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Ida et Carmelita

Chapter 8: IV
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About This Book

The narrative follows a solitary colonel who takes up residence in a Swiss mountain hotel and his young valet, whose boredom and loyalty shape daily life. Their routine is broken by the arrival of travelers, including a luminous young woman whose presence prompts reappraisal of first impressions and private affections. Through promenades, excursions, and domestic scenes, the plot weaves character sketches and episodic encounters that explore solitude, social manners, and the contrast between outward beauty and inner worth, favoring close observation and gentle moral reflection over dramatic artifice.




IV

Eh quoi! c'était là Carmelita!

Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!

Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais point de cervelle!»

Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.

Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.

Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?

Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.

En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.

Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son bras.

Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.

—Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur moi.

Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.

Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.

Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.

Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.

Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre librement près d'elle.

Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.

Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.

Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon sens.

Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains sujets et sans réticences.

Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.

En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.

Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle du soleil couchant.

Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à risquer.

Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son bras.

—Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il.

—Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon oncle.

A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.

Et il la sentit frémissante contre lui.

Mais bientôt elle reprit:

—Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,—car j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,—quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.

—Mais je n'en sais rien.

—Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.

—Et d'ici là?

—Quoi! d'ici là?

—Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées aujourd'hui?

—Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude; est-ce vrai?

—Cela dépend.

—De quoi?

—Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul avec moi-même.

—Alors nous sommes dans une de ces heures!

—Vous êtes de celles qui....

—Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?

Ils arrivaient à l'hôtel.

—Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? dit-il.

—Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que nous sommes dans une de ces heures où....

—Alors à demain.

—C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.

Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.

—Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.

Puis tout à coup s'interrompant:

—Quand quittez-vous le Glion?

—Mais je ne sais trop.

—Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.

La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses instances.

La promenade du lendemain eut lieu.

Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, tantôt après.

Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au retour et non au départ.

Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui.

Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.

Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.

Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.

Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord!

C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.

L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable créature, une belle statue, voilà tout.

Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle n'avait pas besoin de se presser.

Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.

Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux, les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un orage prochain.

—Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.

—Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent se sera établi au sud-ouest.

—Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.

—Pourquoi retourner?

—Mais de crainte de l'orage.

—J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais notre promenade.

—Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de rien; nous verrons bien.

—C'est cela, nous verrons bien.

Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de la montagne.

A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.

—Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.

—Et pourquoi?

—Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.

—Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.

—Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà tout.

Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.

—Vous avez envie de me questionner? dit-elle.

—Il est vrai.

—Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans l'inconnu.

—Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?

—Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.

—Quelques heures?

—Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.

—Vous partez demain?

—Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.

Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds.

Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.

—Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la verdure.

Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne:

—Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.

Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune:

—Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle, pour la dernière fois?

—Je vous conduisais à cette fontaine.

—C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit complète.

Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.

Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion.

Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le corps moins dispos que de coutume.

A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus lourd.

Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.

Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.

Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au théâtre.

Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.

Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.

Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si séduisants, si inquiétant.

Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.

Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.

En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.

Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.

Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.

Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements de vache et des cris de berger.

Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.

—Enfin voici l'orage, dit Carmelita.

—Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de gagner la hutte?

—Pressons le pas.

—Appuyez-vous sur mon bras.

—Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous voudrez.

Il allongea le pas et elle l'allongea également.

Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.

—Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que nous marcherons plus vite séparément.

—Si vous voulez.

—Vous prenez trop souci de moi.

Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.

Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.

Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.

Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.

D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur maître.

Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre en vagues sonores.

Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.

Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les épaules.

—Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et peut-être trop bien servie.

—Vous avez peur?

—Dame... oui.

—Nous approchons de la hutte.

—Combien de temps encore?

—Cinq minutes en marchant vite.

Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.

Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit la main.

—Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.

Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.

Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.

Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses frémissements.

Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.

Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, se crispaient dans sa main.

Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la pluie qui arrivait.

—Heureusement voici la hutte, dit-il.

Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.

La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y eut une sorte d'accalmie.

Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.

Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.

Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.

Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur eux.

Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.

Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les planches qui les abritaient.

Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.

Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.

Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive l'éblouissait.

Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.

Il s'approcha d'elle.

—Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.

Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.

Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de s'allumer.

Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.

Il se pencha vers elle.

Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.




V

Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était devenu.

Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait vu sortir.

Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui descend à Montreux.

Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux commentaires.

—Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?

Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant de questions.

—Où était le colonel?

—Quand devait-il revenir?

A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.

Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.

Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.

C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.

C'était donc une séparation.

C'était une fuite!

Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?

Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce brusque départ.

Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court devant cette question.

Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.

Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui écrivait.

De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.

C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.

Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.

S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.

De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel pouvait revenir.

Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.

En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.

Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.

Acheter Horace.

Ou bien le tromper.

Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir son maître.

Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus économique.

Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.

Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.

—Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me paraît bien sérieusement prise.

—Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.

—La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des plus mauvaises.

—Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et cependant une grande agitation.

Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:

—Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?

La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.

On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.

Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait se communiquer au colonel.

Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.

Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de plus en plus inquiétant.

Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements passeraient dans les lettres du nègre.

—Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.

Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.

Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle Carmelita Belmonte.

Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel pouvait être leur contenu.

Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans sa main.

—Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.

—Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.

Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:

—Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha d'affermir.

—Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.

—Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce que je vais voir.

Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.

Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.

Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle du monde.

Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.

N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses efforts?

Il lut:

«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.

«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant.

«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme d'honneur qui croit devoir se justifier.

«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?

«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée?

«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.

«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant d'aller plus loin.

«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce brusque départ.

«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but rester près de vous.

«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les émotions de notre journée.

«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre.

«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?

«Ma réponse sera franche.

«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je n'aurais pas raisonné.

«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision.

«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.

«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute ma liberté de conscience.

«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que dans le passé.

«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale, entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.

«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire.

«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait jamais.

«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la confiance que vous aviez en moi.

«Vous aimai-je?

«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore aimer ne se présentait même pas à mon esprit.

«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»

Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point où il l'avait interrompue.

«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend plus sombre et plus noire.

«Il en est des choses morales comme des choses matérielles.

«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé.

«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.

«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?

«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme.

«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre.

«Voilà pourquoi je suis parti.

«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être heureux près de vous.

«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des frissonnements de bonheur.

«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais le chercher.

«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.

«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre main.

«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?

«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.»

Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire silencieusement.

Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.

Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:

—Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté... réparation obligée... enfin!

Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa lecture:

«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance de cause.»

Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.

Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée.

Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que possible.

Mon cher prince,

Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.

J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande.

Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.

Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.

ÉDOUARD CHAMBERLAIN.

Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.

Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.

Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.

Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.

Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.

—Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.

—Ah! s'écria la comtesse.

Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.

—Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.

Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.

—Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.

—Lisez, dit-il.

Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du cachet brisé.

Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à mi-voix.

—Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.

Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.

Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus longue que celle de sa mère.

Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.

Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:

—Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?

Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un geste d'humble adoration:

—Un ange! dit-il.

Respectueusement il lui baisa la main.

A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.

Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.

L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.