CHAPITRE VI
DIVERSES ÉCOLES
DÉVELOPPEMENT A TRAVERS DIVERSES ÉCOLES DES IDÉES GÉNÉRALES DE SOCRATE, PLATON ET ARISTOTE
L’école de Platon, Théophraste
L’école de Platon (en considérant Aristote comme n’étant pas précisément de cette école) fut continuée par Speusippe, Polémon, Xénocrate, Cratès, Crantor. Elle versa un peu, par un retour en arrière très différent du mouvement d’Aristote, dans les idées pythagoriciennes dont Platon avait été informé et aussi très amoureux souvent, mais non obsédé, et où il ne s’emprisonna jamais.
Le plus brillant élève d’Aristote fut Théophraste, naturaliste, botaniste et moraliste. Son grand titre de gloire pour la postérité, qui ne connaît de lui que cela, est le petit livre des Caractères qui a servi de modèle à La Bruyère et avant lui à des poètes comiques de l’antiquité et qui en effet est plein de finesse, de sel, et pour se servir d’un mot très moderne qui convient exactement à cet antique, d’humour.
Écoles de Mégare et d’Élis
Notons pour mémoire les écoles très célèbres, mais qui, manque de textes, nous sont inconnues, de Mégare, que l’on appela « la disputeuse » tant elle s’était marquée par son ardeur à la polémique, et d’Élis qui semble avoir versé dans les habitudes sophistiques de Zénon d’Élée et de Gorgias.
L’école cynique, Antisthène, Diogène
Bien plus considérable, parce qu’une école qui ne sera rien de moins que le stoïcisme en sortira ou paraîtra en sortir, est l’école cynique. Comme il est arrivé assez souvent, les vagues commencements du stoïcisme ressemblent très sensiblement à sa fin. Les stoïciens des derniers siècles de l’antiquité étaient des espèces de moines mendiants, mal vêtus, mal nourris, d’extérieur négligé, méprisant toutes les commodités de la vie ; les cyniques, au temps d’Alexandre furent cela même, professant que le bonheur est la possession de tous les biens et que la seule façon de posséder tous les biens est de savoir s’en passer. C’est Antisthène qui fonda cette école ou plutôt cet ordre. Il avait été l’élève de Socrate et il n’est pas douteux que son unique pensée fut celle-ci : imiter Socrate, en l’exagérant. Socrate avait été pauvre, avait méprisé la richesse, avait méprisé le plaisir et avait méprisé la science. Le culte de la pauvreté, le mépris des plaisirs, des honneurs, des richesses et la parfaite conviction que savoir quelque chose est parfaitement inutile à l’homme, c’est tout Antisthène. Cela mène très loin, du moins dans les esprits systématiques. Si tout est méprisable, sauf la vertu individuelle, c’est le retour à la vie solitaire et sauvage qui est préconisé ; plus de civilisation, plus de société, plus de patrie. Antisthène était dans ces idées où ses disciples et successeurs furent encore plus ; ils furent cosmopolites et anarchistes. Le plus illustre de cette école, illustre surtout par son excentricité, fut Diogène qui roulait sur les remparts de Corinthe le tonneau qui lui servait de maison, allumait sa lanterne en plein jour sous prétexte de « chercher un homme », se disait citoyen de l’Univers, était accusé d’avoir été chassé de Sinope par ses compatriotes et répondait : « C’est moi qui les ai condamnés à y rester », disait à Alexandre qui lui demandait ce qu’il pourrait faire pour lui : « Que tu t’ôtes de mon soleil ; tu me fais de l’ombre ».
Cratès, Ménippe, Aristippe
On cite encore Cratès de Thèbes, moins insolent et de meilleures manières, aussi contempteur des biens de ce monde, et Ménippe le faiseur de satires, dont Lucien, beaucoup plus tard, a fait le plus amusant interlocuteur de ses amusants dialogues. En sens inverse, à la même époque, élève de Socrate comme Antisthène, Aristippe fondait l’école du plaisir, assurait que la seule recherche digne de l’effort de l’homme était celle du bonheur et que se rendre heureux était son devoir ; qu’en conséquence, étant assez prouvé et même évident que le bonheur ne peut pas nous venir du dehors, mais doit être cherché en nous, il faut s’étudier, se bien connaître (et ceci est de Socrate) pour éprouver quels sont les états d’âme qui nous donnent une jouissance durable, solide, et s’il se peut permanente. Or la chercheuse et la trouveuse de plaisirs solides c’est la sagesse, ou plutôt, il n’y a pas d’autre sagesse que l’art de distinguer entre les plaisirs et de choisir avec une grande finesse de discernement ceux qui sont vrais. La sagesse consiste encore à dominer les malheurs par la maîtrise de soi pour qu’ils ne nous atteignent pas et même les plaisirs tout en en jouissant pour qu’ils ne nous dominent pas : « Possédons sans être possédés » était une de ses devises qu’Horace a traduite ainsi : « Je tâche à soumettre les choses à moi et non moi aux choses ». Cette sagesse toute pratique et qui n’est qu’un égoïsme bien entendu est celle d’Horace et de Montaigne et que Voltaire à son tour mettra en vers quelquefois heureux.
L’école de Cyrène
Aristippe eut pour successeur à la direction de son école sa fille Areté, puis son petit-fils. Les aristippistes ou cyrénaïques (l’école s’étant fixée à Cyrène) méprisaient franchement les dieux et les considéraient comme des inventions à effrayer les femmes et les petits enfants. L’un d’eux, Évhémère, inventa la théorie, en partie très fausse, en partie exacte, que tous les dieux sont simplement des héros, des rois, des grands, divinisés après leur mort par la reconnaissance ou la terreur des foules. Comme il arrive souvent, les théories philosophiques étant essentiellement plastiques et prenant la forme du tempérament qui les reçoit, tel cyrénaïque, Hégésias, a émis cette doctrine que le souverain bonheur de l’homme est le suicide. En effet si l’objet de l’homme est le bonheur, la vie donnant évidemment beaucoup moins de bonheur que de peines, la philosophie du bonheur est de se dérober à la vie et le seul bon parti est le suicide. Il ne paraît pas qu’Hégésias ait donné la seule preuve de sincérité de cette doctrine qu’on puisse donner quand on la professe.