CHAPITRE VIII
LE STOÏCISME
LES PASSIONS SONT DES MALADIES QUE L’ON PEUT EXTIRPER ET QU’IL FAUT EXTIRPER
La logique stoïcienne
Le stoïcisme existait comme en germe dans le cynisme (et du reste dans Socrate) comme l’épicurisme dans Aristippe. Zénon fut élève de Cratès. Très jeune il ouvrit une école à Athènes au Pécile. Le Pécile était un portique ; portique en grec se dit stoa, d’où le nom de stoïque. Zénon professa trente ans ou un peu plus ; puis, aux approches de la vieillesse, se donna la mort. Zénon pensait, comme Épicure, comme Socrate, que la philosophie ne doit être que la science de la vie et que la science de la vie c’est la sagesse. La sagesse consiste à penser juste et à agir bien ; mais à ne penser juste que pour agir bien, ce qui est tout à fait dans l’esprit de Socrate et ce qui élimine toute science de curiosité, toute recherche sur la constitution du monde et l’ensemble et même le détail des choses. En cela le stoïcisme est plus étroit que l’épicurisme.
Par suite il faut à l’homme une logique (les stoïciens sont les premiers qui emploient ce mot) très nette, très ferme et très rigoureuse. Armé de cet instrument et ne l’employant que pour se connaître et pour se gouverner l’homme se fait sage. Le « sage » pour les stoïciens est une espèce de saint, de surhomme comme on a dit depuis, et très analogue à son Dieu. Il met tout son effort à assurer, à dompter et à supprimer ses passions qui ne sont pas autre chose que « des maladies de l’âme ». Du côté du monde extérieur, il méprise tous les « fortuits », c’est-à-dire tout ce qui ne dépend pas de la volonté humaine et il les considère comme n’existant pas : les maladies du corps, les douleurs, les souffrances, les malheurs, les humiliations, ne sont pas des maux, ce sont des choses indifférentes. Au contraire, les crimes et les fautes sont tellement des maux qu’ils sont également exécrables et que le sage doit se reprocher la moindre faute à l’égal du plus grand crime, doctrine paradoxale qui a excité la verve des adversaires, même respectueux, des stoïciens et particulièrement de Cicéron.
Maximes des stoïciens
Leur maxime la plus fréquemment répétée était : « Abstiens-toi et supporte » ; abstiens-toi de tout mal, souffre toute agression et tout prétendu malheur sans te révolter et sans te plaindre. Ils ont une autre devise très répandue chez eux et par eux : « Vivre conformément à la nature » qui ressemble singulièrement à une maxime épicurienne. Il faut s’entendre. Cette maxime dans leur esprit a pour sens : adhérer librement et respectueusement à l’ordre universel. Le monde est un Dieu qui vit selon des lois qu’il s’est faites et dont nous ne sommes pas juges. Ces lois nous entourent et nous emportent ; elles nous blessent quelquefois. Il faut les respecter et y adhérer, les vouloir même contre nous avec une sorte de piété, vivre conformément à elles avec respect. Ainsi compris, le vivre conformément à la nature n’est pas autre chose qu’un aspect du supporte.
Principaux stoïciens
Les principaux adeptes et les principaux maîtres du stoïcisme furent avec et après Zénon, Cléanthe, Chrysippe, Ariston, Herillus en Grèce, à Rome Caton, Brutus, un peu Cicéron, Thraséas, Épictète (grec du reste et qui écrivait en grec), Sénèque, et enfin l’empereur Marc-Aurèle. Le stoïcisme devint assez vite une religion ayant ses rites, ses obédiences, ses pratiques ascétiques, ses directeurs de conscience, son examen de conscience, et ses adeptes ayant un costume traditionnel, longue barbe et long manteau. Il eut une influence considérable, comparable (comparable seulement) au christianisme, mais qui ne pénétra que les classes élevées et les classes moyennes de la société antique, sans aller, ou infiniment peu, jusqu’au peuple. Comme l’épicurisme, le stoïcisme eut une renaissance aux temps modernes par opposition au christianisme, renaissance dont nous nous occuperons plus loin.