CHAPITRE X
LE NÉOPLATONISME
RETOUR A LA MÉTAPHYSIQUE. MÉTAPHYSICIENS IMAGINATIFS A LA MANIÈRE DE PLATON MAIS AVEC EXCÈS
L’alexandrinisme
La métaphysique au milieu de tout cela, c’est-à-dire l’effort pour comprendre l’ensemble des choses, semble un peu bas. Elle a une renaissance au IIIe siècle de notre ère avec des Alexandrins (de là le nom d’École alexandrine) qui vinrent professer à Rome avec le plus grand éclat. L’alexandrinisme c’est un néoplatonisme, c’est-à-dire un platonisme renouvelé et, dans la pensée de ses auteurs, agrandi.
Plotin
Plotin enseignait ceci : il y a Dieu et la matière, Dieu un, la matière multiple et divisible. Dieu est inintelligible en soi et n’est compris que dans ses manifestations. On s’élève, non pas à la connaissance de lui mais au sentiment de lui, par une série de degrés qui sont comme la purification progressive de la croyance et qui nous amènent à une sorte d’union avec lui, comme serait celle d’un être avec un autre être qu’il ne verrait pas mais de la présence duquel il ne douterait point. La matière et c’est-à-dire tout l’univers est une émanation de Dieu, comme le parfum est émanation d’une fleur. Tout n’est pas Dieu et il n’y a que Dieu qui soit Dieu, mais tout est divin, tout participe de Dieu comme toute pensée de nous participe de notre âme. Or si tout émane de Dieu, tout, aussi, tend à y revenir, comme les corps nés de la terre, nourris par la terre, mus par les forces qui leur viennent de la terre tendent à revenir à la terre. C’est ce qui fait l’harmonie du monde. La loi des lois c’est que tout morceau de l’univers venu de Dieu retourne à Dieu et veut retourner à lui. L’univers est une émanation du parfait et un effort vers la perfection. L’univers est un Dieu en exil qui a la nostalgie de lui-même. L’univers est une dégradation de Dieu qui tend à sa réintégration.
Comment se fait cette émanation de Dieu devenant matière ? C’est un mystère ; mais on peut supposer qu’elle se fait par degrés successifs, De Dieu émane l’intelligence, l’intelligence impersonnelle, qui n’est ni l’intelligence de vous ou de moi, mais l’intelligence universelle, répandue dans le monde entier et l’animant. De l’intelligence émane l’âme, l’âme qui peut s’unir à un corps et devenir une personne. L’âme est moins divine que l’intelligence qui elle-même était moins divine que Dieu, mais elle l’est encore. De l’âme émane le corps auquel elle s’unit. Le corps est moins divin que l’âme qui était moins divine que l’intelligence, qui était moins divine que Dieu ; mais il l’est encore, car il a une forme, une figure, un dessin, marque et empreinte de l’intelligence divine. Et enfin la matière sans forme est la plus lointaine des émanations de Dieu et la plus basse des dégradations de Dieu. Dieu est en lui ; il pense de pensée pure dans l’intelligence ; il pense de pensée mêlée et confuse dans l’âme ; il sent dans le corps ; il dort dans la matière informe. Et le but de la matière informe c’est d’avoir une forme, c’est-à-dire un corps ; et le but du corps c’est d’avoir une âme ; et le but de l’âme c’est de s’unir à l’intelligence et le but de l’intelligence c’est de se confondre avec Dieu.
Les âmes non unies à des corps contemplent l’intelligence et ont un bonheur absolu. D’autres âmes non unies à des corps, mais sollicitées par un certain instinct à s’unir à des corps, sont d’une nature ambiguë très haute encore. Enfin les âmes unies à des corps (les nôtres) sont très dégradées mais peuvent se relever et se purifier par la contemplation de l’intelligence éternelle et par leur union relative avec elle. Cette contemplation a plusieurs degrés, pour ainsi dire, d’intensité, degrés que Plotin appelait des hypostases. Par la perception nous entrevoyons les idées, par la dialectique nous les pénétrons ; par une dernière hypostase qui est l’extase, nous pouvons quelquefois nous unir immédiatement à Dieu, vivre en lui.
Les élèves de Plotin
Plotin eut pour élèves et successeurs Porphyre, Jamblique, d’autres encore. Porphyre ne fait guère qu’exposer la doctrine de son maître et n’a d’originalité que comme logicien. Avec Jamblique et son école nous assistons à un effort très intéressant pour relever le paganisme épuisé et expirant, pour constituer un paganisme philosophique. Les philosophes de l’école de Jamblique sont du reste des magiciens, des spirites, des faiseurs de miracles, des hommes aussi antipositivistes que possible. Quant à Jamblique lui-même, il essaie de concilier le polythéisme avec le néoplatonisme en mettant au centre de tout un Dieu suprême, un Dieu pour ainsi dire essentiel, dont il fait sortir une foule de dieux secondaires et de troisième ordre et de quatrième ordre, etc., depuis ceux qui sont purement immatériels jusqu’à ceux qui sont inhérents à la matière. Les subtiles divagations du néoplatonisme continuèrent, obscurément, dans l’École d’Athènes, jusqu’au moment où elle fut fermée et pour jamais, en 529, par l’empereur Justinien comme hostile à la religion de l’Empire qui était à cette époque le christianisme.