant et derrière lui, et surtout les dames, sourit à madame la sous-préfète, belle-fille du président Vire-à-Temps, qui était incontestablement la plus jolie, expédia lestement quatre ou cinq affaires de braves gens qui se querellaient pour des niaiseries, et enfin, au bout d'un quart d'heure, fit signe à mon ami Néanmoins et à moi que notre tour était venu.

Sans être un orateur hardi et sûr de son auditoire, je ne suis certes pas timide, mais ce jour-là j'avais des palpitations de cœur, car je venais de reconnaître au fond de la salle, derrière M. le juge de paix, et un peu à gauche, Mlle Bouchardy, qui me regardait fort attentivement, et cette vue m'ôtait la plus grande partie des moyens oratoires.

Échouer devant Angéline! Ah! grands dieux! ce serait à se jeter au fond de la rivière!

Je m'avançai donc un air modeste, pesant toutes mes paroles,

Priant des justes dieux, conducteurs de ma langue,

de ne dire rien devant cet auguste auditoire qui pût être requis, et je commençai l'exposition des faits.

Je vantai d'abord les vertus et les grâces du pauvre César défunt. Jamais paon plus magnifique n'avait dans aucune basse-cour de France ou d'Angleterre, déployé sa queue au soleil; ses tectrices caudales, monsieur le juge, étaient au nombre de dix-huit.

Ici, Néanmoins m'interrompit:

—Tectrices, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça? Allons-nous parler latin devant les dames?

Il espérait faire rire à mes dépens, mais je répliquai d'un air grave:

—Je comptais n'être pas obligé d'expliquer à mon honorable confrère que les tectrices caudales sont ces belles plumes molles qui couvraient et entouraient comme d'un épais et resplendissant bouclier la queue du malheureux César.

Je fis une pause comme si j'étais suffoqué par l'émotion, et j'ajoutai en poussant un profond soupir:

—Malheureusement, ce bouclier ne l'a pas préservé des coups d'un lâche assassin.

Alors M. le juge de paix me dit avec bonté:

—Voyons, monsieur Trapoiseau, expliquez-nous comment il a péri. Ces dames brûlent d'envie de l'apprendre.

Je répliquai:

—Il a péri, monsieur le juge de paix, comme tout ce qui est beau et bon en ce monde,—sous les efforts réunis de la haine et de l'envie.

Puis, d'un ton moins élevé et qui ne visait plus à la haute éloquence, je racontai les circonstances présumées de l'événement, l'entrée de César dans le jardin de Mme Forestier où sans doute on l'avait attiré par de perfides caresses, et sa mort violente que je comparai en finissant à celle du jeune Conradin, qui était venu réclamer son héritage à Naples et qu'on avait fait décapiter.

—Son héritage! reprit Néanmoins. Entendez-vous par là, maître Trapoiseau, le grain qu'on donne à nos poules?

Comme j'allais répliquer vivement, M. le juge de paix prit la parole et dit à mon adversaire, qui déjà retroussait ses manches pour mieux montrer la blancheur de ses manchettes:

—Mon ami Néanmoins, avez-vous quelque chose à nier dans ce récit tragique?

—Je nie tout, monsieur le juge, le fait principal d'abord, et ensuite les circonstances accessoires; je nie...

—C'est bien, maître Néanmoins. Nous verrons cela tout à l'heure. Où sont les témoins?

L'huissier appela la grande Marion.

Elle s'avança, fit une grande révérence à M. le juge, une autre à l'auditoire, un sourire à moi, une grimace à Mihiète son ennemie, mit les mains sur ses hanches, pour mieux garder la perpendiculaire et dit d'une voix retentissante:

—Monsieur le juge, n'écoutez pas ce bossu...—elle montrait Néanmoins—... ce bâtard, ce...

Un si bel exorde commençait à répandre la joie dans l'assistance, et mon adversaire lui-même, habitué d'ailleurs à de pareils compliments, riait ou faisait semblant de rire comme les autres; mais M. Robin l'interrompit:

—Marion, si vous n'avez pas à témoigner d'autre chose, je vais vous envoyer éplucher vos oignons et vos carottes.

Elle répondit.

—Seigneur, mon Dieu! on ne peut donc plus parler devant le monde?

—Non, vous n'avez le droit d'insulter personne!

—Ah! que vous êtes dur pour les pauvres gens, monsieur le juge!... Enfin, dites-moi vous-même ce qu'il faut dire, alors!

—Vous aviez un paon, Marion?

—Et un joli encore, monsieur le juge. J'ai vu des princes qui ne le valaient pas... Tenez, vous vous rappelez bien celui qui passa l'an dernier avec deux domestiques à l'auberge, et qui se soûla comme une grive aux vendanges...

—Marion, je ne vous parle pas d'un prince, mais de votre paon!... On l'a tué?

—Oui, monsieur.

—Qui l'a tué?

—Est-ce que je sais, monsieur... Si je le savais, je lui ferais passer un mauvais quart d'heure.

Alors dans un récit assez diffus, elle expliqua ce qu'elle avait vu, et qui devait être cause du meurtre.

—C'est la Mihiète, j'en mettrais ma main au feu! C'est une mauvaise femme, cette Mihiète! En même temps, elle montra le poing à son ennemie qui, de son côté, allait répliquer lorsque M. Robin leur coupa la parole.

—Retournez à votre place, Marion, mais ne vous éloignez pas; j'aurai besoin de vous tout à l'heure.

—A votre service, monsieur le juge de paix, ici et ailleurs!

Mihiète vint à son tour; mais avertie et rendue prudente par le sort de sa rivale, elle attendit les questions:

—Mihiète, avez-vous vu le paon le jour où il a été tué?

Elle répondit triomphante:

—Si je l'ai vu, monsieur le juge de paix!... c'est-à-dire que je n'ai fait que ça!... Il était assez laid, son César adoré, avec son bec long et plat comme le nez de M. Pouscaillou ici présent...

De la main elle montrait l'huissier contre qui sans doute elle avait quelque vieille rancune.

—Mihiète, prenez garde à vos paroles, interrompit le juge de paix.

Mais elle continua:

—... Pour les pattes, ça ressemblait à celles de madame...

Elle cherchait des yeux dans l'assemblée à qui elle appliquerait un compliment, et la plupart des dames tremblaient, mais M. Robin lui dit:

—Voyons, Mihiète, laissez-là son bec et ses pattes. Est-ce vous qui l'avez tué?

—Et pourquoi donc ça ne serait-il pas moi? demanda Mihiète. Il m'a assez ennuyée, je vous en réponds, pendant qu'il vivait. Il criait tout le temps. On croyait tantôt que le cochon grognait, tantôt que le dindon gloussait; pas du tout, c'était mon César qui chantait... Et si vous saviez la voix qu'il avait!... Tenez, vous avez bien entendu Mme...

—Mihiète! reprit sévèrement M. Robin.

—Enfin, vous savez bien la dame que je veux dire, quand elle chante, elle fait aboyer les chiens et tourner le lait des nourrices; eh bien, César chantait tout comme elle.

—Alors vous l'avez tué?

—Eh bien, oui, monsieur le juge de paix, c'est moi! répliqua Mihiète avec une énergie sauvage. Et si c'était à refaire, je le referais!...

—Oh! oh! s'écria Marion d'un air de défi.

—Oui, je le referais! Et ce n'est pas toi qui m'en empêcherais encore!... Monsieur le juge de paix, voici la chose... Le matin Mme Forestier me dit: Mihiète, vous voyez comment on m'a traitée! En effet, la Marion et Mme Bernard nous avaient agonisées de sottises... Eh bien, a dit madame, tout ce que tu pourras lui faire de pire, fais-le... Et pour commencer, si cette sale volaille vient manger la pâtée de nos poules... coupe-lui le cou!... Alors le César est venu comme à l'ordinaire pour dîner chez nous, sa marmite était renversée chez lui, et ma foi, j'ai fait comme Mme avait dit.

Marion s'écria en montrant le poing:

—Va! va! elle et toi, vous ne le porterez pas en paradis!

L'autre allait répliquer; M. Robin lui fit signe de se taire et demanda:

—Maître Néanmoins, après l'aveu de Mihiète, niez-vous toujours le fait principal?

Alors, mon ami Néanmoins fit un grand geste oratoire et dit:

—Monsieur le juge de paix, il est vrai que César a été tué. Mais dans quelle circonstances?... C'est l'objet de l'action reconventionnelle que nous poursuivons aujourd'hui. J'attends de votre justice, monsieur, que les deux causes ne soient pas disjointes, mais réunies et conjointes.

—Elles le seront, dit M. Robin, si cela est nécessaire. Allez, Néanmoins, vous avez la parole.

XIX

LE JUGEMENT

Il y eut un mouvement dans l'assistance, et ce qu'en termes parlementaires on appelle une «sensation». D'abord parce que tant de spectateurs assis depuis longtemps et immobiles, étaient fort mal à l'aise, ensuite parce que les femmes étant, comme toujours, en majorité, avaient besoin d'échanger leurs impressions et de prendre parti.

Toutes les chaises furent remuées. Quelques dames placées au dernier rang et dont la toilette méritait (à leur avis) d'être mise en vue, changèrent de place avec quelques messieurs très polis et passèrent au premier rang.

Alors les conversations s'engagèrent.

Mon ami Néanmoins ne paraissait pas pressé de commencer. Je crois que, pareil à tous les orateurs habiles, il désirait connaître d'avance les dispositions de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il feignait de chercher dans ses papiers quelque «document» écrasant pour ses adversaires et en même temps il prêtait l'oreille.

—Que dites-vous de ça, ma chère comtesse? demanda la pieuse Mme de Courbillon à sa voisine, vieille chanoinesse, venue cinquante ans auparavant du fond des Vosges et qui passait pour la femme la plus noble de race et la plus originale de tout l'arrondissement de Creux-de-Pile.

—Ma chère, répondit la chanoinesse, en laissant tomber sur l'assistance un regard dédaigneux de ses gros yeux voilés par l'âge, de mon temps, les gens de maison se querellaient pour leurs maîtres, et maintenant les maîtres se querellent pour leurs domestiques. Voilà un des beaux effets de leur Révolution. Ils n'avaient pas prévu ça, les bourgeois.

Et les deux nobles dames sourirent d'un air de mépris en pensant à la bêtise des bourgeois.

Une autre dame, plus jeune et de moins noble race,—son père avait été ferblantier, son mari était banquier,—dit à sa voisine:

—C'est maintenant que nous allons rire quand on va dire que M. Forestier est...

Elle baissa la voix et lâcha le mot qui fit beaucoup rire la voisine.

Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne demandait qu'à voir dissiper ses doutes.

—Si vrai, répliqua la banquière, qu'on a vu une nuit le capitaine Smintéry passer par-dessus le mur du jardin pendant l'absence du mari. C'est la belle Rosine qui tenait l'échelle.

—Est-il, Dieu, possible!

—C'est certain, ma chère, et si Mihiète voulait parler!... Elle en sait long, celle-là! Oh! oui, elle en sait long!

Je n'entendis rien de plus, car M. le juge de paix, voyant que Néanmoins n'attendait plus qu'un signal pour commencer, lui donna la parole:

—Monsieur, dit le fondé de pouvoirs de la belle Rosine, voici l'affaire:

Nous avons tué un paon. Ça, c'est vrai, incontestable, indiscutable, indéniable. Ce paon s'appelait César. Nous ne le contestons pas davantage. On connaît notre franchise. On sait que nous ne cherchons jamais à fuir la conséquence de nos actes.

Mais dans quelles circonstances avons-nous tué ce paon? Était-il sur nos terres ou sur celles de notre adversaire? Il était sur les nôtres. Que faisait-il?... Il mangeait, monsieur le juge de paix; il dévorait (j'ai honte pour lui et pour ses maîtres de le dire) la pâtée de nos poules. Elles maigrissaient, les malheureuses! Il engraissait à nos dépens, lui, ce gros bénédictin, ce gros plein de soupe... de notre soupe à nous!

Nous le supportions pourtant ou plutôt nous le subissions... Oui, nous le subissions; mais nous le supportions... D'autres ne l'auraient pas fait; mais nous le faisions, nous! il nous plaisait de le faire...

Ici Néanmoins redressa fièrement sa bosse.

... Nous le faisions par bonté, par générosité, parce que nous voulions garder de bonnes relations avec notre voisine, Mme Reine Bernard, malgré tous les sujets de plainte qu'elle nous avait donnés,—parce qu'une alliance qui aurait comblé les vœux de Mme Bernard et qui (dans une certaine mesure, je le reconnais, ne nous déplaisait pas) semblait près d'unir deux des familles les plus honorables du pays; parce qu'enfin...

Le juge de paix l'interrompit:

—Mon ami, dit-il, venez au fait, s'il vous plaît.

Alors, Néanmoins reprit:

—Voici le fait. Le lendemain du jour où le contrat de Mlle Hyacinthe Forestier et de M. Michel Bernard a été signé, la servante de Mme Bernard a cherché querelle à la nôtre; nous avons été traités de la façon la plus grossière: on nous a jeté à la tête des mots abominables et que la décence même défend de répéter devant les dames...

Toutes les femmes présentes brûlaient au contraire, d'envie de les entendre répéter; mais le vieux juge de paix, qui était réellement conciliant, fit signe qu'il approuvait cette réserve et même qu'il blâmerait fortement Néanmoins s'il osait s'en écarter. Celui-ci continua:

... Enfin, Mme Bernard et sa servante nous ont traités comme la dernière des dernières... Alors, justement indignés qu'on répondît par de tels procédés à toutes nos bontés, nous avons mis à la porte toute la famille; M. Michel Bernard à qui nous avons retiré la main de notre fille, la veuve Bernard sa mère, la Marion qu'on vient de voir déposer tout à l'heure et le paon.

César n'a pas voulu obéir à la loi. Il a sauté par-dessus le mur; il a franchi le Rubicon; il est tombé victime de sa témérité, de sa goinfrerie ou peut-être de l'avarice de Mme Bernard et de Marion qui ne le nourrissait pas assez bien...

—Si l'on peut dire!... interrompit Marion furieuse.

Mais le juge de paix lui fit signe de se taire.

—Enfin, que demandez-vous, Néanmoins?

—Voici mes conclusions, monsieur..... Cent francs d'amende que Mme Bernard paiera au gouvernement de la République, cinq cents francs de dommages-intérêts, qu'elle nous paiera, à nous; et, si vous croyez devoir en échange nous faire payer la valeur du paon, qui n'était ni beau ni bon, qui avait un gloussement plus désagréable que celui des dindes et qui laissait partout (vous m'entendez bien, monsieur le juge et vous aussi, mesdames) des traces de sa digestion, eh bien, nous consentons de grand cœur à ce qu'on diminue de deux francs cinquante centimes la somme de cinq cents francs que nous attendons de votre justice.

Et voilà!

Ayant dit ces choses, Néanmoins s'essuya le front et regarda d'un air assuré tout l'auditoire.

—Et vous, maître Trapoiseau, demanda le juge de paix, qu'avez-vous à répliquer?

—Presque rien, monsieur, excepté que les torts sont à peu près réciproques, que la servante de ma cliente a été provoquée, qu'elle a répondu vivement, qu'un mot malheureux a été lancé qui ne pouvait d'ailleurs blesser en rien l'honneur et la réputation inattaquables de Mme Forestier, que, d'ailleurs, il a été prononcé par la servante et non par la maîtresse qui s'empresserait de la désavouer si elle était présente...

J'allais continuer mes explications en suivant les instructions de Michel, pallier, adoucir et mettre de l'huile dans les ressorts, mais tout à coup une voix aigre et vibrante retentit au fond de la salle, et d'un coin obscur sortit une petite vieille dame vêtue de noir et voilée que personne n'avait remarquée jusque-là.

C'était Mme Reine Bernard, qui releva son voile épais, s'avança en face du juge de paix, et dit:

—Taisez-vous, Trapoiseau!... Puisque vous ne savez pas plaider pour moi, je vais plaider moi-même.

Je me retirai modestement et lui cédai la place. Je connaissais la fureur continuelle de la dame et son vocabulaire toujours riche en injures; je n'avais pas envie de détourner sur moi un torrent prêt à couler sur la famille Forestier.

Du reste, tous les assistants se réjouissaient à la pensée d'entendre Mme Bernard. Le juge de paix lui-même, sous couleur d'impartialité, ne haïssait pas la plaisanterie, et ce petit incident semblait le distraire. Il dit donc d'un air aimable et souriant:

—Madame, vous avez la parole.

Alors Mme Bernard commença:

—D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges que de mots dans ce que vous a débité ce bossu.

Elle montrait du doigt Néanmoins, qui prit l'attitude d'un homme au-dessus de l'injure; du moins c'est ce qu'il voulait figurer, je crois, en fourrant ses pouces dans les entournures de son gilet et renversant la tête en arrière comme s'il avait regardé quelque mouche au plafond ou quelque étoile au zénith.

Elle continua:

—Quant à Trapoiseau, à voir la mollesse avec laquelle il défend mes intérêts, je m'explique bien le soupçon qui m'est venu qu'on l'a payé pour...

Au fond de mon âme, je l'appelai pécore. J'essayai de l'interrompre et de réclamer; mais le juge de paix me fit signe de la main:

—Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de réclamer. Nous vous connaissons tous. Vous savez bien d'ailleurs qu'il faut pardonner quelque chose à la colère des dames.

Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:

—Voyons, ma chère enfant, vous étiez un peu émue l'autre jour, cela se comprend, et vous êtes fâchée, n'est-ce pas? d'avoir lâché un mot trop vif que rien ne pouvait justifier.

Mme Bernard l'interrompit en riant comme les cavales furieuses hennissent:

—Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier comme elle le mérite! Fâchée d'avoir appelé son mari...

Le vieux juge de paix était un excellent homme, je l'ai déjà dit, doux, poli, instruit, lettré, et qui avait toujours vécu dans le respect des femmes, mais quand il vit que la dame allait prononcer le mot terrible et aggraver devant tous les bourgeois de Creux-de-Pile une injure déjà si cruelle pour le pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. Puis il dit d'un ton sévère:

—Madame, retirez-vous. La cause est entendue.

Elle voulut répliquer, mais il reprit:

—Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais la faire enfermer comme folle.

A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté d'exécuter, la féroce dame fut si épouvantée, qu'elle me suivit sans rien dire, la tête basse. Je la conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de ville, où sa fidèle Marion vint la rejoindre.

Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le juge de paix.

Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement tout pareil à ceux de Salomon, compensant les dépens, condamnant les deux parties chacune à une amende de cinquante francs, n'accordant de dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis, s'essuyant le front, car il faisait chaud, il leva la séance, et crut sans doute la paix rétablie ou feignit de le croire; mais qu'il était loin de compte, et quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie des habitants de Creux-de-Pile!

Cependant tout le monde se dispersa pour aller dîner, car, de quelque nom qu'on l'appelle, le principal repas de tous les bourgeois de Creux-de-Pile est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les hommes vont au café et jouent aux cartes; les femmes s'habillent, font des visites, et disent du bien des absents.

Pour moi, comme je me retirais avec les autres, je vis que mademoiselle Angéline Bouchardy, qui était venue sous le bras de son père, me regardait si fixement que mon pauvre cœur trop tendre se mit à palpiter comme un petit oiseau dans la main d'un enfant.

Alors je m'approchai d'un air indifférent, me doutant bien qu'on avait quelque avis ou quelque ordre à me donner. Mais ce fut tout autre chose.

Angéline me dit:

—Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement plaidé.

Je n'avais pas prononcé trente paroles; mais, comme dit en grec saint Chrysostôme, felices fortuna juvat; aux gens heureux tout réussit. Et ce jour-là j'étais heureux.

Je répliquai:

—Mademoiselle, c'est votre présence qui m'a inspiré.

Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et Angéline elle-même, qui rougit un peu par surcroît.

Du moins, je l'ai cru ce jour-là. Si c'était une illusion, grand Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!

XX

ENTRE ÉLECTEURS

Le même jour, vers quatre heures de l'après-midi, pendant que je rédigeais le testament d'une vieille dame dont on avait beaucoup parlé à Paris trente ans auparavant, mais non dans le meilleur monde, et qui voulait, pour racheter les péchés de sa jeunesse, léguer toute sa fortune à un couvent, la porte de l'étude s'ouvrit sans bruit.

Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence, je fredonnais doucement le refrain:

Sapristi! qu'est-ce qui paiera

La goutte à la pa, à la pa pa,

Sapristi! qu'est-ce qui paiera

La goutte à la patrouille?

J'en étais à l'article 5 du testament. Il s'agissait d'un vieux monsieur qui devait être chargé d'un fidei-commis de cent mille francs, destiné, bien entendu, au couvent, lequel, en retour, ferait dire quelques centaines de messes pour retirer ma cliente du purgatoire. Il s'agissait de prévenir les procès en captation qu'un héritier naturel qui se croit frustré n'est que trop souvent disposé à intenter, et aussi de prendre quelques précautions contre l'infidélité possible du fidéi-commissaire. Il n'était pas aisé de trouver la formule; alors je continuai le couplet suivant:

La baronne avait du monde,

Mais c'étaient ses quatre sœurs,

Dont trois brunes et l'autre blonde,

Avec huit-z-yeux ravisseurs.

A ce moment, je m'aperçus qu'une ombre venait de se planter entre la fenêtre et moi. Je levai les yeux.

C'était la belle Angéline.

Je me levai précipitamment et m'excusai de ne l'avoir pas vue plus tôt. Sans cela, elle pouvait croire que je ne me serais pas permis de chanter...

Elle sourit avec bonté et répliqua:

—Ne vous excusez pas, monsieur Félix...

(Félix! elle disait Félix!)

..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter quand j'ouvre la porte; c'est moi qui n'aurais pas dû entrer de peur d'interrompre vos chansons...

—Oh! mademoiselle!...

—Vous chantez très bien d'ailleurs... Orateur le matin, ténor le soir...

Elle riait et peut-être se moquait un peu de mes talents variés, mais si doucement, si gaiement que j'éprouvais la sensation du chat à qui l'on passe lentement la main sur le dos et qui ronronne avec reconnaissance. Si je ne ronronnais pas, moi, c'était par respect pour le métier de notaire que j'étais exposé à exercer un jour et aussi parce je n'avais pas le gosier fait comme celui des chats.

Elle n'était pourtant pas venue, du moins je le suppose, pour m'entendre chanter ou pour me faire des compliments sur ma voix de ténor; elle me demanda donc un volume de l'Histoire ancienne, de Rollin.

—Lequel, mademoiselle?

Elle répondit:

—Celui que vous voudrez; ça m'est égal.

Puis, comme elle s'aperçut de son étourderie, elle se reprit;

—Celui de la prise de Carthage.

Je me hâtai de chercher et de lui donner le livre. Alors, comme se décidant tout à coup:

—A propos, dit-elle, je suis chargée d'une commission...

—Laquelle?

—Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts que vous avez faits ce matin pour empêcher à l'audience un éclat qui la séparerait éternellement de Michel, m'a chargée de vous en remercier.

En même temps elle me regarda d'un air si particulier et si aimable, que je me sentis tout à coup transporté d'une hardiesse extraordinaire et que j'osai dire:

—Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe n'a donc pas renoncé à Michel?

—Non.

—Comme Michel sera heureux de n'être pas oublié!

Angéline répliqua d'un air distrait:

—Oui, oui! très heureux!

—Et alors, il ne vous épouse donc pas?

—Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?

Je répondis tout troublé:

—Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...

—... Qu'à défaut d'Hyacinthe, Michel viendrait à moi! Monsieur Trapoiseau, vous êtes un impertinent! Je ne chasse pas sur les terres de mes amies.

Le mot était dur, quoique la manière demi-sérieuse, demi-plaisante dont il était prononcé en diminuât beaucoup la force.

Je me hâtai de m'excuser. Cependant, trouvant l'occasion favorable et craignant qu'elle ne se présentât plus, j'osai dire encore:

—Je sais quelqu'un qui sera bien content de l'apprendre.

—Qui donc, s'il vous plaît, monsieur?

Et elle me regarda d'un air assez hautain.

—M. Francis Vire-à-Temps, le fils de M. le président, le receveur de Creux-de-Pile, par exemple. On dit que M. Bouchardy ne le déteste pas...

Cette fois, la belle Angéline me regarda entre les deux yeux, mais sans colère, et me dit:

—Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu'à faire des contrats, c'est votre état, et alors, dès que vous voyez un receveur sans femme, vous voulez me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je ne suis pas pressée, moi, de me marier, que je suis libre et maîtresse chez moi,—libre et maîtresse, vous m'entendez bien?—que tous les receveurs du monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de répondre à vos questions, et enfin... bonsoir. Tenez, reprenez votre livre. Je sais en gros que Carthage a été détruite par les Romains, ça me suffit pour aujourd'hui.

Tout cela fut débité d'une haleine et presque avec indignation.

Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me vit presque consterné, et d'une voix légère ajouta:

—Au revoir, monsieur Trapoiseau.

Alors la porte se referma, et la vieille étude sombre qui avait été éclairée d'un rayon de soleil rentra dans les ténèbres.

Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais succès et en rédigeant avec application le fameux paragraphe 5 du testament de la vieille, je sentais je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement, car c'est ma manie de chanter quand je suis seul: