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Initiation philosophique

Chapter 9: CHAPITRE VII L’ÉPICURISME
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About This Book

Destinée aux débutants, l'ouvrage offre une synthèse rapide de la pensée philosophique en menant le lecteur des origines antiques aux développements ultérieurs. Après une définition générale de la philosophie, il expose successivement les grandes doctrines anciennes: les tentatives d'expliquer la matière par un élément premier, la conception du devenir et du flux, l'idée d'un principe organisateur, la théorie des quatre éléments et des forces contraires, la primauté des nombres et la métempsychose, l'affirmation d'un Être immuable face aux apparences, les paradoxes dialectiques et la théorie atomiste; chaque doctrine est présentée pour en situer le sens et le rôle dans l'évolution des idées.

CHAPITRE VII
L’ÉPICURISME

L’ÉPICURISME CROIT QUE LE DEVOIR DE L’HOMME EST DE RECHERCHER LE BONHEUR ET QUE LE BONHEUR CONSISTE DANS LA SAGESSE

La philosophie morale

Continuant de sentir la forte impulsion que lui a donnée Socrate, la philosophie va continuer longtemps à être presque exclusivement philosophie morale. Seulement elle se bifurque très nettement. Antisthène et Aristippe sont tous deux élèves de Socrate. D’Antisthène sont nés les cyniques ; d’Aristippe sont nés les philosophes du plaisir. Des cyniques vont naître les stoïciens, des philosophes du plaisir les épicuriens et ces deux grandes écoles vont presque se partager toute l’antiquité. Commençons par les épicuriens, qui, chronologiquement, se placent un peu avant les stoïques.

Épicure

Épicure, né à Athènes un peu après la mort de Platon, élevé à Samos par ses parents qui avaient dû s’expatrier par suite de revers de fortune, revenu à Athènes vers 305 avant Jésus-Christ, y fonda une école. C’était personnellement un vrai sage, sobre, scrupuleux, contempteur du plaisir, rigoureux pour lui-même, pratiquement un stoïcien. Comme vue générale sur le monde il enseignait à très peu près la doctrine de Démocrite : le monde est composé d’une multitude d’atomes doués de certains mouvements qui s’accrochent les uns aux autres et se combinent les uns aux autres et il n’y a pas autre chose dans le monde. N’y a-t-il pas un premier moteur, un être qui a mis tous ces atomes en mouvement bref un Dieu ? Épicure n’y croit pas ; Y a-t-il des dieux, comme le croient les gens du peuple ? Épicure le croit ; mais il estime que les dieux sont des créatures supérieures, brillantes, heureuses, qui ne s’occupent pas du monde, n’y interviennent pas et s’occupent encore moins, s’il est possible, de l’humanité. Ils n’ont pas créé le monde, du reste, car pourquoi l’auraient-ils créé ? Par bonté, a dit Platon ; mais il y a tant de mal dans le monde que s’ils l’ont créé par bonté ils se sont trompés et ce sont des sots ; et s’ils ont permis volontairement le mal ce sont des méchants ; et donc il est charitable à leur égard de penser qu’ils ne l’ont pas créé.

La morale épicurienne

Au point de vue de la morale, Épicure se rattache certainement à Aristippe ; mais avec la différence qu’il y a entre le plaisir et le bonheur, Aristippe disait que le but de la vie est le plaisir intelligent, Épicure dit que le but de la vie est le bonheur. Or le bonheur est-il dans les plaisirs ou au contraire les exclut-il ? Épicure est parfaitement persuadé qu’il les exclut. Il dirait, comme lord Beakonsfield : « La vie serait à peu près supportable, n’étaient les plaisirs ». Le bonheur pour Épicure est dans le « flegme » comme dirait Philinte ; il est dans le calme de l’esprit qui s’est rendu inaccessible à tout mouvement de passion, qui ne s’irrite jamais, ne s’émeut jamais, ne se chagrine jamais, ne désire jamais, ne redoute jamais. Pourquoi, par exemple, craindrions-nous la mort ? Tant que nous la craignons elle n’est pas, dès qu’elle est nous ne la craignons plus ; dès lors en quoi est-elle un mal ? — Mais, pendant la vie elle-même, les souffrances ? — Nous les augmentons beaucoup à nous en plaindre, à nous apitoyer sur nous-mêmes. Si nous faisions le contraire, si quand elles nous torturent nous nous rappelions les plaisirs passés et songions aux plaisirs à venir elles seraient infiniment atténuées. — Mais de quels plaisirs peut parler un homme qui met le bonheur dans l’exclusion des plaisirs ? Les plaisirs du sage sont les satisfactions qu’il éprouve à s’assurer du bonheur. Il a un plaisir quand il a dompté une passion pour se ramener au calme ; il a un plaisir quand il converse avec ses amis sur la nature du vrai bonheur ; il a un plaisir quand il a détourné un jeune homme des folies passionnelles ou du désespoir et l’a ramené au repos d’esprit, etc. — Mais que direz-vous des souffrances après la mort ? — Qu’elles n’existent pas. Il n’y a point de Tartare, parce qu’il n’y a pas d’immortalité de l’âme. L’âme est matérielle comme le corps et meurt avec lui.

On dira peut-être que cette morale, très grave, très austère se rapproche plus du stoïcisme que de l’aristippisme. Cela est si vrai que quand Horace confesse en souriant qu’il revient à la morale du plaisir, il ne dit point, comme nous dirions : « Je sens que je deviens épicurien », il dit : « Je retombe aux préceptes d’Aristippe » ; cela est si vrai que Sénèque, stoïcien professionnel, cite à peu près aussi souvent, dans ses leçons, Épicure que Zénon. Il ne faut pas tout à fait dire, mais on pourrait dire sans se tromper très fort, que l’épicurisme est un stoïcisme souriant et le stoïcisme un épicurisme renfrogné. Nous avons changé dans l’usage courant de la langue le sens du mot épicurien en lui faisant dire : adonné aux plaisirs. Il faut être averti qu’il n’y a pas de contresens plus violent.

La vogue de l’épicurisme

L’épicurisme eut une vogue immense dans l’antiquité. Les principaux professeurs d’épicurisme à Athènes furent Métrodore, Hernachus, Polystrate, Apollodore. Pénétrant en Italie, l’épicurisme eut pour son représentant le plus éclatant Lucrèce, qui du système fit un poème, l’admirable De natura rerum, puis Atticus, Horace, Pline le Jeune, cent autres. Il devint même une opinion politique : les césariens étaient épicuriens, les stoïciens étaient républicains. Quand le christianisme parut, l’épicurisme se trouva en opposition directe avec lui — et le stoïcisme aussi ; mais beaucoup moins. Au temps moderne l’épicurisme a eu une renaissance, que nous verrons.