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Introduction à la vie dévote

Chapter 109: CHAPITRE XX.
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About This Book

The work offers a practical, pastoral guide to living a devout Christian life within ordinary social and professional duties, arguing that holiness is attainable without monastic withdrawal. It presents habits of interior devotion, humility, moderation, regular prayer and examination of conscience, and warns against mistaking spiritual consolations for personal virtue. Advice is concrete and adaptive, showing how small acts and gentle practices sustain progress, and emphasizing imitation of Christ through consistent example. Chapters mix doctrinal reflection, moral counsel, and practical exercises aimed at readers in varied circumstances seeking steady growth in piety.

CHAPITRE XX.

De la fréquente communion.

On dit de Mithridate, roi de Pont, qu'ayant inventé un certain breuvage appelé de son nom Mithridate, il devint si fort par l'usage qu'il en fit, que voulant ensuite s'empoisonner pour éviter la servitude des Romains, il ne put jamais y réussir. Le Sauveur a institué de même le très-auguste sacrement de l'Eucharistie, qui contient réellement sa chair et son sang, afin que qui le mange vive éternellement. C'est pourquoi quiconque en use souvent avec dévotion affermit tellement la santé et la vie de son ame, qu'il est presque impossible qu'il soit empoisonné d'aucune sorte de mauvaise affection. On ne peut être nourri de cette chair divine et vivre dans des affections mortelles; en sorte que, comme les hommes dans le Paradis terrestre pouvoient se préserver de la mort corporelle, en mangeant du fruit de l'arbre de vie que Dieu y avoit planté, ainsi peuvent-ils le préserver de la mort spirituelle en faisant usage de ce sacrement de vie. Que si les fruits les plus tendres et les plus sujets à la corruption, comme sont les cerises, les abricots et les fraises, se conservent aisément toute l'année, étant confits au sucre ou au miel; quelle merveille y a-t-il que nos cœurs, tout foibles et tout chétifs qu'ils sont, échappent à la corruption du péché, lorsqu'ils sont pénétrés de la vertu et de l'incorruptibilité de la chair et du sang du Fils de Dieu? O Philothée! les chrétiens qui seront damnés n'auront rien à répondre, lorsque le juste Juge leur fera voir le tort qu'ils ont eu de se laisser mourir spirituellement, puisqu'il leur étoit si facile d'entretenir leur santé et leur vie, en se nourrissant de son corps qu'il leur a laissé pour cela. Misérables! leur dira-t-il, pourquoi êtes-vous morts, vous qui aviez à votre disposition le fruit et le principe de la vie?

Recevoir la communion tous les jours, c'est ce que je ne veux ni louer ni blâmer. Mais communier tous les dimanches, c'est ce que j'approuve, et ce que je conseille à chacun, pourvu que l'esprit soit sans aucune affection de pécher. Telles sont les propres paroles de saint Augustin, et avec lui je ne blâme ni n'approuve absolument que l'on communie tous les jours: mais sur ce point je renvoie chaque fidèle à un directeur: car les dispositions requises pour une communion si fréquente doivent être si parfaites qu'il n'est pas bon d'en donner le conseil d'une manière générale; et parce que ces dispositions-là, quoique exquises, peuvent se trouver en plusieurs bonnes ames, il n'est pas bon non plus d'en détourner généralement tout le monde. C'est là une affaire qui doit se traiter d'après l'état intérieur de chacun en particulier. Ce seroit imprudence de conseiller indistinctement à tous un usage aussi fréquent de l'Eucharistie; mais ce seroit aussi imprudence de le blâmer dans ceux qui le pratiquent, surtout s'ils suivent en cela l'avis de quelque digne directeur. Sainte Catherine de Sienne fit à ce sujet une réponse très-convenable: comme on lui opposoit, pour la détourner de ces fréquentes communions, que saint Augustin ne blâmoit ni ne louoit l'usage de communier tous les jours: Eh! dit-elle, puisque saint Augustin ne le blâme pas, je vous prie de ne pas le blâmer non plus, et avec cela je serai contente.

Mais, Philothée, vous voyez que saint Augustin exhorte et conseille bien fort que l'on communie tous les dimanches; faites-le donc tant qu'il vous sera possible. Si, comme je le suppose, vous n'avez aucune sorte d'affection au péché mortel, ni aucune affection au péché véniel, vous êtes dans la vraie disposition que saint Augustin demande, et même dans une disposition encore plus excellente, puisque non-seulement vous n'avez pas la volonté de pécher, mais que vous n'avez pas même l'affection du péché; en sorte que, si votre père spirituel le trouvoit bon, vous pourriez utilement communier plus souvent encore que tous les dimanches.

Il pourroit néanmoins y avoir plusieurs empêchemens légitimes, sinon de votre côté, du moins de la part des personnes avec lesquelles vous vivez, qui donneroient occasion à votre directeur de diminuer le nombre de vos communions. Par exemple, si vous êtes dans la dépendance d'autrui, et que ceux à qui vous devez l'obéissance ou le respect soient si mal instruits de leur religion, ou d'une humeur si bizarre, qu'ils s'inquiètent et se troublent de vous voir communier si souvent, alors, toute choses bien considérées, il sera peut-être bon de condescendre en quelque chose à leur infirmité, et de ne communier que de quinze en quinze jours; mais cela s'entend en cas qu'on ne puisse absolument vaincre leur résistance. Du reste, il seroit difficile d'arrêter ceci d'une manière générale. Il faut faire ce que le père spirituel dira, bien que je puisse assurer que la plus grande distance entre les communion est celle de mois en mois pour ceux qui veulent servir Dieu dévotement.

Si vous êtes bien prudente, il n'y aura ni père, ni mère, ni mari, ni femme qui vous empêche de communier souvent. Car, puisque le jour de votre communion vous ne laisserez pas d'avoir le soin qui est convenable à votre condition; que vous en serez plus douce et plus gracieuse envers ceux qui vous approchent; que vous ne leur refuserez aucune espèce de devoirs; il n'y a pas d'apparence qu'ils veuillent vous détourner d'une pratique qui ne leur cause aucun préjudice, à moins qu'ils ne soient d'un esprit tout-à-fait fâcheux et déraisonnable; auquel cas, comme je l'ai dit, votre directeur voudra bien que vous usiez de condescendance.

A l'égard des gens mariés, il suffit de leur dire que sous l'ancienne loi c'étoit une chose désagréable à Dieu que les créanciers exigeassent, pendant les jours de fêtes, le paiement de ce qu'on leur devoit, mais ce n'étoit point une chose mauvaise pour le débiteur de payer des dettes ces jours-là si on l'exigeoit; de même dans l'état du mariage exiger le devoir nuptial le jour de la communion, c'est manquer à une sainte bienséance, quoique ce ne soit pas un péché grave; mais s'acquitter ces jours-là de ce devoir si on l'exige, c'est se conformer à la religion. Il est donc vrai que cette sujétion du mariage ne doit priver de la communion aucun de ceux qui sont animés du désir d'y participer. Certes, dans la primitive Eglise, les chrétiens ne laissoient pas de communier tous les jours, quoiqu'ils fussent mariés et qu'ils eussent un grand nombre d'enfans. C'est pourquoi j'ai dit que la fréquente communion ne donnoit aucune sorte d'incommodité ni au pères, ni aux femmes, ni aux maris, pourvu que l'ame qui communie soit prudente et discrète.

Quant aux maladies corporelles, il n'y en a point qui soit un empêchement légitime à cette sainte participation, si ce n'est celle qui provoqueroit fréquemment au vomissement.

Ainsi, pour communier tous les huit jours, il est nécessaire de n'avoir ni péché mortel, ni aucune affection au péché véniel, et de plus il faut avoir un grand désir de la communion. Mais pour communier tous les jours, il faut en outre avoir surmonté la plupart des mauvaise inclinations, et que ce soit avec l'avis du père spirituel.


CHAPITRE XXI.

Comment il faut communier.

Commencez le soir précédent à vous préparer à la sainte communion par plusieurs aspirations et élancemens de cœur, vous retirant un peu de meilleure heure, afin de pouvoir aussi vous lever plus matin: si la nuit vous vous réveillez, sanctifiez ces momens-là par quelques dévotes paroles ou par quelque doux sentiment, de manière que votre ame en soit comme parfumée pour recevoir l'époux, qui veillant pendant que vous dormez, se prépare à vous apporter mille grâces et mille faveurs, si de votre côté vous êtes prête à les recevoir. Le matin levez-vous avec grande joie pour le bonheur auquel vous aspirez; et vous étant bien confessée, allez avec grande confiance, mais aussi avec grande humilité, prendre cette viande céleste qui vous nourrit pour l'immortalité. Dès que vous aurez dit les paroles sacrées: Seigneur, je ne suis pas digne, etc., ne remuez plus votre tête ni vos lèvres, soit pour prier, soit pour soupirer; mais ouvrant doucement et médiocrement la bouche, et levant la tête autant qu'il le faut pour que le prêtre puisse voir ce qu'il fait, recevez, pleine de foi, d'espérance et de charité, celui qui est le principe, l'objet, le motif et la fin de toute chose. O Philothée! imaginez-vous alors que, comme l'abeille, après avoir recueilli sur les fleur la rosée du ciel et le suc le plus exquis de la terre, le réduit en miel, et le porte dans sa ruche; de même le prêtre, après avoir pris sur l'autel le Sauveur du monde, vrai fils de Dieu, descendu du Ciel comme une rosée, et vrai Fils de la Vierge, sorti de la terre comme une fleur, il le met dans votre bouche et dans votre poitrine, pour vous être une douce nourriture. L'ayant reçu, excitez votre cœur à venir faire hommage à ce roi de salut; traitez avec lui de vos affaires intérieures; contemplez-le au dedans de vous-même, où il s'est mis pour votre bonheur; enfin, faites-lui tout l'accueil qu'il vous sera possible, et comportez-vous de cette sorte que l'on reconnoisse par toutes vos actions que Dieu est avec vous. Mais quand vous ne pourrez pas avoir cette consolation de communier réellement à la sainte messe, communiez au moins de cœur et d'esprit, vous unissant par un ardent désir à cette chair vivifiante du Sauveur.

Votre grande intention en communiant, doit être de vous avancer, de vous fortifier et de vous consoler en l'amour de Dieu; car c'est pour l'amour que vous devez recevoir ce que l'amour daigne vous donner. Non, le Sauveur ne donne nulle part une plus grande preuve de sa bonté et de sa tendresse que dans ce sacrement, où il s'anéantit, pour ainsi dire, et se réduit en nourriture, afin de pénétrer nos ames, et de s'unir intimement au cœur et au corps de ses fidèles.

Si les mondains vous demandent pourquoi vous communiez si souvent, dites-leur que c'est pour apprendre à aimer Dieu, pour vous purifier de vos imperfections, pour vous délivrer de vos misères, pour vous consoler en vos afflictions, pour vous soutenir en vos faiblesses. Dites-leur que deux sortes de gens doivent souvent communier: les parfaits, parce qu'étant bien disposés, ils auroient grand tort de ne point s'approcher de la source de la perfection; et les imparfaits, afin de pouvoir justement prétendre à la perfection; les forts, de peur de s'affoiblir; et les foibles, afin de se fortifier; les malades, afin de guérir; les sains, afin de ne pas tomber en maladie; et que quant à vous, étant imparfaite, foible et malade, vous avez besoin de souvent communiquer avec la perfection, la force et le médecin. Dites-leur que ceux qui n'ont pas beaucoup d'affaires doivent souvent communier, parce qu'ils en ont le loisir; et que ceux qui sont très-occupés doivent aussi communier souvent, parce qu'ils en ont particulièrement besoin. C'est en effet aux gens qui travaillent beaucoup, et qui sont chargés de peine, qu'il convient de prendre une nourriture forte et abondante. Dites-leur que vous recevez le saint Sacrement pour apprendre à le bien recevoir, parce qu'on ne fait guère bien une action à laquelle on ne s'exerce pas souvent.

Communiez donc souvent, Philothée, et le plus souvent que vous pourrez, avec l'avis de votre père spirituel; car, s'il est vrai que les lièvres de nos montagnes deviennent blancs en hiver, parce qu'ils ne voient et ne mangent que de la neige, croyez aussi qu'à force de contempler et de manger la beauté, la bonté et la pureté même en ce divin sacrement, vous deviendrez toute belle, toute bonne et toute pure.


TROISIÈME PARTIE

CONTENANT PLUSIEURS AVIS TOUCHANT À L'EXERCICE DES VERTUS.


CHAPITRE PREMIER.

Du choix que l'on doit faire quant à l'exercice des vertus.

Le roi des abeilles ne se met point aux champs qu'il ne soit environné de tout son petit peuple, et la charité n'entre jamais dans un cœur qu'elle n'y loge avec soi tout le cortége des autres vertus, les exerçant et les réglant comme un capitaine fait ses soldats; mais elle ne les met pas tout de suite à l'ouvrage, ni toujours également, ni en tout temps, ni en tout lieu. Le juste est comme l'arbre qui est planté au bord des eaux, et qui porte son fruit en son temps: la charité arrosant son ame, y produit des œuvres vertueuses, chacune en sa saison. La musique, qui est si douce par elle-même, est importune dans un deuil, dit le Proverbe. Aussi est-ce un grand défaut dans ceux qui entreprennent l'exercice de quelque vertu particulière, de vouloir en produire les actes en toutes sortes de rencontres; semblables en cela à ces anciens philosophes, dont l'un vouloit toujours rire, et l'autre toujours pleurer, et plus déraisonnables encore, en ce qu'ils blâment et censurent ceux qui comme eux n'exercent pas toujours les mêmes vertus. Il faut se réjouir avec la joyeux, dit l'Apôtre, et pleurer avec ceux qui pleurent; et il ajoute: la charité est patiente, bénigne, libérale, prudente et condescendante.

Il y a néanmoins des vertus qui sont d'un usage presque universel, et qui ne doivent pas se borner à leur action propre, mais encore répandre leur esprit sur les actes de toutes les autres vertus. Il ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la force, la magnanimité, la magnificence; mais la douceur, la tempérance, l'honnêteté et l'humilité sont des vertus dont toutes les actions de notre vie doivent porter l'empreinte. S'il y a des vertus plus excellentes qu'elles, il n'y en a pas dont l'usage soit plus nécessaire. Le sucre est meilleur que le sel; mais le sel est d'un usage plus fréquent et plus indispensable. C'est pourquoi il faut toujours avoir bonne et ample provision de ces vertus générales, afin de pouvoir s'en servir presque continuellement.

Dans la pratique des vertus, nous devons préférer celles qui sont plus conformes à notre devoir, et non celles qui sont plus conformes à notre goût. C'étoit le goût de sainte Paule d'exercer sur elle-même de rudes mortifications corporelles, afin de jouir plus aisément des douceurs spirituelles; mais il étoit plus de son devoir de pratiquer l'obéissance envers ses supérieurs: c'est pourquoi saint Jérôme avoue qu'elle étoit répréhensible, en ce que, contre l'avis de son évêque, elle faisoit des abstinences immodérées. Les apôtres, au contraire, chargés de prêcher l'Evangile, et de distribuer le pain céleste aux ames, jugèrent avec beaucoup de sagesse qu'ils ne devoient pas négliger ce saint exercice, pour pratiquer la vertu du soin des pauvres, quelque excellente qu'elle soit. Chaque état a besoin de pratiquer quelque vertu particulière: autres sont les vertus d'un prélat, autres celles d'un prince, autres celles d'un militaire, autres celles d'une femme mariée, autres celles d'une veuve; et bien que tous doivent avoir toutes les vertus, tous néanmoins ne les doivent pas pratiquer également, chacun doit particulièrement s'adonner à celles qui sont propres au genre de vie auquel il est appelé.

Entre les vertus qui ne regardent pas notre devoir particulier, il faut préférer les plus excellentes, et non pas les plus apparentes. Les comètes paroissent ordinairement plus grandes que les étoiles, et tiennent beaucoup plus de place à nos yeux: toutefois elles ne sont comparables ni en grandeur ni en beauté aux étoiles, et ne paraissent plus grandes que parce qu'elles sont plus près de nous, et d'une substance plus grossière. Il y a de même certaines vertus qui, parce qu'elles sont près de nous, sensibles, et pour ainsi dire matérielles, sont grandement estimées du vulgaire, et préférés à toutes les autres. Ainsi préfère-t-on communément l'aumône temporelle à la spirituelle; la haire, le jeûne, la discipline et les mortifications du corps, à la douceur, à la bonté, à la modestie, et aux autres mortifications du cœur, qui néanmoins sont bien plus excellentes. Choisissez donc, Philothée, les meilleures vertus, et non les plus estimées; les plus excellentes et non les plus apparentes; les plus réelles, et non les plus belles.

Il est utile que chacun s'attache particulièrement à la pratique de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais pour occuper son esprit d'une manière plus réglée. Une jeune fille plus brillante que le soleil, ornée et parée comme une reine, et couronnée d'une couronne d'olives, apparut un jour à saint Jean évêque d'Alexandrie, et lui dit: Je suis la fille aînée du roi; si tu peux gagner mon amitié, je te conduirai devant sa face. Le saint comprit par cette vision que c'étoit la miséricorde envers les pauvres que Dieu lui commandoit; et depuis lors il s'adonna tellement à l'exercice de cette vertu, qu'il mérita d'être partout appelé saint Jean l'aumônier. Euloge d'Alexandrie, désirant faire quelque chose de particulier pour le service de Dieu, et n'ayant pas assez de force, soit pour embrasser la vie solitaire, soit pour se ranger sous l'obéissance d'un autre, imagina de retirer dans sa maison un malheureux tout rongé et perdu de lèpres, afin d'exercer auprès de lui la charité et la mortification; et voulant rendre la chose encore plus méritoire, il fit vœu d'honorer son malade, de le traiter et de le servir, comme un valet sert son maître et son seigneur. Or, la tentation de se quitter étant survenue au lépreux et à Euloge, ils s'adressèrent au grand saint Antoine, qui leur fit cette réponse: Gardez-vous bien, mes enfans, de vouloir vous séparer; car étant tout les deux proches de votre fin, si l'ange ne vous trouve pas ensemble, vous courez grand péril de perdre vos couronnes.

Le roi saint Louis se faisoit comme un devoir de visiter les hôpitaux, et de servir les malades de ses propres mains. Saint François aimoit par-dessus tout la pauvreté, qu'il appeloit sa dame; et saint Dominique, la prédication, d'où est venu à son ordre le nom qu'il porte. Saint Grégoire-le-Grand se plaisoit à recevoir les pèlerins, à l'exemple du grand Abraham, et comme lui, il reçut le Roi de gloire sous la forme d'un voyageur. Tobie exerçoit sa charité à ensevelir les morts. Sainte Elizabeth, toute grande princesse qu'elle étoit, aimoit surtout l'abjection de soi-même. Sainte Catherine de Gênes, étant devenue veuve, se consacra au service d'un hôpital; et Cassien rapporte qu'une pieuse dame, voulant s'exercer à la vertu de patience, eut recours à saint Athanase, qui, pour répondre à son désir, mit auprès d'elle une pauvre veuve, chagrine, colère, fâcheuse, et vraiment insupportable, laquelle, gourmandant sans cesse cette dévote fille, lui donna bon sujet de pratiquer amplement la douceur et la condescendance. C'est ainsi qu'entre les serviteurs de Dieu, les uns se consacrent à servir les malades, les autres à secourir les pauvres, les autres à enseigner la doctrine chrétienne aux petits enfans, les autres à recueillir les ames perdues et égarées, les autres à parer les églises et à orner les autels, les autres enfin à rétablir la paix et l'union parmi les hommes. En quoi ils imitent les brodeurs, qui, sur un certain fond, couchent une grande variété de soie, d'or et d'argent, de manière à former toutes sortes de fleurs. Car ainsi ces ames pieuses, entreprenant l'exercice de quelque vertu particulière, s'en servent comme d'un fond pour leur broderie spirituelle, et elles appliquent sur ce fond la variété de toutes les autres vertus; en sorte que leurs actions et leurs affections se rapportant toutes à la même fin, s'en trouvent mieux unies, mieux arrangées, et font ainsi paroître la dévotion,

En son beau vêtement, d'un tissu d'or formé
Et d'ouvrages divers à l'aiguille semé.

Quand nous sommes combattus de quelque vice, il faut, tant qu'il nous est possible, embrasser la vertu contraire, et y rapporter la pratique des autres; car par ce moyen nous vaincrons notre ennemi, et ne laisserons pas de nous avancer dans toutes les vertus. Si je suis combattu par l'orgueil ou par la colère, il faut qu'en toutes choses je me penche et me plie du côté de l'humilité et de la douceur, et qu'à cela je fasse servir les autres exercices de l'oraison, des sacremens, de la prudence, de la constance, de la sobriété; car, comme les sangliers, pour aiguiser leurs défenses, les frottent et les usent contre leurs autres dents, lesquelles réciproquement en deviennent fort affilées et tranchantes, ainsi l'homme vertueux, ayant entrepris de se perfectionner dans la vertu dont il sent avoir le plus de besoin pour son salut, doit la limer et l'affiler par l'exercice des autres vertus qui, en perfectionnant celle-là, n'en deviennent, à leur tour, que plus excellentes et mieux polies. C'est ce qui arriva à Job, lorsque, s'exerçant particulièrement à la patience contre tant de tentations qui l'agitoient, il devint parfaitement saint et vertueux dans toutes sortes de vertus. Et même il est arrivé, dit saint Grégoire de Nazianze, que pour un seul acte de vertu, pratiqué avec une grande perfection, une personne a de suite atteint le comble des vertus; ce qu'il prouve par l'exemple de Rahab, qui, ayant excellemment pratiqué les devoirs de l'hospitalité, parvint à une gloire immense: mais pour cela il faut que l'action soit faite avec une extrême ferveur et une très grande charité.


CHAPITRE II.

Suite du même sujet.

Saint Augustin dit excellemment que ceux qui commencent en la dévotion commettent certaines fautes, qui sont blâmables selon toute la rigueur des lois de la perfection, mais qui sont louables par le bon présage qu'elles donnent de la piété à venir, à laquelle même elles servent de dispositions. Cette crainte basse et grossière, qui engendre des scrupules excessifs dans ceux qui sortent nouvellement des voies du péché, est une vertu recommandable dans ce commencement, et un présage certain d'une grande pureté de conscience; mais cette même crainte seroit blâmable en ceux qui sont fort avancés, l'amour divin devant petit à petit chasser cette crainte servile, et régner souverainement dans leur cœur.

Saint Bernard au commencement de son ministère étoit plein de rigueur et d'âpreté envers ceux qui se rangeoient sous sa conduite. Il leur annonçoit tout d'abord qu'il falloit quitter le corps, et venir à lui avec le seul esprit; en recevant leurs confessions, il montroit une sévérité extraordinaire pour toutes sortes de fautes, quelque petites qu'elles fussent, et il troubloit tellement ces pauvres novices dans la perfection qu'à force de les y pousser il les en éloignoit, leur faisant perdre cœur et haleine en les pressant trop vivement dans cette montée si roide et si escarpée. Vous voyez, Philothée, c'étoit le zèle ardent d'une parfaite pureté qui engageoit ce grand saint à une telle méthode; et ce zèle étoit une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissoit pas d'être répréhensible. Aussi Dieu l'en corrigea lui-même par une sainte apparition qui laissa dans son ame un esprit doux, suave, aimable et tendre, au moyen duquel s'étant rendu tout autre, il s'accusa grandement d'avoir été si rude, et devint si gracieux et indulgent pour chacun, qu'il se fit vraiment tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ. Saint Jérôme raconte que sainte Paule, sa chère fille, étoit non-seulement excessive, mais encore opiniâtre dans l'exercice des mortifications corporelles, jusqu'à ne pas vouloir céder à l'avis contraire, que saint Epiphane, son évêque, lui avoit donné à ce sujet; puis, ajoutant qu'elle se laissoit tellement emporter au regret de la mort des siens, que toujours elle étoit en danger de mourir, il termine de cette manière: On dira qu'au lieu de faire l'éloge de cette sainte, j'en fais la censure et la critique; mais j'atteste Jésus qu'elle a servi et que je désire servir, que je ne m'éloigne de la vérité ni d'un côté ni de l'autre, et que je rapporte tout simplement l'histoire de sa vie, comme un chrétien doit le faire en parlant d'une chrétienne, pouvant dire du reste, en toute vérité, que ses vices auroient été des vertus chez beaucoup d'autres. Or vous entendez fort bien, Philothée, qu'il veut dire par là que ce qui étoit regardé comme des défauts en sainte Paule auroit passé pour des vertus en des ames moins parfaites, car il y a telles actions qui sont regardées comme des imperfections dans ceux qui sont parfaits, et qui passeroient pour de grandes perfections dans ceux qui sont imparfaits. C'est bon signe en un malade, quand, au sortir de sa maladie, les jambes lui enflent; car cela dénote que la nature, déjà fortifiée, rejette les humeurs superflues; mais ce même signe seroit mauvais en celui qui ne seroit pas malade; car cela prouveroit que la nature n'est pas assez forte pour dissiper et résoudre les humeurs.

Ayons bonne opinion, ô Philothée, de ceux en qui nous voyons la pratique des vertus, quoiqu'il s'y joigne quelques imperfections; car les saints eux-mêmes ont souvent pratiqué la vertu de cette sorte. Mais quant à nous, il faut avoir soin de nous y exercer, non-seulement fidèlement, mais prudemment, et pour cela, observer étroitement l'avis du Sage, qui est de ne point nous appuyer sur notre propre prudence, mais sur ceux que Dieu nous a donnés pour être nos conducteurs.

Il y a certaines choses que plusieurs estiment vertus, et qui ne le sont aucunement: il faut que je vous en dise un mot. Ce sont les extases ou ravissemens, les insensibilités, impassibilités, unions déifiques, élévations, transformations, et autres semblables perfections dont traitent quelques livres, en promettant d'élever l'ame jusqu'à la contemplation purement intellectuelle, à l'application essentielle de l'esprit, et à la vie suréminente. Prenez-y garde, Philothée, ces perfections ne sont pas des vertus, mais plutôt des récompenses que Dieu donne à la vertu, ou bien encore des communications anticipées de la félicité éternelle dont Dieu donne quelquefois à l'homme un avant-goût afin de lui en faire désirer la pleine et entière jouissance. Il ne faut nullement prétendre à de pareilles grâces, puisqu'elles ne sont pas nécessaires pour bien servir et aimer Dieu, qui doit être notre unique prétention. Aussi, bien souvent ne sont-ce pas des grâces qui puissent être acquises par le travail et l'application, mais bien des états purement passifs, où nous n'avons qu'à recevoir, sans pouvoir rien faire par nous-mêmes. J'ajoute que n'ayant ici point d'autre intention que de devenir des gens de bien, des hommes pieux, des femmes pieuses; c'est à cela seul qu'il faut nous attacher. Que s'il plaît ensuite à Dieu de nous élever jusqu'à ces perfections angéliques, nous serons alors de bons anges; mais en attendant, exerçons-nous simplement, humblement et dévotement aux petites vertus que Notre-Seigneur propose à notre soin et à notre travail, comme sont la patience, la débonnaireté, la mortification du cœur, l'humilité, l'obéissance, la pauvreté, la modestie, la condescendance pour le prochain, le support de ses imperfections, la diligence et la sainte ferveur. Laissons volontiers les suréminences aux ames surélevées; nous ne méritons pas un rang si haut au service de Dieu: trop heureux serons-nous de le servir dans les postes les plus bas, et d'être comptés au nombre de ses plus humbles serviteurs; quant aux places d'honneur et à l'intimité de son conseil, c'est à lui de nous y appeler, si bon lui semble. Rappelons-nous, Philothée, que ce roi de gloire ne récompense pas ses serviteurs selon la dignité des offices qu'ils exercent, mais selon l'amour et l'humilité avec lesquels ils les exercent. Saül, cherchant les ânes de son père, trouva le royaume d'Israël; Rebecca, abreuvant les chameaux d'Abraham, devint l'épouse de son fils; Ruth, glanant après les moissonneurs de Booz, et se mettant à ses pieds, fut choisie pour être son épouse. Certes, les prétentions aux choses extraordinaires sont grandement sujettes aux illusions et aux tromperies; et quelquefois il arrive que ceux qui pensent être des anges ne sont pas même des hommes bons, et que réellement il y a plus de grandeur dans leurs paroles que dans leurs sentimens et dans leurs œuvres. Il ne faut cependant rien mépriser ni censurer témérairement; mais, en bénissant Dieu de l'élévation des autres, restons humblement dans notre condition moins élevée, mais plus sûre, moins brillante, mais plus proportionnée à notre foiblesse, et soyons convaincus que si nous y persévérons avec fidélité, Dieu nous élèvera à des grandeurs qui surpasseront de beaucoup toutes nos espérances.


CHAPITRE III.

De la patience.

La patience, dit l'Apôtre, vous est nécessaire, afin qu'accomplissant la volonté de Dieu, vous en obteniez la récompense qu'il nous a promise. Oui, nous a dit Jésus-Christ, vous posséderez vos ames par la patience. C'est le grand bonheur de l'homme, Philothée, que de posséder son ame; et à mesure que la patience est plus parfaite, nous possédons plus parfaitement nos ames. Rappelez-vous souvent que Notre-Seigneur nous ayant sauvés par la souffrance et la patience, nous devons aussi faire notre salut par les souffrances et les afflictions, endurant les injures, les contradictions et les peines avec le plus de douceur qu'il nous est possible.

Ne bornez pas votre patience à telle et telle sorte d'injures et d'afflictions, mais étendez-la universellement à tout ce que Dieu vous enverra ou permettra qu'il vous arrive. Il y en a qui ne veulent souffrir que les tribulations honorables, comme, par exemple, d'être blessé à la guerre, d'être prisonnier de guerre, d'être maltraité pour la religion, d'être ruiné par quelque procès où ils sont demeurés maîtres; ceux-là n'aiment pas la tribulation, mais l'honneur qu'elle rapporte. Le vrai patient et bon serviteur de Dieu supporte également les tribulations jointes à l'ignominie, et celles qui sont honorables. D'être méprisé, repris et accusé par les méchans, ce n'est que douceur à un homme de courage; mais d'être repris, accusé et maltraité par les gens de bien, par les amis, par les parens, c'est là le fait d'une patience héroïque. J'estime plus la douceur avec laquelle le grand saint Charles Borromée souffrit long-temps les censures publiques qu'un grand prédicateur, d'un ordre extrêmement réformé, faisoit de lui en chaire, que toutes les attaques qu'il reçut des autres; car, comme les piqûres des abeilles sont plus cuisantes que celles des autres mouches, de même le mal qu'on reçoit des gens de bien et les contradictions qu'ils nous suscitent, sont bien plus insupportables que les autres. Et cela cependant arrive fort souvent, que deux hommes de bien ayant tous deux de bonnes intentions, chacun dans son opinion, se font de grandes peines l'un à l'autre.

Soyez patiente, non-seulement pour le mal même que vous souffrez, mais encore pour toutes ses circonstances et ses suites. Plusieurs voudroient bien avoir du mal, pourvu qu'ils n'en fussent pas incommodés. Je ne me fâcherois point, dira l'un, d'être pauvre, si ce n'étoit que cela m'empêchera de servir mes amis, d'élever mes enfans, et de vivre honorablement comme je désirerois; et l'autre dira: Je ne m'en soucierois pas, si ce n'est que le monde pensera que cela m'est arrivé par ma faute. Un autre seroit bien aise que l'on médît de lui, et le souffriroit fort patiemment, pourvu que personne ne crût le médisant. Il y en a d'autres qui veulent bien avoir quelque incommodité du mal, à ce qui leur semble, mais non l'avoir toute; ils ne s'impatientent pas, disent-ils, d'être malades, mais de ce qu'ils n'ont pas d'argent pour se faire panser, ou bien de ce que ceux qui sont autour d'eux en sont importunés. Or je dis, Philothée, qu'il faut avoir patience, non-seulement d'être malade, mais encore de l'être de la maladie que Dieu veut, au lieu où il veut, et parmi les personnes qu'il veut, et avec les incommodités qu'il veut; et ainsi des autres tribulations. Quand il vous arrivera du mal, apportez-y les remèdes qui vous seront possibles, et selon Dieu; car de faire autrement, ce seroit tenter la divine Providence; mais aussi cela étant fait, attendez avec une entière résignation l'effet de la volonté de Dieu, et si les remèdes chassent le mal, remerciez-le avec humilité; si le mal est plus fort que la remèdes, bénissez-le avec patience.

Je suis de l'avis de saint Grégoire: quand vous serez accusée justement pour quelque faute que vous aurez commise; humiliez-vous bien fort, et confessez que vous méritez quelque chose de plus que cette confusion. Que si l'accusation est fausse, excusez-vous doucement, niant d'être coupable; car vous devez cela à la vérité et à l'édification du prochain. Mais aussi si après votre sincère et légitime excuse on continue de vous accuser, ne vous troublez nullement, et ne tâchez point de faire recevoir votre excuse; car après avoir rendu votre devoir à la vérité, vous devez le rendre aussi à l'humilité. Et de cette manière vous ne manquerez ni au soin que vous devez prendre de votre renommée, ni à l'affection que vous devez avoir pour la paix, la douceur de cœur et l'humilité.

Plaignez-vous le moins que vous pourrez des torts qui vous seront faits; car c'est une chose certaine, que, pour l'ordinaire, qui se plaint pèche, l'amour-propre nous faisant toujours trouver les injures plus grandes qu'elles ne sont. Mais surtout ne faites pas vos plaintes à des personnes faciles à s'indigner et à mal penser. Que s'il est nécessaire de vous plaindre à quelqu'un pour remédier à l'offense, ou pour calmer votre esprit, il faut que ce soit à des ames tranquilles et qui aiment bien Dieu; car autrement, au lieu d'alléger votre cœur, elles le provoqueroient à de plus grandes inquiétudes, et au lieu d'ôter l'épine qui vous pique, elles l'enfonceroient plus avant.

Il y a bien des gens qui étant malades ou affligés de quelque manière que ce soit, se gardent bien de se plaindre et de faire les délicats, parce qu'ils pensent avec raison que cela seroit une foiblesse et une lâcheté, mais en même temps ils désirent très-vivement, et font en sorte que chacun les plaigne, qu'on ait grande compassion de leur sort, et qu'on les regarde, non-seulement comme affligés, mais encore comme patiens et courageux. Or, je l'avoue, c'est là une patience, mais une patience fausse, qui en effet n'est autre chose qu'une très-fine et très-délicate ambition et une vanité très-subtile: Ils ont de la gloire dit l'Apôtre, mais non pas aux yeux de Dieu. Le vrai patient ne se plaint point de son mal, et ne désire pas non plus qu'on le plaigne: il en parle naïvement, véritablement et simplement, sans se lamenter, sans s'irriter, sans se faire plus malade qu'il ne l'est. Que si on le plaint, il souffre patiemment qu'on le plaigne, à moins qu'on ne le plaigne de quelque mal qu'il n'a pas; car alors il déclare modestement qu'il n'a pas ce mal-là, et demeure ainsi paisible entre la vérité et la patience, disant son mal et ne s'en plaignant point.

Parmi les contradictions qui vous arriveront dans l'exercice de la dévotion (car cela ne manquera pas), souvenez-vous de cette parole de Notre-Seigneur: Lorsqu'une femme enfante, elle est dans les angoisses; mais après que son enfant est né, elle ne se rappelle plus ses douleurs, tant elle a de joie d'avoir mis un homme au monde. Vous avez conçu dans votre ame le plus digne enfant du monde, qui est Jésus-Christ: avant qu'il soit tout-à-fait produit et enfanté, il est impossible que vous ne vous ressentiez pas du travail; mais ayez bon courage: ces douleurs passeront et il vous restera la joie éternelle d'avoir enfanté un tel homme au monde. Or, il sera entièrement enfanté pour vous, lorsque vous l'aurez entièrement formé dans votre cœur et dans vos œuvres par l'imitation de sa vie.

Quand vous serez malade, offrez toutes vos douleurs, vos langueurs et vos peines au Seigneur, et suppliez-le de les joindre aux tourmens qu'il a endurés pour vous. Obéissez au médecin; prenez les médecines, les alimens et autres remèdes pour l'amour de Dieu, vous ressouvenant du fiel qu'il a pris pour l'amour de nous: désirez de guérir pour le servir: ne refusez pas de languir pour lui obéir, et disposez-vous à mourir, s'il le veut ainsi, pour le louer et jouir de lui. Souvenez-vous que les abeilles, dans le temps où elles font le miel, vivent et mangent d'une nourriture fort amère, et qu'ainsi nous ne pouvons jamais faire de plus grands actes de douceur et de patience, ni mieux composer le miel des excellentes vertus, que lorsque nous mangeons le pain amer des tribulations, et vivons parmi les angoisses. Et comme le miel qui est fait des fleurs du thym, herbe petite et amère, est le meilleur de tous; ainsi la vertu qui se forme dans l'amertume des humiliations et des peines, est la plus excellente de toutes.

Regardez souvent des yeux intérieurs de votre ame Jésus-Christ crucifié, nu, blasphémé, calomnié, abandonné, accablé enfin de toutes sortes d'ennuis, de tristesse et de travaux; et considérez que toutes vos souffrances ne sont aucunement comparables aux siennes, ni en qualités ni en quantité, et que jamais vous ne souffrirez rien pour lui auprès de ce qu'il a souffert pour vous.

Considérez les peines que les martyrs souffrirent autrefois, et celles que tant de personnes endurent encore aujourd'hui, plus grandes sans aucune proportion que celles qui vous affligent, et dites: Hélas! mes travaux sont des consolations, et mes peines des roses, si je me compare à ceux qui, sans secours, sans assistance, sans allégement quelconque, vivent en une mort continuelle, accablés d'afflictions mille fois plus grandes que les miennes.


CHAPITRE IV.

De l'humilité pour l'extérieur.

L'écriture sainte rapporte qu'une pauvre veuve ayant fait connoître sa misère au prophète Élisée, cet homme de Dieu lui ordonna d'emprunter autant de vases vides qu'elle pourrait, d'y verser le peu d'huile qui lui restoit, l'assurant que l'huile ne cesserait de couler que lorsque tous les vases seroient pleins. Apprenons de là que Dieu demande des cœurs bien vides pour y faire couler sa grâce, et songeons à vider les nôtres de tout sentiment de notre propre gloire, si nous voulons qu'ils soient remplis de la divine onction. On dit que la cresserelle, en criant et en regardant les oiseaux de proie, a la vertu secrète de les épouvanter et de les faire fuir. C'est pourquoi les colombes l'aiment plus que tous les autres oiseaux, et vivent en assurance auprès d'elle: ainsi l'humilité repousse Satan, et conserve en nous les grâces et les dons du Saint-Esprit, et pour cela tous les saints, mais particulièrement le Roi des saints et sa mère, ont toujours honoré et chéri cette digne vertu plus qu'aucune autre.

Nous appelons vaine la gloire qu'on se donne, soit pour les choses qui ne sont pas en nous, soit pour celles qui sont en nous, mais non pas à nous; soit pour celles qui sont en nous et à nous, mais qui ne méritent pas qu'on s'en glorifie. La noblesse de la naissance, l'amitié des grands, la faveur populaire, sont des choses qui ne sont pas en nous, mais ou en nos prédécesseurs, ou en l'estime d'autrui. Il y en a qui sont tout fiers et tout glorieux parce qu'ils ont un beau cheval, parce qu'ils ont un panache à leur chapeau, ou quelque riche vêtement: mais qui n'aperçoit leur folie? s'il y a de la gloire en cela, n'appartient-elle pas plutôt au cheval qu'on admire, à l'oiseau qui a fourni les plumes, au tailleur qui a fait l'habit? Et quelle lâcheté n'est-ce pas d'emprunter ainsi son mérite d'un animal, ou d'un vain ajustement. D'autres se regardent et s'admirent pour des moustaches relevées, pour une barbe bien peignée, pour des cheveux crêpés, pour des mains douillettes, pour savoir danser, jouer, chanter; mais encore quelle petitesse d'esprit de vouloir enchérir de valeur, et croître en réputation par des choses si frivoles! D'autres pour un peu de science, veulent être honorés et respectés dans le monde, comme si chacun devoit aller à l'école chez eux, et les regarder comme des docteurs: mais qu'arrive-t-il; on leur donne le titre de pédans, et l'on a raison. D'autres se pavanent à cause de leur beauté, et croient que tout le monde les courtise. Tout cela est extrêmement vain, sot et impertinent; et la gloire qu'on retire de si foibles sujets s'appelle vaine, sotte, et frivole.

On connoît le vrai bien comme le vrai baume; on éprouve le baume en le distillant dans l'eau: s'il va au fond, l'on juge qu'il est fin et précieux; mais s'il surnage, l'on juge qu'il ne vaut rien. De même pour connoître si un homme est vraiment sage, savant, généreux, noble, il faut voir si ses bonnes qualités tendent à l'humilité, à la modestie et à la soumission: car alors ce sont de vraies bonnes qualités; mais si au contraire elles surnagent et veulent paroître, ce sont des biens d'autant moins véritables qu'ils sont plus apparens. Les perles qui ont été formées dans un temps de vent et de tonnerres n'ont que l'écorce de perles, et sont vides de substances; ainsi les vertus et les belles qualités des hommes, qui sont reçues et nourries dans l'orgueil, la jactance et la vanité, n'ont que la simple apparence du bien, sans sucre, sans moelle et sans solidité.

La honneurs, les rangs, les dignités sont comme le safran, qui se porte mieux et vient plus abondamment quand il est foulé aux pieds. Ce n'est plus un honneur d'être beau, quand on en tire vanité. La beauté, pour avoir bonne grâce, doit être négligée; et la science nous déshonore, quand elle nous enfle de pédanterie.

Si nous sommes pointilleux pour les rangs, les préséances et les titres, outre que nous exposons nos qualités à l'examen et à la contradiction, nous les rendons viles et abjectes; car l'honneur qui est si beau lorsqu'il est reçu en présent, devient méprisable lorsqu'il est exigé, recherché et demandé. Quand le paon fait sa roue pour se voir en levant ses belles plumes, il se hérisse tout le corps, en sorte qu'il montre ce qu'il a de plus laid. Quand une fleur est cueillie et maniée, elle perd bien vite tout son éclat; et comme ceux qui sentent la mandragore de loin, et en passant en reçoivent une odeur très-suave, tandis que ceux qui la sentent de près et long-temps tombent dans l'assoupissement et le malaise, de même les honneurs consolent agréablement ceux qui les reçoivent comme ils se présentent, sans s'y attacher trop fortement, mais ils sont très-funestes à ceux qui les recherchent avec empressement.

L'amour et la recherche de la vertu commencent à nous rendre vertueux; mais l'amour et la recherche des honneurs commencent à nous rendre vils et blâmables. Les grandes ames ne s'amusent pas à tout ce fatras de rang, d'honneur, de salutations; elles ont d'autres occupations, et cela ne convient qu'aux esprits fainéans. Qui peut avoir des perles, ne se charge pas de coquilles, et ceux qui aspirent à la vertu recherchent peu les honneurs. Il faut convenir cependant que chacun peut se placer à son rang et s'y tenir, sans violer l'humilité, pourvu que cela se fasse négligemment et sans prétention; car comme ceux qui viennent du Pérou, outre l'or et l'argent qu'ils rapportent, prennent aussi avec eux des singes et des perroquets, parce que cela ne leur coûte guère, et que le navire n'en est pas beaucoup plus chargé; de même ceux qui aspirent à la vertu ne laissent pas de prendre le rang et les honneurs qui leur sont dus, pourvu que cela ne leur coûte pas beaucoup de soin et d'attention, et que ce soit sans être chargé de trouble, d'inquiétude, de disputes et de contentions. Je ne parle pas ici de ceux dont la dignité regarde le public, ni de certaines occasions particulières qui tirent fort à conséquence; car alors il faut que chacun conserve soigneusement ce qui lui appartient, avec une prudence et une discrétion qui soit accompagnée de beaucoup de courtoisie et de charité.


CHAPITRE V.

De l'humilité plus intérieure.

Mais vous désirez, Philothée, que je vous conduise plus avant dans l'humilité; car à faire comme j'ai dit, il y a presque plus de sagesse que d'humilité. Je vais donc vous satisfaire. Plusieurs n'osent point penser aux grâces particulières que Dieu leur a faites, de peur d'en prendre de la vaine gloire; en quoi certes ils se trompent grandement; car puisque, comme l'enseigne le Docteur angélique, le vrai moyen d'atteindre à l'amour de Dieu, c'est de considérer les bienfaits qu'on en a reçus, plus nous connoîtrons ces bienfaits, et plus nous aimerons celui de qui nous les tenons; et comme les grâces particulières touchent plus puissamment que les grâces communes, aussi doivent-elles être considérées plus attentivement. Certes, rien ne peut tant nous humilier devant la miséricorde de Dieu, que la multitude de ses bienfaits, et rien ne peut tant nous humilier devant sa justice, que la multitude de nos péchés. Considérons ce qu'il a fait pour nous, et ce que nous avons fait contre lui; et comme nous considérons nos péchés en détail, considérons aussi en détail ses grâces. Il ne faut pas craindre que la connoissance de ce qu'il a mis en nous nous enfle, pourvu que nous soyons attentifs à cette vérité, que ce qu'il y a de bon en nous, n'est pas de nous. Hélas! les mulets ne sont-ils pas toujours des bêtes lourdes et infectes, quoiqu'ils soient chargés des meubles précieux et parfumés du prince? Qu'avons-nous de bon que nous n'ayons reçu? dit l'Apôtre; et si nous l'avons reçu, pourquoi nous en glorifier, comme si nous ne l'avions pas reçu? Au contraire, la vive considération des grâces reçues doit nous servir à devenir humbles; car la connoissance produit la reconnoissance. Mais si, voyant les grâces que Dieu nous a faites, quelque sotte vanité venoit nous chatouiller le cœur, le remède infaillible seroit de recourir à la considération de nos ingratitudes, de nos imperfections et de nos misères: en considérant ce que nous avons fait quand Dieu n'a pas été avec nous, nous connoîtrons que ce que nous faisons quand il est avec nous n'est pas de notre façon ni de notre cru. Nous en jouirons néanmoins, et nous nous en réjouirons, mais nous en glorifierons Dieu seul, parce qu'il en est l'auteur.

Ainsi la sainte Vierge confesse que Dieu a fait en elle de grandes choses; mais ce n'est que pour s'en humilier et glorifier Dieu: Mon ame, dit-elle, glorifie le Seigneur, parce qu'il a fait en moi de grandes choses.

Nous disons souvent que nous ne sommes rien, que nous sommes la misère même et la rebut du monde; mais nous serions bien fâchés qu'on nous prît au mot, et que l'on parlât ainsi de nous. Au contraire, nous faisons semblant de fuir et de nous cacher, afin que l'on coure après nous et qu'on nous cherche: nous affectons de prendre la dernière place pour arriver avec plus d'honneur à la première. La vraie humilité ne fait pas semblant de l'être, et ne dit guère de paroles d'humilité; car elle ne désire pas seulement de cacher les autres vertus, mais encore et principalement elle souhaite de se cacher elle-même; et s'il lui étoit possible de mentir, de feindre ou de scandaliser le prochain, elle feroit des actes d'arrogance et de fierté, afin de s'y cacher et d'y vivre entièrement inconnue et secrète. Voici donc mon avis, Philothée: ou ne disons point de paroles d'humilité, ou disons-les avec un vrai sentiment intérieur, conforme à ce que nous prononçons extérieurement; ne baissons jamais les yeux qu'en humiliant aussi nos cœurs; ne faisons pas semblant de vouloir être les derniers, à moins que de bon cœur nous ne voulions l'être. Et je tiens cette règle pour si générale, que je n'y apporte aucune exception; seulement j'ajoute que l'honnêteté demande quelquefois que nous présentions l'avantage à ceux qui manifestement ne le prendront pas; ce qui n'est ni duplicité ni fausse humilité; car alors la seule offre de l'avantage est un commencement d'honneur; et puisqu'on ne peut le leur donner tout entier, on ne fait pas mal de leur en donner le commencement. J'en dis autant de quelques expressions d'honneur ou de respect, qui, à la rigueur, ne semblent pas véritables, et qui le sont néanmoins assez, pourvu que le cœur de celui qui les prononce ait vraiment l'intention d'honorer, et de respecter celui à qui il les dit; car bien que les mots exagèrent un peu les pensées, nous ne faisons pas mal de les employer quand l'usage commun le demande; et encore voudrois-je que les paroles fussent ajustées à nos sentimens du plus près qu'il nous seroit possible, afin de suivre en tout et partout la simplicité et la candeur. L'homme vraiment humble aimeroit mieux qu'un autre dît de lui qu'il est misérable, qu'il n'est rien, qu'il ne vaut rien, que de le dire lui-même: ou du moins, s'il sait qu'on le dit, il ne contredit pas, mais acquiesce de bon cœur, au sentiment des autres; car croyant fermement que cela est vrai, il est bien aise qu'on suive son opinion.

Plusieurs disent qu'ils laissent l'oraison mentale pour les parfaits, et que pour eux ils ne sont pas dignes de la faire; d'autres protestent qu'il n'osent pas communier souvent, parce qu'ils ne se sentent pas assez purs; ceux-ci prétendent qu'ils craignent de faire honte à la dévotion, en s'en mêlant, à cause de leur grande misère et fragilité; ceux-là refusent d'employer leur talent au service de Dieu et du prochain, parce que, disent-ils, connoissant bien leur misère, ils ont peur de s'enorgueillir s'ils sont l'instrument de quelque bien, et redoutent de se consumer en voulant éclairer les autres. Tout cela n'est qu'un artifice et une sorte d'humilité non-seulement fausse, mais maligne, par laquelle on veut tacitement et subtilement blâmer les choses de Dieu, ou du moins couvrir du manteau de l'humilité l'amour de sa propre opinion, de son humeur et de sa paresse.

Demandez à Dieu un miracle, soit en haut dans le Ciel, soit en bas au profond de l'abîme, dit le prophète au malheureux Achab: et celui-ci répond: Non, je ne le demanderai point, et je ne tenterai point le Seigneur. O le méchant! il fait semblant de porter un grand respect à Dieu, et sous prétexte d'humilité s'excuse d'aspirer à une grâce que la divine bonté lui offre. Mais ne voit-il pas que quand Dieu nous veut favoriser, c'est orgueil que de refuser; que la nature des dons de Dieu nous oblige de les recevoir, et qu'il est de l'humilité d'obéir et de suivre ses désirs du plus près que nous pouvons? Or, le désir de Dieu est que nous soyons parfaits, nous unissant à lui, et l'imitant de notre mieux. Le superbe qui se fie en lui-même a bien raison de n'oser rien entreprendre; mais l'humble est d'autant plus courageux qu'il se connoît plus foible; et à mesure qu'il découvre davantage son néant, il devient plus hardi, parce qu'il met toute sa confiance en Dieu, qui se plaît à faire éclater sa puissance dans notre foiblesse, et à élever les œuvres de sa miséricorde sur le fondement de notre misère. Il faut donc entreprendre humblement et saintement tout ce que les directeurs de nos ames jugent convenable à notre avancement spirituel.

Penser savoir ce qu'on ne sait pas, c'est une sottise extrême; vouloir faire le savant sur ce qu'on ignore, c'est une vanité insupportable: pour moi, je ne voudrois pas même faire le savant de ce que je saurois, comme aussi je n'en voudrois pas faire l'ignorant. Quand la charité le demande, il faut communiquer franchement et bonnement au prochain, non-seulement ce qui lui est nécessaire pour son instruction, mais encore ce qui lui est utile pour sa consolation; car l'humilité qui cache et couvre les vertus pour les conserver, les fait néanmoins paroître, lorsque la charité le commande, pour les accroître, les embellir et les perfectionner. En quoi l'humilité ressemble à cet arbre des îles de Tylos, qui la nuit resserre et tient closes ses belles fleurs incarnates, et ne les ouvre que le matin au soleil levant, en sorte que les habitans du pays disent que ces fleurs dorment la nuit. De même l'humilité couvre et cache tout ce qui est vertu et perfection humaine; et ne les fait jamais paroître que pour la charité, qui, n'étant pas une vertu humaine, mais céleste, non pas morale, mais divine, est véritablement le soleil des vertus, sur lesquelles elle doit toujours dominer: et s'il arrive que l'humilité préjudicie à la charité, c'est une preuve indubitable que cette humilité est fausse et mauvaise.

Je ne voudrois non plus ni faire le fou ni faire le sage; car si l'humilité m'empêche de faire le sage, la simplicité et la franchise m'empêcheront aussi de faire le fou; et si la vanité est contraire à l'humilité, l'artifice, l'afféterie et la ruse sont contraires à la franchise et à la simplicité. Que si quelques grands serviteurs de Dieu ont fait semblant d'être fous, il les faut admirer, mais non pas imiter; car ils ont eu pour cela des motifs si particuliers et si extraordinaires, que personne n'en doit tirer aucune conséquence pour soi: et quant à David qui dansa et sauta devant l'arche un peu plus que l'usage et la bienséance ne demandoient, ce n'étoit pas qu'il voulût faire le fou; mais c'étoit tout simplement pour satisfaire par ces mouvemens extérieurs à l'extrême et inconcevable allégresse qu'il ressentoit dans son cœur. Il est vrai que quand Michol sa femme lui en fit reproche comme d'une folie, il ne fut pas chagrin de se voir avili, mais, continuant au contraire les naïves démonstrations de sa joie, il témoigna être bien aise de recevoir un peu de confusion pour son Dieu. Sur quoi je vous dirai que, si pour les actes d'une vraie et sincère dévotion, on vous accuse de bassesse, de sottise ou de folie, l'humilité devra vous faire trouver douce cette bienheureuse humiliation dont la cause ne sera pas en vous, mais en ceux qui vous la donneront.


CHAPITRE VI.

Que l'humilité nous fait aimer notre propre abjection.

Je passe plus avant, Philothée, et je dis qu'en tout et partout vous devez aimer votre propre abjection. Mais que veut dire cela, me demandez-vous: aimer sa propre abjection? En latin abjection veut dire humilité, et humilité veut dire abjection; en sorte que quand la sainte Vierge nous dit en son divin cantique que, parce que le Seigneur a vu l'humilité de sa servante, toutes les générations la diront bienheureuse, elle veut dire que le Seigneur a daigné regarder favorablement son abjection, son néant, sa bassesse, pour la combler de grâces et de faveurs. Il y a néanmoins de la différence entre la vertu d'humilité et l'abjection. Car l'abjection, c'est la petitesse, la bassesse et la foiblesse qui est en nous, sans que nous y pensions: mais la vertu d'humilité, c'est la connoissance véritable et volontaire de notre abjection. Or, le haut point de cette humilité consiste, non-seulement à vouloir bien reconnoître qu'on est abject, mais encore à aimer cette abjection et à s'y complaire, non point par défaut de courage et de générosité, mais en vue d'exalter davantage la divine Majesté, et d'estimer beaucoup plus le prochain que nous-mêmes. Et c'est à cela que je vous exhorte, Philothée; et pour mieux l'entendre, sachez que parmi les maux que nous souffrons, les uns sont abjects et les autres honorables: plusieurs personnes s'accommodent assez des honorables, mais presque nul ne veut s'accommoder des abjects. Voyez ce bon ermite tout déchiré et transi de froid; chacun honore son habit usé, et porte compassion à sa souffrance; mais qu'un pauvre artisan, un pauvre gentilhomme, une pauvre demoiselle soit dans le même état, on s'en moque et on s'en rit; voilà comme la pauvreté est abjecte. Une religieuse reçoit dévotement une âpre réprimande de son supérieur, et un enfant de son père: chacun appellera cela mortification, obéissance, sagesse; mais un cavalier ou une dame en souffrira autant de quelqu'un, et quoique ce soit pour l'amour de Dieu, on dira que c'est de la bassesse et de la lâcheté; voilà donc encore un autre mal abject. Une personne a un ulcère au bras, et une autre en a un au visage, celle-là n'a que le mal; mais celle-ci, avec le mal, a le mépris, l'abjection et le dédain. Or, je dis maintenant qu'il ne faut pas seulement aimer le mal, ce qui se fait par la vertu de patience, mais qu'il faut encore chérir l'abjection, ce qui se fait par la vertu d'humilité. De plus, il y a des vertus abjectes et des vertus honorables. La patience, la douceur, la simplicité et l'humilité même, sont des vertus que les mondains tiennent pour viles et abjectes. Au contraire, ils estiment beaucoup la prudence, la vaillance et la générosité. Il y a encore des actions d'une même vertu, dont les unes sont méprisées, et les autres honorées; donner l'aumône et pardonner une offense, sont deux actions de charité: la première est honorée de tout le monde, et l'autre au contraire est regardée avec mépris. Un jeune gentilhomme, ou une jeune dame, qui fuira la société de ces personnes frivoles qui ne savent que parler, jouer, danser, boire et se parer, sera l'objet du sarcasme et de la raillerie, et sa retenue passera pour affectation et bigoterie: aimer cela, c'est aimer son abjection. En voici d'une autre sorte: nous allons visiter les malades; si on m'envoie au plus pauvre, ce me sera une abjection selon le monde; c'est pourquoi je l'aimerai. Si on m'envoie au plus qualifié, ce me sera une abjection selon l'esprit; car il n'y a pas tant de vertu et de mérite, j'aimerai encore cette abjection. Je tombe dans la rue, et, outre le mal que je me fais, j'en ai encore de la confusion: il faut aimer cette abjection. Il y a même des fautes où il n'y a aucun mal, si ce n'est l'abjection qui en résulte, et l'humilité n'exige pas qu'on les fasse expressément, mais bien qu'on ne s'en trouble point quand on les a commises. Telles sont certaines sottises, incivilités ou maladresses qu'il faut éviter soigneusement pour obéir à la civilité et à la prudence; mais aussi, quand elles sont faites, il faut acquiescer à l'abjection qui nous en revient, et l'accepter de bon cœur pour suivre la sainte humilité. Bien plus, si je me suis laissé aller par colère ou autrement à dire de mauvaises paroles, dont Dieu et le prochain ont été offensés, je me repentirai vivement de cette offense, et je tâcherai de la réparer le mieux qu'il me sera possible; mais je ne laisserai pas d'agréer l'abjection qui m'en arrive; et si l'un pouvoit se séparer de l'autre, je rejeterois ardemment le péché, et je garderois humblement l'abjection qui l'accompagne.

Mais quoique nous aimions l'abjection qui provient du mal, encore ne faut-il pas laisser de remédier au mal qui l'a causée, par des moyens convenables et légitimes, surtout si le mal est de conséquence. Si j'ai un mal abject au visage, j'en chercherai la guérison, mais sans renoncer à l'abjection que j'en ai reçue. Si j'ai fait une faute qui n'offense personne, je ne m'en excuserai pas, parce qu'encore que ce soit une faute, comme elle n'a d'autre suite que la honte qui y est attachée, je ne pourrois m'en excuser que pour fuir l'abjection qu'elle m'apporte; et c'est ce que l'humilité ne permet pas. Mais si par mégarde ou par sottise j'ai offensé ou scandalisé quelqu'un, je réparerai ma faute par quelque sincère excuse, d'autant que le mal est toujours subsistant, et que la charité m'oblige de l'effacer. Enfin, il arrive quelquefois que la charité demande que nous remédiions à l'abjection, dans l'intérêt du prochain auquel notre réputation est nécessaire; mais, dans ce cas-là, tout en ôtant notre abjection de devant les yeux du prochain pour empêcher qu'il ne s'en scandalise, il faut la serrer et la cacher dans notre cœur, afin qu'il s'en édifie.

Si après cela vous voulez savoir, Philothée, quelles sont les meilleures abjections, je vous dirai tout clairement que les plus profitables à l'ame et les plus agréables à Dieu, sont celles que nous avons par accident, ou qui sont attachées à notre état, parce que nous ne les tenons pas de nous-mêmes, mais de la main de Dieu, dont le choix est toujours meilleur que le nôtre. Que s'il en falloit choisir, les plus grandes sont les meilleures; et celles-là sont estimées les plus grandes, qui sont plus contraires à nos inclinations, pourvu qu'elles soient conformes à notre vocation; car, pour le dire une fois pour toutes, notre choix et notre volonté propre gâtent et diminuent presque toutes nos vertus. Ah! qui nous fera la grâce de pouvoir dire avec le roi Prophète: J'ai choisi d'être abject en la maison de mon Dieu, plutôt que d'habiter sous les tentes des pécheurs! Nul ne le peut, chère Philothée, si ce n'est celui qui, pour relever notre nature, a été en sa vie et en sa mort l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. En tout ceci je vous ai dit beaucoup de choses qui vous sembleront dures au premier aperçu; mais, croyez-moi, elle seront plus douces que le sucre et le miel quand vous les pratiquerez.