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Initiation philosophique

Chapter 18: CHAPITRE IV SEIZIÈME SIÈCLE
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About This Book

Destinée aux débutants, l'ouvrage offre une synthèse rapide de la pensée philosophique en menant le lecteur des origines antiques aux développements ultérieurs. Après une définition générale de la philosophie, il expose successivement les grandes doctrines anciennes: les tentatives d'expliquer la matière par un élément premier, la conception du devenir et du flux, l'idée d'un principe organisateur, la théorie des quatre éléments et des forces contraires, la primauté des nombres et la métempsychose, l'affirmation d'un Être immuable face aux apparences, les paradoxes dialectiques et la théorie atomiste; chaque doctrine est présentée pour en situer le sens et le rôle dans l'évolution des idées.

CHAPITRE IV
SEIZIÈME SIÈCLE

IL EST ASSEZ JUSTE DE CONSIDÉRER LE MOYEN AGE AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE COMME SE PROLONGEANT JUSQU’A DESCARTES. LIBRES PENSEURS PLUS OU MOINS DÉGUISÉS PARTISANS DE LA RAISON EN DEHORS DE LA FOI DE L’OBSERVATION ET DE L’EXPÉRIENCE

La liberté philosophique. Pomponace

La liberté et même l’audace philosophique augmentent rapidement. Des aristotéliciens très experts et très convaincus s’attachent, soit par simple amour de la vérité soit dans un dessein plus secret, à démontrer à quel point Aristote, à le bien lire, est opposé aux vérités que l’Église enseigne. Par exemple Pomponace fait éclater que rien de ce que l’on peut tirer d’Aristote ne conclut à l’immortalité de l’âme, qu’il y croit, lui, personnellement, de tout son cœur, mais qu’Aristote n’y croit point et qu’il faut choisir entre l’Église et Aristote ; que sans l’immortalité de l’âme à la vérité il n’y aurait pas de récompenses d’outre tombe, que c’est parfaitement son avis, mais que qui voudrait excuser Aristote pourrait dire que c’est précisément l’existence des peines et des récompenses qui empêche la vertu d’être, qui ôte la vertu, puisque le bien que l’on fait en vue d’une récompense ou par crainte d’une peine n’est plus le bien ; que, toujours d’après Aristote, il ne peut pas y avoir de miracles, que lui Pomponace croit à tous les miracles consignés aux livres saints ; mais qu’Aristote n’y aurait pas cru, n’y aurait pas pu croire et que cela est à considérer, non pas certes pour rejeter la croyance aux miracles, mais pour ne pas accorder à Aristote la confiance que depuis si longtemps on lui donne trop volontiers.

De même encore il reprenait l’éternelle question de la prescience de Dieu et de la liberté humaine et montrait que quoi qu’on en ait dit il faut choisir : ou nous sommes libres et Dieu n’est pas tout-puissant, ou Dieu est tout-puissant et nous ne sommes pas libres. A supposer comme vraie cette dernière hypothèse pour laquelle il est évident que le philosophe penche, Dieu serait donc auteur du mal et auteur du péché ? Il n’est pas impossible que Dieu soit l’auteur du mal comme étant la condition du bien, car s’il n’y avait pas de mal il n’y aurait pas de bien ; ni qu’il soit l’auteur, non du péché, mais de la possibilité du péché pour que la vertu soit possible, n’y ayant point de vertu là où il est impossible de pécher ; mais, du reste, il y a là un mystère que la foi seule peut résoudre et qu’en tout cas Aristote n’a pas résolu ; donc ne nous reposons pas sur Aristote.

Ce libre penseur masqué, car il ne me semble pas être autre chose, est un des penseurs les plus originaux de l’époque intermédiaire entre le moyen âge et Descartes.

Michel Servet, Vanini

Ces audaces étaient quelquefois funestes à leurs auteurs. Michel Servet, médecin espagnol très savant qui peut-être a découvert avant Harvey la circulation du sang, ne croyait pas à la Trinité, ne croyait pas à la divinité de Jésus et, en platonicien qu’il était, ne voyait d’autres intermédiaires entre Dieu et l’homme que les idées. Persécuté par les catholiques, il se réfugia à Genève, croyant Calvin plus tolérant que les inquisiteurs et Calvin le fit brûler vif.

Vanini, un demi-siècle plus tard et c’est-à-dire au commencement du XVIIe, homme du reste remuant, vain et insolent, après une vie pleine de péripéties et brillante du reste pour certains passages de son De admirandis… arcanis et pour avoir dit qu’il ne dirait son opinion sur l’immortalité de l’âme que quand il serait vieux, juif et allemand, fut brûlé vif à Toulouse.

Bruno, Campanella

Giordano Bruno, astronome et qui a, l’un des premiers, affirmé le soleil comme centre du monde, professait, malgré certaines précautions prises, une doctrine qui confond Dieu avec le monde et qui nie ou exclut la création. Giordano Bruno fut arrêté à Venise en 1593, tenu sept ans en prison et finalement brûlé à Rome en 1600.

Campanella, Italien également et qui passa vingt-sept ans dans un cachot pour avoir conspiré contre les Espagnols maîtres de son pays et qui mourut en exil à Paris en 1639, était en philosophie un sceptique ou plutôt un antimétaphysicien et, comme nous dirions de nos jours, un positiviste. Il n’y a que deux sources de la connaissance : l’observation et le raisonnement. L’observation nous fait connaître les choses… Est-ce vrai ? Les sensations que nous avons des choses ne pourraient-elles pas être une simple fantasmagorie ? Non, car nous avons un sens interne, un sens de nous-mêmes qui ne peut pas nous tromper et qui nous affirme que nous sommes (c’est déjà le Cogito de Descartes) et qui du même coup affirme qu’il y a des choses qui ne sont pas nous, de sorte qu’en même temps le moi et le non moi sont établis. Oui, mais ce non moi est-il réellement ce qu’il nous paraît ? Il est ; soit ; mais qu’est-il et pouvons-nous savoir ce qu’il est ? Non sans doute et le scepticisme ici est inconcussible ; mais de ce qu’il y a certitude de l’existence du non moi il y a présomption que nous pouvons le connaître partiellement, relativement, très relativement, restant infiniment éloignés d’une connaissance absolue qui serait divine. Donc observons et expérimentons ; faisons « l’histoire » de la nature comme les historiens font l’histoire du genre humain. Et ceci est de la simple et ferme philosophie de l’expérience.

Mais Campanella, comme beaucoup d’autres, était un anti métaphysicien possédé du démon métaphysique et après avoir recommandé impérieusement de n’écrire que l’histoire de la nature il en a lui aussi écrit le roman. Tout être, nous dit-il (et du reste c’est très beau), existe à la condition de pouvoir exister et à la condition qu’il y ait une idée dont il sera la réalisation et à la condition que la nature veuille le créer. En d’autres termes la nature peut, sait ce qu’elle veut et veut. Or, tous les êtres, plus ou moins selon leur perfection et imperfection, se sentiront de cette triple condition de pouvoir, savoir, vouloir. Tout être peut, sait et veut, même la matière inorganique (ceci est déjà le monde comme volonté et représentation de Schopenhauer) et Dieu est seulement l’absolue puissance et l’absolu savoir et la volonté absolue. C’est pour cela que toute chose créée tend vers Dieu et veut y retourner comme à son principe et comme à la perfection de ce qu’elle est ; l’Univers a la nostalgie de Dieu.

Campanella fut aussi, comme nous dirions de nos jours, un sociologue. Il fit sa « République » comme Platon avait fait la sienne. La « République » de Campanella s’appelle la Cité du Soleil. C’est une république communautaire mêlée d’aristocratie avec « pouvoir spirituel » et « pouvoir temporel » dans la manière un peu d’Auguste Comte. Campanella fut un très grand semeur d’idées.

François Bacon

François Bacon, avocat, membre du Parlement, grand chancelier d’Angleterre, ami personnel de Jacques Ier, ami, protecteur, peut-être collaborateur de Shakespeare, renversé par suite d’animosités politiques et rentré dans la vie privée, était un très grand savant et un merveilleux esprit. Comme son homonyme Roger Bacon, mais dans un temps plus favorable à la réforme intellectuelle, il tenta une sorte de renouvellement de l’esprit humain (instauratio magna) tout au moins une révolution radicale dans les méthodes et procédés de l’esprit humain. Il ne faut pas se reposer sur les anciens (quelque admiration que F. Bacon professe pour beaucoup d’entre eux) parce qu’ils n’observaient pas assez ; il ne faut pas, comme les scolastiques, avoir des idées a priori qui sont des idoles et il y a des idoles de clan, des idoles de parti, des idoles d’école, des idoles de temps ; il ne faut pas voir des intentions partout dans la nature et parce que le soleil chauffe, croire qu’il a été créé pour chauffer et parce que la terre nourrit, croire qu’elle a été créée pour nous nourrir et voir le monde entier convergeant à l’homme et mis à son service. Il faut procéder par observation, par expérience et ensuite par induction, mais en se défiant prodigieusement de l’induction. L’induction consiste à conclure du particulier au général, d’un certain nombre de faits à une loi. C’est légitime à la condition que l’on ne conclue pas de quelques faits à une loi, ce qui est l’induction précipitée, féconde en erreurs ; mais d’un très grand nombre de faits à une loi, considérée encore comme provisoire. Quant à la métaphysique, quant à la recherche de la loi universelle elle doit être absolument séparée de la philosophie proprement dite, de la « philosophie première » qui n’y conduit pas ; elle aura son domaine à part qui sera celui de la foi : « donnez à la foi ce qui appartient à la foi ». Au fond il se désintéresse de la métaphysique, croyant qu’elle tournera toujours dans le même cercle et je ne dis pas ne croit qu’à la science et à la méthode, mais n’espère qu’en la science et en la méthode, enthousiaste, du reste, à cet égard comme un autre peut l’être pour le monde suprasensible ou pour les idées, disant : « autant nous savons, autant nous pouvons » et estimant que la science soustraira l’humanité à tous les maux, prolongera la vie humaine, établira un nouvel âge d’or, etc.

Et qu’on n’appréhende pas, éternelle et vaine crainte, que la science fasse disparaître le sentiment religieux. Avec une profonde conviction et en jugeant par lui-même, Bacon dit : « Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science y ramène ». Telle est la vraie philosophie, soumise à l’objet, attentive à l’objet, qui écoute les voix du monde et ne songe qu’à la traduire en langage humain : « Elle est la vraie philosophie, celle qui rend les voix du monde, le plus fidèlement possible, comme un écho, qui écrit comme sous la dictée du monde lui-même, n’y ajoute rien de son propre et seulement répète et résonne. »

Et comme on est toujours de son temps il croyait à l’alchimie et à la possibilité de changer des corps vils en or. Mais remarquez comment il l’entend : « Créer une nature nouvelle dans un corps donné ou produire des natures nouvelles et les y introduire… Qui connaîtrait les procédés nécessaires pour produire à volonté : couleur jaune, pesanteur spécifique, ductilité, fixité, fluidité, et la manière de produire ces qualités à différents degrés, prendre les mesures nécessaires pour réunir toutes ses qualités dans son corps d’où s’ensuivra sa transformation en or. » Et la chimie moderne, avec des procédés scientifiques très analogues à ceux que Bacon indique ou prévoit, n’a pas fait de l’or, ce qui du reste n’est pas très utile, mais elle a fait mieux.

Thomas Hobbes

A l’extrême fin du XVIe siècle, également en Angleterre Thomas Hobbes commençait à penser. Il fut surtout un littérateur et un sociologue ; il a traduit Thucydide et Homère, il a écrit Léviathan ou la matière, la forme et le pouvoir de l’État qui est un manuel de despotisme, démontrant que tous les hommes dans l’état naturel étant des loups les uns à l’égard des autres, ils échappent à cette destinée fâcheuse en se soumettant au prince qui a tous les droits puisqu’il sauve à chaque instant ses sujets de la mort et qui par conséquent peut imposer à ses sujets tout ce qu’il veut, même des dogmes scientifiques, même des croyances religieuses. Mais seulement à le considérer comme philosophe proprement dit, il a une place très considérable dans l’histoire des idées. Hobbes, comme Fr. Bacon, mais plus rigoureusement et impérieusement, commence par séparer la métaphysique et la théologie de la philosophie. La philosophie c’est l’art de penser. Or ce qui n’est pas sensible, esprits, âmes, Dieu, ne peut pas être pensé, il ne peut être que cru ; le philosophe ne nie point tout cela, mais ne s’en occupe pas. C’est tout le positivisme qui est établi en principe. Or ce que nous pouvons penser, c’est ce que nous sentons. Les choses ne nous sont connues que par les sensations ; une pensée est une sensation ; l’esprit humain est un composé de sensations.

— Non ; car je puis penser une chose sans la voir, ni sentir, ni entendre, etc.

— C’est que nous avons la mémoire qui, du reste, est elle-même une sensation ; c’est une sensation qui se prolonge ; se souvenir c’est sentir qu’on a senti ; c’est sentir une sensation ancienne que le cerveau est capable de conserver. Or nous ne pensons qu’en combinant des sensations présentes avec des sensations présentes ou, bien entendu beaucoup plus souvent, grâce à la mémoire, en combinant des sensations présentes avec des sensations anciennes ou des sensations anciennes avec des sensations anciennes. Base fragile, du reste, de la connaissance et de la pensée, car la sensation n’est qu’une modification de nous-mêmes à l’occasion d’un objet extérieur et par conséquent ne nous donne rien du tout de l’objet extérieur, et tout le monde extérieur en lui-même nous est éternellement inconnu ; mais nous combinons entre elles les illusions que le monde extérieur dépose en nous par l’intermédiaire, trompeur ou douteux, de nos sens.

Quand la sensation, ainsi combinée avec d’autres sensations est devenue pensée, les idées commencent à être. Elles sont des produits de la sensation détachés de la sensation. Elles s’associent entre elles par des lois obscures que l’on entrevoit cependant. Elles se réveillent et s’appellent en quelque sorte l’une l’autre ; toutes les fois que reparaît une idée antérieurement acquise, elle est suivie de la pensée qui l’accompagnait quand elle fut acquise. Dans une conversation il est question d’un traître. Quelqu’un demande quel était la valeur du denier antique. Cela paraît incohérent ; c’est une association d’idées très naturelle et même très simple, où il y a très peu d’intermédiaires : la personne qui écoutait, à propos de traître, a songé à Judas qui est le premier traître dont elle ait entendu parler et aux trente deniers qui furent le prix de la trahison de Judas. L’association des idées est plus ou moins serrée, plus ou moins lâche ; elle est désordonnée dans le rêve, irrégulière dans la rêverie, serrée dès qu’elle est dominée et par conséquent dirigée par une fin poursuivie, un but cherché ; parce qu’alors, il y a un désir d’aboutir qui n’associe rien par lui-même ; mais qui, éliminant toutes les idées qui ne sont pas pertinentes au but poursuivi, ne laisse s’associer que celles qui y ont rapport.

Ne voyant dans l’âme humaine que des mouvements successifs provenant de ces premiers mouvements qui sont les sensations, Hobbes ne nous croit pas libres de faire ce que nous voulons ; nous sommes seulement entraînés par le mouvement le plus fort de nos mouvements intérieurs : désir, crainte, aversion, amour, etc. Cependant nous délibérons ; nous envisageons différents partis à prendre et nous nous décidons pour celui que nous voulons choisir. Mais non, nous ne délibérons pas ; nous croyons délibérer. La délibération n’est qu’une succession de différents sentiments et à celui qui l’emporte nous donnons le nom de volition. « Dans la délibération [prétendue] le dernier désir ou la dernière crainte se nomme volonté. » La liberté n’existe donc pas, non plus chez les hommes que chez les animaux ; la volonté et le désir ne sont qu’une même chose considérée sous des aspects différents.

La morale utilitaire

Dès lors, il n’y a plus de morale ; sans puissance de vouloir ceci et de ne pas vouloir cela il n’y a pas de morale possible ? Hobbes répond par la morale utilitaire : ce que l’homme doit rechercher c’est le plaisir comme l’a pensé Aristippe, mais le plaisir vrai c’est-à-dire permanent et c’est-à-dire ce qui lui est utile. Or l’utile c’est d’être bon citoyen, bon sujet, sociable, serviable aux autres, soucieux de se concilier leur estime par sa bonne conduite, etc. La morale c’est l’intérêt bien entendu, et l’intérêt bien entendu se confond absolument avec la morale du devoir. Le criminel n’est pas un criminel, c’est un idiot ; l’honnête homme n’est pas un honnête homme, c’est un homme intelligent. Notez ceci qu’en prêchant un homme au nom du devoir vous ne le convaincrez guère, tandis qu’en le prêchant au nom de son intérêt vous le convaincrez toujours.

Tout cela est assez sensé, mais du moment qu’il n’y a pas de liberté il ne peut pas y avoir de morale même utilitaire ; car il est bien inutile de prêcher, même au point de vue de ses intérêts, un homme qui n’est qu’une machine entraînée par le poids le plus fort et s’il n’est que cela, le morigéner au point de vue de son intérêt ou au point de vue de la morale ou au point de vue de l’amour de Dieu, sont choses qui sont la même chose et qui sont aussi absurdes les unes que les autres. Tout philosophe qui ne croit pas à la liberté humaine et qui écrit une morale est dans une contradiction perpétuelle.