CHAPITRE IV
PLATON
PLATON EST SURTOUT UN MORALISTE COMME SOCRATE MAIS IL REVIENT A DES CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L’ENSEMBLE DES CHOSES ET IL S’OCCUPE DE POLITIQUE ET DE LÉGISLATION
Platon disciple de Socrate
Platon était un élève de Socrate, comme Xénophon, mais Xénophon n’a voulu être que le greffier de Socrate et Platon a été un disciple à la fois très enthousiaste, très fidèle et très infidèle de Socrate. Il a été disciple très fidèle de Socrate en ce qu’il n’a jamais cessé de mettre la morale au tout premier rang des considérations philosophiques ; en cela il n’a pas varié. Il a été disciple infidèle de Socrate en ce que, imaginatif, poète et admirable poète, il a reporté la philosophie de la terre au ciel ; il ne s’est pas interdit, et tout au contraire, d’échafauder de grands systèmes sur l’ensemble des choses et d’envelopper l’univers dans ses vastes et audacieuses conceptions. Il a établi invinciblement la morale, la science du bien, comme la fin dernière de toute connaissance, dans ses brillants et charmants Dialogues socratiques ; il a fait de grands systèmes dans tous les ouvrages où il se donne comme parlant en son propre nom. Il était très savant, n’ignorant rien de tout ce qu’avaient écrit les philosophes antérieurs à Socrate, particulièrement Héraclite, Pythagore, Parménide, Anaxagore. Il repensait tout cela et il pensait par lui-même avec une force et une richesse d’esprit dont il semble bien qu’il n’y ait pas eu d’autre exemple au monde.
Les « Idées »
Cherchant, à son tour, quelles sont les causes premières de tout et ce qu’il y a d’éternellement réel derrière les apparences de ce monde changeant, il croit en un seul Dieu, comme bien d’autres avant lui ; mais dans le sein de ce Dieu, pour ainsi dire, il place, il croit voir des Idées, c’est-à-dire des types éternels de toutes les choses qui, en ce monde, sont changeantes, transitoires et périssables. On entend bien ce qu’il faisait par cette imagination toute nouvelle, si originale et si puissante. Il remplaçait l’olympe du peuple par un olympe spirituel, la mythologie matérielle par une mythologie idéaliste, le polythéisme par un polyidéisme, si je puis ainsi parler, les dieux par des types. Derrière tout phénomène, source, forêt, montagne, les Grecs voient un Dieu, un être matériel, semblable à eux, plus puissant qu’eux. Derrière tout phénomène, toute pensée, aussi, tout sentiment, toute institution, derrière quoi que ce soit, Platon voit une idée, immortelle, éternelle, indestructible, incorruptible qui vit dans le sein de l’Éternel, dont tout ce qui est sous nos yeux n’est que le reflet vacillant et trouble, et qui soutient, anime, conserve pour un temps tout ce qui est sous nos yeux. Or avoir quelque connaissance de ces Idées c’est toute la philosophie. Comment peut-on en avoir quelque connaissance ? En s’élevant du particulier au général, en distinguant dans chaque chose ce qui est son fond permanent, ce qu’elle a de moins changeant, de moins variable, de moins circonstanciel. Par exemple, un homme est un être bien complexe, il a mille sentiments divers, mille idées diverses, mille façons d’être et de vivre. Quel peut être son fond permanent ? C’est sa conscience, qui elle, ne varie pas, ne se transforme pas, dit toujours obstinément la même chose ; le fond de l’homme, l’idée éternelle dont chaque homme est ici le reflet, c’est la conscience du bien ; l’homme est une incarnation ici-bas de cette partie de Dieu qui est le vouloir du bien ; selon que de ce vouloir il s’écarte ou se rapproche, il est moins homme ou plus homme.
La dialectique et la morale platonique
Cette méthode, pour s’élever jusqu’aux idées, est ce que Platon appelle la dialectique, c’est-à-dire l’art de discerner. La dialectique discerne le fond du superficiel, le permanent du transitoire, l’indestructible du toujours détruit. Elle est la méthode philosophique par excellence qui contient toutes les autres ou à quoi toutes les autres se ramènent. Sur cette métaphysique et à l’aide de cette dialectique, Platon construisait une morale extrêmement pure qui était simplement (comme on a dit plus tard Imitation de Jésus-Christ) une Imitation de Dieu. Être aussi semblable à Dieu qu’il le pourra, c’est tout le devoir de l’homme. En Dieu résident les idées de vrai, de beau, de bien, de grand, de puissant, etc. Réaliser relativement ces idées que Dieu réalise absolument, c’est à quoi l’homme doit s’attacher. Dieu est le juste ou la justice est dans le sein de Dieu et c’est la même chose : l’homme ne peut pas être le juste ; mais il peut être un juste, et c’est tout dans un seul mot ; car la justice contient tout ou si l’on préfère est le caractère commun de tout ce qui vaut. La justice est le bien, la justice est belle, la justice est vraie, la justice est grande en ce qu’elle ramène tous les cas particuliers à une pensée générale, la justice est puissante étant la force qui maintient opposée à la force qui détruit, la justice est éternelle et invariable. Être un juste selon tous les sens de ce mot est le devoir de l’homme et est sa destination propre.
L’immortalité de l’âme
Pour ce qui est de l’immortalité de l’âme et des récompenses et peines d’outre-tombe, Platon est très réservé. Il n’y est ni opposé ni formellement favorable. On sent qu’il aime à y croire plus qu’il n’en est sûr. Il dit que « c’est une belle gageure à faire » et c’est-à-dire que, dût-on perdre, il vaut mieux croire à ce gain possible que n’y croire point. On peut du reste légitimement conclure et de certains passages des Lois et de la belle théorie de Platon sur la punition qui est une expiation et sur l’expiation qui est une médecine de l’âme et par conséquent un bien très désirable, que Platon, souvent, inclinait très fort vers la doctrine des peines et récompenses posthumes, laquelle suppose l’âme immortelle.
L’amour platonique
L’amour platonique dont on a tant parlé et dont par conséquent il faut dire un mot au moins pour le définir est une des applications de sa morale. Comme de toute chose l’idée de l’amour est en Dieu. Elle y est à l’état pur, sans mélange d’idée de plaisir, puisque le plaisir est essentiellement passager et périssable. L’amour en Dieu est simplement la contemplation passionnée de la beauté (physique et morale) ; nous ressemblerons à Dieu si nous aimons la beauté précisément de cette façon et sans excitation ni trouble des sens.
La politique
Une des originalités de Platon c’est qu’il s’est occupé de la politique, c’est qu’il a fait de la politique une partie de la philosophie, ce dont on s’était peu avisé avant lui (je dis peu seulement, parce que Pythagore a été législateur) et dont on devait toujours s’aviser après lui. Platon est aristocrate, sans doute parce que sa pensée générale est telle, indépendamment des circonstances, ensuite peut-être parce qu’il attribue les grands malheurs, auxquels il assiste, de sa patrie à la démocratie athénienne, ensuite peut-être encore parce que la démocratie athénienne a été violemment hostile et quelquefois cruelle aux philosophes et tout particulièrement à son maître. Pour Platon, de même que l’homme a trois âmes ou, si l’on veut, trois centres d’activité qui le gouvernent, l’intelligence dans la tête, le courage dans le cœur et l’appétit dans les entrailles, de même la cité est composée de trois classes : les sages et savants en haut, les guerriers au-dessous, les artisans et esclaves, plus bas. Les sages gouverneront ; aussi bien les peuples ne seront heureux que quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes. Les guerriers combattront pour défendre la cité, jamais pour conquérir. Ils formeront une caste, pauvre, dure à elle-même et redoutable. Ils n’auront aucune propriété individuelle ; tout leur sera commun, habitations, meubles, armes, femmes même et enfants. Le peuple enfin vivant dans une stricte égalité, soit par partage égal des terres soit par terres cultivées en commun, sera maintenu rigoureusement dans la probité, l’honnêteté, la sévérité des mœurs, la sobriété et la soumission. Les arts, sauf la musique guerrière et les danses guerrières, seront éliminés de la cité. Elle n’a besoin ni de poètes, ni de peintres, ni de musiciens qui corrompent les mœurs en les amollissant et en faisant sentir à tous l’aiguillon secret de la volupté. Toutes les théories, d’une part aristocratiques, d’autre part tendant plus ou moins au communisme dérivent de la politique de Platon, ou en procèdent ou y ressortissent.
Le maître de la philosophie idéaliste
Platon est pour tous les penseurs, même pour ses adversaires, le plus grand nom de la philosophie humaine. Il est le grand maître de la philosophie idéaliste, c’est-à-dire de toute la philosophie qui croit que les idées gouvernent le monde et qui croit que le monde est un acheminement vers une perfection qui est quelque part et qui lui donne des ordres et qui l’attire ; pour ceux-là même qui ne sont pas de sa famille d’esprits, Platon est le plus prodigieux des penseurs qui ont uni la sagacité psychologique, la vigueur dialectique, la puissance d’abstraction et l’imagination créatrice, chez lui merveilleuse.