PREMIÈRE PARTIE
L’ANTIQUITÉ
CHAPITRE I
AVANT SOCRATE
LES PHILOSOPHES EXPLICATEURS DE L’ENSEMBLE DES CHOSES, DE LA CRÉATION ET DE LA CONSTITUTION DU MONDE
La philosophie
La philosophie consiste à chercher l’explication de l’ensemble des choses. Elle cherche donc quelles sont les premières causes de tout et aussi comment toutes les choses sont et enfin pourquoi, dans quel dessein, faites en vue de quoi les choses sont. C’est pourquoi, prenant principe dans tous les sens du mot, on l’a appelée la science des premiers principes.
On a philosophé de tout temps. Les religions, toutes les religions sont des philosophies. Ce sont même les plus complètes. Mais, en dehors des religions, les hommes ont cherché les causes et les principes de tout et essayé d’avoir des idées générales. Ces recherches en dehors des dogmes religieux dans l’antiquité païenne, sont les seules dont nous nous occuperons ici.
L’école ionienne : Thalès
L’École ionienne est la plus ancienne école philosophique connue. Elle remonte au VIIe siècle avant Jésus-Christ. Thalès de Milet, physicien et astronome, comme nous dirions de nos jours, croyait que la matière, c’est-à-dire ce de quoi toutes les choses et tous les êtres sont faits, est en perpétuelle transformation et que ces transformations sont produites par des êtres puissants attachés à chaque portion de la matière. Ces êtres puissants étaient des dieux. Tout, donc, était plein de dieux. Sa philosophie était une mythologie. Il pensait, du reste, que l’élément essentiel de la matière était l’eau et que c’était l’eau, sous l’influence des dieux, qui se transformait en terre, en air et en feu et que d’eau, de terre, d’air et de feu tout ce qui est dans la nature est composé.
Anaximandre, Héraclite
Anaximandre de Milet, astronome lui aussi et géographe, croyait que le principe de toutes choses était l’indéterminé, une manière de chaos, où rien n’a de forme ni de figure, que du chaos sortent les choses et les êtres et qu’ils y retournent pour en sortir encore. Une de ses théories particulières était que les poissons étaient les plus anciens des animaux et que tous les animaux étaient sortis d’eux par transformations successives. Cette théorie a été remise en honneur, pour un temps, il y a environ un demi-siècle.
Héraclite d’Éphèse, très obscur du reste et cette épithète était restée attachée à son nom, voit toutes choses comme dans un écoulement perpétuel, dans un devenir indéfini. Les choses ne sont pas ; elles deviennent et sont destinées à devenir éternellement. Derrière elles, cependant, il y a un maître éternel qui ne change pas. Lui ressembler, autant que nous pouvons et c’est-à-dire autant qu’un singe peut ressembler à un homme est tout notre devoir. Rester toujours calmes, c’est-à-dire aussi immobiles que des êtres changeants peuvent l’être. La légende populaire veut qu’Héraclite « pleurât toujours » ; ce que nous savons de lui tend à établir seulement qu’il était grave et n’aimait pas les agités.
Anaxagore, Empédocle
Anaxagore de Clazomène, surtout physicien, vint s’établir à Athènes, vers 470 avant Jésus-Christ, fut le maître et l’ami de Périclès, fut sur le point d’être mis à mort, comme Socrate le fut plus tard, pour crime d’indifférence à la religion des Athéniens et dut se réfugier à Lampsaque, où il mourut. Comme Anaximandre il croyait que tout sort d’un je ne sais quoi indéterminé et confus ; mais il ajoutait que ce qui faisait sortir les choses de cet état, c’était l’intelligence organisatrice, l’esprit, comme chez l’homme c’est l’intelligence qui tire les pensées du flottement cérébral et fait d’une idée confuse une idée claire. Anaxagore a eu une influence presque incomparable sur la philosophie grecque des temps classiques.
Empédocle d’Agrigente qui fut une sorte de magicien et de grand-prêtre et pour ainsi dire de dieu, dont la vie et la mort sont du reste mal connues, semble avoir été un cerveau très encyclopédique. La doctrine des quatre éléments est de lui, et c’est-à-dire que les philosophes qui l’avaient précédé donnaient pour principe unique des choses, les uns l’eau, les autres l’air, les autres le feu, les autres la terre et que lui les considéra tous quatre comme, à titre égal, les éléments premiers de tout. Il croyait que le monde est mené par deux forces contraires : l’amour et la discorde, ce qui veut éternellement unir et ce qui veut éternellement séparer. A travers cette lutte un mouvement d’organisation se fait, sans cesse retardé par la discorde, sans cesse favorisé par l’amour et de ce mouvement sont sortis d’abord les végétaux, puis les animaux inférieurs, puis les animaux supérieurs, puis les hommes. Il y a dans Empédocle soit des souvenirs évidents de la religion du Persan Zoroastre (opposition perpétuelle des deux grands dieux, celui du bien et celui du mal) soit une coïncidence curieuse avec cette doctrine, qui se retrouvera plus tard chez les Manichéens.
Pythagore
Pythagore paraît être né vers 500 avant Jésus-Christ, dans l’île d’Élée, avoir beaucoup voyagé et s’être fixé enfin dans la Grande Grèce (Italie méridionale). Pythagore, comme Empédocle, fut une espèce de mage ou de dieu. Sa doctrine fut une religion, le respect dont il fut entouré un culte, les habitudes qu’il imposa à sa famille et à ses disciples des rites. Ce qu’il enseignait était que les véritables réalités, ce qui ne change pas, étaient les nombres. La réalité à la fois fondamentale et suprême est le un ; l’être qui est un est Dieu ; de ce nombre qui est un dérivent tous les autres nombres qui sont le fond même des êtres, leur raison intime, leur essence ; nous sommes des nombres plus ou moins parfaits ; chaque chose créée est un nombre plus ou moins parfait. Le monde, du reste, régi ainsi par des combinaisons de nombres a toujours existé et existera toujours. Il se développe, seulement, selon une série numérique dont nous n’avons pas la clef mais que nous pouvons soupçonner. Quant à la destinée humaine elle est celle-ci : nous avons été des êtres animés, hommes ou animaux ; selon que nous aurons bien ou mal vécu, nous revivrons dans les corps d’hommes supérieurs ou d’animaux plus ou moins inférieurs. C’est la doctrine de la métempsychose, qui a eu beaucoup de partisans chez les anciens, et même, d’une façon plus ou moins fantaisiste, chez les modernes.
On attribue à Pythagore un certain nombre de maximes en vers, que l’on a appelées les Vers dorés.
Xénophe, Parménide
Xénophe de Colophon est, lui aussi, un unitaire. Il n’admet qu’un Dieu et paraît être de tous les philosophes anciens, le plus opposé à la mythologie, à la croyance en des dieux multiples et ressemblant à des hommes, doctrine qu’il méprise comme immorale. Il y a un Dieu éternel, immuable, immobile, qui n’a pas besoin de se transporter d’un lieu à un autre, qui est sans lieu et qui gouverne tout par sa seule pensée.
Poussant plus loin, Parménide se dit que, si celui-là seul existe réellement qui est un et qui est éternel et qui ne change pas, tout le reste, non seulement lui est inférieur mais n’est qu’apparence et que nous tous, terre, ciel, végétaux, animaux, hommes, nous ne sommes qu’une grande illusion, que fantômes, que mirage, qui disparaîtraient, qui n’existeraient plus et qui n’auraient jamais existé si nous pouvions apercevoir l’être en soi.
Zénon, Démocrite
Zénon d’Élée, qu’il faut nommer surtout parce qu’il a été le maître de ce Gorgias dont Socrate fut l’adversaire, était surtout un subtil dialecticien en qui le sophiste apparaît déjà et qui embarrassait les Athéniens par des arguments captieux, au fond desquels du reste apparaît toujours ce grand principe : sauf l’Être éternel tout n’est qu’apparence ; sauf celui qui est tout, tout n’est rien.
Démocrite d’Abdère, disciple de Leucippe d’Abdère (de celui-ci on ne sait rien), est l’inventeur de la théorie des atomes. La matière est composée d’un nombre infini de petits corps indivisibles que l’on appellera les atomes ; les atomes, de toute éternité ou depuis le commencement des choses, sont doués de certains mouvements par lesquels ils s’accrochent les uns aux autres et s’agglomèrent ou se décrochent et se séparent et de là la formation de toutes choses et la destruction, qui n’est que désagrégation, de toutes choses. Notre âme elle-même n’est qu’une agrégation d’atomes particulièrement ténus et subtils. Il est probable que quand un certain nombre de ces atomes quittent notre corps c’est le sommeil, que quand presque tous le quittent, c’est la mort apparente (léthargie, catalepsie), que quand ils nous quittent tous c’est la mort. Nous sommes en relations avec le monde extérieur par l’afflux en nous d’atomes extrêmement subtils, reflets des choses, apparences des choses, qui viennent se mêler aux atomes constitutifs de notre âme. Il n’y a rien, du reste, dans notre intelligence qui n’y ait été apporté par nos sens, et notre intelligence n’est que la combinaison des atomes qui constituent notre âme avec les atomes que les choses extérieures envoient, pour ainsi parler, dans notre âme.
Nous retrouverons les doctrines de Démocrite dans Épicure et dans Lucrèce.