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Ida et Carmelita

Chapter 13: IX
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About This Book

The narrative follows a solitary colonel who takes up residence in a Swiss mountain hotel and his young valet, whose boredom and loyalty shape daily life. Their routine is broken by the arrival of travelers, including a luminous young woman whose presence prompts reappraisal of first impressions and private affections. Through promenades, excursions, and domestic scenes, the plot weaves character sketches and episodic encounters that explore solitude, social manners, and the contrast between outward beauty and inner worth, favoring close observation and gentle moral reflection over dramatic artifice.




VIII

Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré.

Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.

Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.

Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans qu'on entendit aucun bruit.

Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la chambre.

Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.

Elle écarta la portière et entra.

Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces bruits.

A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.

—Qui est là? dit-il.

Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.

Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.

Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.

—Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.

—Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.

—N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ? dit-il.

—Je l'ai reçu.

—Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?

—Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.

—Une erreur!

Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?

—Votre buvard....

—Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.

Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les yeux.

—Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.

Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.

Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.

—Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.

—Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.

—Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.

Il se leva.

En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.

Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:

—Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire.

Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le subir et d'en finir.

Elle reprit:

—Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable de recourir au moyens qu'il a employés.

Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend pas.

—J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis obligée de le faire.

—Je vous en prie....

—Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.

Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et un encrier.

Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.

Puis elle les tendit au colonel.

Il lut:

Dites-vous bien que je vous aime.

HENRIETTE.

A vendredi, votre vendredi.

HENRIETTE.

Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre

HENRIETTE.

—Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier? Comparez, regardez.

Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux, il la regarda elle-même.

—Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière? Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu puissant. Ah! Édouard!

Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.

De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le laissa maintenant à son trouble.

Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit:

—Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.

Il leva la main.

—Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.

Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit:

—Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.

Elle s'était levée.

Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.

Ils marchèrent sans échanger un seul mot.

Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.

—Où est Tom? dit-il.

—Tom ne m'attend pas.

—Je vais vous conduire alors.

Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le trottoir.

Non, dit-elle.

Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.




IX

Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait aimer.

Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»

Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins l'aimait-elle fidèlement.

L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.

Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.

Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.

Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à Carmelita et à Ida.

C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»

Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.

Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.

D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.

Mais réussirait-elle?

Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle lui avait confié!

Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.

Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque chose avec la réflexion.

En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.

Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son fauteuil, écouter la musique de Robert, ne se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.

Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.

—Voyez donc le baron Lazarus!...

—Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel Chamberlain?

—S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.

—Évidemment il ne pense qu'à la musique.

A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se pencha contre son voisin.

Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:

—Si je pouvais prier!

Tief eingreifende musik! dit le baron.

—Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.

Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.

Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.

Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.

—Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez un devoir social.

Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très profondes.

—Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.

Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.

Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, au moins d'une façon directe.

Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.

Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.

Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.

Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du prince Mazzazoli.

En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.

Il cherchait, il guettait.

En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour ne rien cacher.

La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.

Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, les petits aussi bien que les grands.

Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation: c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que mademoiselle Belmonte était seule.

Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.

En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva entre-bâillée.

Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.

Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes restées ouvertes.

Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir entendue.

On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.

—Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec fureur.

—Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.

—Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.

Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un étage supérieur.

Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la referma derrière lui avec fracas.

Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais convenablement.

Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était cet homme.

Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants auparavant.

Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.

Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.

Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se douter assurément qu'il était suivi.

Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.

Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette maison.

Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.

—Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.

Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.

—Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.

Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.

Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu parler.

Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer parti de ce renseignement.

Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.




X

En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.

Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage et les invitait à y assister.

Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.

S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?

Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui qui se marie.

Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.

Et, le coup porté par une lettre,—s'il était vrai que son mariage dût porter un coup à Thérèse,—il irait faire sa visite.

Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,—car il ne l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,—un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain demandait à le voir.

Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains tendues.

—Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.

—C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.

—Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.

—En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.

—Vous avez à me parler?

—Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?

Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir cette visite?

Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:

—Ma petite cousine va bien, j'espère?

—Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.

Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?

Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son oncle.

—Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.

—Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en France.

A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.

Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:

—Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre mariage, mon cher Édouard.

—Vous savez?...

—Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.

—Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?

C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.

—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, n'est-ce pas?

—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder avec ordre, surtout avec patience.

—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu Édouard.»

«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le Sport, disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux courses du bois de Boulogne.

—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?

—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien voulu venir avec nous au Moulin flottant pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.

—Sorieul!

—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour titre: Les Césars par un César. C'était une critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle céda.

—Ah! elle a consenti!

—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?

Il devait épouser Carmelita.

Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.

Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,—puisqu'il n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.

—Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!

Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.

—Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous faire part de mon mariage.

—Et qu'appelez-vous tantôt?

—L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai de partager ce souper avec vous.

Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.

Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.

Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte et entra.

L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.

Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit du bruit.

—Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.

Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une lampe à la main.

—Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.

C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.

Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se parler.

Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.

Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux ardents.

Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans l'ombre.

—Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.

Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait souper avec eux.

—Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de n'avoir pas douté de moi.

—Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.

—Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.

Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait produit sur elle.

Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:

—En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.

—Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position il se trouvait?

—Il me l'a dit.

—J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.

—Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.

—Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir mariée.

De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait même pas la regarder.

Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.

—Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!

—Oui, je me souviens, dit-il.

—Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?

Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa conscience était moins ferme.

—Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon coeur.

La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et l'étouffait.

C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.

—Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne de vous.

—Q'importe, mon bon Denizot?

—Comment, qu'importe! et ma gloire?

Puis, donnant une poignée de main au colonel:

—Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?

—Pas trop.

—Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien aise.

Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui étaient entassées dans son panier.

Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.

Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.

Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa santé.

Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient adressées.

Le souper était servi sur la table.

Antoine invita son neveu à s'asseoir.

—Prenez la place de votre père, mon neveu.

A ce moment, Sorieul fit son entrée.

Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.

Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.

—Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute la journée.

—De moi?

—De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur rôle.

Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti, Quinet.

Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu l'arrêter.

La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.

Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:

—Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.

Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.

—La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?

Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.

—Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la sienne?