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Ida et Carmelita

Chapter 24: XX
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About This Book

The narrative follows a solitary colonel who takes up residence in a Swiss mountain hotel and his young valet, whose boredom and loyalty shape daily life. Their routine is broken by the arrival of travelers, including a luminous young woman whose presence prompts reappraisal of first impressions and private affections. Through promenades, excursions, and domestic scenes, the plot weaves character sketches and episodic encounters that explore solitude, social manners, and the contrast between outward beauty and inner worth, favoring close observation and gentle moral reflection over dramatic artifice.




XVIII

Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands capitaines.

Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste était aux mains de la Providence.

Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir bien méritée.

C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?

Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au hasard.

Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.

Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en bas.

Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.

A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures précises.

Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du baron, mieux valait cette avance qu'un retard.

Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son espérance.

—Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à craindre, liberté absolue.

A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au dehors.

—Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!

Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.

—A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.

L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller chercher le colonel.

Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.

Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.

Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir pour se rendre rue du Colisée.

—Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez vous, dit le baron.

Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux heures cinquante minutes.

Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:

—J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.

Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses de lettres.

C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui les avaient écrites.

En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.

Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.

Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour la tourner.

Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.

Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six minutes pour être bruyant.

Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.

Le baron se montra vivement contrarié.

—Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.

—Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.

—Sans doute, mais....

—Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.

—Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez savoir.

—Si vous vouliez....

—Quoi donc?

—Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.

—Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.

—Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en jeu.

—Alors je vous ferai cette lettre.

—Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume pleine d'encre.

—Volontiers.

Il était deux heures cinquante-huit minutes.

Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.

Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.

A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer et un verrou glissa dans une gâche.

Beio était entré derrière Carmelita.

Instantanément un cri retentit:

—Lorenzo!

Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle de Carmelita.

—Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.

—Ici!

—Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.

—Et quelle explication voulez-vous?

—Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.

Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.

Le baron le retint par le bras:

—Écoutez, dit-il.

Mais le colonel se dégagea.

—Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?

Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le remonta.

Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.

A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses mains.

Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers Beio.

—Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.

Puis, revenant à Carmelita:

—Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme.

Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le salon.

Alors, s'adressant au baron.

—Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.

Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait ouvert la porte.

XVIII

Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du colonel, ses paroles et son départ.

Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des flammes.

—Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.

Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.

—Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le baron par un geste tragique.

Puis, détournant la tête avec dégoût:

—Lorenzo! dit-elle.

A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.

Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.

Il s'avança d'un pas vers elle.

—Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.

Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le mépris le plus profonds.

Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.

—Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?

Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.

Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans cette entrevue?

Il entra chez elle.

Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui donnait sur le jardin.

—Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard!

—N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?

—C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi bon?

—Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.

—Que s'est-il donc passé?

—Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle Belmonte.

—Rompre! en si peu de temps!

—Quelques paroles ont suffi.

—Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?

—Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire qu'il m'adressera cette demande.

—Quelles raisons, cher papa?

—Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.

—Ah! papa!

—J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.

—La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; je n'ai pas changé.

Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.

Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.

Il lui fallait voir le colonel.

A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.

Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.

Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux mains.

Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.

—J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est passé après votre départ.

Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis levant la main:

—Avant tout une question, je vous prie, monsieur.

—Dites, mon ami, dites.

—Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle Belmonte et de cet homme?

—Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but aurais-je agi ainsi?

Le colonel ne répondit pas.

—Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,—au moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre départ:—ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de manière à la ménager autant que possible.




XIX

Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.

Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.

Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que c'était par discrétion.

—Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une autre affaire.

De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.

Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était conclu.

Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait rencontrer.

En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans toute sa personne.

Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.

Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils sortirent.

—Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement.

—Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.

—Réussi?

—C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes d'affaires.

—Ne soyez pas trop modeste.

—Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il été bien insuffisant.

La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.

—Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.

—Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de chant.

—Ah! vraiment?

—Mon Dieu! oui.

—Et comment cela?

—C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!

—Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.

—Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,—en disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,—le colonel l'a entendu.

Le colonel assistait à cette scène?

—C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.

—Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se passait cette scène.

—C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée.

—Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement combiné.

—Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le store...

—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?

—Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma femme.»

—Et il est sorti simplement, dignement.

—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?

—Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.

—Voilà qui est assez crâne.

—Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.

—Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?

—Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus original encore.

—Voyons.

—C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.

—Ils partent?

—Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus simple.

La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète.

Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de la salle.

Était-ce possible?

—Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris?

—Parbleu! avec les diamants du colonel.

—Et en laissant ses créanciers derrière lui.

Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.

Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre.

Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine Chamberlain.

En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.

Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer.

Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas écrit.

La marquise se retira déconcertée.

N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe d'Ida?




XX

Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce mariage était rompu.

Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.

Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.

Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit et son coeur.

Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.

Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient de lui.

Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.

C'était l'heure où le tout Paris qui respecte les exigences de la tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce tout Paris, dont il était une des individualités les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il était.

Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.

En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.

—Eh bien! mon cher colonel!

—Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel.

—Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?

—Qui est indiscret?

—De vous adresser une félicitation?

—Et à propos de quoi, je vous prie?

—A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.

Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point inquiété.

Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.

Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant presque violence:

—Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.

—Et pourquoi cela, monsieur?

—Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.

—Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.

—Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je répondre?

—Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.

Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.

Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?

A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en échange?

Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens!

Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.

Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il était.

Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.

En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors!

En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.

Il poussa la porte.

Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui travaillait.

—Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!

Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.

—Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des nouvelles d'Antoine.

—C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.

—Voici la lettre, dit Michel.

Mon cher Michel,

Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.

J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.

Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en Allemagne.

Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.

Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les connaître.

Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.

Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.

De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a été la révolution française.

Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.

Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.

Nous avons ici un journal, le Volkstaat, ce qui veut dire le gouvernement du peuple, dans lequel on me demande des articles qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit une Histoire de la Révolution Française, car partout notre Révolution doit être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.

Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.

Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses deux petites filles.

Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous sommes pleinement heureux.

En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux français.

Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.

ANTOINE.

Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.

—Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais savoir.

—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.

—Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?

—Une dame de mes amies? Et qui donc!

—Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, voilà tout.

Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.




XXI

Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:

—Que faire maintenant?

Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but.

Comment prendre la vie?

Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?

Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement qu'il désirait aller?

Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.

Autant rester à Paris.

La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.

Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là.

Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les yeux.

Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on avait le pressentiment que demain n'existerait pas.

Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de noir.

On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.

Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France était tranquille, le gouvernement était fort.

Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.

Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt dernières années, et le soir à la représentation du Plus heureux des trois, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.

On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi réussies.

Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.

Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.

Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.

—Quel estomac! disait-on.

On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.

Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?

Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les battements de son coeur: celui de Thérèse.

Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné rue de Charonne.

Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de marteau.

Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.

En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.

A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?

Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de mystérieux?

Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.

Il alla trouver le baron, rue du Colisée,—ce qu'il n'avait pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis en avant.

Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de soulagement:

—Enfin, tout n'est pas perdu!

Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux mains ouvertes.

—Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.

Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.

Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.

Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait à rester.

Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.

—A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le Volkstaat?

Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la referma aussitôt et parut chercher.

—Le Volkstaat, le Volkstaat, dit-il.

—C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les ouvriers.

—Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi.

Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible:

—Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre moi?

—Mais, comment pouvez-vous penser?...

—Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire?

—Écrivez, je vous prie.

—Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.

Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.

Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.

Le Volkstaat paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le pays.

La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et tourmenté.

Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police à les trouver.

Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.

Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du gourmet.

Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables. Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus tard.

Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui il était.

De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.