WeRead Powered by ReaderPub
Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes / par le général de brigade Roguet cover

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes / par le général de brigade Roguet

Chapter 15: § IV.
Open in WeRead

About This Book

A systematic study of urban insurrections and barricade warfare in European cities, tracing examples from ancient and medieval episodes through more recent disturbances; it compiles historical cases to inform practice. The author compares strategic options available to authorities—suppress the revolt, secure a military quarter, hold an external rallying position, or withdraw—and evaluates their advantages and dangers. He lays out tactical principles for command, troop composition and deployment, and the effect of barricade construction. Detailed chapters treat logistics, garrison and guard arrangements, supply and administration, and procedures for clearing streets and attacking strongpoints. The work closes with preventive measures, policing and regulatory suggestions, and reflections on causes of urban anarchy and the need for civil concord.

§ III.

BOURBONS.

20. En 1589, Henri IV, devenu l'héritier légitime du trône, se retire des environs de Paris au camp retranché d'Arques. Il y résiste à Mayenne et rallie quelques-uns de ses partisans ainsi qu'un renfort anglais.

Le 19 octobre, il marche sur Paris, se rend maître des faubourgs qu'il dévaste pendant quatre jours; il disperse son armée près d'Étampes, s'établit à Tours, réduit Vendôme, le Mans, Falaise et la Basse-Normandie, ayant contre lui les prêtres, les bourgeois et les paysans.

Pendant ces guerres de religion, la capitale, dévouée à la cause catholique, avait privé les huguenots d'un centre de puissance, où les autorités de la monarchie habituellement réunies obtenaient pour elle l'apparence du commandement et de l'obéissance.

Tant que les deux partis s'étaient balancés, Condé et Coligny avaient tenté en vain de se rendre maîtres de Paris; après la mort de ces chefs, les huguenots, confinés au midi de la Loire, ne durent songer qu'à se défendre.

Henri IV, dans la même position militaire, mais plus fort par son droit héréditaire, eut des chances de s'emparer de la capitale, dont la possession seule pouvait le faire roi: en dehors de celle-ci il n'était qu'un prétendant, tandis que la ligue et Mayenne y prenaient les apparences de la légitimité. C'était dans Paris, et reconnu par le Parlement, la Chambre des Comptes, la Sorbonne, que Mayenne pouvait oser se dire lieutenant-général du royaume.

La capitale n'était pas encore sérieusement menacée: mais les royalistes avaient conservé dans le voisinage, surtout le long des rivières et des principales routes, des places circonvallantes; la famine menaçait une population trop accoutumée à toutes les douceurs; la victoire devait rester à celui des deux partis qui occuperait le plus longtemps ces positions d'investissement ou de communication avec le reste de la France et l'étranger, tout en commettant le moins possible de fautes politiques.

En 1590, avec le secours d'argent du cardinal légat, Mayenne put s'emparer de Pontoise et assiéger Meulan qu'Henri IV délivra bientôt.

Mayenne, après avoir rallié en Flandres 5,000 hommes du duc de Parme, revint contre Henri alors occupé au siége de Dreux; il fut battu, le 14 mars, à Ivry, et alla de nouveau s'humilier en demandant des secours à Farnèse.

Le 29 mars, Henri IV s'approche de Paris, occupe Chevreuse, Montlhéry,
Lagny, Corbeil, Melun, Cressy, Moret, Provins, Nangis, Montereau,
Brie-Comte-Robert, Nogent-sur-Seine, pour achever de resserrer la
capitale; il échoue devant Sens.

Le 8 mai, il canonne les murs de Paris; mais il évite une attaque de vive force, soit par défaut de moyens, soit pour épargner à la capitale les suites d'une prise d'assaut; il assiége Saint-Denis.

Le 5 juin, Mayenne, renforcé de 5,000 auxiliaires, réunit 10,000 hommes à Laon, sa place de sûreté et de jonction avec les secours étrangers. Henri IV marche à sa rencontre, le force à s'enfermer dans la ville; mais, pendant ce temps, Saint-Paul, détaché par Mayenne avec 800 chevaux et un gros convoi de vivres, gagnait Meaux, filait derrière la Marne et rendait, le 17 à Paris, avec l'abondance, l'esprit de confiance et de sédition.

Le 24 juillet, tous les faubourgs de la capitale sont pris par Henri
IV; et la famine reparaît dans cette ville hermétiquement bloquée.

Le duc de Parme, venu de Valenciennes avec 16,000 hommes, rejoint les 12,000 hommes de Mayenne à Meaux, le 23 août.

Le 30, Henri IV lève le siége de Paris qui est aussitôt ravitaillé; avec ses 33,000 hommes réunis à Chelles, il offre la bataille à Farnèse qui la refuse; ce dernier se retranche et continue de faciliter l'approvisionnement de la capitale.

Le duc de Parme, après avoir pris Lagny, entre à Paris le 8 septembre, tandis que le roi, qui a échoué dans une nouvelle surprise contre la capitale, disperse en Touraine, Normandie, Champagne, Bourgogne et Brie, le gros de son armée impatiente de repos. Henri prend position de sa personne à Senlis, à Compiègne et sur l'Oise, de manière à intercepter les secours étrangers et les communications de ceux-ci.

La ville de Lagny contenait de grands approvisionnements; elle assurait à la Ligue la navigation de la Marne: de riches et nombreux convois descendirent à Paris.

À la fin de novembre, Farnèse rentre en Flandre, après avoir pris
Corbeil.

En janvier 1591, Henri IV recommence le même système de guerre, affamant
Paris, essayant de le surprendre; il s'empare de Chartres et de Noyon.

À la fin de novembre, Mayenne apprend, à Laon, que les Seize et le parti violent offrent la couronne à l'Espagne; il confie son armée à Guise; ramassant, avec 700 chevaux d'élite, les garnisons de Soissons et de Meaux, il arrive à Paris où, à l'aide de la bourgeoisie, il donne la victoire à un parti plus modéré et moins anti-national.

En décembre, Henri IV assiége Rouen; forcé de lever le siége, en avril 1592, par le duc de Parme, il soutient une campagne glorieuse, difficile, et indécise.

Le 31 juillet 1593, après l'abjuration d'Henri IV, une trêve est signée à La Villette pour trois mois: de tous côtés les passions politiques s'apaisent.

Le 21 mars 1594, le gouverneur Brissac livre Paris à Henri IV; la Bastille et Vincennes sont ensuite remis; les Espagnols se retirent sur Soissons. Il semble que la soumission de la capitale confère seule au roi la légitimité. Dès ce moment il n'y a plus qu'à rallier les factions vaincues, résister aux prétentions des vainqueurs, cicatriser les plaies de l'anarchie, et forcer le chef de la Ligue dans son dernier réduit, en le séparant des plus exaltés ligueurs et de l'étranger.

Le 25 mai, après avoir soumis Rouen, Abbeville, Montreuil, Troyes, Sens, Riom, Agen, Poitiers, Honfleur, Henri IV assiége, avec 14,000 hommes, Laon, ancienne place de dépôt devenue la capitale des derniers ligueurs; il doit se garder contre les 8,000 Espagnols de Mansfeld retranchés à la Capelle, et contre les garnisons de Lafère, Soissons et Reims, entre lesquelles manoeuvre Mayenne.

Le 22 juillet, après la retraite de l'armée espagnole, la ville capitule; ensuite Péronne, Roye, Montdidier, La Châtre, Orléans, Bourges, se rendent.

Les principaux ligueurs font défection en 1595; le roi déclare ouvertement la guerre à l'Espagne, ce qu'il n'avait osé faire jusqu'alors: sa nationalité lui créait ainsi plus de forces que d'obstacles. Le pape lui accorde l'absolution; nonobstant les revers partiels éprouvés par Henri IV dans cette campagne Mayenne se soumet le 24 janvier 1596 à Folembray.

De 1596 à 1598, le roi prend Lafère, perd et reprend Amiens, et signe à
Vervins la paix avec l'Espagne.

Ainsi le pouvoir royal fut définitivement rétabli en faveur de la maison de Bourbon, à qui de grandes et diverses destinées étaient encore promises; ces six années de guerre, pendant lesquelles les deux partis prirent tour à tour, près de Paris, des positions militaires importantes; qui virent constamment le roi, habile politique, intrépide soldat, bon frère d'armes dans toute l'acception militaire du mot, monarque et général persévérant, sont dignes de méditation, principalement les campagnes de 1590 et de 1594.

Jamais trône, dans aucun pays, à aucune époque, ne s'était trouvé aussi bas; un siècle plus tard, avec la même dynastie, il devait frapper l'univers d'un éclat inouï: mais il lui restait encore des jours difficiles.

Ce n'est pas sans raison que la mémoire du bon roi, sauveur de la nationalité française, est restée populaire; sa noble image, qui domine la vieille cité, a dû souvent gémir de tant de folies, de tant d'attentats, de tant de revers également funestes à la gloire et à la puissance de notre malheureuse patrie.

* * * * *

21. Le 13 septembre 1647 et le 6 janvier 1648, après les émeutes des 26 et 27 août, la régente Anne d'Autriche sauva également la monarchie, mais dans des circonstances bien moins graves, en se retirant à Saint-Germain, avec son gouvernement, pour cerner Paris, qui se soumit six semaines après.

* * * * *

22. Mais, en 1649, Mazarin compromit la royauté dans sa propre cause, en prolongeant un pouvoir devenu presque impossible; il brava l'opposition des hommes les plus considérables et une guerre civile qui pouvait avoir de graves conséquences; il avait fait sortir de Paris, sans une urgente nécessité, la cour et le gouvernement royal. Une minorité augmente les difficultés; mais celles-ci ne justifient pas la révolte.

Turenne cherche à excuser ainsi, dans ses mémoires, et longtemps après, la grande faute où il se laissa alors entraîner: «Il lui répugna d'autoriser, une entreprise, le départ de la cour, qu'il ne croyait pas légitime en aucuns temps, et principalement dans une minorité, d'autant plus que personne encore n'avait pris les armes contre le roi, ni témoigné aucune désobéissance ouverte; il y avait, à la vérité, des compagnies qui avaient montré trop d'animation, mais c'était plutôt par des intérêts particuliers que par un dessein formé de se révolter contre la cour.»

«Dieu, dit Fléchier, dont les jugements sont des abîmes, voulut affliger et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les déréglements que causent dans un état les dissensions civiles. Souvenez-vous de ce temps de désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de discorde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt, la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se virent entraînés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de Dieu: telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient aisément à soi, et il y a dans la politique, comme dans la religion, une espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires et par une fermeté continuelle.

«Mais où m'arrêtai-je? votre esprit vous représente déjà, sans doute, M. de Turenne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avait séduits, rassurer ceux que la crainte avait ébranlés, et crier, comme un autre Moïse, à toutes les portes d'Israël: Que ceux qui sont au seigneur se joignent à moi. Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d'un petit nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont, et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'entreprise, soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du ciel, qui rendait les ennemis immobiles, il étonna par sa résolution ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente et heureuse témérité l'État penchant vers sa ruine. Tantôt se servant de tous les avantages des temps et des lieux, il arrête avec peu de troupes une armée qui venait de vaincre, et mérite les louanges mêmes d'un ennemi qui, dans les siècles idolâtres, aurait passé pour le dieu des batailles. Tantôt, vers les bords de la Seine, il oblige, par un traité un prince étranger, dont il avait pénétré les plus secrètes intentions, de sortir de France, et d'abandonner les espérances qu'il avait conçues de profiter de nos désordres.»

* * * * *

23. Au commencement de septembre 1672, le duc de Luxembourg cantonna ses 50,000 fantassins et 8,000 chevaux dans la province de Gueldre et la tête de bêteau: 15,000 fantassins, 4,000 chevaux occupèrent la province d'Utrecht et les parties avancées; 9,000 fantassins et 2,600 chevaux de ce corps, c'est-à-dire 16 bataillons et 20 escadrons, furent cantonnés de la manière suivante, dans et autour de la ville d'Utrecht, grand quartier-général de l'armée.

Il y aurait eu impossibilité de rassembler, à temps, dans cette grande ville hostile, les soldats logés par deux chez l'habitant; d'avoir la nuit les officiers, à qui les portes des maisons seraient peut-être barricadées.

Deux bataillons furent casernés dans les maisons bourgeoises, à droite et à gauche de chacune des quatre portes principales, en s'étendant dans la rue ou le long des remparts, sans solution de continuité.

À défaut de place centrale, où il aurait été convenable de caserner deux bataillons, huit petites places intérieures ou bâtiments principaux furent occupés, à l'aide de bons corps de garde défensifs, par autant de postes de 100 fantassins et de 50 chevaux.

Au besoin, le surplus des troupes aurait été caserné le long des remparts, de manière à ne pas s'étendre sur plus du tiers de la ville, dont on embrassait ainsi toute la circonférence.

À chacune des portes principales, il y avait 120 fantassins de garde.

Les quatre faubourgs étaient tous retranchés à leur tête; au faubourg de la Porte-Blanche, un bataillon et une brigade de cavalerie formaient l'aile droite. Au faubourg Vyanem, aile gauche, il y avait autant de troupes. Ces deux annexes embrassaient la ville et communiquaient le plus facilement avec les deux autres. Dans les faubourgs d'Amsterdam et de Woorden, on mit 6 bataillons, les dragons et 7 escadrons.

Les bourgeois furent désarmés, on leur fit prêter le serment de fidélité, des exemples sévères les retinrent dans le devoir.

En cas du révolte dans la ville, autour de laquelle toutes les troupes étaient constamment concentrées ou casernées sur leurs positions de combat, 6 bataillons et 7 escadrons des faubourgs pouvaient arriver par les quatre portes, le surplus des forces extérieures restait sous les armes.

Il est curieux de lire, dans la correspondance de Louvois et de Luxembourg, les motifs et les détails de ces mesures de prévoyance longuement et habilement préparées.

* * * * *

24. La surprise de Crémone, par le prince Eugène, en 1702, donne lieu aux remarques suivantes:

Celui des deux partis qui compte sur un secours, doit occuper, approvisionner, organiser en réduit une position communiquant avec la campagne, ainsi que les bâtiments, clochers ou postes voisins.

Il partira de là pour s'emparer: 1° des portes ou poternes de l'enceinte de la ville; 2° des coupures, passages et ponts existant au travers des vieilles fortifications, murs de terrasse, rivières à l'intérieur, afin de resserrer davantage l'autre parti, d'intercepter ses communications avec le dehors et diviser ses forces au dedans.

Si on ne peut garder ces passages, on les coupe, ou au moins on les barricade.

On marche à ces défilés, la cavalerie soutenant l'infanterie, les flancs éclairés; on laisse, entre soi et le réduit, une réserve; et sur les flancs, des petits corps de garde pour n'être pas pris de côté ou par derrière.

Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle on n'aura qu'un flanc à couvrir.

On attaque ces positions sur plusieurs têtes de colonnes, par différentes rues, en flanc, en tête, en queue, la cavalerie échelonnée sur les côtés pour protéger; des tirailleurs, aussi bien abrités que possible, visent continuellement aux créneaux les plus dangereux; on incendie, on menace d'incendier les bâtiments les plus résistants; et, si on ne le peut, on occupe autour des points dominants.

Les positions enlevées sont immédiatement fortifiées; on garnit de fusiliers les clochers et maisons extérieures qui complètent ces réduits.

Des piquets de cavalerie parcourent sans cesse les environs, interceptent les nouvelles et les secours, gardent les défilés extérieurs et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville.

On avance ensuite, par l'intérieur des maisons, aux arsenaux, magasins et places ou positions voisines; ou marche également au réduit du parti opposé pour le bloquer, du côté de la ville, et, s'il est possible aussi, du côté de la campagne.

Une position attaquée se défend toujours par des contre-attaques en tête, en queue, sur les flancs.

Si le parti opposé doit être secouru de deux côtés, il faut fortement occuper l'obstacle qui les sépare; ce parti, au contraire, organise de l'un à l'autre une communication assurée.

On empêche de cerner, dans leurs quartiers, les troupes et surtout la cavalerie, en garnissant les clochers et lieux dominants, en face ou à proximité.

Ne pas s'aventurer, en trop grand nombre, dans une enceinte battue de feux croisés, sans être appuyé par quelques tirailleurs qui les contrebattront.

Gagner le pied des murailles et des maisons pour se soustraire à l'effet du tir.

Les communications les plus importantes, dans un même édifice, ou entre plusieurs bâtiments faisant système de défense, doivent avoir lieu à couvert ou sous blindage.

§ IV.

RÉVOLUTION, EMPIRE, RESTAURATION.

25. L'émeute de Varsovie, contre les troupes russes, le 6 et le 7 avril 1794, doit être mentionnée.

La garnison russe comptait 9 bataillons, 8 escadrons, 36 canons, 5 à 6,000 hommes.

1,000 prussiens auxiliaires étaient cantonnés, à une et à deux lieues, au nord de la ville.

2,000 polonais hostiles, à la disposition de généraux et d'un gouvernement également hostiles, étaient établis en ville, au nord, au sud et à l'ouest, dans quatre casernes; ils avaient des magasins d'armes, de munitions et d'artillerie.

La ville de Varsovie, figurait une demi-circonférence de 2.500 mètres de rayon, sur la rive gauche et à l'ouest de la Vistule; elle communiquait, par un pont, avec Praga, sur la rive droite et à l'est; elle renfermait, dans une enceinte fortifiée, 900 hectares et 125,000 habitants.

Par des affiches, des pièces de théâtre politiques, de fréquentes alarmes et incendies, par des rumeurs contre les Russes, par des clubs, on excitait le peuple, on l'attroupait.

Les bourgeois restèrent chez eux, leurs portes fermées, sans prendre part à la révolte, où figurèrent, sous la direction de quelques mécontents, des ouvriers, domestiques et paysans, ainsi que des soldats congédiés venus du dehors; en tout, il y eut 1,000 à 1,200 émeutiers agissant par bandes de 150.

Plus on approchait du jour de l'émeute, moins on pouvait prévoir qu'elle dût éclater; cependant, dans la journée du 5, plus de 50,000 cartouches furent distribuées de main en main.

Le plan de défense était connu des polonais avec qui il avait fallu le concerter.

4 brigades, espacées de 800 mètres les unes des autres et du quartier général, fortes chacunes de 2 à 3 bataillons et escadrons, 6 à 10 pièces, devaient occuper au sud, à l'ouest, au centre, au nord de la ville, mais de trop loin et sans communications suffisamment assurées, les avenues du quartier général; surveiller et contenir les troupes polonaises, le pont et le faubourg de Praga.

Le 6, à quatre heures du matin, les polonais commencèrent les hostilités, ayant pour principal but de parvenir au quartier général.

Les 2 bataillons, 2 escadrons, 9 pièces de la brigade Milaschewicz occupaient, au sud, le carrefour des Trois-Croix et les grandes rues en arrière, vers le centre de la ville, pour contenir le régiment polonais Dzialinsky dans ses casernes.

La tête de cette brigade et ses postes de flancs laissèrent passer ce régiment: le reste de la brigade l'arrêta et parlementa avec lui pendant 3 heures, sans se mettre en mesure d'agir; lorsque les hostilités commencèrent, les compagnies contre lesquelles les Polonais s'étaient présentés, se battirent seules pendant plusieurs heures, sans être soutenues par le reste de la brigade: cette dernière troupe, qui eût décidé le succès contre le régiment polonais, ne donna plus signe de vie pendant les journées du 6 et du 7.

Les deux bataillons de grenadiers, deux compagnies, trois escadrons et dix pièces de la brigade Van Suchteln, placés depuis le palais de Saxe jusqu'aux barrières de Wola et de Jérusalem, de l'est à l'ouest de la ville, dans la partie centrale la plus importante et la plus facile à tenir, près de laquelle le corps prussien et le parc auraient dû être réunis, restèrent inactifs, sans se garder, sans voir d'ennemis sérieux, sans marcher au secours du quartier général, faute des ordres et de la présence du général de brigade.

Le général Nowiczky vint prendre ce commandement abandonné; et s'exagérant la position de la 1re brigade, fit sortir la 2e brigade de la ville, à 11 heures du matin, par une porte ouest; il prit position en carré, à 500 mètres de l'enceinte, avec le parc d'artillerie laissé à Wola, sous la garde de deux compagnies et d'un escadron; en ce moment, Nowiczky disposait de 4 bataillons, 5 escadrons et 24 canons.

De ces troupes, sorties si mal à propos de Varsovie, il en rentra 3 bataillons, 4 escadrons et 16 pièces, en une colonne profonde, à 2 heures et demie du soir; la tête parvint jusqu'au palais de Saxe, à 500 mètres du général en chef, dans un quartier tranquille et ouvert.

Mais, après trois heures de station, alors que l'insurrection se croyait perdue à la vue d'une pareille colonne, contre laquelle aucun coup de fusil n'avait été tiré des fenêtres, on fut étonné de voir cette troupe, à 6 heures du soir, rétrograder jusqu'au dehors de la ville, devant 50 émeutiers qui faisaient mine de lui disputer le passage avec un canon. Des compagnies entières de ce corps s'étaient débandées pour piller: elles furent plus tard massacrées ou prises.

La colonne rejoignit, sans être nullement inquiétée, le général Nowiczky qui l'avait détachée; le corps entier fit halte jusqu'à minuit, puis se retira à deux lieues de la ville; le lendemain, à midi, le général Nowiczky se mit en marche, avec tout son monde, vers les grands équipages, vis-à-vis Karczew, sans s'occuper de ce qui se passait en ville. Le 19 avril, à Sgersche, le général en chef eut seulement des nouvelles de ce corps.

Les trois bataillons et deux escadrons de la brigade du comte de Zouboff devaient garder le centre de la ville, plus au nord, direction ouest-est, ainsi que le passage de la Vistule.

Un bataillon suivit le mouvement de retraite de la précédente brigade; un autre fut massacré dans une église où il communiait sans armes. Le 7, au soir, le 3e bataillon et l'hôpital évacuèrent tranquillement Praga, sur transports fournis par l'autorité municipale; ils rejoignirent, le 13 avril, le général en chef à Modlack.

Pendant l'émeute, toutes les attaques furent dirigées contre le quartier du général en chef Igelstrom, rue Podwal, par quatre bandes de 150 hommes, occupant du côté de la Vieille ville et de l'arsenal, à 300 mètres de distance, les maisons de seigneurs et les carrefours environnants, pour bloquer et fusiller les troupes du quartier général.

Ce quartier général, dans une partie de ville rétrécie et hostile, non centrale par rapport aux autorités ou troupes polonaises et à la ville de Varsovie elle-même, aurait dû être placé rue Krolewska, près du palais de Saxe.

Le matin du 6, l'ennemi fut partout repoussé autour de cette position, avec perte en hommes et en canons. À 2 heures après midi, il renouvela ses attaques; dans l'intervalle il s'était borné à tirer des fenêtres et des coins de rues contre les postes russes qui répondaient à ce feu.

Ceux-ci résistèrent espérant être rejoints par les autres brigades: mais les tiraillements de l'état-major général, l'irrésolution des chefs détachés, les corps entiers débandés, le passage subit d'un excès de confiance au découragement; et, pardessus tout, le quartier général bloqué de près, sans possibilité de communiquer avec les autres brigades, ne permirent aucune bonne résolution.

Les troupes du quartier général auraient pu marcher aux détachements et les réunir: mais on craignit d'abandonner les archives non encore brûlées.

Le soir, on ne fut plus assailli que par le quart des rassemblements du matin; la nuit fut tranquille et aurait permis une retraite facile.

Au commencement, le quartier général avait été défendu par un bataillon et deux escadrons; ces troupes furent successivement renforcées le 6, avant 7 heures du soir, par les deux bataillons de la 4e brigade.

Celle-ci, chargée de défendre la partie nord de la ville, très-hostile, et en face de trois quartiers de troupes polonaises, se retira d'abord en dehors de Varsovie sur les Prussiens; puis, au bruit de la fusillade, elle revint assez facilement sur le quartier général.

Au jour, les Polonais informés de la retraite définitive et inespérée de la 2e brigade, moitié de la garnison, reprirent avec la plus grande vivacité toutes leurs attaques, jusque-là successivement ralenties ou abandonnées; ils cernèrent le quartier général, de plus près, et au point de le rendre inhabitable: le moral des troupes était abattu.

700 hommes, 50 chevaux et 4 canons restaient au quartier général ou dans une cour voisine.

Le 7, vers 8 heures du matin, le général en chef se retira avec 350 hommes, sur les Prussiens, par le nord de la ville, à travers une suite d'enclos où l'on ouvrit des passages; on évita ainsi les positions investissantes, le feu des maisons occupées et l'artillerie des insurgés. À 10 heures, on rejoignit, dans un assez grand désordre, mais avec perte seulement de 30 hommes, la cavalerie prussienne à la barrière de Powonsck: on fut camper avec les Prussiens à Babice.

Pendant la nuit, un demi-escadron du quartier général avait porté, à ce corps auxiliaire, l'ordre de se joindre, vers Wola, à la brigade Nowiczky, pour rentrer en ville au secours du général en chef: lorsque les Prussiens rencontrèrent celui-ci, en retraite, ils exécutaient cette marche.

Le colonel Parfentiew et les 400 hommes du quartier-général ne suivirent pas le mouvement de retraite; ils furent forcés, dans la soirée, par l'insurrection.

Les Russes perdirent, à Varsovie, plus du tiers de leur garnison et 11 pièces de canon.

Le 7, à quatre heures du soir, le corps russo-prussien vint camper à
Modzin, à trois quarts de lieue de Varsovie.

Le 8 avril, il coucha à Sakroczin.

Le 19, à Sgersche.

L'arrivée, près de Varsovie, des troupes prussiennes, dont le général Igelstrom ne voulut pas profiter; les imprudentes propositions d'accommodement; la retraite intempestive d'une brigade russe, furent autant de causes d'exaltation pour les insurgés.

Ainsi que dans plusieurs affaires de ce genre, l'honneur militaire fut ici compromis, devant des forces très-intérieures, par le défaut de vigilance et de bonnes dispositions; par l'irrésolution des chefs détachés; par de longs pourparlers toujours dangereux; par des tiraillements dans l'état-major-général; il en résulta des revers inattendus; ceux-ci abattirent entièrement le moral d'une troupe qui, mieux dirigée, eût glorieusement fait son devoir, et éprouvé beaucoup moins de perte.

* * * * *

26. Dans la soirée du 12 vendémiaire an 3, les pourparlers, les hésitations et la retraite intempestive du général chargé d'arrêter les sectionnaires Lepelletier, au couvent des filles Saint-Thomas, à Paris, enhardirent ces réactionnaires, augmentèrent le nombre de leurs partisans; aussi, le lendemain, osèrent-ils attaquer la Convention, aux Tuileries, avec 40,000 hommes armés.

Le 13, Bonaparte adopta pour ligne de défense, autour de la Convention, la Seine, depuis le pont Louis XV jusqu'au Pont-Neuf, le Louvre, les débouchés de la rue Saint-Honoré depuis la rue de Rohan jusqu'à la place de la Concorde; il repoussa, il foudroya, avec l'artillerie et les 5,000 hommes de l'armée conventionnelle, cette émeute qui attaquait imprudemment par colonnes compactes de 4.000 hommes.

Pendant la nuit, il empêcha, par quelques volées de coups de canons, l'élévation des barricades que tentèrent de construire les moins découragés; le peuple, ouvrier ordinaire des barricades, n'appuyait pas ce mouvement contre-révolutionnaire.

Le 14, la section Lepelletier fut désarmée.

Dans ces journées, Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la Convention, malgré ses odieux excès antérieurs. Il comprit, qu'entre un pouvoir existant, qui avait traversé les plus redoutables crises, et une masse agitée sans union, sans influence dans le pays, le salut de la France ne permettait pas d'hésiter.

Le commandement de l'armée d'Italie fut la récompense de cette haute pensée d'ordre à laquelle il demeura toujours fidèle, même aux dépens de son pouvoir, dans les phases les plus diverses d'une prodigieuse existence; de tous ses lauriers, celui de vendémiaire ne fut pas un des moins utiles. La postérité remarquera qu'il le cueillit au commencement de sa carrière, à l'aide d'un coup d'oeil et d'une énergie également exceptionnels. Ce début résume tout ce qui, dans cette grande nature, restera le plus cher à la France et à la civilisation.

La gloire militaire de Napoléon sera sans égale, et cependant la postérité admirera encore plus son génie politique: il révèla à un siècle égaré les éternelles conditions du pouvoir et des sociétés; et rien ne marche encore que par ce qui reste de sa vigoureuse impulsion.

Jamais chef d'État n'eut, contre l'anarchie, une soudaineté, une vigueur de résolution, des colères, des antipathies égales aux siennes: son exceptionnelle nature repoussait énergiquement toutes les impuretés des aberrations humaines, attirait, élevait à elle ce qui était vrai, utile, grand et beau.

Les rois l'ont abattu et persécuté: mais sa mémoire restera le dieu Lare du foyer populaire; tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit y sera, de génération en génération, admiré et cru. Le peuple, dérouté par les mauvais exemples et les mauvaises leçons du siècle, n'ayant plus de foi que pour Napoléon, ne connaîtra d'idées nobles et sensées que celles de son héroïque légende. Sophistes qui conduisîtes l'Europe à l'anarchie et à la ruine, expliquez le double mystère de cette mission et de cette popularité également providentielles.

* * * * *

27. Le 1er mai 1808, les gens de la campagne, accourus dans Madrid, se joignirent aux groupes nombreux de mécontents, surtout à la Puerta del Sol, grande place centrale qui lie les rues principales de Mayor, d'Alcala, de Montera, de Las Carretas; quelques escadrons de dragons maintinrent cette multitude.

Le 2 mai, malgré les dispositions de la junte, Murat persista à faire partir le reste de la famille royale; la vue d'un aide-de-camp français, envoyé pour la complimenter, fut le signal d'une rixe qui bientôt excita un soulèvement universel.

Les révoltés firent main basse sur les militaires isolés, qui, nonobstant les ordres de l'Empereur, étaient dispersés, soit dans les maisons de la ville, soit en corvée.

Murat monte à cheval, se place, avec la cavalerie de la garde, en dehors des quartiers populeux, derrière le palais, près de la porte par laquelle devait arriver une des divisions extérieures, sur une position dominante, d'où il sera libre de déboucher dans toutes les directions.

Il fait entrer en ville et marcher sur la Puerta del Sol, par les principales communications, les différents camps extérieurs ou corps cantonnés à la circonférence.

Ces colonnes, venant à la rencontre l'une de l'autre, avaient rejeté sur la place centrale la multitude furieuse, n'ayant même plus la liberté de fuir. La cavalerie de la garde la dispersa.

La foule repoussée se réfugia dans les maisons et tira par les fenêtres; les troupes firent des exécutions. La lutte la plus opiniâtre eut lieu à l'arsenal; une partie de la garnison espagnole y était renfermée avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y portèrent, firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui engagé.

L'attaque, à découvert, d'un édifice d'où partait un feu vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes; nos soldats débusquèrent les défenseurs, et l'arsenal fut pris, avant que le peuple pût s'emparer des armes et des munitions.

En deux heures, cette redoutable émeute fut ainsi réprimée, mais non sans carnage; d'abord, à l'hôtel des Postes, une commission militaire faisait fusiller les paysans pris les armes à la main; la cavalerie, dans la campagne, n'accordait aucun quartier aux fuyards, les ministres espagnols et le chef d'état-major français firent cesser le combat partout, et les premiers obtinrent la fin des exécutions.

Cette journée ôta à la populace de Madrid tout espoir de résister, même à nos jeunes soldats dirigés par de vieux cadres. L'un des infants dit le soir à Murat: «Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières.» Les insurgés avaient perdu 400 hommes, les Français 100 soldats; mais une exagération salutaire donnait à cette journée plus d'importance; dès cet instant Murat aurait pu tout oser. Le lendemain, il fit partir sans difficulté le reste de la famille royale.

Le 4 décembre 1808, Napoléon reprit Madrid que le roi Joseph avait évacué le 2 août.

Mais, se bornant à cantonner militairement son armée dans les principaux quartiers de la ville et surtout dans les couvents; à faire opérer un désarmement général, il resta, lui et son frère, à deux lieues au dehors. Son intention était de réduire cette capitale, sous un long régime d'état de siége, avant d'y laisser rentrer le roi Joseph, dont le gouvernement n'aurait pu s'établir convenablement au milieu de l'anarchie.

Il organisa, comme noyau d'armée espagnole, 16,000 soldats d'élite presque tous étrangers.

La hauteur du Buen-Retiro fut entourée d'une enceinte, dont le parc et la fabrique de la China formaient le réduit fortifié. Celui-ci renfermait un hôpital, des magasins de matériel et de vivres considérables; le tout devait exiger une attaque régulière.

Le 22 janvier 1809, mais après les succès de la Corogne et d'Uclès, alors que l'insurrection paraissait définitivement abandonnée et vaincue, Joseph fit son entrée dans Madrid à la tête des plus belles divisions françaises.

* * * * *

28. En juillet 1830, le gouvernement avait un excès de confiance; l'apparition de la troupe, jusqu'alors, avait suffi pour dissiper les plus forts rassemblements; il ne prit pas toutes les dispositions indispensables pour pouvoir tenir pendant plusieurs jours, contre une rébellion armée, au milieu d'une population généralement mal disposée; position dont personne, pour ainsi dire, n'avait encore vu d'exemple, et que l'histoire seule pouvait faire supposer possible.

Le 26 juillet 1830, des piquets commandés à la hâte par les premiers officiers qui se trouvèrent dans les casernes, furent s'établir dans les différents quartiers de Paris; ils y passèrent la nuit, sur le qui-vive et sans provisions; pendant ce temps, les curieux et mécontents s'assemblèrent et s'excitèrent autour d'eux; on brisa les réverbères et les insignes de la royauté.

Le lendemain, l'autorité, ne voyant encore qu'une émeute et non une révolution, fit soutenir ces différents piquets par des détachements d'autres corps, au fur et à mesura des progrès de la révolte et des demandes de la police.

Les mécontents élevèrent, dans tout Paris, un nombre infini de barricades; ils séparèrent, ainsi, ces différents petits détachements, entre eux, de l'état-major général, des vivres, des munitions, des casernes ou des mairies, et les annulèrent entièrement.

Le 28, le pouvoir, au lieu de rallier ses débris dans le grand quartier militaire formé par le Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, les casernes du quai d'Orsay, Babylone, les Invalides, l'École militaire et le Trocadéro, pour y attendre les autres troupes de la 1re division, ainsi que le camp de Saint-Omer, et pour profiter plus tard des embarras de l'insurrection, battit en retraite sur Versailles et Rambouillet.

Le roi Charles X pouvait prendre une bonne position autour de Paris; soit sur la basse Seine à Saint-Denis, Courbevoie et Saint-Cloud; soit au-dessus de la capitale; suit sous le canon de Vincennes; il pouvait également se retirer sur la Loire, comme le fit Henri III en 1588, en une circonstance pareille. Sa position, au dehors de la capitale, au moment de la révolte, lui assurait de grands avantages.

Dans l'un ou l'autre cas, il eût causé de sérieux embarras au nouveau gouvernement, ou plutôt à la révolte que celui-ci allait avoir à combattre; la province suivit le mouvement de la capitale, et l'armée bientôt s'affaiblit. L'affaire de Rambouillet précipita une conclusion dès lors inévitable.

Des quatre fautes qui amenèrent cette catastrophe, deux, le manque d'approvisionnements et de prévoyance; l'inaction du roi Charles X pendant, ou plutôt, après l'émeute, sont le fait du gouvernement.

Les deux autres sont militaires; mais la première ne pourrait être reprochée au maréchal Marmont sans injustice. Ce chef, après le dévouement dont il fit preuve, fut blâmé; il se serait bien autrement exposé à cette disgrâce, si renonçant, comme l'expérience le conseillerait aujourd'hui, en pareille circonstance, à maintenir la tranquillité, à assurer la vie et les propriétés des citoyens, ainsi que l'exercice de l'autorité royale dans tout Paris à la fois, il s'était borné, en attendant l'arrivée des renforts, à occuper militairement la partie la plus importante de la capitale, et, selon les circonstances, à offrir, pour les autres quartiers, son appui aux détachements de gardes nationaux disposés à faire leur devoir en maintenant l'ordre.

Cette dernière tactique sauve également des inconvénients dans lesquels tombèrent Henri III en 1588, qui, en défendant le centre du gouvernement, s'y laissa bloquer; et Marmont en 1830, qui, voulant tout contenir, ne fut assez fort nulle part; justifiée par les événements de Lyon, en 1831, elle doit être suivie, dans un grand nombre de cas avec les précautions qui seront indiquées.

Quoi qu'il en soit, cette révolution allait être, pour elle-même, le plus dangereux précédent, si elle ne pouvait pas réduire à l'impuissance les idées anarchiques.

§ V.

DEPUIS 1830.

29. L'émeute qui eut lieu à Bruxelles, du 22 au 26 septembre 1830, donne lieu aux observations suivantes:

Le 22, une division hollandaise de 12,000 hommes, arrivée en vue de la ville, ne profita pas de l'imprudence que commirent les révoltés d'aller au-devant d'elle: cette division pouvait attirer les insurgés à une affaire décisive et les envelopper.

On négligea de s'emparer des portes ou de les masquer; l'arrivée des secours entretint le moral des rebelles, et décida, le 27, l'évacuation de la ville.

* * * * *

30. En novembre 1831, le lieutenant général Roguet, ayant à combattre, à Lyon, avec peu de troupes, à la suite des journées de juillet, une première et sérieuse insurrection, rallia ses forces, par une sortie vigoureuse à travers le faubourg Saint-Clair, sur la position de Montessuy.

Il maintint l'honneur du drapeau, prit sur lui de donner des ordres aux troupes et gardes nationales des divisions voisines, les fit converger sur Lyon en poste ou en bateau à vapeur, et réunit du grands moyens contre l'insurrection bientôt effrayée de son isolement.

Peu de jours après, le duc d'Orléans put rentrer, avec une véritable armée, dans la ville déjà soumise.

* * * * *

31. Lors des émeutes des 5 et 6 juin, les premières qui, à Paris, menacèrent le Gouvernement de juillet, un ministre exprimait au conseil ses inquiétudes; quelqu'un proposa de signer l'ordre suivant: «Le maréchal Lobeau, investi du commandement supérieur de toutes les forces réunies dans et autour de la capitale, est chargé, sur sa responsabilité, d'y rétablir l'ordre.» La signature apposée, on dit: Maintenant il n'y a plus rien à faire.

L'émeute fut vigoureusement comprimée, nonobstant des fautes de détail et l'apparition inquiétante de quelques groupes hostiles de gardes nationaux, vrais ou supposés. Le roi saisit habilement le moment de sa rentrée dans Paris et la rendit décisive.

Dans ces journées et celles qui successivement menacèrent l'existence du Gouvernement de juillet, celui-ci fut chaque fois sauvé grâces aux circonstances suivantes:

1° Unité de commandement militaire dans la 1re division;

2° Concours de la majeure partie de la garde nationale;

3° Lassitude dans la bourgeoisie de tous genres de troubles, par suite de la révolution de juillet, encore trop récente, et aux périls de laquelle on avait miraculeusement échappé;

4° Défaut de prétexte plausible pour l'émeute qui voulait évidemment une révolution et ne savait pas neutraliser, égarer la population, en masquant ses projets;

5° Intervention utile, au moment décisif, du roi et des princes;

6° Enfin, l'ascendant de la vieille expérience du maréchal Soult et de toutes les traditions militaires qu'il représentait.

«Le gouvernement ne doit pas dédaigner des troubles qui ont déjà plusieurs fois eu lieu sans danger; quoique tout nuage n'excite pas une tempête, il en viendra, s'il en passe beaucoup, enfin un qui crèvera et donnera le vent.

«BACON.»

* * * * *

32. L'émeute de Clermont-Ferrand, dans les journées des 9, 10 et 11 septembre 1841, donne lieu aux remarques suivantes:

Le 9, à 6 heures et demie du soir, une compagnie du 16e léger, chargée de protéger l'opération du recensement contre 200 factieux, reçoit prématurément l'ordre du faire feu; des gardes nationaux, mêlés aux groupes pour les calmer, sont atteints. La population exaspérée se prépare au combat, qui commence le lendemain matin.

Le 10, à midi, les 1,200 hommes du 16e léger et les dragons se concentrent et se barricadent autour de la préfecture, de la mairie, sur les places de la Poterne et d'Espagne. L'absence de postes aux barrières, de patrouiller dans et autour de la ville, permet l'entrée des paysans des environs; une barricade est élevée de la maison Uscale, à la Petite-Fontaine.

Pendant le combat, de 6 heures du soir à minuit, la troupe ne perd que la position de la poudrière.

Les insurgés établissent des postes chez les boulangers de la ville basse, et songent à couper l'eau à la ville haute. Dans leurs attaques infructueuses, ils ont 50 tués et 100 blessés.

Le 11, après quarante-huit heures de pillage, les insurges abandonnent la ville et se retirent dans deux villages voisin. Le lendemain, la troupe reprend toutes les positions évacuées.

De l'infanterie et de l'artillerie furent envoyées de Lyon et de Bourges; les troubles de Moulins, Mâcon et Châlons, empêchèrent les garnisons de ces villes d'arriver.

* * * * *

33. Pendant la lutte, plus politique que militaire, mais si sérieuse de février 1848, on remarque un concours de circonstances fatalement décisives.

Une revue étrangère, bien informée, a traité ce sujet de manière à ne plus laisser rien à dire de nouveau après elle. Nonobstant son point de vue particulier, nous la prendrons pour guide, chaque fois que nous aurons il parler des mêmes événements.

Elle a signalé, avant tout, une prospérité inouïe qui, exaltant les ambitions et poussant chacune au delà des limites de la prudence, avait amené un véritable malaise dans les affaires.

Un nombre d'ennemis, et parmi lesquels de très-redoutables, successivement grossi d'année en année, par tant d'ambitions non satisfaites.

Peu pour défendre résolument le présent, quelque riche d'avenir qu'il fût; beaucoup trop pour l'attaquer. Chez tous, un vague et inexplicable désir d'innovation.

Ensuite, on a remarqué le défaut d'unité dans le commandement de toutes les forces militaires réunies à Paris.

La moins bonne partie de la garde nationale s'assembla d'abord et devint maîtresse des plus importantes positions; le reste, abandonné aux menées des partis, passa successivement de l'inquiétude à l'indifférence, de celle-ci à la turbulence ou à l'hostilité.

De graves changements dans les commandements militaires les plus importants, intempestivement faits, au moment le plus critique, quant au personnel et aux circonscriptions.

Une succession rapidement fatale de ministres et de commandants de la garde nationale, qui n'eurent même pas le temps d'agir et de se faire connaître.

Un moment, le Roi veut rallier son gouvernement, son armée autour de
Vincennes: heureuse pensée qui n'est pas suivie.

Un changement de règne, dans une pareille crise, devait immédiatement briser, disperser tous les pouvoirs, décourager les plus fermes dévouements; la prépondérance, que le roi exerçait autour de lui, ne pouvait alors être ni déléguée, ni suppléée, ni supprimée.

On sait comment fut accueillie la courageuse démarche de la duchesse d'Orléans, du duc de Nemours et des deux jeunes princes: dans cette heure solennelle, un groupe d'inconnus, d'étrangers peut-être, dispose de la société surprise.

La chambre, cornue tous les pouvoirs légaux, devait être méconnue tant qu'elle resterait sous la pression de l'émeute; il était urgent de s'y dérober; il fallait suivre cette autre pensée de rallier l'armée à Saint-Cloud; un fatal et généreux espoir entraîna la monarchie.

Au milieu de si graves événements, on ne fut pas assez en rapport avec les populations.

On a aussi constaté le défaut d'approvisionnements nécessaires; le long stationnement des troupes au milieu des rassemblements; leur emploi en fortes colonnes isolées, sans les points d'appui indispensables.

Enfin, ajoute-t-on, une pensée générale d'opposition, dans le but d'arracher quelques réformes à un Gouvernement qu'on ne voulait pas renverser, mais d'autant plus violemment attaqué qu'on le croyait inébranlable; pas assez de croyance au droit, ou plutôt au devoir de résister à l'anarchie; beaucoup trop de confiance dans la force de la légalité et dans la raison du pays.

«Le prince ne doit pas mesurer le danger sur la justice des motifs qui ont aliéné les esprits, ce serait supposer au peuple plus de raison qu'il n'en a: souvent il regimbe contre ce qui peut lui être le plus utile.»

«BACON.»

Ce Gouvernement s'est manqué à lui-même, par trop de confiance dans ses bonnes intentions et dans l'évidente nécessité de son existence; il eut, d'ailleurs, le tort grave de prendre au sérieux le régime constitutionnel dans un pays où, à de certains jours, rien ne paraît être sérieux.

Mais, a-t-on dit, pourquoi chercher les causes d'une catastrophe qui restera inexplicable?

Une royauté paraissait forte par sa tête, par ses rejetons, par son avenir, par les principes divers qu'elle représentait, par sa nécessité, par une armée, des ministres, des généraux également éprouvés; cette royauté, dont l'origine remontait aux premiers âges de notre monarchie, et qui rappelait à la France ses plus grandes splendeurs, avait fait trôner auprès d'elle, pendant 18 années de prospérité inouïe, les principes les plus sages de la bourgeoisie: en trois jours elle fut jetée aux abîmes.

La postérité aura peine à le comprendre; les contemporains, pour qui l'instabilité était devenue habitude ou besoin, en sont eux-mêmes encore étonnés.

Les chefs des peuplades sauvages ont d'autant plus d'inquiétude et de vigilance que leurs tribus sont plus prospères; que les récoltes, que les troupeaux sont plus riches; ils disent alors: Méfie-toi, la prospérité, c'est l'ivresse: On s'est demandé s'il devait en être de même des peuples civilisés?…

* * * * *

34. Lors de l'émeute de juin 1848, toutes les forces avaient d'abord été concentrées près des Invalides, à l'extrémité du quartier militaire de la capitale, sans détachements dans les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau et Saint-Denis, comme centres extérieurs de résistance; les approvisionnements de combat étaient insuffisants; la lutte fut sanglante.

Grâce au pouvoir unique et respecté de l'Assemblée, au péril évident qui menaçait la société, à de nobles dévouements dans l'armée et la garde nationale, à la précision, à la vigueur des opérations, à l'élan des provinces, le succès définitif resta assuré.

L'arrivée d'un grand convoi de munitions fut décisive.

Pour ces divers motifs, vu les circonstances et le faible effectif des troupes au premier moment, cette concentration, sur l'opportunité de laquelle les militaires et les hommes d'état seront souvent partagés, fut peut-être utile; ces journées eurent, d'ailleurs, après celles de février une immense portée. Honneur aux généraux et aux soldats! Honneur à tant de victimes du plus noble devoir!

* * * * *

35. L'émeute du 13 juin 1849, si heureusement comprimée, prouve que le plus souvent ces sortes de mouvements commencent par une grande démonstration; une colonne se porte, avec un drapeau ou à un certain cri de ralliement, à un lieu convenable pour faire éclater la révolte.

Attendre cette colonne à l'endroit choisi pour couronner la manifestation; chercher à résister de front à une masse qui se grossit en avançant de toute la foule des curieux, et dont la force morale peut devenir irrésistible au terme, serait une faute.

Il faut charger transversalement sur ses flancs allongés; une double masse, composée de cavalerie en tête et d'infanterie, débouche d'une rue latérale; chaque colonne rabat sur l'un des deux côtés, et refoule la moitié séparée jusqu'à une bonne position, dont on occupe toutes les avenues; La cavalerie charge au milieu; l'infanterie l'appuie à droite et à gauche.

* * * * *

36. Ces luttes, quelquefois usitées chez les anciens, très-souvent au moyen-âge, sont devenues plus sérieuses aujourd'hui, par suite de l'usage des armes à feu; du grand nombre de grosses voitures, barricades roulantes en circulation dans les grandes villes; de la nature du pavage des rues et des constructions qui les bordent; du système de recrutement qui jette chaque année, en dehors des armées, la partie la plus militaire de la population dès-lors déclassée; de l'extension exagérée de l'industrie; de la misère accidentelle qu'elle occasionne, dans des masses agglomérées d'ouvriers de même état; d'un luxe surabondant d'aspirants aux fonctions publiques de tous les degrés; mais, surtout, d'une centralisation imprudente et de l'affaiblissement graduel de tous les pouvoirs.

De l'examen de chacun des faits précédents résultent des principes généraux et la nécessité de les modifier selon les circonstances.

Nous essaierons de tenir compte de ces graves enseignements. Problème difficile, important, digne des méditations des hommes d'état, des militaires et des amis de l'humanité, non dans l'intérêt de la France mais de l'Europe: la première a eu trop à souffrir des révolutions pour désormais s'y exposer.

* * * * *

Heureuse la nouvelle génération européenne, si le hideux tableau des luttes intestines, des excès barbares des âges passés; si le souvenir plus saisissant des jours néfastes qui l'ont vu grandir, pouvait la dégoûter, pour longtemps, de l'anarchie, et rendre oiseuse toute préoccupation à l'égard des moyens de prévenir ou de réprimer les désordres de la guerre civile.