XXII
Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus fréquents.
Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.
D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.
En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable que le silence et la solitude.
Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.
Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de choses et de personnes.
Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se faire valoir les uns les autres.
Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.
Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.
Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes remarquables.
A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.
Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.
Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas citoyens des États-Unis?
Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces litanies:
—Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?
On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à la race germanique.
Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole.
—Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.
Les rires recommencèrent de plus belle.
—Et les soldats? dit le colonel agacé.
Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.
Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, et tout le monde garda le silence.
—Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, c'est que nous avons peur d'elle.
Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.
—Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.
Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.
Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.
Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus jeune.
Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié fraternelle.
Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé.
Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.
Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse passionnée.
Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.
Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.
Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.
—Vous allez là? dit-il.
—Oui, je vais faire une visite au baron.
—Et à sa fille?
—Et à sa fille.
—Alors c'est vrai?
—Qui est vrai?
-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?
A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.
—Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser.
—C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement d'impatience que je suis fâché contre vous.
Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.
—On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.
—Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis, n'est-ce pas?
Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les autres».
Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche? Il fallait en finir.
Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir même.
XXIII
Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le colonel, c'était chez sa fille.
En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.
Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.
Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du bonheur qu'elle donnait.
Quand elle disait Lieber papa, sa voix était une suave musique.
Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa pipe.
Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?
Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.
Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.
Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être.
Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie.
Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui en courant.
—Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?
Le baron était enfin sorti de son état extatique.
—Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.
Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.
Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.
Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.
Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.
Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce qu'avait le colonel.
Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses lèvres.
Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.
—Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.
Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était fermée.
—Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.
—Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.
—Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que pour ma fille.
—Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison calme...
—Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.
—Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai jamais.
Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être que mauvaise.
Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.
C'était un adieu que le colonel lui adressait.
Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment troublée.
Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua:
—Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.
Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.
—Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?
Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté; mais...
—Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre demande?
—Vous savez?
—Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.
Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion.
—Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous connaissez.
Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de l'interrompre.
—Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois les répéter sans les altérer.
Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.
Le baron poursuivit:
—«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui répondre?»
A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le fauteuil qu'il occupait.
Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, lui imposa silence:
—Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.
Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la stupéfaction:
—Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer.
Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.
Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son visage prit l'expression de la surprise.
—Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu!
Et le baron, à son tour, se leva vivement.
—Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande à m'adresser?
—Oui.
—Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous la donne.
Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.
Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la main:
—Cette demande, dit-il,—sur votre honneur, répondez franchement, colonel;—cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, répondez.
—Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre nos relations.
Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.
—Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!
A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant: il était accablé.
Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer en face du colonel, à deux pas.
—Et vous m'avez laissé parler? dit-il.
Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une profonde douleur, un morne désespoir.
—Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille.
Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la parole.
Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât.
Enfin le baron se décida.
—Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour notre dîner de mardi.. Vous viendrez?
—Je viendrai.
Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se frottant les mains à se les brûler.
—Eh bien! papa? dit Ida.
—Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.
XXIV
Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses savantes combinaisons.
On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.
En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout à fait juste.
Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister à la liberté.
D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France.
De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement allumer la foudre.
Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette année.
Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui.
Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente, se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire naître.
Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.
C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la ruine des espérances du père.
En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel à prendre Ida pour femme?
Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le quittât en même temps.
Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.
Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.
Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin.
Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.
Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une consultation.
Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.
Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents états par lesquels le colonel passait dans la digestion.
—Est-ce exact?
—Très exact.
—Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.
Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se rapprocha du colonel.
—Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.
—Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.
—Même quand la science l'ordonne!
Je ne puis pas obéir à la science.
—Mais c'est une horrible imprudence.
—Plus tard, je verrai.
Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en riait pas.
Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en Allemagne.
Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps manquait.
De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité dans la déclaration de la guerre.
Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus sincères.
On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On chante la Marseillaise, les Girondins, le Chant du départ, et, pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des citoyens.
L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte une torche allumée.
—A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!
Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»
Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait au pas, et, le visage souriant,—s'il est permis de donner le nom de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,—il applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme, dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.
C'était Anatole!
Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole en France.
Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.
Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui n'appartient qu'au voyou parisien:
«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»
Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.
Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre s'accentuaient.
Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en souriant. C'était éblouissant.
Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté Paris.
Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.
Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude.
Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait aucune allusion à leur entretien.
—Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures. Alors tout est fini?
—C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.
Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.
Celui-ci s'inclina et continua:
—Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.
—Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.
—Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en Allemagne?
—Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon pays.
—Je vois que vous avez oublié notre entretien.
—Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais....
Il hésita.
—Mais?... demanda le baron.
—Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.
Le baron se leva avec dignité.
D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.
—Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.
—Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se dirigeant vers la porte.
Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura:
—Oh! ma pauvre enfant!
Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.
Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:
—Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.
Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre père!
Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il refuser?
Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue du Colisée.
La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.
—Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le baron.
Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et l'aquarium.
—J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée.
Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui serrant fortement:
—C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?
Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une volonté virile.
Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.
Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression pénible.
La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.
Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas plus loin:
—Vous souviendrez-vous? dit-elle.
Et elle lui tendit une petite branche de vergise mein nicht, qu'elle tira de son corsage.
Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille.
Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.
La baron tendit la main au colonel:
—Au revoir!
On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,—celui d'Ida.
Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.
Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits et les condamnés politiques?
Et Thérèse?