CHAPITRE V
ARISTOTE
SAVANT ENCYCLOPÉDIQUE. COMME PHILOSOPHE SURTOUT MORALISTE ET LOGICIEN
Aristote élève de Platon
Aristote de Stagire fut un élève de Platon et il s’en est souvenu, comme font, d’ordinaire les meilleurs élèves, pour le combattre. Il fut quelques années le précepteur d’Alexandre, fils de Philippe, celui qui devait devenir Alexandre le Grand. Il enseigna longtemps à Athènes. Après la mort d’Alexandre, en butte, à son tour, à l’éternelle accusation d’impiété, il fut forcé de se retirer à Chalcis où il mourut. Aristote est surtout un savant. Il voulut embrasser la totalité des connaissances de son temps, ce qui était encore chose possible à la grande rigueur et il y réussit. Ses ouvrages, infiniment nombreux, sont le compte rendu de son savoir. Ils sont la somme de toutes les sciences de son époque. Nous n’avons à nous occuper ici que de ses idées proprement philosophiques. Pour Aristote comme pour Platon, mais plus précisément, l’homme est composé d’une âme et d’un corps. Le corps est un composé d’organes, une mécanique bien faite ; l’âme en est le but final ; le corps pour ainsi dire aboutit à l’âme, mais à son tour l’âme agit sur le corps et est en lui non son but, mais son moyen d’action sur les choses et le tout forme une harmonie pleine et continue. Les facultés de l’âme sont ses divers aspects et ses diverses manières d’agir ; car elle est une et indivisible. La raison c’est l’âme considérée comme pouvant concevoir ce qu’il y a de plus général et par conséquent elle est en nous quelque chose d’intermédiaire entre nous et Dieu. Dieu est unique ; il est éternel, il a de toute éternité donné le mouvement à la matière. Il est purement spirituel ; mais tout est matière sauf lui et il n’y a point, comme le voulait Platon, des idées, personnages immatériels vivants, résidant en son sein. On peut voir ici comme un progrès, en un certain sens, de Platon à Aristote, vers le monothéisme : l’olympe des idées dans Platon était encore un polythéisme, un polythéisme spirituel, mais encore un polythéisme ; il n’y a plus de polythéisme du tout dans Aristote.
Sa morale et sa politique
La morale d’Aristote tantôt se rapproche de celle de Platon, comme quand il pense que le souverain bonheur c’est le souverain bien et que le souverain bien est la contemplation de la pensée par la pensée, la pensée se suffisant à elle-même, ce qui est bien, à très peu près, l’imitation de Dieu que recommandait Platon ; tantôt est au contraire très pratique et presque médiocre, comme quand il la fait consister dans un milieu entre les extrêmes, dans une juste mesure, dans un certain tact, art plutôt que science et science pratique plutôt que conscience, qui saura faire distinguer quelles sont les pratiques convenables à l’honnête homme et homme bien né. Il est juste d’ajouter que dans le détail et quand il décrit l’honnête homme pour ainsi dire, c’est à des vertus, sinon sublimes du moins singulièrement élevées, tout compte fait, qu’il nous convie.
Sa politique, très confuse (le livre qui la contient ayant été, selon toute apparence, fait de pièces et de morceaux et de différentes parties de son cours après sa mort), est surtout une revue des diverses constitutions politiques qui existaient dans tout le monde grec. Les tendances, car il n’y a pas de conclusions, en sont très aristocratiques encore, mais moins radicalement aristocratiques que celles de Platon.
L’autorité d’Aristote
Aristote, à cause de son universalité, à cause aussi de ceci qu’il est plus clair que son maître, à cause aussi de ceci qu’il dogmatise, non pas toujours, mais le plus souvent au lieu de discuter et conférer, a eu à travers toute l’antiquité et tout le moyen âge une autorité plus grande que celle de Platon, une autorité qui était devenue (en dehors des matières de foi) comme despotique et comme sacro-sainte. A partir du XVIe siècle il a été remis à son rang qui est très beau encore et a été considéré comme un des esprits, sinon les plus puissants, du moins les plus vastes et du reste très loin encore d’être sans vigueur, qui aient paru parmi les hommes. Pour certains il est comme une transition entre le génie grec, extrêmement fin mais toujours poétique et toujours un peu oriental, et le génie romain plus positif, plus dépouillé, plus pratique, plus épris de réel et de science réelle.