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Initiation philosophique

Chapter 16: CHAPITRE II TREIZIÈME SIÈCLE
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About This Book

Destinée aux débutants, l'ouvrage offre une synthèse rapide de la pensée philosophique en menant le lecteur des origines antiques aux développements ultérieurs. Après une définition générale de la philosophie, il expose successivement les grandes doctrines anciennes: les tentatives d'expliquer la matière par un élément premier, la conception du devenir et du flux, l'idée d'un principe organisateur, la théorie des quatre éléments et des forces contraires, la primauté des nombres et la métempsychose, l'affirmation d'un Être immuable face aux apparences, les paradoxes dialectiques et la théorie atomiste; chaque doctrine est présentée pour en situer le sens et le rôle dans l'évolution des idées.

CHAPITRE II
TREIZIÈME SIÈCLE

INFLUENCE D’ARISTOTE. IL EST ADOPTÉ PAR L’ÉGLISE. PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE SAINT THOMAS D’AQUIN

Aristote et l’Église

A partir du XIIIe siècle, Aristote, complètement connu et traduit en latin, fut adopté par l’Église et devint comme son vicaire laïque. Elle le considéra et, je crois, avec raison, comme le moins dangereux pour elle des penseurs grecs et comme celui à qui l’on pouvait laisser tout l’enseignement scientifique en se réservant tout l’enseignement religieux. Aristote, en effet, préservait de Platon, dans lequel on trouve toujours quelques germes d’adoration du monde ou quelques pointes de ce côté, dans lequel on trouve aussi un certain polythéisme très déguisé ou plutôt très épuré, mais réel encore et dangereux, et du moment qu’il fallait choisir, ce fut Aristote que l’on toléra et que l’on finit par investir.

Saint Thomas d’Aquin

Il faut citer comme théologiciens aristotéliciens Guillaume d’Auvergne, Vincent de Beauvais, Albert le Grand ; mais le nom souverain de cette période de l’histoire de la philosophie est saint Thomas d’Aquin. Saint Thomas d’Aquin a écrit plusieurs petits ouvrages, mais, dominant tout, la Somme (encyclopédie) qui a gardé son nom. En philosophie générale, saint Thomas d’Aquin est un aristotélicien pliant les idées d’Aristote, sans les dénaturer, aux conceptions chrétiennes. Il démontre Dieu, comme Aristote, par l’existence du mouvement et la nécessité d’un premier moteur ; il le démontre encore par le caractère contingent, relatif, imparfait de tout ce qui est ici-bas : « Il y a dans les choses du plus ou moins bon, du plus ou moins vrai… » Mais nous n’affirmons le plus ou moins d’une chose qu’en la comparant avec quelque chose d’absolu et selon qu’elle se rapproche plus ou moins de cet absolu ; il y a donc un être absolu, c’est Dieu — et cet argument lui paraît meilleur que celui de saint Anselme qu’il réfute.

Sa conception de la nature

Il montre la nature entière comme une grande hiérarchie allant du moins parfait et du plus informe au plus achevé et au plus déterminé ; à un autre point de vue comme séparée en deux grands règnes, celui de la nécessité (minéraux, végétaux, animaux), celui de la grâce (humanité). Il la montre voulue par Dieu, projetée par Dieu, créée par Dieu ; gouvernée par Dieu selon des volontés antécédentes et des volontés conséquentes, c’est-à-dire par des volontés générales (Dieu veut que l’homme soit sauvé) et des volontés particulières (Dieu veut que le pécheur soit puni) et l’ensemble des volontés générales c’est la création et la suite de toutes les volontés particulières, c’est la Providence. La nature et l’homme avec elle sont l’œuvre, non seulement de Dieu puissant, mais de Dieu bon et c’est par amour qu’il nous a créés et il faut lui rendre amour pour amour et c’est ce que fait la nature elle-même involontairement par son obéissance à ses lois et c’est ce que nous devons faire volontairement par obéissance à ses commandements.

L’âme

Notre âme est immatérielle et plus complète que celle des animaux ; car saint Thomas ne refuse pas formellement une âme aux animaux ; l’instinct des animaux c’est l’âme sensitive d’Aristote, qui est capable de quatre facultés : sensibilité, imagination, mémoire et estimation, c’est-à-dire intelligence élémentaire : « L’oiseau amasse de la paille, non pour ce qu’elle délecte ses sens [non par mouvement de sensibilité] mais parce qu’elle lui sert à faire son nid. Il est donc nécessaire que l’animal perçoive ces intuitions qui ne tombent pas sous les sens. C’est par opinion ou estimation qu’il perçoit ces intuitions, ces fins lointaines… » Nous, hommes, nous avons une âme qui est sensibilité, imagination, mémoire et raison. La raison est la faculté non seulement d’avoir des idées, mais d’établir entre les idées des rapports et des enchaînements de rapports et de concevoir des idées générales. La raison s’arrête en deçà de Dieu parce que l’idée de Dieu précisément est la seule qui ne peut pas être amenée en l’esprit par des rapports entre les idées, Dieu dépassant toutes les idées ; l’idée de Dieu est donnée par la foi, que du reste la raison peut aider ensuite, la raison pouvant travailler à rendre la foi sensible à la raison.

Notre âme est pleine de passions qu’on peut diviser en deux grandes catégories ; les passions de désir et les passions de colère. Les passions de désir sont des mouvements très vifs ou violents vers quelque chose qui nous paraît un bien ; les passions de colère sont des mouvements de révolte contre quelque chose qui s’oppose à notre mouvement vers un bien. La racine commune de toutes les passions est l’amour, car il va sans dire que c’est de lui que dérivent les passions de désir et pour ce qui est des passions de colère elles n’existeraient pas si nous n’avions d’amour pour rien, auquel cas notre désir n’étant pas heurté ne se convertirait pas en révolte contre l’obstacle. Nous sommes libres de faire le bien ou de faire le mal, de maîtriser nos passions mauvaises et de suivre celles que la raison approuve. Ici reparaît l’objection de la connaissance que Dieu doit avoir par avance de nos actes : si Dieu prévoit nos actions nous ne sommes pas libres, si, libres, nous agissons contrairement à ses prévisions, il n’est pas tout-puissant, Saint Thomas y répond ainsi : « Il n’y a pas prévision, il y a vision, parce que nous sommes dans le temps et Dieu dans l’éternité. Il voit d’un seul regard et instantanément le passé, le présent et l’avenir. Donc il ne prévoit pas, il voit et cette vision ne gêne pas la liberté humaine, non plus que d’être vu agissant ne vous empêche d’agir. De ce que Dieu connaît nos actions après que nous les avons faites, personne ne dira que cela nous empêche de les avoir faites en pleine liberté ; or qu’il les connaisse avant c’est la même chose que les connaître après, parce que pour lui, avant, pendant et après sont le même moment. » Cela paraît subtil et ne l’est point, revenant à dire que quand on parle de Dieu il ne faut pas parler de temps, Dieu étant en dehors du temps comme de l’espace.

La morale de saint Thomas

La morale de saint Thomas, très détaillée, très circonstanciée, peut se résumer ainsi : Il y a dans la conscience, 1o un acte intellectuel qui est la distinction du bien et du mal ; 2o un acte de volonté qui nous porte vers le bien. Cette puissance pour le bien nous pousse à pratiquer les vertus. Il y a des vertus humaines, celles que les philosophes anciens ont très bien connues : tempérance, courage, sagesse, justice et elles conduisent au bonheur terrestre ; il y en a de divines, inspirées à l’homme par Dieu et qui sont la foi, l’espérance et la charité et elles conduisent au bonheur éternel. Nous pratiquons les vertus quand nous avons bonne volonté, parce que nous sommes libres, mais notre liberté et notre volonté ne suffiraient pas : il faut que Dieu nous aide et c’est la grâce.

La foi et la raison

Sur la question des rapports de la raison et de la foi, saint Thomas d’Aquin reconnaît ou bien plutôt proclame que jamais la raison ne démontrera la foi, que les vérités révélées, trinité, péché originel, grâce, etc., sont au-dessus de la raison, la dépassent infiniment. Comment donc croit-on ? Par volonté aidée de la grâce de Dieu. La foi est un acte de volonté que Dieu soutient. Dès lors il ne faut faire aucun appel à la raison ? Si bien ! La raison sert à réfuter les erreurs des adversaires de la foi et par cette réfutation à se confirmer soi-même dans sa créance. Le fameux Credo ut intelligam, — je crois pour pouvoir comprendre — est donc très vrai. On ne peut comprendre qu’à la condition de croire ; mais ensuite comprendre aide à croire, sinon davantage, du moins avec une précision plus grande et comme en une lumière plus abondante. Saint Thomas d’Aquin est ici exactement dans la même position qu’il semble bien qu’ait prise Pascal. Croyez et vous comprendrez ; comprenez et vous croirez plus distinctement. Donc un acte de volonté : « Je veux croire » ; — une grâce de Dieu fortifiant cette volonté ; la foi existe ; — des études et des raisonnements ; la foi est plus claire.

Saint Bonaventure, Raymond Lulle

A côté de ces hommes de haute raison nous rencontrons au XIIIe siècle des mystiques, c’est-à-dire des poètes et des bizarres, les uns et les autres, du reste très intéressants. C’est saint Bonaventure qui persuadé, à peu près comme un Alexandrin, que l’on s’élève à Dieu par le sentiment synthétique et non par des séries d’arguments, et qu’on s’achemine vers lui par des états d’âme de plus en plus purs et de plus en plus passionnés, écrivit l’Itinéraire de l’âme à Dieu qui est comme un manuel de mysticisme. Érudit, du reste, il n’en faisait pas moins, chemin faisant, des excursions agréables et instructives dans le domaine de la connaissance réelle.

Très différent de lui et scolastique effréné, Raymond Lulle ou de Lulle, en son Ars magna, inventait une machine à raisonner, analogue à une machine arithmétique dans laquelle les idées se déduisent automatiquement les unes des autres, comme les chiffres s’inscrivent sur un compteur. Comme il arrive souvent l’excès de la méthode en était la critique et un ennemi de la scolastique n’aurait pas pu démontrer plus ingénieusement que la scolastique était une mécanique. Du reste, Raymond de Lulle était en même temps un savant, un naturaliste très informé et très curieux pour qui la science arabe n’avait pas de secrets. Avec cela poète, troubadour, orateur, homme très étrange et très séduisant. Il fut adoré et persécuté pendant sa vie et longtemps encore après sa mort eut des disciples enthousiastes.

Bacon

Au même temps vivait l’homme que l’on se plaît à considérer généralement comme le lointain précurseur de la science expérimentale, Roger Bacon (qu’il ne faut pas confondre avec François Bacon, autre savant, mais d’un temps bien plus rapproché de nous). Roger Bacon, moine franciscain, s’occupa presque exclusivement de sciences physiques et de sciences naturelles. Il passa la plus grande partie de sa vie en prison pour cause de prétendue sorcellerie et surtout, peut-être, parce qu’il avait tympanisé les mauvaises mœurs de ses confrères. Il eut au moins le pressentiment de presque toutes les inventions modernes : poudre à canon, verres grossissants, télescope, pompe à air ; il fut un inventeur, formellement, en optique. Comme philosophe proprement dit, il dénonçait ce qu’il y avait de creux et de vide dans la scolastique ; détestant que l’on préférât « la paille des mots au grain des choses » et proclamant que le raisonnement « est bon pour conclure, non pour établir ». Sans découvrir la loi du progrès, comme on a trop dit, il lui arrivait de faire remarquer que l’antiquité étant la jeunesse du monde, ce sont les modernes qui sont les anciens, et cela voulait dire seulement que c’est à notre école que les anciens devraient s’instruire s’ils revenaient, que nous ne devons donc pas en croire aveuglément les anciens ; et c’était une insurrection contre le principe d’autorité et contre l’idolâtrie d’Aristote. Il préconisait l’étude directe de la nature, l’observation et l’expérience et ensuite l’application du raisonnement et particulièrement du raisonnement mathématique à l’expérience et à l’observation. Avec tout cela il croyait à l’astrologie ; car ceux qui devancent leur temps ne laissent pas d’en être toujours ; mais c’était un très grand homme.