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Hyacinthe

Chapter 45: XXI
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About This Book

A provincial comedy of manners that traces the complications around an arranged marriage: two families and their lawyers negotiate a marriage contract while the young couple's affections collide with parental calculation, wills, and dowry demands. Through spirited exchanges, a clerk's observations, and social episodes, the narrative satirizes bourgeois prudence and marital bargaining, contrasting romantic impulse with legal and financial caution and highlighting local customs, gossip, and the absurdities of family pride.

Ohé! les petits agneaux,

Qu'est-ce qui casse les verres?...

Au fond, quoiqu'elle m'eût trouvé trop hardi peut-être pour l'avoir questionnée, Angéline m'avait répondu, et même fort nettement au sujet de Michel et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de l'autre... Elle n'était pas pressée... Elle attendait donc quelqu'un ou quelque chose; mais quoi?... Hé! hé! si c'était le fils unique de maman Trapoiseau?...

Ici mon âme se plongea dans un abîme de rêveries et de félicités...

Le même soir, vers neuf heures, comme je me promenais dans les rues, je rencontrais un groupe nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort agités et qui parlaient politique à l'entrée du café de la Perle où se réunissent tous les hommes d'État de Creux-de-Pile.

L'un d'eux, me reconnaissant, malgré l'heure avancée, m'appela de loin:

—Hé! Trapoiseau!

—Qu'y a-t-il?

—Grande nouvelle. La Chambre des députés va être dissoute.

—Je sais.

—On fera des élections.

—Je sais.

—Le père Forestier va revenir.

—Je sais.

—Il est des 363.

—Peut-être!

—Le préfet n'en veut pas.

—Je sais.

—L'évêque est indécis.

—Je sais.

Alors, celui qui m'avait appelé, s'écria en répétant une plaisanterie fort connue de ce temps-là:

—Il sait tout, ce Trapoiseau.

Ce qui faisait illusion à une parole qu'on disait échappée à un fameux homme de guerre en montrant son secrétaire particulier.

Tous les autres se mirent à rire et m'obligèrent à m'asseoir avec eux dans le café, où naturellement on se remit à parler politique.

—Toi qui sais tout, dit mon ami Néanmoins, tu ne sais peut-être pas que Michel est candidat?

En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.

—Apprends donc, reprit Néanmoins, que Michel va revenir; qu'il renonce à la belle Hyacinthe de son plein gré ou parce qu'il ne peut pas faire autrement; que pour se venger il va se présenter aux élections prochaines, qu'il sera soutenu par les républicains à qui le père Forestier, ancien bonapartiste mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon; qu'on va courir les champs et la ville à la poursuite des électeurs; qu'il y aura des comités, des assemblées, des réunions populaires, tout le diable et son train; que les hommes éloquents comme toi et moi vont se faire connaître et poser leur candidature pour un prochain avenir...

On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.

—Le père Forestier est une oie, dit un des assistants.

—Eh bien, tant mieux pour lui, répliqua l'autre. Il ne fera ombrage à personne. As-tu jamais vu que les électeurs aient rejeté un député parce qu'il était trop bête?

—Non, répliqua un troisième, car dans ce cas, ils n'en étaient que mieux représentés. Lui et eux se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau d'oies va prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle voudrait les enlever dans les airs à sa suite et peut-être leur ferait casser le cou. Les oies aiment bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison, qui ne s'élève jamais,—aussi bien qu'elles,—à plus de deux pieds de terre. Un oison, vois-tu, en toutes choses, c'est plus sûr et moins trompeur.

—C'est donc pour cela, reprit Néanmoins, qu'il y en a tant dans nos grandes Assemblées.

Je lui coupai la parole.

—Néanmoins, mon ami, tu vas blasphémer contre les dieux!

Alors on revint à Michel, et les opinions se croisèrent pour et contre.

—Il a du talent, ce garçon!

—Heu! heu!

—Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu tenir le crachoir pendant deux heures et l'on ne s'ennuyait pas!

—Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en France?

—Ceux qui réfléchissent!

Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.

—Michel a-t-il des chances?

—Pourquoi non?... Son père en avait.

—Il n'est pas des 363, lui, et le père Forestier en est peut-être...

—Oui, mais si peu!

—On dit que le président Vire-à-Temps le soutient.

—Oui, comme la corde soutient le pendu, en attendant qu'elle l'étrangle.

—Il a du génie, ce Vire-à-temps... Jamais on ne l'a vu que du côté du plus fort.

—Très malin, ce Vire-à-temps... Tous ceux qui veulent être avec le gouvernement vont suivre le président.

—Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?

—Ah! c'est l'imprévu. Mais Vire-à-temps ne se trompe jamais. On ne risque rien à le suivre.

—Vous savez le prix du marché? Son fils, le gros Francis épousera la belle Hyacinthe et Rosine donnera une dot.

—Ah bah!

—Parole d'honneur! Ça lui arrachera l'âme d'abouler ses écus; mais qu'est-ce qu'elle ne ferait pas pour ce gros président?

—Mauvaise langue!

—Pauvre Michel! dit quelqu'un.

—Ah! il était trop heureux, celui-là. Joli garçon. De l'argent. Du talent. Le nom respecté de son père. Un caractère heureux. Il aurait eu par-dessus le marché la plus jolie fille du pays. En vérité, c'était trop pour un seul homme!

Sur cette réflexion philosophique, on se sépara.

XXI

LES BANS

Quelques jours plus tard, en passant le long de l'Hôtel-de-Ville, je lus avec étonnement l'annonce du prochain mariage de M. Francis Vire-à-Temps (ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel on avait l'habitude de désigner le père et les enfants) avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille mineur et légitime, etc.

Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la surpasser, excepté celle des habitants de Creux-de-Pile qui tous connaissaient l'histoire de Michel et d'Hyacinthe.

La femme du coutelier d'en face en était si indignée qu'elle sortit de sa boutique tout exprès pour me dire:

—Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc à présent aux belles demoiselles, aux filles de députés! A-t-elle assez fait de manières, celle-là, pour attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez les yeux pour le regarder en dessous quand elle allait à la messe ou à la promenade?... Et à présent voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien, tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, un mari ou un autre, qu'est-ce que ça fait? La nuit tous les chats sont gris. Au fond, ce n'est pas le mari qu'elle aimait, c'était le mariage.

Franchement, je le croyais un peu.

J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile), que la belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse résistance aux volontés de sa mère, qu'elle avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre de sa femme, comme c'était son devoir, déclaré fermement à sa fille qu'elle devait renoncer à Michel et prendre sans retard le fils du président.

Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas dans toutes les familles bien réglées, le devoir de la fille d'obéir au père qui lui-même obéit à la mère, laquelle obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa fantaisie? C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage avant de céder.

Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement subit et me chantais à moi-même (je vous l'ai dit, c'est mon habitude):

La donna è mobile,

je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir mon ami Michel en habit de voyage.

Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:

—Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous allons nous promener un peu. J'ai beaucoup à te dire et à entendre de toi.

Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en son absence, sans oublier, bien entendu, la publication des bans.

Je croyais qu'il en serait ému; mais non...

—Déjà! dit-il simplement.

Puis il prit la parole à son tour.

—Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, afin de n'être vu ou remarqué de personne, car, grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se couchent plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?

—De Paris.

—En effet, c'est là que je faisais adresser mes lettres. C'est de là que partaient mes réponses et j'y étais hier au soir. Mais, en réalité, depuis un mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire Hyacinthe...

Et comme je le regardais étonné:

—Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à deux lieues d'ici dans la montagne, chez un brave homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois ou quatre fois sans lui demander un centime, qui habite seul au coin d'un bois, qui ne parle à personne (il est allé un peu aux galères dans sa jeunesse) et qui, pour quelques maravédis par jour m'entretient de pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin très âpre, mais qui réchauffe le cœur.

Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le plus honnête homme du monde, au fond, et qui rendrait des points, pour la générosité, à Jean Valjean, prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper de moi, car il a contracté au bagne l'habitude de n'être pas curieux... De mon côté, je prends mon bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un chapeau large et mou, j'arrive vers onze heures du soir à Creux-de-Pile, je fais le tour des remparts, j'évite les chemins tracés, je m'enfonce dans les prés, j'en sors pour entrer dans les terres, je vais détacher une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, je passe la rivière et j'entre dans le jardin de M. Forestier, député...

Qu'est-ce que tu dis de ça, Félix Trapoiseau?

Je répondis gravement:

—Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous êtes fou. Qu'allez-vous voir à cette heure indue?

—Hyacinthe, parbleu!

—Elle est exacte au rendez-vous?

—Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours où je reviens bredouille. Mais, en temps ordinaire, je lui parle assez facilement quoique d'un peu loin, car elle demeure au rez-de-chaussée, à côté de la chambre de sa mère; mais nous sommes séparés par une fenêtre grillée... Malheureusement, il y a des jours où madame Forestier reçoit des visites et retient ses visiteurs jusqu'à deux heures du matin. Alors je m'en vais... Mais tout ça va finir.

—En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros Francis. Que dis-tu de ça, Michel?

Il répliqua froidement:

—C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donné son consentement.

Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle bien saine.

—Mais que penses-tu faire? L'enlever?

—C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant, Félix. Il est possible qu'il y ait du sang versé.

—Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de couteau à la famille Vire-à-Temps?

—Des coups de couteau, non; mais peut-être un bon coup d'épée...

—A Francis?

—A lui-même.

—Oh! le pauvre gros garçon, tu aurais le cœur de lui percer le flanc?

—Je l'aurai.

—Tu perceras?

—Je percerai.

—Le vieux Vire-à-Temps te fera empoigner par les gendarmes.

—Je l'en empêcherai bien. Le gros Francis sera mis à mort ayant que son père sache qu'il est en danger.

Et c'est toi, Félix Trapoiseau, mon ami, qui porteras le cartel et qui seras mon témoin.

—Hum! cela demande réflexion, Michel.

Alors il s'écria indigné:

—Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont les deux plus grands saints du calendrier, si tu ne promets pas d'être mon témoin, je jure, moi, de renoncer dès ce soir à ton amitié.

Puis, s'adoucissant peu à peu:

—Si tu savais, Félix, comme elle est belle, ma Hyacinthe!

Je répondis assez froidement:

—Oui, oui, je la connais!

—Tu crois la connaître, reprit-il, parce que tu as vu son enveloppe mortelle qui est d'une beauté idéale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien vu d'aussi beau qu'elle!

—Peut-être...

Je pensais à Angéline; mais lui, sans m'écouter:

—Son âme immortelle est plus belle encore. Quand elle parle, vois-tu, sa voix est une musique; les paroles qui lui échappent, c'est de la fleur de poésie; ce qu'elle pense...

Alors, impatienté de tout cet enthousiasme, je lui dis:

—J'en connais une qui est dix fois plus belle...

Il recula étonné.

—Oh! oh!...

—Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus belle, et pour qui je donnerais, moi, mon âme, ma vie, mon salut éternel, ma part de paradis et même les douze cents francs par an que je reçois de maître Bouchardy, son père...

—Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy que tu parles?...

—D'elle-même.

—O pauvre ami, s'écria Michel, pauvre ami, pauvre ami!

Je cherchais avec inquiétude comment j'avais pu exciter à ce degré sa compassion, à la fin il reprit:

—Il faut que tu saches, Félix, que je t'aime plus que tout, excepté...

—Oui, excepté Hyacinthe, ça va sans dire... après?

—Après?... voici. Si j'épouse Hyacinthe, le gros Francis va se rejeter sur mademoiselle Bouchardy, avec qui son mariage était à peu près arrangé il y a six semaines. Le vieux Vire-à-Temps l'a rompu dès qu'il a vu la querelle de ma mère et de madame Forestier, parce qu'il préférait Hyacinthe; mais il renouera si j'épouse Hyacinthe...

—Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y compte pas, Michel! J'aime Angéline...

—Le lui as-tu dit!

—Non.

—L'as-tu dit à son père?

—Non.

—Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?

—Non.

A cette réponse, Michel éclata de rire.

—Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque tu ne possèdes rien?

—Et l'espérance, Michel? N'est-ce pas le plus grand bien des malheureux? Qui sait? Je serai peut-être riche un jour.

—Pourquoi non?

Il essayait de me consoler et de m'encourager.

Enfin, comme minuit sonnait.

A l'horloge de bronze:

—Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant que les bans d'Hyacinthe sont publiés, je n'ai plus besoin de me cacher; au contraire! A propos, garde-moi le secret, et tiens-toi prêt à me voir égorger le gros Francis!

Je promis, et l'accompagnai jusqu'à la porte de sa maison. Comme il allait entrer, une lumière parut dans la maison Forestier et descendit l'escalier. Nous entendîmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit et nous n'eûmes que le temps, Michel et moi, de nous cacher dans une encoignure pour n'être pas vus.

Le président et ses deux fils, le receveur et le sous-préfet, descendaient tous trois ensemble. Le sous-préfet donnait le bras à sa femme, Francis et son père échangeaient les dernières politesses avec la famille Forestier.

—Au revoir, mon cher ami, disait le président.

—A demain, répondait le député.

Francis saluait sa future belle-mère avec déférence, et sa fiancée avec toute la grâce dont il pouvait disposer. Au fond, il la trouvait jolie, on lui promettait une belle dot; peut-être, par le crédit de son futur beau-père, deviendrait-il trésorier payeur général du département; c'étaient bien des raisons de la trouver admirable.

Quand à madame Forestier, elle recevait ses compliments avec une condescendance affectueuse.

Pour Hyacinthe, elle était polie, souriait d'un air incertain, les yeux baissés comme une demoiselle élevée dans un couvent de choix, et ne dit pas une parole intelligible.

—Alors le mariage est fixé le 1er juillet? dit le vieux Vire-à-Temps pour conclure.

—Si vous voulez, répondit Forestier.

—S'il ne dépendait que de moi, ajouta Francis, nous serions aujourd'hui le 30 juin.

—Ces jeunes gens! c'est toujours pressé! dit madame Forestier en souriant avec indulgence.

Sur ce mot la porte se referma et tout le monde alla se coucher,—moi comme les autres.

XXII

UN ASSASSINAT

Cependant le jugement si sage du bon juge de paix qui renvoyait dos à dos ou à peu près les deux parties, n'avait pas calmé leurs esprits échauffés.

Au contraire, la fureur des deux dames en avait redoublé, à la grande joie des voisins, et à la grande frayeur de M. Forestier qui ne pouvait pas sortir de sa maison sans être appelé Sganarelle, (vous entendez bien,) ni rentrer chez lui sans y recevoir l'épithète de lâche.

Voici comment la chose se passa le 20 juin. Par ce jour-là on pourra juger des jours précédents.

Dès qu'il sortit, la grande Marion chargée de le guetter et qui remplissait ce devoir avec un zèle infini, s'écria en riant aux éclats:

—Madame, madame, il vient d'arriver un accident à ce pauvre M. Forestier!

Avertie par ce signal, Mme Bernard courut à sa fenêtre et demanda d'une voix retentissante:

—Qu'est-ce que c'est, Marion? Qu'y a-t-il? Est-ce qu'il s'est blessé au front?

—C'est justement ça, madame. Le capitaine Smintéry les lui a faites trop hautes, et il ne passe jamais la porte sans se cogner.

En entendant ces mots, M. Forestier menaça Marion de sa canne, et celle-ci poussa des cris de frayeur.

—Ah! madame! madame! Voici M. le député qui veut m'assassiner!

—Eh bien, cache ton fichu rouge, Marion, tu sais bien que ça met en colère les bêtes à cornes!

Et ainsi de suite.

Quand le pauvre député rentra chez lui tout déconfit, une autre antienne l'attendait au logis.

—Qu'est-ce que c'est que ces cris? demandait l'impérieuse Rosine.

—Rien! ce n'est rien! répliqua le malheureux.

—Mais si! mais si! J'entends qu'on parle de...

—De rien, Rosine! Et si l'on parle, je veux que tu te taises... Après tout, c'est toi qui m'attires tous ces affronts. Si tu n'avais pas...

Il s'arrêta, effrayé de sa propre audace.

—Si je n'avais pas... quoi?... Réponds donc! s'écria Rosine, en se plantant, les yeux étincelants, devant son mari.

Les fenêtres étaient ouvertes, à cause de la saison, et toutes les voisines regardaient et écoutaient, de sorte qu'aucun détail de la scène ne fut perdu pour le public.

—Osez donc dire, monsieur, ajouta la bouillante dame, osez dire que vous avez contre moi le moindre sujet de plainte. Osez dire que j'ai manqué au moindre de mes devoirs, quelque occasion qui se soit présentée, et Dieu sait si elles ont manqué!...

—Ma bonne amie, je t'en supplie... Qui est-ce qui te parle de ça? Par grâce, laisse-moi tranquille!

—Vous ne m'en parlez pas, monsieur Forestier; mais c'est pour cela que je vous en parle, moi! C'est une honte qu'une femme telle que moi soit exposée à de pareils affronts, par la lâcheté et l'imbécillité de son mari. Oui, c'est une honte, une véritable ignominie! Avoir épousé un courtaud de boutique, car vous n'étiez pas autre chose, monsieur Forestier, lui avoir porté en dot plus de cent mille écus, l'avoir vu se ruiner dans des entreprises insensées; avoir alors pris le gouvernail, relevé ma fortune compromise, assuré l'avenir de ma fille; vous avoir fait nommer vous-même député, malgré votre incapacité reconnue, le préfet, M. de Walpurgis me l'a dit bien souvent: C'est vous qu'on vient d'élire, madame, et non votre mari, et voir en récompense que vous n'osez même pas me défendre contre d'infâmes propos qui vous offensent plus que moi... Ah! tenez, c'est cela qui me fait bondir le cœur... Vous n'êtes donc pas un homme! Vous n'avez donc pas de sang dans les veines! vous êtes donc un lâche!

M. Forestier s'essuya le front.

—Enfin, dit-il, que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux cependant pas entrer de force chez madame Bernard, ni me battre contre elle et contre Marion!

Rosine répliqua d'un air de hauteur souveraine.

—Ce n'est pas à moi de vous indiquer ce que l'honneur vous commande! Si vous avez peur de Michel...

—Mais non, ma bonne amie, je n'ai pas peur de Michel, mais Michel n'est pour rien dans l'affaire. Quand je passe, il me salue toujours avec déférence. De tout temps, il ne m'a rien dit que d'aimable. Il aimait Hyacinthe, ça n'est pas défendu...

Alors Hyacinthe essaya d'intervenir.

—C'est vrai, maman, papa a raison. Michel aimait et respectait papa. Il l'aime et le respecte encore, je le sais...

Mme Forestier se retourna, irritée, contre sa fille.

—Tu le sais!

—Oui, je le sais! répliqua Hyacinthe d'une voix ferme.

—Comment le sais-tu?

Elle hésita un peu, puis se décidant tout à coup:

—Parce qu'il me l'a dit plus de cent fois, et qu'il ne changerait jamais ni pour papa, ni pour moi.

—Ah! tu vois bien! s'écria le père heureux de se voir appuyé par sa fille.

Mais alors la vieille Rosine lança à celle-ci un regard foudroyant.

—Va dans ta chambre, Hyacinthe! jusqu'à ton mariage, tu ne dois point parler sans mon ordre. Je suis seule maîtresse ici, entends-tu bien?

La jeune fille obéit. Alors sa mère, restée seule avec le pauvre député, qui tremblait de tous ses membres, reprit:

—Puisque vous êtes plus mou et plus avachi qu'un chiffon, monsieur Forestier, puisque vous êtes trop lâche pour affronter Michel, je me chargerai moi-même du châtiment!

—C'est ça! c'est ça! vas-y! Et campe-lui un bon soufflet sur la joue droite et un autre sur la joue gauche, dit le député entre haut et bas, et s'il te les rend, ne m'appelle pas, car, sur mon salut éternel, je te verrais rouer de coups de bâton, ma chérie, sans aller à ton secours!

Croyez que Mme Bernard et la grande Marion n'avaient pas perdu un mot de cette conversation et qu'elles se frottaient les mains en riant de toutes leurs forces,—Mme Bernard surtout qui se préparait à jouer un nouveau tour à sa voisine.

J'ai déjà dit que la maison de M. Forestier servait de limite au jardin de Michel. Même, à cause de la familiarité constante et de l'intimité des deux familles qui durait depuis quatre ou cinq ans, Mme Forestier avait eu longtemps l'habitude d'ouvrir les contrevents des deux fenêtres de la salle à manger qui était vaste comme celles de toutes les vieilles maisons bourgeoises, mais qui ne recevait d'air et de lumière que par le jardin contigu.

Cette petite servitude, loin de gêner les uns ou les autres, avait au contraire beaucoup favorisé l'amour naissant de mon ami Michel et de la belle Hyacinthe. Il offrait les roses de son jardin. Elle acceptait et causait volontiers, accoudée avec sa mère sur le rebord de la fenêtre, au rez-de-chaussée. Quelquefois même, pour ne pas faire le tour des deux maisons et pour entendre de plus près la musique d'Hyacinthe, Michel avait sauté par là, les fenêtres n'étant pas à plus de quatre pieds de terre, et, en l'absence des parents, allait baiser les belles mains de sa fiancée, qui ne se fâchait pas trop. Au contraire.

Hélas! ce jour-là, ces fenêtres si bien placées pour le bonheur des amoureux, furent la cause ou l'occasion de la catastrophe la plus tragique dont on ait parlé dans l'histoire des deux familles; tant il est vrai, quand vous plantez un pommier, que vous ne savez pas s'il vous donnera des fruits et de l'ombrage, ou si vous y accrocherez une corde pour vous pendre!

Il était six heures du soir, et Mme Forestier allait se mettre à table avec sa fille et son mari, lorsque tout à coup elle s'aperçut que les contrevents se refermaient d'eux-mêmes; la salle à manger, qui ne recevait de lumière que par ces deux fenêtres, se trouva plongée dans l'obscurité.

En même temps, on riait aux éclats dans le jardin.

M. Forestier étonné, oubliant le chemin de sa cuiller à sa bouche, versa une partie de sa soupe sur son gilet.

La belle Rosine s'écria:

—Mihiète! ouvrez donc les contrevents! On n'y voit plus!

Mihiète obéit.

—C'est un coup de vent, dit-elle, mais elle n'en croyait pas un mot.

Hyacinthe devint fort inquiète.

Le député soupçonnant la vérité, aurait bien voulu partir pour Versailles. Il se voyait entre le marteau et l'enclume, et regrettait les doux propos de la buvette parlementaire.

Quant à Mme Forestier, sans hésiter, elle appela Mihiète et lui donna tout bas un ordre.

—C'est ça, madame, répondit la cuisinière, ça leur apprendra!

Et elle revint deux minutes après apportant d'un air mystérieux un objet long de quatre pieds, assez pesant, de forme arrondie, qu'elle tenait caché derrière son dos.

La belle Rosine s'empara de cet objet, alla se poster entre les deux fenêtres et attendit son ennemi comme un Zoulou attend un Anglais au passage. Évidemment, la plaisanterie avait paru si bonne aux gens qui étaient dans le jardin qu'ils ne manqueraient pas de la renouveler.

Les contrevents de la première fenêtre se refermèrent à grand bruit, et déjà une main inconnue poussait ceux de la seconde; on voyait le bras bien à découvert, lorsque Mme Forestier, bondissant hors de sa cachette comme une lionne et brandissant l'objet mystérieux apporté par Mihiète—c'était un manche à balai, elle frappa un coup si vigoureux sur le bras à découvert que l'éclat de rire du jardin se changea en un effroyable cri de douleur.

—Ah! mon Dieu! s'écria Mme Reine Bernard, car c'était elle-même, elle m'a cassé le bras, cette coquine!...

Tous les mots les plus violents de la langue française suivirent celui-ci.

Enfin elle appela Marion.

De son côté, Rosine, se tournant vers son mari d'un air de triomphe, lui dit:

—Voilà ce que tu aurais dû faire si tu n'avais pas été le lâche que tu es!

A quoi le gros papa Forestier répondit la bouche pleine:

—Oui, voilà de belle besogne. Tu as fait une bonne journée, je te conseille de t'en féliciter!

Et comme elle allait répliquer avec emportement, il ajouta:

—Tiens, ma pauvre Hyacinthe, ta mère est une vieille folle. Pour lui rendre justice, il faudrait la mettre à Charenton avec une camisole de force!

Elle s'avança sur lui d'un air menaçant:

—Monsieur Forestier! avant de me mettre à Charenton, il faudrait d'abord avoir le moyen de payer ma pension, et vous n'avez rien, c'est moi qui vous nourris, qui vous loge, qui vous blanchis, qui vous donne de l'argent de poche pour vos menus plaisirs; sans moi, vous ne dîneriez pas!... Non, vous ne dîneriez pas!... Osez donc dire devant moi, que vous dîneriez!

—Maman! Oh! maman! interrompit Hyacinthe suppliante. On va t'entendre! Le jardin de Mme Bernard est déjà rempli de monde!

—Eh bien, je veux qu'on m'entende, moi. Je veux qu'on sache qu'il n'y a que moi seule de maîtresse ici, que personne n'a le droit de commander, excepté moi, et que...

Puis tout à coup:

—Pour commencer, reprit-elle, qu'on se remette à table et continuons de dîner.

—Ah! pour ça non, dit le député, en jetant sa serviette, je vais finir mon dîner à l'hôtel des Trois-Empereurs.

Hyacinthe voulut en vain le retenir. Il s'enfuit.

Cependant le peuple s'amassait dans le jardin de Mme Bernard. Un envoyé extraordinaire, choisi parmi les galopins les plus agiles du faubourg, était allé chercher le vieux docteur Vadlavan, chirurgien renommé, et sur la route racontait à qui voulait l'entendre que Mme Bernard venait d'être assassinée par Mme Forestier. On racontait déjà les plus affreux détails. Le député avait pris part au crime. Cinq coups de couteau n'avaient pas assouvi la fureur de ces deux époux. Mme Bernard était étendue dans une mare de sang... En mourant, elle avait du même coup pardonné sa mort à ses lâches assassins et légué sa vengeance à son fils.

Au bout d'un quart d'heure, toute la ville fut sur pied et s'avança en procession vers la maison Bernard. Une heure plus tard, Michel, qui revenait à cheval de la campagne, fut averti par le bruit public qu'il était devenu orphelin.

XXIII

CHAMBRE DE MALADE

Le lendemain, Mme Bernard était au lit, pâle, gémissante, mais furieuse toujours et ne rêvant que la vengeance.

Près d'elle se tenait le vieux Vadlavan, qui lui tâtait le pouls, et d'un air affectueux disait:

—Ma chère enfant, il ne faut pas vous échauffer. Vous avez tort... tout ça comme ça... c'est grave, mais ça passera.

Elle répliqua d'une voix grinçante et sifflante:

—Ça passera... ça passera... Il en prend bien à l'aise, ce vieil imbécile! On voit bien que ce n'est pas lui qui a reçu le coup!

Après quoi, le docteur, qui était plus fin qu'éloquent et qui feignait d'être un peu sourd pour n'entendre que ce qui lui plaisait dans la conversation, continua:

—C'est une forte luxation... Tout ça comme ça... Si je n'avais pas été là, pour la réduire sur-le-champ, je ne sais pas ce qui aurait pu arriver... une forte fièvre, la gangrène, le tétanos peut-être...

Il semblait parler à Michel; mais la dame prêtait une oreille attentive et pâlissait de frayeur.

—Que dites-vous là, docteur? La gangrène! Le tétanos!

Vadlavan parut contrarié d'avoir été entendu; au fond, il était enchanté; la crainte de la mort assurait son empire sur sa malade.

—Ne craignez rien, ma chère enfant. Je vais vous envoyer un de mes petits flacons. Vous en prendrez une cuillerée à café dans un grand verre d'eau sucrée, tous les quarts d'heure... Vous aurez soin de ne pas vous mettre en colère dans les intervalles. Cela est essentiel...

Il tira sa montre, regarda l'heure et ajouta:

—Il faut que j'aille prendre le train express. La femme du préfet de ***

Il nomma une ville située à vingt lieues de là.

... M'a fait appeler pour une opération des plus dangereuses, qu'on n'ose pas confier à mes confrères de là-bas... Il s'agit de vie ou de mort...

Comme il allait sortir, Mme Bernard, effrayée, s'écria:

—Mais, docteur, si le tétanos venait tout à coup, qu'est-ce qu'il faudrait faire?

Elle attendait son arrêt avec angoisse.

Il répondit tranquillement:

—Rien autre chose que prendre les cuillerées à café de mon petit flacon, toujours délayées dans l'eau sucrée...

—Et quand le flacon sera vide?

—Je vais en envoyer trois... Bonsoir et bonne nuit, ma chère enfant... Tout ça comme ça... Du calme surtout, du calme, le plus grand calme!

Il prit son chapeau à larges bords, sa canne et sortit. Michel l'accompagna jusque dans la rue et revint d'un air fort tranquille.

La consultation des médecins étant terminée, celle des hommes de loi allait commencer.

Elle fut vive et violente. Mme Bernard ne parlait d'abord que de traduire son assassin en cour d'assises.

Soufflé par Michel, je fis observer modestement que le jury était si indulgent...

—Ou plutôt si lâche! interrompit la dame.

—... Si lâche, si vous préférez, qu'il ne manquera pas d'acquitter, tandis qu'un bon petit procès en police correctionnelle ne pouvait pas manquer d'aboutir à l'amende et à la prison.

Et comme Michel sortait de nouveau pour commander des compresses, sa mère me dit:

—Comprenez-vous ça, Trapoiseau? Mon fils a l'air de prendre ça comme la pluie ou le beau temps?

Je lui ai dit hier: fais-moi venir le juge d'instruction et le procureur de la République. Il a répondu: «Oui, maman!» Et il les a fait venir.

—Mais, madame, que voulez-vous qu'il fît de plus?

—Ah! s'il avait du sang dans les veines! il aurait massacré ce gros Forestier et sa coquine de femme... Mais non, c'est tout le portrait de son grand dadais de père; il n'est étonné de rien; il ne se fâche de rien; on égorgerait sa mère sous ses yeux qu'il enverrait tout bonnement chercher le médecin et les gendarmes!...

J'osai risquer:

—Mais, madame, après tout...

Elle me coupa la parole.

—Vous d'abord, Trapoiseau, taisez-vous! Qu'est-ce que vous pouvez comprendre au déchirement du cœur d'une mère qui se voit abandonnée de son fils, oui, lâchement abandonnée du fruit de ses entrailles?...

Je fis signe en silence qu'en effet n'ayant jamais été lâchement abandonné du fruit de mes entrailles, je ne pouvais pas comprendre le déchirement.

—... Eh bien, alors, continua la dame, fichez-moi la paix!

Je la lui fichai sur sa demande et j'allais prendre congé lorsque le juge de paix parut, qui venait offrir comme tous les autres ses compliments de condoléance.

Mais il fut bien reçu! ah! oui, bien reçu!

Dès les premiers mots Mme Bernard lui dit:

—Monsieur Robin, c'est votre faute! Tout ça ne serait pas arrivé si vous m'aviez rendu justice l'autre jour, mais la Smintéry—car on ne peut plus l'appeler maintenant la Forestier,—encouragée par votre jugement...

Alors le vieux juge de paix répliqua d'un ton paternel:

—Ma chère enfant, je t'aime beaucoup...

—Il y paraît, dit amèrement la dame.

—Je t'ai vue naître...

—Vous êtes assez vieux pour avoir vu naître ma grand'mère.

—Et je ne peux pas m'empêcher de penser que le curé Torlaiguille avait raison quand il disait: «Il n'y a pas, dans ma paroisse, de femme plus folle et plus méchante que Mme Forestier...»

—Ah! qu'il a donc raison monsieur le curé! s'écria Mme Bernard, triomphante... C'est un homme sage et de bons sens, celui-là!

—Attends donc, ma chère enfant, tu ne connais pas la fin de sa phrase. La voici: «... excepté madame Bernard!»

Les yeux de la dame étincelèrent.

—Il n'a pas dit ça, monsieur Robin. Vous mentez! M. le curé est incapable de dire une sottise pareille!... Et, s'il l'avait dite, vous seriez un sot de me la répéter.

Le père Robin se leva de son fauteuil et répliqua:

—Ma chère enfant, il avait tort de parler avec si peu de respect des deux dames les plus aimables et les mieux élevées de France; mais enfin il l'a fait et je l'ai entendu de mes oreilles; au reste, tu pourras t'en assurer tout à l'heure, car le voici.

En effet, mon oncle le curé s'avançait à travers le jardin d'un pas majestueux, et fut introduit sur-le-champ.

Mais il avait à peine fini de saluer et de s'informer de la santé de l'intéressante malade, lorsque le juge de paix lui demanda brusquement:

—Est-il vrai, mon cher curé, que vous avez dit devant moi ce matin...

Et il répéta la phrase:

Ici le curé regarda Mme Bernard, puis le juge de paix, devina ce qui s'était passé, et répondit en souriant d'un air de reproche:

—Toute vérité n'est pas bonne à dire. Si j'avais laissé entrevoir une opinion défavorable pour quelqu'une de mes paroissiennes, il est vrai, monsieur le juge de paix, que j'aurais eu tort, mais...

Alors Mme Bernard l'interrompit d'une voix brève:

—C'est bon, c'est bon, monsieur le curé. Je ne veux pas en apprendre davantage. Je sais maintenant ce qu'il faut penser de votre amitié.

J'avais écouté sans rien dire ces discours et ces répliques, mais le juge de paix, pour détourner la conversation, me demanda des nouvelles de la politique du jour. Qu'est-ce que je pensais de M. de Broglie?

—Un homme bien fin, celui-là, un fameux diplomate parlementaire!

—Ah! et M. de Fourtou?

—Un ministre à poigne, qui fera mettre en prison tous les récalcitrants!

Et celui-ci, et celui-là... Et qu'est-ce que je pensais de la Hollande?

—Rien que de bon.

—De l'Angleterre?

—J'avais des soupçons.

—De l'Allemagne?

—Des inquiétudes.

—De l'Italie?

—J'y voyais du zist et du zest.

—De la Russie?

—Elle a des vues sur l'Orient.

—De la Turquie?

—Elle devrait payer ses dettes.

—De l'Autriche?

—C'est bien compliqué. Les ultraleithans et les cisleithans...

—De la Grèce?

—Ils ont Athènes et veulent avoir Constantinople. C'est un trop gros morceau. Ils s'étoufferont en voulant l'avaler.

Pendant que nous étions perchés sur ces hauteurs de la politique, Mme Bernard qui ne dormait pas à cause de son bras luxé et qui grognait comme un sanglier, en nous tournant le dos dans son lit, se retourna tout à coup et s'écria:

—Marion! Marion!

La cuisinière parut.

—Courez vite, ma fille, au fond du jardin. Dites que je n'y suis pas...

—Eh! madame, tout le monde sait que vous êtes couchée! répondit la trop sincère Marion.

—Je vous répète que je n'y suis pas, que je n'y serai jamais, que je ne veux jamais recevoir ni ce gros imbécile, ni personne de sa famille.

Et du doigt elle montrait le malheureux député qui venait s'excuser, ou plutôt excuser sa femme, supplier qu'on lui épargnât ce scandale, et qui s'avançait accompagné de Michel.

Mon oncle le curé dit à demi-voix:

—Madame, à tout péché miséricorde. Ce n'est pas la faute de ce pauvre M. Forestier, si...

—Monsieur le curé, répliqua aigrement la dame, je vous prie de m'épargner vos conseils. A mon âge on sait ce qu'on doit faire, je suppose!

—En effet, madame! Ou bien si on l'ignore, on croit le savoir. Ça revient tout à fait au même. Sapiens est qui credit esse, comme dit saint Thomas d'Aquin.

Quant au juge de paix il n'offrit pas ses conseils, devinant sans doute qu'ils seraient aussi mal reçus que ceux de son voisin. Il attendit, le menton appuyé sur la pomme de sa canne, ce qui allait arriver.

Michel, contre l'usage, entra le premier, frayant la route au député, et dit:

—Maman, voici M. Forestier qui vient te rendre visite et t'exprimer ses regrets...

—... Des regrets plus profonds qu'il n'est possible d'imaginer, continua le député.

Il attendit quelques secondes une réponse encourageante qui ne vint pas.

Michel reprit:

—Maman c'est M. Forestier...

Alors la dame répliqua:

—Forestier! Qui ça, Forestier?... Le mari de la Smintéry?...

A ce mot, le malheureux député se leva d'un bond et courut à la porte. Mais la voix perçante et vengeresse de Mme Bernard le suivit jusqu'au fond du jardin.

—Dis-lui, Michel, de ne jamais remettre les pieds ici. Dis-lui que mon tapis n'est pas fait pour les souliers d'un...

—Madame, interrompit le curé, je suis venu vous voir de peur que vous n'eussiez besoin de mon ministère; à la manière dont vous parlez, je vois que vous êtes vivante et bien vivante...

—Grâce à Dieu, monsieur le curé! Voudriez-vous déjà me voir enterrée?

—Non, madame; mais je voudrais vous voir plus douce envers le prochain, surtout envers celui que vous avez offensé!... Venez-vous faire un tour de promenade à monsieur le juge de paix?

—Avec plaisir, mon cher curé.

Je les suivis, et sur le seuil de la porte je rencontrai Michel qui me dit:

—Trapoiseau, il n'y a plus de milieu pour moi. Il faut être député ou mourir.

—Eh bien, ne meurs pas!

—Tu m'aideras?

—Certes!

Et ce fut la préface de cette fameuse élection dont on a tant parlé plus tard à Versailles et même en Europe.