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Ida et Carmelita

Chapter 15: XI
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About This Book

The narrative follows a solitary colonel who takes up residence in a Swiss mountain hotel and his young valet, whose boredom and loyalty shape daily life. Their routine is broken by the arrival of travelers, including a luminous young woman whose presence prompts reappraisal of first impressions and private affections. Through promenades, excursions, and domestic scenes, the plot weaves character sketches and episodic encounters that explore solitude, social manners, and the contrast between outward beauty and inner worth, favoring close observation and gentle moral reflection over dramatic artifice.




XI

Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.

Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.

Il l'alla donc trouver.

Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec elle.

—Vous recevez cet homme? dit-il.

—J'ai besoin de lui.

—Ah! c'est une raison.

—Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.

—Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.

Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une autre.

—Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.

—En avons-nous beaucoup devant nous?

—Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans trop de hâte.

—Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.

Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.

—Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.

—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.

—Le maître de chant de Carmelita!

—Lui-même.

—Mais alors?...

—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.

—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de Lorenzo Beio.

—On pourrait peut-être le lui acheter.

—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.

—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.

—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.

—Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un gros rire.

Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:

—Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des Bouffes?

—Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.

—Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.

—Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.

—Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?

—C'est bien naturel.

—Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.

—Je la vois quelquefois.

—Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?

—J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.

—Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?

—Je le pense.

—Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.

—J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.

—Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature lui a donné,—une seule chose exceptée, la voix;—il est vrai que de ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez ce qui lui manque.

—La voix? moi!

—Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, ces mérites.

Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette combinaison devait lui profiter.

—Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.

—Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner à Ida?

—Oh! ma fille!

—Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille comme mademoiselle Ida....

Sie ist eine engel.

Ja, ja, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de théâtre,—au moins elle peut le croire,—ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,—on a vu des exemples de cette ambition chez de simples grues;—elle s'adresse à Beio pour lui demander des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?

—Quelquefois.

—Plusieurs fois par semaine?

—Oui, souvent.

—Tous les jours?

—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.

-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle vous fera honneur.

—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.

—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.

—Parfaitement.

—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera temps encore;—il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.

Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas sotte.

Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!

Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille combinaison, et encore sans paraître y toucher.

Quelle Babylone que ce Paris!




XII

Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et elle n'était que cela.

Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant elle avait une certaine réputation.

Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui se montraient en elle.

C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.

Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.

Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père, qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout dire, celle du ruisseau.

Dans son roman des Liaisons dangereuses, Laclos a peint une jeune fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.

C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.

Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»

Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:

—Est-elle drôle, cette Flavie!

Et ce mot était généralement accepté.

Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.

Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.

—Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout naturel?

Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait pas et riait lui-même.

—Je voudrais bien, disait-il.

En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.

A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux éclats.

—Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!

—Mais, ma chère petite....

Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas débuté dans des cafés-concerts?

Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:

—C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.

Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés:

—Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire, celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.

—Je veux en faire une grande artiste.

—Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il est trop tard; et à qui la faute?

—Il n'est jamais trop tard.

—Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi la raison vraie.

—Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.

Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.

—Non, non! criait-elle; impayable!

Le baron vint s'asseoir près d'elle:

—Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.

—Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?

—Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche: Débuts de mademoiselle Flavie Engel. Cela ne te dit rien.

—Après tout, pourquoi pas?

—Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les auras.

Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et regardant le baron dans les yeux:

—Vous y tenez donc bien à ces leçons?

—Beaucoup, je t'assure.

—Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?

—Comment! ce que je te les paye?

—Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?

—Mais il me semble....

—Pour qui aurais-je tout ce mal?

—Pour toi.

—Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.

—Sans doute, mais....

—Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.

Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.

Ils tombèrent d'accord à cent francs.

Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.

—Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.

Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.

Une nouvelle discussion s'engagea.

—Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.

—Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.

Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.

—Je fais tout ce que tu veux, dit-il.

—Ainsi vous payerez Beio?

—Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même de tes progrès.

Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de chant l'arrêta.

Son temps était pris.

En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en prendre une nouvelle.

Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.

Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour donner sa leçon.

Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.

Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.

—A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.

—Et pourquoi donc, petite fille?

Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.

—Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.

Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au baron, du baron à Beio.

—Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes le professeur.

Beio, sans répondre, s'inclina.

—Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?

Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas prête à commencer.

—Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à moi.

Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.

—Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.

Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.

—Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.

L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait très bien.

—Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des choses, on aperçoit des causes de trouble.

Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.

—Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux côtés.

Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car ce n'était assurément pas un simple bavardage.

—Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.

Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:

—Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.

Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui se rapportaient à la leçon même.

—Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour la musique que les Français.

Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, et ne pas renoncer dès la première leçon.

Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.

Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.

-De quel côté allait M. Beio?

Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots personnels dans cet entretien.

—Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.

Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au prince Mazzazoli.

Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.

Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la rupture de ce mariage.

—Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?

Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.

Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre on mettait à accomplir ce mariage.

Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le colonel.

Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.

Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour.

Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.

C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la prodigalité orientale.

C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.

En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.

Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.

Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.

Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.

Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.

Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.

Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.

Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:

—C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!

Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.




XIII

Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.

Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?

Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais quelles précautions?

Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un membre de sa famille.

Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.

Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.

Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.

Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se servir.

Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.

C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.

Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.

Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier Saint-Marcel.

Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris ouvrait ses portes.

—Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans les villages perdus: Au soleil d'or, il luit pour tout le monde; cela vaudra bien le Fluctuat nec mergitur.

De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient d'une étrange façon les p, les b et les v, ils vous faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.

Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des Allemands; dans les hôtels, comme kellner et comme oberkellner, des Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes cours allemandes (deutsche hoefe).

Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.

Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.

Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la mère-patrie.

Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les amis d'Antoine.

Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait s'adresser:

—Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se voient tous les jours.

Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.

Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.

Mais Thérèse?

Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.

Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.

—Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave Hermann, et discrètement.

Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.

Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de l'année 1870.

—Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.

—Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.

—C'est un brave homme.

—Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.

—Pourquoi ne veut-elle pas?

—On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses raisons.

Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.

Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses relations.

Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.

—Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.

—Antoine ne voudra pas se sauver.

—Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.

—Il ne voudra jamais partir.

—Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France et la Prusse?

—Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont échangées entre Allemands et Français.

—Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le doivent.