WeRead Powered by ReaderPub
Infernaliana / Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires cover

Infernaliana / Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires

Chapter 29: LE VOYAGE.
Open in WeRead

About This Book

The collection gathers anecdotes, short novels and tales centered on revenants, spectres, demons and vampires, combining retellings drawn from folklore and the author's own inventions. Stories depict nocturnal visitations, haunted dwellings, exhumations and the rituals used to end supernatural disturbances, often mixing lurid detail with reflective remarks that urge skepticism about popular superstitions. Interwoven sources and imaginative episodes explore how fear, rumor and ritual shape communities' responses to death and the uncanny, alternating eerie atmosphere with occasional moral or explanatory commentary.

LES AVENTURES DE THIBAUD DE LA JACQUIÈRE.

PETIT ROMAN.

Un riche marchand de Lyon, nommé Jacques de la Jacquière, devint prévôt de la ville, à cause de sa probité et des grands biens qu'il avait acquis sans faire tache à sa réputation. Il était charitable envers les pauvres et bienfaisant envers tous.

Thibaud de la Jacquière, son fils unique, était d'humeur différente. C'était un beau garçon, mais un mauvais garnement, qui avait appris à casser les vitres, à séduire les filles et à jurer avec les hommes-d'armes du roi, qu'il servait en qualité de guidon. On ne parlait que des malices de Thibaud, à Paris, à Fontainebleau et dans les autres villes où séjournait le roi. Un jour, ce roi, qui était François Ier., scandalisé lui-même de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya à Lyon, afin qu'il se réformât un peu dans la maison de son père. Le bon prévôt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reçu dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son arrivée un grand festin aux parens et aux amis de la maison. Tous burent à sa santé et lui souhaitèrent d'être sage et bon chrétien. Mais ces voeux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la remplit de vin et dit: «Sacré mort du grand diable! je lui veux bailler, dans ce vin, mon sang et mon âme, si jamais je deviens plus homme de bien que je le suis.» Ces paroles firent dresser les cheveux à la tête de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns se levèrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur la place Bellecour, où il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son père et se mit à boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le coeur du bon prévôt. Il se recommanda à Saint-Jacques, son patron, et porta devant son image un cierge de dix livres, orné de deux anneaux d'or chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brûlait devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais présage et s'en retourna tristement chez lui.

Ce jour-là, Thibaud régala encore ses amis; et lorsque la nuit fut venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se promenèrent par les rues, comptant y trouver quelque fortune. Mais la nuit était si épaisse, qu'ils ne rencontrèrent ni fille ni femme. Thibaud, impatienté de cette sollitude, s'écria, en grossissant sa voix: «Sacrée mort du grand diable! je lui baille mon sang et mon âme, que si la grande diablesse, sa fille, venait à passer, je la prierais d'amour, tant je me sens échauffé par le vin.» Ces propos déplurent aux amis de Thibaud, qui n'étaient pas d'aussi grands pécheurs que lui; et l'un d'eux lui dit: «Notre ami, songez que le diable étant l'ennemi des hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant par son nom.» L'incorrigible Thibaud répondit: «Comme je l'ai dit, je le ferais.»

Un moment après, ils virent sortir d'une rue voisine une jeune dame voilée, qui annonçait beaucoup de charmes et de jeunesse. Un petit nègre la suivait. Il fit un faux pas, tomba sur le nez et cassa sa lanterne. La jeune dame parut fort effrayée, et ne sachant quel parti prendre. Thibaud se hâta de l'accoster, le plus poliment qu'il put, et lui offrit son bras, pour la reconduire chez elle. L'inconnue accepta, après quelques façons, et Thibaud se retournant vers ses amis, leur dit à demi-voix: «Vous voyez que celui que j'ai invoqué ne m'a pas fait attendre; ainsi, bon soir.» Les deux amis comprirent ce qu'il voulait dire, et se retirèrent en riant.

Thibaud donna le bras à sa belle, et le petit nègre, dont la lanterne s'était éteinte allait devant eux. La jeune dame paraissait d'abord si troublée, qu'elle ne se soutenait qu'avec peine, mais elle se rassura peu-à-peu, et s'appuya plus franchement sur le bras de son cavalier. Quelquefois même, elle faisait des faux pas et lui serrait le bras pour ne pas tomber. Alors Thibaud, empressé de la retenir, lui posait la main sur le coeur, ce qu'il faisait pourtant avec discrétion pour ne pas l'effaroucher.

Ils marchèrent si long-tems, qu'à la fin il semblait à Thibaud qu'ils s'étaient égarés dans les rues de Lyon. Mais il en fut bien aise, car il lui parut qu'il en aurait d'autant meilleur marché de la belle égarée. Cependant, comme il était curieux de savoir à qui il avait affaire, et qu'elle paraissait fatiguée, il la pria de vouloir bien s'asseoir sur un banc de pierre, que l'on entrevoyait auprès d'une porte. Elle y consentit; et Thibaud, s'étant assis auprès d'elle, lui prit la main d'un air galant et la pria avec beaucoup de politesse de lui dire qui elle était. La jeune dame parut d'abord intimidée; elle se rassura pourtant, et parla en ces termes:

«Je me nomme Orlandine; au moins, c'est ainsi que m'appelaient les personnes qui habitaient avec moi le château de Sombre, dans les Pyrénées. Là, je n'ai vu d'autres humains que ma gouvernante qui était sourde, une servante qui bégayait si fort qu'autant aurait valu qu'elle fût muette, et un vieux portier qui était aveugle. Ce portier n'avait pas beaucoup à faire; car il n'ouvrait la porte qu'une fois par an, et cela à un monsieur qui ne venait chez nous que pour me prendre par le menton, et pour parler à ma duègne, en la langue biscayenne que je ne sais point. Heureusement je savais parler lorsqu'on m'enferma au château de Sombre, car je ne l'aurais sûrement point appris des deux compagnes de ma prison. Pour ce qui est du portier, je ne le voyais qu'au moment où il nous passait notre dîner à travers la grille de la seule fenêtre que nous eussions. A la vérité, ma sourde gouvernante me criait souvent aux oreilles je ne sais quelles leçons de morale; mais je les entendais aussi peu que si j'eusse été aussi sourde qu'elle, car elle me parlait des devoirs du mariage, et ne me disait pas ce que c'était que le mariage. Souvent aussi ma servante bègue s'efforçait de me conter quelque histoire qu'elle m'assurait être fort drôle, mais ne pouvant jamais aller jusqu'à la seconde phrase, elle était obligée d'y renoncer, et s'en allait en me bégayant des excuses, dont elle se tirait aussi mal que de son histoire.

»Je vous ai dit qu'il y avait un monsieur qui venait me voir une fois tous les ans. Quand j'eus quinze ans, ce monsieur me fit monter dans un carrosse avec ma duègne. Nous n'en sortîmes que le troisième jour, ou plutôt la troisième nuit; du moins la soirée était fort avancée. Un homme ouvrit la portière et nous dit: «Vous voici sur la place Bellecour; et voilà la maison du prévôt, Jacques de la Jacquière. Où voulez-vous qu'on vous conduise?»—»Entrez sous la première porte cochère, après celle du prévôt, répondit ma gouvernante.» Ici le jeune Thibaud devint plus attentif, car il était réellement le voisin d'un gentilhomme, nommé le seigneur de Sombre, qui passait pour être d'un naturel très-jaloux. Nous entrâmes donc, continua Orlandine, sous une porte cochère; et l'on me fit monter dans de grandes et belles chambres, ensuite, par un escalier tournant, dans une tourelle fort haute, dont les fenêtres étaient bouchées avec un drap vert très-épais. Au reste, la tourelle était bien éclairée. Ma duègne m'ayant fait asseoir sur un siége, me donna son chapelet pour m'amuser, et sortit en fermant la porte à double tour.

»Lorsque je me vis seule, je jettai mon chapelet, je pris des ciseaux que j'avais à ma ceinture, et je fis une ouverture dans le drap vert qui bouchait la fenêtre. Alors je vis, à travers une autre fenêtre d'une maison voisine, une chambre bien éclairée où soupaient trois jeunes cavaliers et trois jeunes filles. Ils chantaient, buvaient, riaient et s'embrassaient….» Orlandine donna encore d'autres détails auxquels Thibaud faillit d'étouffer de rire; car il s'agissait d'un soupe qu'il avait fait la veille avec ses deux amis et trois demoiselles de la ville. «J'étais fort attentive à tout ce qui se passait, reprit Orlandine, lorsque j'entendis ouvrir ma porte; je me remis aussitôt à mon chapelet, et ma duègne entra. Elle me prit encore par la main, sans me rien dire, et me fit remonter en carrosse. Nous arrivâmes, après une longue course, à la dernière maison du faubourg. Ce n'était qu'une cabane, en apparence, mais l'intérieur en est magnifique; comme vous le verrez, si le petit nègre en fait le chemin, car je vois qu'il a trouvé de la lumière et rallumé sa lanterne.»

»Belle égarée, interrompit Thibaud, en baisant la main de la jeune dame, faites-moi le plaisir de me dire si vous habitez seule cette petite maison.»—«Oui, seule, reprit la dame, avec ce petit nègre et ma gouvernante. Mais je ne pense pas qu'elle puisse y revenir ce soir. Le monsieur qui m'a fait conduire la nuit dernière dans cette chaumière, m'envoya dire, il y a deux heures, de le venir trouver chez une de ses soeurs; mais comme il ne pouvait envoyer son carrosse qui était allé chercher un prêtre, nous y allions à pied. Quelqu'un nous a arrêtés pour me dire qu'il me trouvait jolie; ma duègne, qui est sourde, crut qu'il m'insultait, et lui répondit des injures. D'autres gens sont survenus et se sont mêlés de la querelle. J'ai eu peur, et j'ai pris la fuite: le petit nègre a couru après moi; il est tombé, sa lanterne s'est brisée; et c'est alors, monsieur, que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.»

Thibaud allait répondre quelque galanterie, lorsque le petit nègre vint avec sa lanterne allumée. Ils se remirent en marche et arrivèrent, au bout du faubourg, à une chaumière isolée, dont le petit nègre ouvrit la porte avec une clé qu'il avait à sa ceinture. L'intérieur était fort orné, et parmi les meubles précieux, on remarquait surtout des fauteuils en velours de Gènes, à franges d'or, et un lit en moire de Venise. Mais tout cela n'occupait guère Thibaud; il ne voyait que la charmante Orlandine.

Le petit nègre couvrit la table et prépara le souper. Thibaud s'aperçut alors que ce n'était pas un enfant, comme il l'avait cru d'abord, mais une espèce de vieux nain tout noir et de la plus laide figure. Ce petit nain apporta, dans un bassin de vermeil, quatre perdrix appétissantes et un flacon d'excellent vin. Aussitôt on se mit à table. Thibaud n'eut pas plutôt bu et mangé, qu'il lui sembla qu'un feu surnaturel circulait dans ses veines. Pour Orlandine, elle mangeait peu et regardait beaucoup son convive, tantôt d'un regard tendre et naïf, et tantôt avec des yeux si plein de malice, que le jeune homme en était presque embarrassé. Enfin le petit nègre vint ôter la table. Alors Orlandine prit Thibaud par la main et lui dit: «Beau cavalier, à quoi voulez-vous que nous passions notre soirée?… Il me vient une idée: voici un grand miroir, allons y faire des mines, comme j'en faisais au château de Sombre. Je m'y amusais à voir que ma gouvernante était faite autrement que moi; à présent, je veux savoir si je ne suis pas autrement faite que vous.» Orlandine plaça deux chaises devant le miroir; après quoi, elle détacha la fraise de Thibaud et lui dit:—«Vous avez le cou fait à-peu-près comme le mien, les épaules aussi; mais pour la poitrine, quelle différence! La mienne était comme cela l'année dernière; mais j'ai tant engraissé, que je ne me reconnais plus. Ôtez donc votre ceinture…., votre pourpoint…., pourquoi toutes ces aiguillettes?….»

Thibaud, ne se possédant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de Venise, et se crut le plus heureux des hommes….. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée…… Le malheureux Thibaud sentit des griffes aiguës qui s'enfonçaient dans ses reins….. Il appela Orlandine! Orlandine n'était plus dans ses bras….. Il ne vit à sa place qu'un horrible assemblage de formes hideuses et inconnues….. «Je ne suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis Belzébut!…..» Thibaud voulut prononcer le nom de Jésus. Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et l'empêcha de prononcer ce nom sacré…..

Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs légumes au marché de Lyon, entendirent des gémissemens, dans une masure abandonnée, qui était près du chemin et servait de voirie. Ils y entrèrent et trouvèrent Thibaud couché sur une charogne à demi-pourrie….. Ils le placèrent sur leurs paniers et le portèrent ainsi chez le prévôt de Lyon. Le malheureux de la Jacquière reconnut son fils…. Thibaud fut mis dans un lit, où bientôt il parut reprendre quelque connaissance. Alors il dit d'une voix faible: «Ouvrez à ce saint ermite.» D'abord on ne le comprit pas; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un vénérable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud. On entendit long-tems les exhortations de l'ermite, et les soupirs du malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son lit, avec un crucifix entre les mains….

SPECTRE QUI DEMANDE VENGEANCE.

CONTE NOIR.

Dans le treizième siècle, le comte de Belmonte (dans le Montferrat), conçut un amour violent pour la fille d'un de ses serfs. Elle se nommait Abélina. Il devait jouir sur elle du droit de seigneur; mais on ne se pressait pas de la marier, et sa flamme impatiente s'offensait de ces lenteurs.

Un jour, il rencontra à la chasse la jeune Abélina qui gardait les troupeaux de son père; il lui demanda pourquoi on ne lui donnait pas un époux?—«Vous en êtes la cause, Monseigneur, répondit-elle. Les jeunes-gens ne peuvent plus souffrir le déshonneur et la honte du droit que vous avez de passer avec leurs femmes la première nuit des noces; et nos parens ne veulent pas non plus nous marier, jusqu'à ce que le droit de cuissage soit aboli».

Le seigneur de Belmonte cacha son dépit, et fit dire au père de la jeune fille qu'il demandait à le voir.

Le vieux Cecco (c'est le nom du père d'Abélina), se hâta de se rendre au château. La nuit arrive, et contre son usage, Cecco ne rentre pas à la maison. Minuit sonne; Cecco n'est pas revenu; serait-il mort?….» Au moment où sa femme et sa fille commençaient à perdre toute espérance, une ombre d'une grandeur démesurée apparaît sans bruit au milieu de la chambre: les deux femmes épouvantées osent à peine lever les yeux. Le fantôme s'approche et leur dit: «Je suis l'âme de votre Cecco».

»—O mon père! s'écrie Abélina, quel barbare vous a ôté la vie?»

»—Le tyran de Belmonte vient de m'assassiner, répondit le fantôme, et tu es la cause innocente de ma mort. J'allai, comme tu m'en apportais l'ordre, au château du monstre. Plût au ciel que je n'en eusse jamais trouvé l'entrée! Mais je ne pouvais échapper à ses mains cruelles. Aussitôt qu'on m'eût introduit dans une chambre un peu sombre, je mis le pied sur une bascule qui s'enfonça; je tombai dans un puits profond, garni de fers tranchans: j'y laissai bientôt la vie, et j'ai franchi les portes de la redoutable éternité. J'attends ma sentence; je vais être jugé sur mes oeuvres; mais je compte sur la clémence ineffable de mon Dieu, et ma conscience est pure. Si tu chéris ton père, si tu pleures sa mort, ô ma fille! songes à me venger, et à délivrer ton pays. Et toi, femme bien aimée, sèche tes larmes, demeure en paix. Les jours sereins s'avancent, la tyrannie va tomber……»

»Alors l'ombre devint éclatante de lumière et disparut au milieu d'un nuage, ne laissant de traces de son apparition que l'empreinte de la main qu'elle avait posé sur le dos d'une chaise.»

La prophétie du spectre s'accomplit; car peu de tems après, les paysans de Belmonte s'étant révoltés, tuèrent leur seigneur, détruisirent le village et fondèrent librement la petite ville de Nice de la Paille.

CAROLINE.

NOUVELLE.

Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus violente passion à un homme d'un âge mur; et comme à cinquante ans on est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline, qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont son funeste amour fut en grande partie le principe.

Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas plus heureux que le premier.

L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités, consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit: «Allons, conduisez-moi donc chez votre protégé; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous en avertis; je n'aime ni les mourans ni les morts.»

Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier; et je ne désirais que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans à me conduire douloureusement au tombeau…. Adieu, mademoiselle…. A cette nuit.»

En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il expira.

Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment; et son amie employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation. Caroline la supplia de passer la nuit avec elle; on lui dressa un lit dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble. Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes. Caroline s'écrie avec terreur: «le voilà! le voilà!» Son amie n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence, ranime ses forces, et sonne avec vivacité; on accourt, on essaie de rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure, passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure; Caroline pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes; les gens de la maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante: «Ah! il est parti enfin!—Tu l'as donc vu?—Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il exécutera ses menaces.—Et quoi! t'aurait-il parlé?—Voici ce que je viens d'entendre: Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits, passer un quart-d'heure avec vous. Du reste, soyez tranquille, je ne vous ferai aucun mal; je borne ma vengeance à vous forcer de voir chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler, refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent.

Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans, voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme; mais le bruit de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit agréer; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux qui n'en faisaient pas partie.

L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle, la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça enfin qu'elle ne le verrait plus; il tint parole. Une leçon aussi sévère adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse.

FLAXBINDER CORRIGÉ PAR UN SPECTRE.

M. Hanor, illustre professeur et bibliothécaire de Dantzic, a combattu avec tout l'avantage que peut donner la vérité, les superstitions et les préjugés de la plupart des peuples anciens et modernes, au sujet du retour des âmes et des apparitions; et cependant il raconte avec la plus grande gravité la fabuleuse aventure arrivée, selon lui, à un jeune homme, nommé Flaxbinder.

Ce jeune homme, dont l'intempérance et la débauche étaient les seules occupations, se trouvait un soir absent de la maison: sa mère, entrant dans sa chambre, aperçut un spectre, qui ressemblait si fort à son fils, par la figure et par la contenance, qu'elle le prit pour lui-même. Ce spectre était assis près d'un bureau couvert de livres, et paraissait profondément occupé à méditer et à lire tour à tour.

La bonne mère, persuadée qu'elle voyait son fils, et agréablement surprise, se livrait à la joie que lui donnait ce changement inattendu, lorsque tout-à-coup elle entendit dans la rue la voix de ce même Flaxbinder, qu'elle voyait dans la chambre…

Elle fut d'abord horriblement effrayée, ensuite, ayant observé que celui qui jouait le rôle de son fils, ne parlait pas, qu'il avait l'air sombre, taciturne, et les yeux hagards, elle en conclut que ce devait être un spectre; et cette conséquence redoublant sa terreur, elle se hâta de faire ouvrir la porte au véritable Flaxbinder.

Le jeune homme qui revenait d'une partie de débauche, entre avec bruit dans la chambre. Il voit le fantôme…, il approche…, et l'esprit ne se dérange pas…. Flaxbinder, pétrifié de ce spectacle, forme aussitôt, en tremblant, la résolution de s'éloigner du vice, de renoncer à ses désordres et de se livrer à l'étude, enfin il promet d'imiter le fantôme.

A peine a-t-il conçu ce louable dessein, que le spectre sourit d'une horrible manière, jette les livres et s'envole. Pour Flaxbinder, il tint parole et se convertit.

L'APPARITION SINGULIÈRE.

ANECDOTE.

Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller à la chasse sur une de ses terres où il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut très-étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom: la voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort empressé de répondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnaître la voix de son père, mort depuis peu. Malgré sa frayeur il ne laissa pas d'avancer quelques pas. Mais quel fut son étonnement de voir une grande caverne, ou une espèce d'abîme, dans laquelle était une fort longue échelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son père se présenta sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son propre salut; et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien que pour celle de son grand-père, qui était quelques échelons plus bas. Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait là jusqu'à ce qu'on eût restitué à tel monastère, un héritage usurpé par ses ayeux…. Il recommanda en conséquence à son fils de faire au plutôt cette restitution, pour éviter la vengeance divine, car autrement sa place était marquée dans ce lieu de souffrance.

Après cette menace, l'échelle et le spectre commencèrent à disparaître insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur, dont l'effroi était au comble, retourna aussitôt chez lui; l'agitation de son esprit ne lui permit pas de chercher à approfondir ce mystère. Il rendit aux moines le bien qu'on lui avait désigné, laissa à son fils le reste de son héritage et entra dans un monastère où il passa saintement le reste de sa vie….

LE DIABLE COMME IL S'EN TROUVE.

ANECDOTE.

Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson, département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes, auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.

Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle. Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie. Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui s'attendaient à ne plus le trouver en vie.

Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a plus revu[2].

[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]

FÊTE NOCTURNE, OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS.

Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore, et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les salons de la capitale, pour y aller.

Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs, etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes questions que par ces mots: ils sont là…., voyez-les…., ils approchent….., cette chèvre….., ce chat….. Je me décidai à le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il, le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore seulement d'y penser.

J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire, et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues m'accoster.—Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs, je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.—Tu as tort, nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé, tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer, lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien, tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la force, et je me suis mis à courir jusqu'ici.

Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même.

En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis: et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.

Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque, contre son ordinaire, il vient au devant vous.

Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers, mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment, aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste enceinte où tout respirait la joie et la gaîté.

Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous ayons une petite explication.

Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses, vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous; établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord. Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres, content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition; faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.

Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me voyais près de succomber.

Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt, les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons, la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de flammes, entouré de reptiles malfaisans.

Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.

Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.

HISTOIRE D'UN BROUCOLAQUE.

L'anecdote que nous allons raconter se trouve dans le voyage de Tournefort au Levant, et peut éclaircir les prétendues histoires des vampires.

Nous fûmes témoins, (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit voir revenir après leur enterrement. Les peuples du nord les nomment vampires; les Grecs les désignent sous le nom de broucolaques. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur. C'est une circonstance à remarquer par rapport à de pareilles sujets: il fut tué à la campagne; on ne sait par qui ni comment.

Deux jours après qu'on l'eût inhumé dans une chapelle de la ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas; qu'il venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière et faire mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes-gens commencèrent à se plaindre. Les papas (prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient raison. On ne manqua pas de faire dire des messes. Cependant le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre neuf jours après l'enterrement. Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon, que l'on croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps et on en ôta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que l'augmenter et commença d'échauffer la cervelle de ces pauvres gens. On s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous qui étions témoins de tout, nous n'osions dire que c'était celle de l'encens.

Plusieurs des assistans assuraient que le sang de ce malheureux était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien mort, ou pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce mot d'une manière étonnante.

Une foule de gens qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque: c'était là le refrain.

Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes que nous le croyions très-bien mort; et que, pour le prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur du cadavre. Malgré tous nos raisonnemens, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre les gens, la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres, de déchirer les habits, et de vider les cruches et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la maison du consul chez qui nous logions. Tout le monde avait l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient frappés comme les autres. C'était une véritable maladie du cerveau, aussi dangereuse que la manie et la rage. On voyait des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville porter leurs grabats à la place, pour y passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient à la campagne.

Les citoyens les plus zélés pour le bien public, croyaient qu'on avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le tems de s'enfuir et de revenir à son aise. Après tous ces raisonnemens, on se trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les papas de jeûner. On les voyait courir dans les maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les portes; ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque. Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire, non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables. Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabons qui, assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du jeûne qu'ils avaient fait en prison, ils recommencèrent à vider les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs maisons. On fut donc obligé d'en revenir aux prières.

Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule, en pareil cas, de se servir des épées des chrétiens.—«Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps? que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour s'aller établir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un grand bûcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque sec qu'il fût, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux cadavre y furent jetés et consumés en peu de tems. C'était le premier jour de janvier 1701. Dès-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en ridicule.

LA PETITE CHIENNE BLANCHE.

CONTE NOIR.

On raconte que vers le commencement du dix-septième siècle, on remarquait dans la forêt de Bondy, sur le bord du grand chemin qui traverse le bois dans la direction de l'Est à l'Ouest, deux grands chênes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite chienne d'une blancheur éblouissante qui portait au cou un collier en maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or.

Cette petite bête paraissait endormie et ne semblait s'éveiller que lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse qu'on employât pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'éloignait de quelques pas en s'enfonçant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on passait outre, elle revenait à sa place en regardant les personnes et remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait approcher ayant l'air d'attendre, mais bientôt elle s'échappait comme la première fois et se rendait ensuite à la même place avec opiniâtreté; quelques personnes fatiguées de revenir inutilement, lui jetaient des pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible que si elle eût été de marbre, les coups de fusil même des gardes chasse ne la faisaient pas déloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper directement sans l'avoir blessée; enfin il était reconnu dans les environs que cette petite chienne était tout au moins un suppôt du diable, si ce n'était le diable lui-même. L'anecdote suivante jetta plus que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en répandit même dans toute la contrée.

Un jeune garçon âgé de dix ans fut envoyé par ses parens, faire des fagots dans le bois. Il ne revint pas à l'heure où sa famille se rassemblait pour déjeûner, mais comme on lui avait bien recommandé de ne pas aller du côté du grand chemin de l'est à l'ouest, et que ce jeune garçon était très-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquiéta que légèrement, et chacun retourna à son travail. A l'heure du dîner il ne parut point encore, on commença alors à soupçonner quelque malheur; enfin, l'heure du souper étant arrivée sans qu'il fut de retour, son père, nommé Jean Fortin, dit à son épouse:» Femme allume ma lanterne;. Enfans, donnez-moi mon fusil à deux coups, cherchez mes balles et ma poire à poudre. Je vais aller chercher votre frère, et si je ne rentre pas ce soir, couchez-vous; car je suis résolu de battre toute la forêt et de ne revenir qu'avec Célestin, c'est ainsi que l'on appelait le jeune garçon absent.—Mon père, dit l'aîné, grand gaillard de vingt ans, je viens avec vous.—Viens si tu te sens assez de courage, réponds Fortin; mais je te préviens que je vais droit aux deux chênes.—Vous n'y pensez pas, mon père, réplique Thomas; allons viens ou reste, reprends Fortin, quant à moi je suis décidé à périr ou à éclaircir cette diablerie. Il faut que je retrouve mon Célestin; il aura sans doute courru après cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit: partons.—Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni peut-être la pensée, tant ils étaient effrayés, de s'opposer à ce téméraire dessein.

Ils partent donc: la nuit était des plus sombres; en vain Thomas avançait sa lanterne; ils se heurtoient à chaque instant contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas croyant trouver une issue et s'égaraient toujours davantage. Enfin ils atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchèrent assez librement.

Il y avait déjà une heure qu'ils cheminoient en silence prêtant l'oreille, espérant entendre la voix de Célestin, sans qu'aucun bruit pût éclairer leur marche, les chênes fatals même ne paraissaient pas, Thomas dit à son père, je crois que nous les avons passés.—Non, dit Fortin, j'ai trop bien regardé à droite et à gauche et nous n'y sommes pas encore.—Cependant je croyais que nous avions fait plus de chemin.—Ne nous décourageons pas, reprit le père.—Ils marchent encore une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore.

Pour le coup, dit Fortin, voilà qui me parait bien singulier; nous devrions être à l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure pour le traverser tout entier, et voilà déjà une grande heure et demie que nous marchons, il faut nécessairement que nous ayons dépassé les deux chênes.—Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligés de porter la main à leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.—Voici les chênes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et qui leur paraissaient être au plus à la distance de vingt pas.—Allons, Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgré qu'il ne fut pas très-rassuré lui-même, allons, dit-il, c'est à mon tour à marcher devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres, Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chênes qu'ils croyaient tout près, se trouvent à la même distance qu'auparavant; ils cheminent encore, mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les arbres s'éloignent; la forêt paraît ne plus finir, Fortin entend de tous côtés des sifflemens comme si le bois était rempli de serpens. De tems en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleuré: une odeur infecte l'environne; plusieurs êtres semblent se glisser autour de lui, mais il ne sent rien.—Exténué de fatigue, il se retourne pour proposer à Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit appercevoir à travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il reconnaît même le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une voix inconnue lui répond: viens, je t'attends! il hésite, cependant il va en avant, la lumière disparaît bientôt; il la revoit plus loin, on lui crie encore»: me voilà, viens, je t'attends. Fortin ne peut reconnaître cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de Célestin; la lanterne disparaît tout à fait, il ne sait plus où il est; il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin qu'il vient de quitter: une sueur froide découle de tout son corps, des substances aériennes passent à tout moment devant son visage, et autour de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brûlante, et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence à se repentir d'être entré dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forcé de s'appuyer contre un arbre qui se trouve près de lui. Dans ce moment terrible, il recommande son âme à Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonné, il tombe à genoux au pied de l'arbre, et bientôt il perd l'usage de ses sens!….

Il était grand jour lorsqu'il revint de son évanouissement: le soleil en réchauffant ses membres, était peut-être cause du retour de ses forces. Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brisée, et macérée comme si elle avait été mâchée avec des dents: les pièces de fer qui la composait paraissaient avoir passé au feu, les arbres étaient teints de sang, des caractères magiques et épouvantables y étaient empreints, les branches étaient cassées, les feuilles noircies et séchées, l'herbe était foulée et couverte de lambeaux de vêtemens. Fortin reconnut ceux de ses deux malheureux fils, et le même sort lui était réservé s'il n'avait été armé du signe divin qui seul l'avait sauvé du démon.

Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait raconté, fut vérifié par les autorités qui vinrent avec les archers visiter les lieux, le récit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite chienne blanche paraissait et aussitôt chacun était glacé d'effroi; reconnaissant que ce lieu était habité par le démon qui s'y tenait d'une manière inexpugnable, on résolut de planter des croix à l'entour, afin que ce signe put l'empêcher d'étendre son domaine, et depuis on n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais malheur à qui osait enfreindre les limites.

LE VOYAGE.

Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la voiture. On débuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit; mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les missions, les missionnaires; réglé les états du monde entier, et contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire, lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les esprits de l'autre monde y reviennent. Où est votre château, dîmes-nous? Nous passerons devant, répondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces esprits.

Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus, répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. Notre curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.

Rien de plus facile, dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter mon histoire.

LE CHEVAL SANS FIN.

CONTE NOIR.

J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à pied, j'étais toujours par monts et par vaux.

Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué, vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.

Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi: je n'osais respirer, et j'étois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que la maudite monture alloit d'une vitesse égale à la foudre et prenoit un chemin nouveau.

Ah ciel! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous, ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. Au même instant des hurlemens épouvantables se firent entendre; et bientôt après je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presqu'à la même place où j'avais rencontré mon maudit cavalier.

Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins incrédule sur les esprits.

Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença son récit.

LA MAISON ENCHANTÉE.

CONTE PLAISANT.

Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flânai tant, que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu de demander l'hospitalité. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir, accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper, et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de toute manière.

L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit, lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait bientôt revenir. Hélas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus grande joie. Jusque là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit: Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons? J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se fit comme par enchantement.

Lorsqu'ils m'eurent assez baloté, ils me délivrèrent, me firent asseoir, et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe, aussi-tôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a éprouvé aucun changement.

Nous vérifiâmes le fait, et nous nous apperçumes que le poil du côté gauche était raz et qu'il était comme si le feu y avoit passé.

Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur la couverture; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me laissèrent en repos.

Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ approchait; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que je porterai sans doute toujours.

Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment j'y avait été transporté; et comment la maison avait disparu.

Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime plus à me trouver avec des esprits.

Hélas! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes m'ont attiré, dit un troisième voyageur.

Votre histoire, demandâmes-nous en même tems? Volontiers répondit-il, mais vous en frémirez; j'en frissonne encore.

LE PACTE INFERNAL.

PETIT ROMAN.

Je suis né ambitieux, violent et irascible, la moindre contrariété me mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tête, je devenais furieux.

Un soir que trompé dans mes espérances ambitieuses, je me maudissais de bon coeur, je m'écriai tout haut: Oui, s'il y a un esprit infernal, qu'il apparaisse, qu'il vienne; sous quelque forme qu'il se présente, pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne à lui.

Ces paroles n'étaient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur brûlante: le thermomètre qui était dans ma chambre monta subitement à 48 degrés, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement; un vent brûlant m'ôtait la respiration; enfin j'étais presque suffoqué.

Tous ces symptômes me causèrent de l'effroi, et je me dis: Serait-il possible que le diable se présentât devant moi? Bientôt un spectre horrible s'approche: Que me veux-tu, dit-il, parle.

J'avais à peine la force de considérer cette hideuse figure, qui vomissoit des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux était entouré de serpens qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha en ces termes:

Réponds-moi vite, mon tems est précieux, d'autres m'attendent, veux-tu de l'or? en voilà, veux-tu te venger? voilà la vengeance, veux-tu devenir homme d'état, homme de lettres, guerrier, tes désirs seront accomplis, je suis le dispensateur des grâces… de la gloire… choisis….. J'eus cependant la force de lui demander à quelle condition.

Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que tu voudras, mais au bout de ce tems tu m'appartiendras entièrement. Tant que tu vivras, je serai ton esclave; mais après ta mort tu seras le mien; vois si ces conditions te conviennent: en ce cas, signons notre contrat, si non n'en parlons plus, adieu.

Un crime entraîne un crime nouveau, hélas! vous l'avouerai-je, j'eus la faiblesse de signer ce pacte infâme.

Chacun de nous frissonna.

Mon pacte signé, le démon me dit: Seigneur je suis votre esclave, ordonnez; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez la terre avec votre pied, et de suite je serai à vos ordres. Puisqu'il en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu en prennes une moins hideuse, je n'avais pas fini de parler que je vis devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'étais content; oui, mais il faut à présent que tu me donnes de l'argent, et un coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine mortelle contre un homme d'état, il faut me venger.

Tu seras satisfait, demain sa disgrâce sera prononcée, et tu seras à sa place.

En voilà assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un sommeil paisible.

Mon maître futur, mon esclave présent se retira et j'eus le repos le plus parfait.

Le matin je fus éveillé par un messager qui me portait l'avis de la chute de mon ennemi, et l'agréable nouvelle que je le remplaçais. Je courrus, ou pour mieux dire, je volai à mon nouveau poste. Que vous dirai-je enfin, tout fut selon mes désirs; j'acquis de la réputation comme homme d'état, comme guerrier, poëte. On aurait dit que j'étais universel. Mais que la nature humaine est inconséquente, je ne pouvais jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'étaient à charge; je le dis au démon, qui ne sachant que faire, se fâcha, me dit que nul mortel n'avait joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance égalait presque celle de la divinité, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat. Plein de fureur je saisis mon pacte, je répliquai qu'il était trop heureux de m'obéir, qu'il n'était que mon vil esclave, que pour le lui prouver je voulais égaler le Créateur et que moi-même je voulais créer. Je m'attendais à cette demande, dit-il, je suis obligé d'exécuter tes volontés, autrement, notre traité serait rompu, mais tu es un insensé. Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique. Hélas! je fus obéi, et la plus belle créature qui ait jamais été sur la terre, parut devant mes yeux: je me retire, me dit le démon, tu as voulu être malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empêcher; adieu.

Dès qu'il fut sorti je me livrai à l'amour le plus violent pour ma créature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouvé le bonheur, mais grand dieu! autant cette femme était belle, autant son âme était horrible; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime, et elle m'avait réduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions que toute l'espèce humaine n'eut qu'une tête pour la couper. Si le pouvoir du démon n'eût pas été anéanti par la créature qu'il m'avait fait faire, je suis forcé d'avouer que la moitié du monde aurait perdu la vie; mais comme je l'ai déjà dit, il ne pouvait plus accéder à tous mes désirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient qu'à quelques grâces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me répondit que la puissance céleste l'en empêchait.

Cependant au milieu des tourmens que ma créature me faisait éprouver, le terme fatal approchait, mon esclave, qui allait devenir mon maître, m'en avertit. Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont pas encore écoulés.

Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers nous comptons double, 20 ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai accordé.

Je criai, je m'emportai; mais tout cela n'aboutit à rien, et il fallut me résoudre à être étranglé le surlendemain.

Quelque soit la position d'un homme, il n'aime pas à mourir, surtout lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'étais sûr qu'elle ne serait pas douce, car je n'avais pas été doux à son égard.

Plongé dans mes tristes réflexions, je sortis le matin, et tout machinalement j'allai vers l'église. Comme je mettais le pied sur le seuil de la porte, le diable me barra le chemin: retire toi, vil esclave, lui dis-je, jusqu'à demain tu n'as aucun droit sur moi; il fut intimidé et se contenta de me faire des menaces. Aussitôt je me précipitai dans le lieu saint, je demandai à parler à un vénérable prêtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes.

Je les connaissais, répondit-il, et je vous attendais pour vous sauver; alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le clergé: on m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bénite, on me fit faire amen de honorable, en un mot on me purifia.

Pendant toute cette cérémonie le démon ne cessait de pousser des hurlemens épouvantables; plusieurs fois il voulut me saisir: pour l'éviter, on me donna la croix à porter, alors des vociférations horribles se firent entendre, l'église fut remplie d'une odeur sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut qu'à force d'aspersion, qu'on parvint à chasser le malin esprit. Enfin on en vint à bout, et lorsque je fus en état de grâce, on fut chez moi faire la même cérémonie, mais là les prêtres eux-mêmes faillirent à être victimes de leur zèle; car les démons n'étant plus retenus, comme dans l'église, se livrèrent à toutes sortes d'excès. Un des saints ministres lui-même, saisi à la gorge, ne fut délivré qu'avec beaucoup de peine; ma maison, étant nettoyée de tous les hôtes infernaux, j'y retournai, mais je n'y retrouvai plus aucuns de mes anciens domestiques, ni ma créature, tout avait pris la fuite, tout avait été plongé dans les enfers.

Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourrir de même, pourvu toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont été faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses.

Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en écumant de rage.

Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. Dieu! s'écrie le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon sauveur. Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant à l'esprit malin il lui dit: As-tu osé porter tes mains impies sur cette image sacrée? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu. Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure éternelle, c'est celle que le divin Créateur t'a donnée. A ses mots, il le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le reçut.

Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes devant le château de la dame.

Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon, et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en attendant les esprits.

Vers minuit, nous appercûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur, nous approchâmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon s'ouvrit à deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces paroles: «Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits ici: hâtez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.»

Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement, la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir, il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on puisse voir: je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le prendre à brasse corps; mais cet horrible spectre était tout garni de pointes aiguës qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir, les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi; le château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtoit la respiration et nous permettait à peine de nous voir; des ombres gigantesques allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous, en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir lui donner aucun secours, mais que devînmes-nous, lorsqu'une voix aussi forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots: Homme sans foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir, et au mépris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que nous perdîmes tous connaissance. Lorsque nous revînmes à nous, nous nous trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais fait pour lui.