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Introduction à la vie dévote

Chapter 137: CHAPITRE XII.
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About This Book

The work offers a practical, pastoral guide to living a devout Christian life within ordinary social and professional duties, arguing that holiness is attainable without monastic withdrawal. It presents habits of interior devotion, humility, moderation, regular prayer and examination of conscience, and warns against mistaking spiritual consolations for personal virtue. Advice is concrete and adaptive, showing how small acts and gentle practices sustain progress, and emphasizing imitation of Christ through consistent example. Chapters mix doctrinal reflection, moral counsel, and practical exercises aimed at readers in varied circumstances seeking steady growth in piety.

CHAPITRE VII.

Comment il faut conserver la bonne renommée en pratiquant l'humilité.

La louange, l'honneur et la gloire ne se donnent pas aux hommes pour une vertu commune, mais pour une vertu rare et excellente. Car par la louange, nous voulons persuader aux autres d'estimer l'excellence de quelqu'un; par l'honneur, nous protestons que nous l'estimons nous-mêmes; et la gloire n'est autre chose, à mon avis, qu'un éclat de réputation, qui se compose de la réunion de beaucoup de louanges et d'honneurs; en sorte que si la gloire est une couronne, les honneurs et les louanges en sont les pierres précieuses et les perles. Or, l'humilité ne pouvant souffrir que nous ayons aucune bonne opinion de nous-mêmes, ni aucune prétention d'être préférés aux autres, elle ne peut permettre aussi que nous recherchions la louange, l'honneur ou la gloire, qui ne sont dus qu'à la seule excellence. Toutefois elle consent que, selon l'avertissement du Sage, nous prenions soin de notre réputation, parce que la bonne renommée n'est pas une estime qui repose sur aucune excellence, mais bien sur cette simple honnêteté et cette intégrité de vie que l'humilité ne nous empêche pas de reconnoître en nous-mêmes, et dont elle nous permet par conséquent de désirer la réputation. Il est vrai que l'humilité mépriseroit la renommée, si la charité n'en avoit besoin; mais parce qu'elle est un des fondemens de la société humaine, et que sans elle nous sommes non-seulement inutiles, mais nuisibles au public, à cause du scandale qu'il en reçoit, la charité demande, et l'humilité permet que nous la désirions et que nous la conservions précieusement.

Outre cela, comme les feuilles des arbres, qui d'elles-mêmes ne sont pas très-précieuses, servent néanmoins beaucoup, soit pour les embellir, soit pour conserver les fruits tant qu'ils sont encore tendres; de même, la bonne renommée, qui d'elle-même n'est pas une chose fort désirable, ne laisse pas d'être très-utile, non-seulement pour l'ornement de notre vie, mais encore pour la conservation de nos vertus, et principalement des vertus encore tendres et foibles. L'obligation de maintenir notre réputation et d'être tels qu'on nous estime, fait à notre lâcheté naturelle une puissante et douce violence. Conservons nos vertus, Philothée, parce qu'elles sont agréables à Dieu, grand et souverain objet de toutes nos actions. Mais comme ceux qui veulent garder des fruits ne se contentent pas de les confire, mais les mettent encore dans des vases propres à les conserver; de même, bien que l'amour divin soit le principal conservateur de nos vertus, toujours est-il que nous pouvons encore employer la bonne renommée, comme très-propre et utile à cela.

Il ne faut pas pourtant que nous soyons trop ardens et trop susceptibles sur le point d'honneur, car ceux qui sont si délicats et si sensibles pour leur réputation, ressemblent à ceux qui, pour toutes sortes de petites incommodités, prennent des médecines: ceux-ci, pensant conserver leur santé, la gâtent tout-à-fait; et ceux-là, voulant maintenir si délicatement leur réputation, la perdent entièrement. Car par cette susceptibilité si grande, ils se rendent bizarres, ombrageux et insupportables, et provoquent la malice des médisans.

La dissimulation, le mépris des injures et des calomnies, est pour l'ordinaire un remède beaucoup plus salutaire que le ressentiment, la dispute et la vengeance. Le mépris les fait évanouir; au lieu que, si l'on s'en fâche, il semble qu'on les avoue. Le crocodile ne fait mal, dit-on, qu'à ceux qui le craignent; et moi je dis que la médisance ne fait tort qu'à ceux qui s'en mettent en peine.

La crainte excessive de perdre sa réputation annonce qu'on ne la croit pas trop bien fondée sur la réalité d'une bonne vie. Les villes qui ont des ponts de bois sur de grands fleuves, craignent qu'ils ne soient emportés par les moindres crues d'eau; mais celles qui ont des ponts de pierre, n'en sont en peine que dans les grandes inondations. Ainsi ceux qui ont une ame solidement chrétienne méprisent ordinairement le débordement des mauvaises langues; mais ceux qui se sentent foibles s'inquiètent à tout propos. Oui, Philothée, celui qui veut être en réputation auprès de tous, se discrédite souvent auprès de tous; et l'on mérite de perdre l'honneur, quand on le demande à ceux mêmes que leurs vices rendent vraiment méprisables et infâmes.

La réputation n'est que comme une enseigne qui fait connoître où la vertu loge: la vertu doit donc être préférée en tout et partout. C'est pourquoi, si l'on vous dit que vous êtes un hypocrite, parce que vous vivez dévotement; ou que vous êtes un lâche, parce que vous avez pardonné une injure, moquez-vous de tout cela; car outre que de tels jugemens ne peuvent guère venir que de gens sots et méprisables, il est certain que quand votre réputation y seroit attachée, vous ne devriez pas, pour vous les rendre favorables, abandonner la vertu ni quitter le droit chemin: préférons toujours le fruit aux feuilles, c'est-à-dire les biens intérieurs et spirituels à tous les biens extérieurs et sensibles. Il faut être jaloux, mais non pas idolâtre de notre renommée; et comme il ne faut pas offenser l'œil des bons, aussi ne faut-il pas chercher à plaire aux méchans. La barbe contribue à l'ornement de l'homme, et les cheveux à l'ornement de la femme; si on arrache le poil du menton et les cheveux de la tête, difficilement ils reviendront; mais si on ne fait que les couper ou que les raser, ils repousseront bientôt après, et n'en seront que plus forts et plus touffus; de même, encore que la réputation soit coupée, ou même tout-à-fait rasée par la langue des médisans, qui, selon David, est comme un rasoir affilé, il ne faut pas s'en inquiéter; car bientôt elle renaîtra, non-seulement aussi belle qu'elle étoit, mais encore plus solide. Mais si ce sont nos vices, nos lâchetés, notre mauvaise vie qui nous ôtent la réputation, il sera bien difficile que jamais elle revienne, parce que la racine même en est arrachée. Or, la racine de la renommée, c'est la bonté et la probité, qui, tant qu'elles sont en nous, peuvent toujours nous rendre l'honneur que la médisance nous auroit ravi.

Il faut quitter cette vaine conversation, cette société inutile, cette amitié frivole, ce folâtre amusement, si la réputation en souffre. Car la réputation vaut mieux que toutes sortes de vaines satisfactions. Mais si, à cause de nos exercices de piété, de notre avancement dans la vertu, et de notre acheminement vers les biens éternels, on murmure, on gronde, on calomnie, laissons, comme l'on dit, aboyer les mâtins contre la lune; car s'ils parviennent à donner mauvaise opinion de nous, et à couper pour ainsi dire les cheveux et la barbe de notre renommée, bientôt il en repoussera d'autres, et le rasoir de la médisance servira à notre honneur, comme la serpe à la vigne, qu'elle fait croître et abonder en fruits.

Ayons toujours les yeux sur Jésus-Christ crucifié: marchons dans son service avec confiance et simplicité, mais sagement et discrètement: il sera le protecteur de notre renommée; et s'il permet qu'elle nous soit ôtée, ce sera pour nous en rendre une meilleure, ou pour nous faire profiter en la sainte humilité, dont une seule once vaut mieux que mille livres d'honneurs. Si on nous blâme injustement, opposons paisiblement la vérité à la calomnie. Si elle persévère, persévérons à nous humilier; remettant ainsi notre réputation avec notre ame entre les mains de Dieu, nous ne saurions la mieux assurer. Servons Dieu dans la bonne et dans la mauvaise renommée, à l'exemple de saint Paul, afin que nous puissions dire avec David: O mon Dieu! c'est pour vous que j'ai supporté cet opprobre, et que la confusion a couvert mon visage.

J'excepte néanmoins certains crimes si atroces et si infâmes, que nul n'en doit souffrir la calomnie, quand il s'en peut justement décharger. J'excepte aussi certaines personnes de la réputation desquelles dépend l'édification de plusieurs; car en ce cas, il faut tranquillement poursuivre la réparation du tort reçu, suivant l'avis des théologiens.


CHAPITRE VIII.

De la douceur envers le prochain, et du remède contre la colère.

Le saint chrême, dont, suivant la tradition des apôtres, on se sert dans l'Église de Dieu pour les confirmations et bénédictions, est un composé d'huile d'olive et de baume, qui représente entre autres choses, les deux chères et bien-aimées vertus qui reluisoient en la sacrée personne de Notre-Seigneur, et qu'il nous a recommandées d'une manière toute spéciale, lorsqu'il nous a dit: Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, nous indiquant que c'est là le plus sûr moyen de l'imiter et de lui consacrer notre cœur. L'humilité perfectionne l'homme dans ses devoirs envers Dieu, et la douceur le perfectionne dans les devoirs envers le prochain. La baume, qui, comme je l'ai déjà dit, prend toujours le dessous parmi les autres liqueurs, représente l'humilité; et l'huile d'olive qui prend toujours le dessus, représente la douceur et la bonté, qui surmonte toutes choses, et excelle entre toutes les vertus, étant véritablement la fleur de la charité, laquelle, dit saint Bernard, est arrivée à sa perfection, quand non-seulement elle est patiente, mais qu'en outre elle est douce et débonnaire; mais prenez garde, Philothée, que ce chrême mystique, composé de douceur et d'humilité, soit bien dans votre cœur; car c'est là un des grands artifices de l'ennemi, de faire que plusieurs s'amusent aux paroles et aux manières extérieures de ces deux vertus, en sorte que, n'examinant pas bien leurs affections intérieures, ils pensent être doux et humbles, et ne le sont néanmoins nullement en effet. Or, ceci se connoît, parce que nonobstant leur douceur cérémonieuse et leur humilité affectée, on les voit s'élever avec une chaleur et un orgueil incroyables dès qu'on leur fait la plus petite injure ou qu'on leur dit la moindre parole de travers. On dit que ceux qui sont piqués ou mordus par des vipères, n'enflent jamais lorsqu'ils ont pris le remède qu'on appelle communément Grâce-de-St-Paul, pourvu toutefois que ce remède soit de bonne qualité: de même, quand l'humilité et la douceur sont bonnes et vraies, elles nous garantissent de l'enflure et de l'ardeur que les injures ont coutume d'occasioner dans notre cœur. Si, étant piqués et mordus par les médisans, nous devenons fiers, enflés et irrités, n'en doutons pas, c'est un signe que notre humilité et notre douceur ne sont pas véritables et franches, mais fausses et apparentes.

Le saint et illustre patriarche Joseph, renvoyant ses frères d'Egypte en la maison de son père, ne leur donna que ce seul avis: Ne vous fâchez pas en chemin. Je vous le dis aussi, Philothée, cette misérable vie n'est qu'un voyage que nous avons à faire pour aller au Ciel; ne nous fâchons donc point en chemin les uns contre les autres; marchons avec la troupe de nos frères et de nos compagnons, doucement, paisiblement, en bons amis. Je le dis nettement et sans exception quelconque: ne vous fâchez point du tout, s'il est possible, et, sous quelque prétexte que ce soit, n'ouvrez point la porte de votre cœur à la colère; car saint Jacques dit que la colère de l'homme n'opère point la justice de Dieu. Il est vrai qu'il faut résister au mal, et réprimer les vices de ceux dont nous sommes chargés, avec constance et avec force, mais aussi avec douceur et avec calme. Rien n'apaise tant l'éléphant irrité que la vue d'un petit agneau; et rien n'amortit mieux les coups de canon que la laine. La correction que fait la raison toute seule est toujours mieux reçue que celle où la passion entre avec la raison, parce que l'homme se laisse aisément conduire par la raison à laquelle il est naturellement assujetti, au lieu qu'il ne peut souffrir qu'on le domine par passion: or, c'est de là que quand la raison veut se fortifier par la passion, elle se rend odieuse et elle perd, ou du moins elle affoiblit sa propre autorité, en appelant à son secours la tyrannie de la passion.

Lorsque les princes visitent leurs états en temps de paix avec leur maison, les peuples en sont honorés et consolés; mais quand ils sont à la tête de leurs armées, quoique ce soit pour le bien public, leur passage est toujours fâcheux et dommageable, parce que, bien qu'ils fassent exactement observer la discipline militaire à leurs soldats, il est impossible qu'il n'arrive pas quelque désordre, dont le bon habitant est la victime. Ainsi, tant que la raison règne et distribue paisiblement le châtiment et le blâme, quoique ce soit rigoureusement et exactement, chacun l'aime et l'approuve. Mais quand elle conduit avec soi la colère, l'emportement et la violence, qui sont, dit saint Augustin, ses soldats, elle se fait plus craindre qu'aimer, et son propre cœur en demeure tout foulé et maltraité. Il vaut mieux, dit le même saint Augustin écrivant à Profuturus, refuser l'entrée à la colère, même juste et équitable, que de la recevoir, quelque petite qu'elle soit; parce qu'étant reçue, il est malaisé de la faire sortir, et qu'après s'être insinuée comme un petit rejeton, elle grossit en moins de rien et devient comme un grand arbre. Que si une fois elle peut gagner la nuit, et que le soleil se couche sur notre colère, ce que l'Apôtre défend, elle se convertit en haine, et il n'y a presque plus moyen de s'en défaire, parce qu'elle se nourrit de mille fausses préventions, dont il est bien rare que l'homme courroucé reconnoisse l'injustice.

Il vaut donc mieux apprendre à vivre sans colère que de chercher à en user modérément et sagement; et quand, par imperfection et foiblesse, nous nous trouvons surpris par elle, il vaut mieux la repousser promptement, que de vouloir marchander avec elle; car, pour peu qu'on lui donne de loisir, elle se rend maîtresse de la place, et fait comme le serpent qui tire aisément tout son corps où il a pu passer sa tête. Mais comment la repousserai-je? me direz-vous. Il faut, ma Philothée, qu'à la première atteinte que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non brusquement ni impétueusement, mais doucement et gravement; car, comme on voit souvent dans les audiences des parlemens et des sénats, que les huissiers en criant, Paix là! font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire taire; ainsi arrive-t-il maintes fois qu'en voulant brusquement réprimer notre colère, nous excitons plus de trouble dans notre cœur qu'elle n'en avoit fait; et le cœur étant ainsi troublé, ne peut plus être maître de lui-même.

Après ce doux effort, pratiquez le conseil que saint Augustin, déjà vieux, donnoit au jeune évêque Auxilius: Faites, dit-il, ce qu'un homme doit faire; et si dans quelque occasion vous avez sujet de dire comme David: Mon œil est troublé d'une grande colère, recourez aussitôt à Dieu, en criant: Seigneur, ayez pitié de moi, afin qu'il étende sur vous sa droite, et qu'il réprime votre courroux. Je veux dire qu'il faut invoquer le secours de Dieu, quand nous nous voyons agités par la colère, à l'exemple des apôtres battus du vent et de l'orage au milieu des eaux; car il commandera à nos passions de s'arrêter, et à l'instant il se fera un grand calme. Mais toujours je vous dis que la prière qu'on oppose à la colère présente et pressante doit se faire doucement, tranquillement, et non point violemment: ce qu'il faut observer dans tous les remèdes que l'on applique à ce mal.

Avec cela, sitôt que vous vous apercevrez avoir fait quelque acte de colère, réparez promptement cette faute par un acte de douceur envers la personne contre laquelle vous vous serez irritée; car comme c'est un excellent remède contre le mensonge que de s'en dédire sur-le-champ, aussitôt qu'on s'en aperçoit, aussi est-ce un bon remède contre la colère de la réparer tout de suite par un acte contraire de douceur; les plaies fraîches sont toujours les plus faciles à guérir.

Au surplus, lorsque vous êtes tranquille et sans aucun sujet de colère, faites grande provision de douceur et de débonnaireté: disant toutes vos paroles, faisant toutes vos actions de la plus douce manière qu'il vous sera possible; vous ressouvenant que l'épouse du Cantique n'a pas seulement le miel sur les lèvres et au bout de la langue, mais encore sous la langue, c'est-à-dire, dans la poitrine; et non-seulement du miel, mais encore du lait; car aussi ne faut-il pas seulement avoir la parole douce à l'égard du prochain, mais encore toute la poitrine, c'est-à-dire, tout l'intérieur de notre ame; et non-seulement il faut avoir la douceur du miel, qui est aromatique et parfumé, c'est-à-dire, une conversation douce et aimable avec les étrangers, mais encore il faut avoir la douceur du lait avec la famille et les voisins, en quoi manquent grandement ceux qui dans la rue semblent des anges, et à la maison sont des diables.


CHAPITRE IX.

De la douceur envers nous-mêmes.

L'un des meilleurs usages que nous puissions faire de la douceur, c'est de nous l'appliquer à nous-mêmes. Ne nous dépitons jamais contre nous-mêmes ni contre nos imperfections; car bien que la raison demande que, quand nous faisons des fautes, nous en soyons contrits et fâchés, encore faut-il que nous évitions d'en avoir une douleur aigre et chagrine, dépiteuse et violente. En quoi pèchent beaucoup de gens qui, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, se chagrinent de s'être chagrinés, et se dépitent de s'être dépités. D'où il arrive qu'ils tiennent leur cœur toujours enflé et détrempé de colère, et que la seconde colère, en paroissant ruiner la première, sert néanmoins d'ouverture et de passage à toutes celles qui se présenteront. Ajoutez à cela que ces colères et ces aigreurs que l'on a contre soi-même tendent à l'orgueil, et n'ont d'autre origine que l'amour-propre, par lequel on se trouble et on s'inquiète de se voir imparfait. Il faut donc avoir un déplaisir de nos fautes; mais un déplaisir calme, paisible et ferme: car, de même qu'un juge, en rendant ses sentences, par raison et de sang-froid, châtie bien mieux les méchans que s'il agissoit par emportement et par passion, puisqu'en jugeant avec passion, il ne châtie pas les fautes selon ce qu'elles sont, mais selon ce qu'il est lui-même; de même nous nous châtions bien mieux nous-mêmes par un repentir calme et constant, que par des reproches pleins d'aigreur et de colère, puisque ces reproches si violens ne se font pas selon la gravité de nos fautes, mais selon nos propres inclinations. Par exemple, celui qui affectionne la chasteté, se dépitera avec une amertume non pareille de la moindre faute qu'il commettra contre cette vertu, tandis qu'il ne fera que rire d'une grosse médisance qu'il aura commise; au contraire, celui qui hait la médisance se tourmentera d'une légère parole qui lui sera échappée, et ne tiendra nul compte d'une grosse faute commise contre la chasteté; et ainsi des autres. Or, d'où vient-cela? de ce qu'on ne forme pas le jugement de sa conscience par raison, mais par passion.

Croyez-moi, Philothée, comme les remontrances d'un père, faites doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger, que les colères et les courroux, ainsi quand notre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui et l'encourageant à mieux faire à l'avenir, le regret qu'il en concevra entrera bien plus avant et le pénétrera bien mieux que ne feroit une correction aigre, injurieuse et emportée.

Pour moi, si j'avois, par exemple, résolu de ne point tomber dans la vanité, et que j'y fusse néanmoins tombé d'une grande chute, je ne voudrois pas reprendre mon cœur de cette sorte: N'es-tu pas bien misérable et abominable, après tant de résolutions, de t'être laissé emporter à la vanité? Meurs de honte, ne lève plus les yeux au ciel, aveugle que tu es, impudent, traître, déloyal à ton Dieu! et autres choses semblables. Mais je voudrois le corriger raisonnablement et par manière de compassion: Eh bien! mon pauvre cœur, nous voilà donc tombés dans la fosse que nous avions tant résolu d'éviter! Ah! relevons-nous, et sortons-en pour jamais; réclamons la miséricorde de Dieu, et espérons qu'elle nous assistera, pour désormais être plus fermes. Remettons-nous dans le chemin de l'humilité. Courage! soyons maintenant sur nos gardes: Dieu nous aidera, nous ferons quelque chose de bon. Sur quoi je voudrois bâtir une bonne et ferme résolution de ne plus retomber dans ma faute, prenant pour cela les moyens convenables, et surtout l'avis de mon directeur.

Que si néanmoins quelqu'un ne trouve pas que son cœur puisse être assez ému par cette douce correction, il pourra employer le reproche, et une réprimande dure et forte pour l'exciter à une profonde confusion, pourvu qu'après avoir rudement gourmandé et corrigé son cœur, il le soulage un peu en terminant tous ses regrets par une douce et sainte confiance en Dieu, à l'imitation de ce grand pénitent qui, voyant son ame affligée, la relevoit de cette sorte: Pourquoi es-tu triste, ô mon ame! et pourquoi me troubles-tu? Espère en Dieu, car je le bénirai encore comme le salut et la lumière de mon visage et mon vrai Dieu.

Relevez donc votre cœur quand il tombera, tout doucement, vous humiliant beaucoup devant Dieu par l'expérience de votre misère, sans nullement vous étonner de votre chute, puisque ce n'est pas chose surprenante que l'infirmité soit infirme, que la foiblesse soit foible, et que la misère soit chétive. Détestez néanmoins de toutes vos forces l'offense que Dieu a reçue de vous, et avec un grand courage et une ferme confiance en sa miséricorde, remettez-vous au train de la vertu que vous avez abandonnée.


CHAPITRE X.

Qu'il faut s'appliquer aux affaires avec soin, sans empressement ni trouble.

Le soin et la diligence que nous devons mettre en nos affaires sont des choses bien différentes de l'inquiétude, du trouble et de l'empressement. Les anges prennent soin de notre salut, et s'y appliquent avec diligence, mais ils n'en ont pour cela ni inquiétude, ni trouble, ni empressement; car le soin et la diligence appartiennent à leur charité; mais l'inquiétude, le trouble et l'empressement seroient totalement contraires à leur félicité, puisque le soin et la diligence peuvent être accompagnés de la tranquillité et de la paix de l'ame, mais non pas l'inquiétude, le souci, et encore moins l'empressement.

Soyez donc soigneuse et diligente en toutes les affaires dont vous serez chargée, ma Philotée; car Dieu vous les ayant confiées, veut que vous en ayez un grand soin; mais, s'il est possible, n'en prenez ni inquiétude, ni souci, c'est-à-dire ne les entreprenez pas avec trouble, anxiété et ardeur, ne vous empressez pas à la besogne, car toute sorte d'empressement trouble la raison et le jugement, et nous empêche même de bien faire la chose à laquelle nous nous empressons.

Quand Notre-Seigneur reprend sainte Marthe, il lui dit: Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez pour beaucoup de choses. Si elle eût été simplement soigneuse, elle ne se fût pas troublée; mais parce qu'elle avoit de l'inquiétude et du souci, elle s'empresse et se trouble; et c'est de quoi Notre-Seigneur la reprend. Les fleuves qui vont doucement coulant dans la plaine, portent les grands bateaux et les riches marchandises, et les pluies qui tombent doucement dans la campagne y font croître les herbes et les fruits. Mais les torrens et les rivières, qui à grands flots courent sur la terre, minent tout sur leur passage, et sont inutiles au commerce, comme les pluies violentes et orageuses ravagent les champs et les prairies. Jamais besogne faite avec impétuosité et empressement ne fut bien faite. Il faut se hâter lentement, comme dit l'ancien proverbe. Qui va avec précipitation, dit Salomon, court risque de tomber à chaque pas. Nous faisons toujours assez tôt, quand nous faisons bien; les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles; mais ils ne font que la cire, et non point le miel; de même ceux qui s'empressent d'une manière si bruyante et si affairée, ne font jamais ni beaucoup ni bien.

Les mouches ne nous inquiètent pas par leur force, mais par leur multitude. Ainsi les grandes affaires ne nous troublent pas tant par leur importance que les petites par leur nombre. Recevez donc les affaires qui vous arriveront, en paix, et tachez de les faire par ordre, l'une après l'autre; car si vous les voulez faire tout d'un coup, ou en désordre, vous ferez des efforts qui vous consumeront l'esprit, et pour l'ordinaire vous demeurerez accablée sous le poids et sans effet.

En toutes vos affaires appuyez-vous totalement sur la providence de Dieu, par laquelle seule vos desseins doivent réussir: travaillez néanmoins de votre côté tout doucement pour coopérer à ses œuvres; et puis croyez que si vous vous êtes bien confiée en Dieu, le résultat que vous obtiendrez sera toujours le plus profitable pour vous, soit qu'il paroisse bon, soit qu'il paroisse mauvais à votre jugement particulier.

Dans le maniement et l'acquisition des biens temporels, faites comme un petit enfant, qui d'une main tenant son père, cueille de l'autre les fraises et les mûres le long des haies; servez-vous aussi d'une de vos mains pour amasser les biens de la terre; mais tenez toujours de l'autre la main de votre Père céleste, vous retournant de temps en temps vers lui, pour voir s'il a pour agréable votre travail et vos occupations, et prenez garde surtout de ne point quitter sa main et sa conduite, dans l'idée d'amasser et de recueillir davantage; car s'il vous abandonne, vous ne ferez point de pas sans donner du nez en terre. Je veux dire, ma Philothée, que, quand vous serez parmi des affaires et des occupations communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si soutenue, vous regardiez plus Dieu que les affaires; et quand les affaires sont de si grande importance, qu'elles demandent toute votre attention pour être bien faites, de temps en temps regardez à Dieu, comme font ceux qui sont sur mer, lesquels, pour arriver à la terre qu'ils désirent, regardent plus le ciel que la mer. Ainsi Dieu travaillera avec vous, en vous et pour vous, et votre travail sera béni de mille consolations.


CHAPITRE XI.

De l'obéissance.

La seule charité constitue la perfection, mais l'obéissance, la chasteté et la pauvreté sont les trois grands moyens que nous avons pour l'acquérir: l'obéissance consacre notre cœur, la chasteté notre corps, et la pauvreté nos biens à l'amour et au service de Dieu. Ce sont les trois branches de la croix spirituelle, toutes trois néanmoins fondées sur la quatrième qui est l'humilité. Je ne prétends pas vous parler de ces trois vertus par rapport aux vœux solennels qu'en font les personnes qui entrent en religion, ni par rapport aux vœux simples qu'on en peut faire dans le monde, je les considérerai seulement en elles-mêmes, attendu que quoique le vœu y attache un surcroît de grâce et de mérite, elles suffisent néanmoins sans le vœu pour conduire à la perfection, pourvu qu'elles soient bien pratiquées.

Il est vrai que les vœux qu'on en fait établissent une personne dans l'état de perfection, mais il y a une grande différence entre l'état de perfection et la perfection, puisque tous les évêques et les religieux sont dans l'état de perfection, et que tous néanmoins ne sont pas dans la perfection, ainsi qu'il ne se voit que trop. Tâchons donc, Philothée, de bien pratiquer ces trois vertus, chacun selon notre vocation; car, encore qu'elles ne nous mettent pas dans l'état de perfection, elles nous donneront néanmoins la perfection même; et c'est pourquoi nous sommes tous obligés à la pratique de ces trois vertus, quoique nous ne soyons pas tous obligés de les pratiquer de la même manière.

Il y a deux sortes d'obéissance: l'une nécessaire, et l'autre volontaire. Par la nécessaire, vous devez humblement obéir à vos supérieurs ecclésiastiques, comme au pape et à l'évêque, au curé et à ceux qui les représentent. Vous devez obéir à vos supérieurs politiques, c'est-à-dire à votre prince et aux magistrats qu'il a établis sur votre pays; vous devez enfin obéir à vos supérieurs domestiques, c'est-à-dire à votre père, à votre mère, à votre mari, à votre maître et à votre maîtresse. Or, cette obéissance s'appelle nécessaire, parce que nul ne peut s'exempter d'obéir à ces supérieurs-là, Dieu les ayant chargés de nous commander et de nous gouverner, chacun selon l'autorité qu'il a sur nous. Obéissez donc à leurs commandemens, cela est de nécessité; mais de plus, si vous voulez être parfaite, suivez encore leurs conseils, et même leurs désirs et leurs inclinations, en tant que la charité et la prudence vous le permettront: obéissez quand ils vous ordonneront une chose agréable, comme de manger ou de prendre la récréation; car, encore qu'il paroisse qu'il n'y a pas grand mérite à obéir en ce cas, ce seroit néanmoins un grand vice que de désobéir. Obéissez dans les choses indifférentes, comme de porter tel ou tel habit, d'aller par un chemin ou par un autre, de chanter ou de se taire, et ce sera déjà une obéissance fort recommandable. Obéissez dans les choses difficiles, âpres et dures, et ce sera une obéissance parfaite. Obéissez enfin doucement sans réplique, promptement, sans retard, gaîment, sans chagrin, et surtout obéissez amoureusement pour l'amour de celui qui pour l'amour de nous s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix; et qui, comme dit saint Bernard, aima mieux perdre la vie que l'obéissance.

Pour apprendre à obéir aisément à vos supérieurs, condescendez aisément à la volonté de vos égaux, cédant à leurs opinions en ce qui n'est pas mauvais, sans être contentieuse, ni revêche: accommodez-vous volontiers aux désirs de vos inférieurs, autant que la raison le permettra, sans exercer sur eux aucune autorité impérieuse tant qu'ils se tiendront dans leur devoir.

C'est un abus de croire que si l'on étoit religieux ou religieuse on obéirait aisément, si l'on sent de la difficulté et de la répugnance à obéir aux personnes que Dieu a mises au-dessus de nous.

Nous appelons obéissance volontaire celle à laquelle nous nous obligeons par notre propre choix et qui ne nous est imposée par personne. On ne choisit pas pour l'ordinaire son prince ou son évêque, son père et sa mère, ni même souvent son mari, mais l'on choisit bien son confesseur, son directeur. Or, soit qu'en le choisissant on fasse vœu de lui obéir, comme fit la mère Thérèse, qui, outre l'obéissance vouée solennellement au supérieur de son ordre, s'obligea encore par un vœu simple à obéir au père Gratian; soit que, sans vœu, l'on se soumette à l'obéissance de quelqu'un, toujours cette obéissance s'appelle volontaire, à raison de son fondement qui dépend de notre volonté et de notre choix.

Il faut obéir à tous les supérieurs, et à chacun en particulier, selon l'espèce d'autorité qu'il a sur nous: aux princes, en ce qui regarde la police et les choses publiques; aux prélats, en ce qui regarde la discipline ecclésiastique; dans les choses domestiques, au père, au maître, au mari; et quant à la conduite particulière de l'ame, au confesseur et au directeur particulier. Faites-vous ordonner par votre père spirituel les pratiques de piété que vous devez observer, parce qu'elles en seront meilleures et auront double grâce et bonté; l'une tirée d'elles-mêmes, puisqu'elles sont pieuses, et l'autre tirée de l'obéissance en vertu de laquelle elles auront été prescrites et accomplies. Bienheureux sont les obéissans, car Dieu ne permettra jamais qu'ils s'égarent.


CHAPITRE XII.

De la nécessité de la chasteté.

La chasteté est le lis des vertus, et dès cette vie elle nous rend presque semblables aux anges. Partout rien n'est beau que par la pureté, et la pureté des hommes est la chasteté. On appelle cette vertu honnêteté, et sa pratique honneur; on la nomme encore intégrité, et le vice qui lui est contraire, corruption. En un mot, elle a cette gloire, entre toutes les vertus, qu'elle est tout ensemble la vertu de l'ame et du corps.

Il n'est jamais permis de faire servir ses sens à un plaisir voluptueux, en quelque manière que ce soit, hors d'un légitime mariage, dont la sainteté puisse par une juste compensation réparer la perte que l'ame y peut souffrir de ce commerce sensuel; encore faut-il y donner tant d'honnêteté à l'intention, que la volonté n'en puisse recevoir aucune tache. Le cœur chaste est semblable à la mère perle, laquelle ne reçoit aucune goutte d'eau qui ne vienne du ciel; car il ne souffre aucun plaisir, que celui du mariage établi par le Ciel: hors de là, la seule pensée même ne lui est pas permise; j'entends une pensée à laquelle la volupté porte et attache l'esprit volontairement.

Pour le premier degré de cette vertu, jamais, Philothée, ne souffrez volontairement rien de tout ce qui est défendu dans toute l'étendue de la volupté, comme universellement parlant, tout ce que l'on en cherche hors de l'état du mariage, ou même ce qui est contraire aux règles de cet état.

Pour le second degré, retranchez, autant que vous pourrez, toutes les délectations des sens superflues et inutiles, quoiqu'elles soient honnêtes et permises.

Pour le troisième degré, n'attachez point votre affection à celles qui sont nécessaires et ordonnées; car bien qu'il faille s'assujettir à celles qui sont de l'institution et la fin du saint mariage, il ne faut jamais y attacher l'esprit et le cœur.

Au reste, cette vertu est incroyablement nécessaire à tous les états. Dans celui de la viduité, la chasteté doit être extrêmement généreuse pour le défendre du plaisir, non-seulement à l'égard du présent et de l'avenir, mais encore à l'égard du passé, dont les idées, toujours dangereuses, rendent l'imagination plus susceptible de mauvaises impressions. C'est pourquoi saint Augustin admirait en son cher Alypius cette admirable pureté d'ame qui l'avoit entièrement affranchi des sentimens, et même des souvenirs de tous ses déréglemens passés. En effet, chacun sait bien qu'il est facile de conserver long-temps les fruits qui sont encore en leur entier; mais pour peu qu'ils aient été flétris ou entamés, l'unique moyen de les bien garder, c'est de les confire au sucre ou au miel. Je dis aussi que l'on a plusieurs moyens de conserver avec sûreté la chasteté, tandis qu'elle a toute son intégrité: mais quand elle l'a une fois perdue, rien ne peut plus la conserver qu'une solide dévotion, dont j'ai souvent comparé la douceur avec celle du miel.

Dans l'état de la virginité, la chasteté demande une grande simplicité d'ame, et une grande délicatesse de conscience pour éloigner toutes sortes de pensées curieuses, et pour s'élever au-dessus de tous les plaisirs sensuels, par un mépris absolu et entier de tout ce que l'homme a de commun avec les bêtes, et qu'elles ont même plus que lui. Que jamais donc ces ames pures ne doutent en aucune manière que la chasteté ne leur soit incomparablement meilleure que tout ce qui est incompatible avec sa perfection: car, comme dit saint Jérôme, le démon ne pouvant souffrir cette salutaire ignorance du plaisir, tâche du moins d'en exciter le désir dans ces ames, et leur en donne pour cela des idées si attirantes, quoique très-fausses, qu'elles en demeurent fort troublées, parce qu'elles se laissent imprudemment aller, ajoute ce saint Père, à estimer ce qu'elles ignorent. C'est ainsi que tant de jeunes gens, surpris par une fausse et folle estime des plaisirs voluptueux, et par une curiosité sensuelle et inquiète, s'y livrent avec la perte entière de leurs intérêts temporels et éternels; semblables à des papillons qui s'imaginant que la flamme est aussi douce qu'elle leur paroît belle, vont étourdiment s'y brûler.

A l'égard de l'état du mariage, c'est une erreur vulgaire et très-grande, de penser que la chasteté n'y soit pas nécessaire; car elle l'est absolument et même beaucoup, non pas pour s'y priver des droits de la foi conjugale, mais pour se contenir dans les bornes. Or, comme l'observation de ce commandement: Fâchez-vous, et ne péchez point, porte plus de difficulté que la pratique de celui-ci, ne vous fâchez point, par la raison qu'il est plus aisé d'éviter la colère que de la régler; de même il est plus facile de se priver de tous les plaisirs de la chair, que de les modérer. Il est vrai que la licence du mariage, sanctifié par la grâce de Jésus-Christ, peut beaucoup servir à éteindre la passion naturelle; mais l'infirmité de plusieurs personnes qui s'en servent, les font passer aisément de la permission à l'usurpation, et de l'usage à l'abus. Et comme l'on voit beaucoup de riches s'accommoder injustement du bien de leur prochain, non pas par indigence, mais par avarice; l'on voit aussi beaucoup de personnes mariées, qui pouvant et devant fixer leur cœur à un objet légitime, s'emportent encore à des plaisirs étrangers, par une incontinence effrénée. Il est toujours dangereux de prendre des médicamens violens, parce que si l'on en prend plus qu'il ne faut, ou qu'ils ne soient pas bien préparés, la santé en souffre beaucoup. Le mariage a été institué et sanctifié en partie pour servir de remède à la cupidité naturelle, et si on doit dire que ce remède est salutaire, on peut dire qu'il est violent et par conséquent dangereux, si l'on s'en sert sans modération et sans les précautions nécessaires de la piété chrétienne.

J'ajoute que la variété des affaires de la vie, et les longues maladies séparent souvent deux personnes que l'amour conjugal a unies; c'est pourquoi cet état a besoin d'une double chasteté: de l'une pour s'abstenir de tout plaisir dans les temps d'absence; et de l'autre, pour se modérer dans les temps de présence. Sainte Catherine de Sienne vit entre les damnés plusieurs ames excessivement tourmentées pour avoir profané la sainteté du mariage; non pas précisément par la raison de l'énormité de leurs péchés, puisque les meurtres et les blasphèmes sont plus énormes; mais par cette raison, que ceux qui les commettent ne s'en font aucun scrupule, et que par conséquent ils y persévèrent durant toute leur vie.

Vous voyez donc combien la chasteté est nécessaire à tous les états. Cherchez la paix avec tous, dit l'Apôtre, et la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu. Or, remarquez que par la sainteté, il entend la chasteté, selon l'observation de saint Jérôme et de saint Chrysostôme. Non, Philothée, personne ne verra Dieu sans la chasteté; personne n'habitera en ces saints tabernacles qu'il n'ait le cœur pur; et comme dit le Sauveur même, les chiens et les impudiques en seront bannis. Aussi, bienheureux sont, nous a-t-il dit, ceux qui auront le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu!


CHAPITRE XIII.

Avis pour conserver la chasteté.

Ayez toujours une grande attention sur vous, pour éloigner promptement tout ce qui peut porter quelque attrait à la volupté, car c'est un mal qui se prend insensiblement, et qui par de petits commencemens, fait de grands progrès. En un mot, il est plus aisé de le fuir, que de le guérir.

La chasteté est ce trésor que saint Paul dit que nous possédons dans des vases bien fragiles; et véritablement elle tient beaucoup de la fragilité de ces vases qui, pour peu qu'ils se heurtent les uns contre les autres, courent risque de se casser. L'eau la plus fraîche que l'on veut conserver dans un vase, y perd bientôt la fraîcheur, si quelque animal y a tant soit peu touché. Ne permettez donc jamais, Philothée, et défendez-vous à vous-même tous ces badinages extérieurs des mains, également contraires à la modestie chrétienne, et au respect que l'on doit à la qualité ou à la vertu d'une personne: car bien que peut-être on puisse absolument conserver un cœur chaste parmi ces actions qui viennent plutôt de légèreté que de malice, et qui ne sont pas ordinaires, cependant la chasteté en reçoit toujours quelque mauvaise atteinte. Au reste, vous jugez assez que je ne parle pas de ces attouchemens malhonnêtes qui ruinent entièrement la chasteté.

La chasteté dépend du cœur comme de son origine, et sa pratique extérieure consiste à régler et à purifier les sens; c'est pourquoi elle se perd par tous les sens extérieurs, comme par les pensées de l'esprit et par les désirs du cœur. Ainsi toute sensation que l'on se permet sur un objet déshonnête et avec esprit de déshonnêteté, est véritablement une impudicité; jusque là que l'Apôtre disoit aux premiers chrétiens: mes frères, que la fornication ne se nomme pas même entre vous. Les abeilles, non-seulement ne touchent pas à un cadavre pourri, mais fuient encore la mauvaise vapeur qui en exhale. Observez, je vous prie, ce que la Sainte-Ecriture nous dit de l'Epouse des Cantiques; tout y est mystérieux: La myrrhe distille de ses mains, et vous savez que cette liqueur préserve de la corruption; ses lèvres sont bandées d'un ruban vermeil, et cela nous apprend que la pudeur rougit des paroles tant soit peu malhonnêtes; ses yeux sont comparés aux yeux de la colombe, à cause de leur netteté; elle a des pendans d'oreilles qui sont d'or, et ce précieux métal nous marque la pureté; son nez est comparé à un cèdre du Liban, dont l'odeur est exquise et le bois incorruptible. Que veut dire tout cela? telle doit être l'ame dévote, chaste, nette, pure et honnête en tous ses sens extérieurs.

A ce propos, je veux vous apprendre un mot bien remarquable, que Jean Cassien, un ancien Père, assure être sorti de la bouche de saint Basile, qui parlant de soi-même, dit un jour avec beaucoup d'humilité: je ne sais ce que sont les femmes, cependant je ne suis pas vierge. Certes la chasteté se peut perdre en autant de manières qu'il y a de sortes d'impudicités, lesquelles, à proportion qu'elles sont grandes ou petites, l'affoiblissent ou la blessent dangereusement, ou la font entièrement périr. Il y a de certaines libertés indiscrètes, badines et sensuelles, qui, à proprement parler, ne violent pas la chasteté, mais qui l'affoiblissent, qui l'amollissent et qui en ternissent l'éclat. Il y a d'autres libertés non-seulement indiscrètes, mais vicieuses; non-seulement badines, mais déshonnêtes; non-seulement sensuelles, mais charnelles, qui du moins blessent mortellement la chasteté: je dis du moins, parce qu'elle périt entièrement, si cela va jusqu'au dernier effet du plaisir voluptueux. Alors la chasteté périt d'une manière plus indigne que méchante, et plus malheureuse que quand elle se perd par la fornication, même par l'adultère et par l'inceste; car, quoique ces dernières espèces de la brutale volupté soient de grands péchés, les autres, comme dit Tertullien dans son livre de la pudicité, sont des monstres d'iniquité et de péché. Or Cassien ne croit pas, ni moi non plus, que saint Basile ait voulu s'accuser d'un dérèglement pareil, quand il dit qu'il n'étoit pas vierge; et je crois avec raison qu'il n'entendoit parler que des seules pensées voluptueuses qui ne font que salir l'imagination, l'esprit et le cœur: donc la chasteté a toujours été si chère aux ames généreuses, qu'elles en ont été extrêmement jalouses.

N'ayez jamais de commerce avec des personnes dont vous connoîtrez que les mœurs soient gâtées par la volupté, surtout quand l'impudence est jointe à l'impureté, ce qui arrive presque toujours.

L'on prétend que les boucs touchant seulement de la langue les amandiers, qui sont doux de leur espèce, en rendent le fruit amer; et ces ames brutales et infectes ne parlent guère à personne, ni de même sexe, ni de sexe différent, qu'elles ne fassent un grand tort à la pudeur: semblables aux basilics qui portent leur venin dans leurs yeux et dans leur haleine.

Au contraire, faites une bonne liaison avec les personnes chastes et vertueuses; occupez-vous souvent de la lecture des Livres sacrés, car la parole de Dieu est chaste, et rend chastes ceux qui l'aiment. C'est pourquoi David la compare à cette pierre précieuse qu'on appelle topaze, et dont la propriété spéciale est d'amortir le cœur de la concupiscence.

Tenez-vous toujours auprès de Jésus-Christ crucifié, soit spirituellement par la méditation, soit réellement et corporellement par la sainte communion. Vous savez que ceux qui couchent sur l'herbe nommée Agnus-castus, prennent insensiblement des dispositions favorables à la chasteté; pensez donc que, reposant votre cœur sur Notre-Seigneur, qui est véritablement l'agneau immaculé, vous trouverez bientôt votre ame, votre cœur et vos sens entièrement purifiés de tous les plaisirs sensuels.


CHAPITRE XIV.

De la pauvreté d'esprit au milieu des richesses.

Bienheureux sont les pauvres d'esprit! car le royaume des cieux est à eux. Malheureux donc sont les riches d'esprit, car la misère de l'enfer est à eux. Celui-là est riche d'esprit, qui a les richesses dans son esprit, ou son esprit dans les richesses. Celui-là au contraire est pauvre d'esprit, qui n'a ni les richesses dans son esprit, ni son esprit dans les richesses. Les alcions font leurs nids comme une pomme, et n'y laissent qu'une très-petite ouverture par en haut: ils les placent sur le bord de la mer, et les font si fermes et si impénétrables, que l'eau, venant les surprendre, ne peut y entrer; mais tenant toujours le dessus, ils demeurent au milieu de la mer, sur la mer, et maîtres de la mer. Votre cœur, chère Philothée, doit être comme cela, ouvert seulement au Ciel, et impénétrable aux richesses et aux biens périssables de ce monde. Si vous en avez, gardez-vous d'y attacher votre cœur: qu'il tienne toujours le dessus, et que parmi les richesses il soit sans richesses et maître des richesses. Non, ne mettez pas cet esprit céleste dans les biens terrestres; faites qu'il les domine toujours, qu'il soit sur eux et non pas dans eux.

Il y a bien de la différence entre avoir du poison et être empoisonné. Les apothicaires ont presque tous des poisons pour s'en servir en diverses occurrences; mais ils ne sont pas pour cela empoisonnés, parce qu'ils n'ont pas ces poisons dans leur corps, mais dans leur boutique. Ainsi pouvez-vous avoir des richesses sans être empoisonnée par elles: ce sera si vous les avez dans votre maison ou dans votre bourse, et non dans votre cœur. Etre riche en effet et pauvre en affection, c'est le grand bonheur du chrétien; car par ce moyen il a les avantages de la richesse pour ce monde, et le mérite de la pauvreté pour l'autre.

Hélas! Philotée, jamais personne ne confessera qu'il soit avare; chacun désavoue cette bassesse d'ame: on s'excuse sur le nombre des enfans, sur la prudence qui exige qu'on prenne les moyens de s'établir: jamais on n'en a trop. Il se trouve toujours quelque bon motif d'en avoir davantage; et même les plus avares, non-seulement n'avouent pas qu'ils le soient, mais encore en conscience ils ne pensent pas l'être: non, ils n'y songent pas; car l'avarice est une fièvre qui tient du prodige; on la sent d'autant moins qu'elle est plus violente et plus ardente. Moïse vit le feu sacré brûler un buisson sans le consumer; mais, au contraire, le feu profane de l'avarice consume et dévore l'avare, sans le brûler aucunement. Au moins il se vante, parmi les plus grandes ardeurs, qu'il respire la plus douce fraîcheur du monde, et tient que son altération insatiable est une soif toute naturelle et toute bonne.

Si vous désirez continuellement, fortement et d'une manière inquiète les biens que vous n'avez pas, vous avez beau dire que vous ne voulez pas les avoir injustement, vous ne laisserez pas pour cela d'être vraiment avare. Celui qui désire continuellement, avidement et avec inquiétude de boire, encore qu'il ne veuille boire que de l'eau, témoigne suffisamment qu'il a la fièvre.

O Philotée! je ne sais si c'est un désir juste de désirer avoir justement ce qu'un autre possède justement; car il semble que par ce désir nous voulons nous accommoder en incommodant les autres. Celui qui possède un bien justement n'a-t-il pas plus de raison de le garder justement que nous de l'avoir justement? Et pourquoi donc étendons-nous notre désir sur son bien pour l'en priver? Assurément, quand ce désir seroit juste, il ne seroit pas charitable; car nous ne voudrions pas que quelqu'un désirât, même justement, ce que nous voulons garder justement. Ce fut le péché d'Achab, qui voulut avoir justement la vigne de Naboth, que celui-ci voulut encore plus justement garder; il la désira ardemment, long-temps, avec inquiétude; et partant il offensa Dieu.

Attendez, chère Philotée, pour désirer le bien du prochain, qu'il commence à désirer de s'en défaire; car alors son désir rendra le vôtre non-seulement juste, mais charitable: oui, car je veux bien que vous ayez soin d'accroître vos moyens et vos facultés, pourvu que ce soit, non-seulement justement, mais encore doucement et charitablement.

Si vous affectionnez beaucoup les biens que vous avez, si vous en êtes fort préoccupée, y attachant votre cœur et vos pensées, et craignant d'une crainte vive et inquiète de les perdre, croyez-moi, vous avez encore quelque sorte de fièvre; car les fiévreux boivent l'eau qu'on leur donne avec un certain empressement et une sorte d'attention et de joie que ceux qui sont sains n'ont pas accoutumé d'avoir. Il n'est pas possible de se plaire beaucoup à une chose, et de ne pas y mettre beaucoup d'affection. S'il vous arrive de perdre des biens, et que vous sentiez que votre cœur s'en désole beaucoup, croyez, Philotée, que vous y avez beaucoup d'affection; car rien ne témoigne tant l'affection que l'on a pour la chose perdue, que l'affliction que cause la perte.

Ne désirez donc pas d'un désir déterminé le bien que vous n'avez pas; ne mettez pas fort avant votre cœur dans celui que vous avez; ne vous désolez pas des pertes qui vous arriveront, et alors vous aurez quelque sujet de croire qu'étant riche en effet, vous ne l'êtes pas d'affection; mais que vous êtes pauvre d'esprit, et par conséquent bienheureuse, puisque le royaume des Cieux vous appartient.


CHAPITRE XV.

Comment il faut pratiquer la pauvreté réelle au milieu des richesses.

Le peintre Parrhasius peignit le peuple athénien d'une manière fort ingénieuse, le représentant avec son caractère changeant, frivole, colère, injuste, inconstant, courtois, clément, généreux, hautain, fier et humble, brave et timide, tout cela ensemble. Pour moi, chère Philotée, je voudrois aussi faire entrer dans votre cœur la richesse et la pauvreté tout ensemble, un grand soin et un grand mépris des choses temporelles.

Ayez beaucoup plus de soin de rendre vos biens utiles et fructueux que n'en ont même les mondains. Dites-moi, les jardiniers des grands princes ne sont-ils pas plus appliqués et plus diligens à cultiver et à embellir les jardins dont ils sont chargés, que s'ils en avoient la propriété? Pourquoi cela? parce que sans doute, ils considèrent ces jardins-là comme les jardins des princes et des rois, auxquels ils veulent plaire par leurs bons services. Philothée, les biens que nous avons ne sont pas à nous; Dieu nous les a donnés à cultiver; il veut que nous les fassions valoir; et partant, c'est lui rendre notre service agréable que d'en avoir toujours bien soin. Mais il faut que ce soit un soin plus grand et plus solide que celui que les mondains ont de leur fortune; car ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et nous, nous devons travailler pour l'amour de Dieu. Or, comme l'amour de soi-même est un amour violent, soucieux, empressé, le soin qui en résulte est aussi un soin plein de trouble, d'inquiétude et de peine; et comme l'amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, le soin qu'il donne, même quand il s'applique aux biens du monde, est un soin aimable, doux et gracieux. Ayons donc ce soin gracieux de la conservation, et je dirai aussi de l'accroissement de nos biens temporels, lorsque quelque juste occasion s'en présentera, et que notre condition le demandera; car Dieu veut que nous en usions ainsi pour son amour.

Mais prenez garde que l'amour-propre ne vous abuse; car quelquefois il contrefait si bien l'amour de Dieu, qu'on diroit que c'est lui. Or, pour empêcher qu'il ne vous trompe, et que ce soin des biens temporels ne se convertisse en avarice, outre ce que j'ai dit au chapitre précédent, il est nécessaire de pratiquer très-souvent la pauvreté réelle et effective au milieu de tous les biens et de toutes les richesses que Dieu nous a donnés. Renoncez donc toujours à quelque partie de vos biens, en les donnant de bon cœur aux pauvres; car donner ce qu'on a, c'est s'appauvrir d'autant, et plus vous donnerez, plus vous vous appauvrirez. Il est vrai que Dieu vous le rendra, non-seulement en l'autre monde, mais encore en celui-ci, puisqu'il n'y a rien qui fasse tant prospérer temporellement que l'aumône; mais en attendant que Dieu vous le rende, vous serez toujours appauvrie de cela. O le saint et riche appauvrissement que celui qui se fait par l'aumône!

Aimez les pauvres et la pauvreté; et par cet amour vous deviendrez vraiment pauvre, car il est dit dans l'Ecriture que nous devenons semblables aux choses que nous aimons. L'amitié rend tout égal entre les amis. Qui est infirme, disoit saint Paul, avec qui je ne sois infirme? Il pouvoit dire aussi, qui est pauvre, avec qui je ne sois pauvre? parce que l'affection qu'il portoit au prochain le faisoit tel que ceux qu'il aimoit. Si donc vous aimez les pauvres, vous participerez vraiment à leur pauvreté, et serez pauvre comme eux.

Or, si vous aimez les pauvres, mettez-vous souvent parmi eux, prenez plaisir à les voir chez vous et à les visiter chez eux. Conversez volontiers avec eux, soyez bien aise qu'ils vous approchent dans les églises, dans les rues et ailleurs. Soyez pauvre de la langue avec eux, leur parlant comme leur égale. Mais soyez riche des mains, leur donnant de votre fortune, comme plus abondante que la leur.

Voulez-vous faire encore davantage, chère Philothée? ne vous contentez pas d'être pauvre comme les pauvres, mais soyez plus pauvre que les pauvres. Et comment cela? Le serviteur est moindre que son maître; rendez-vous donc servante des pauvres, allez les servir dans leurs lits quand ils sont malades, je dis de vos propres mains; soyez leur cuisinière, et à vos propres dépens; soyez leur lingère et leur blanchisseuse O Philothée! ce service vaut mieux qu'une couronne. Je ne puis assez admirer l'ardeur avec laquelle ce conseil fut pratiqué par saint Louis, l'un des plus grands rois que le soleil ait vus; mais je dis grand roi en toute sorte de grandeur: il avoit une table où des pauvres étoient nourris et servis de sa main; il en faisoit venir presque tous les jours trois à la sienne, et souvent il mangeoit leurs restes avec un plaisir extrême, par affection pour eux. Quand il visitoit les hôpitaux des malades (ce qu'il faisoit très-souvent), il se mettait ordinairement à servir ceux qui avoient les maux les plus horribles, les lépreux, les hommes rongés d'ulcères et autres semblables, et il leur rendait tous ces services nu-tête et genoux en terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les chérissant d'un amour aussi tendre qu'auroit fait une douce mère envers son enfant. Sainte Elisabeth, fille du roi de Hongrie se mêloit ordinairement avec les pauvres, et pour se récréer s'habilloit quelquefois en pauvre femme parmi ses dames, leur disant: Si j'étois pauvre, je m'habillerois ainsi. O mon Dieu! Philothée, que ce prince et cette princesse étoient pauvres en leurs richesses, et qu'ils étoient riches en leur pauvreté!

Bienheureux sont ceux qui sont ainsi pauvres, car le royaume du Ciel leur appartient. J'ai eu faim, et vous m'avez nourri; j'ai eu froid, et vous m'avez vêtu: possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde: tel sera le langage que leur tiendra le roi des pauvres et des rois au jour de son grand jugement.

Il n'est personne qui n'éprouve de temps en temps quelque privation et quelque désagrément. C'est un hôte qui arrivera et qu'on voudroit bien traiter, et il n'y aura pas moyen pour l'heure. Ce sont de beaux habits qu'on voudra avoir dans un lieu pour y paroître convenablement, et ils se trouveront dans un autre. Ou bien il arrive que tous les vins de la cave tournent et se gâtent, et qu'il n'en reste plus que de mauvais et de verts. On se trouve aux champs dans une bicoque, où tout manque; on n'a ni lit, ni chambre, ni table, ni service. Enfin, tout riche qu'on soit, il est facile d'avoir souvent besoin de quelque chose. Or, c'est là véritablement être pauvre de ce qui nous manque. Philothée, soyez bien aise de ces rencontres, acceptez-les de bon cœur, souffrez-les gaîment.

Quand il arrivera quelque accident qui vous appauvrira, soit de beaucoup, soit de peu, comme font les tempêtes, les incendies, les inondations, les sécheresses, les vols, les procès; oh! ce sera alors le véritable temps de pratiquer la pauvreté, recevant avec douceur ces diminutions de revenus, et vous accommodant avec patience et courage à cet appauvrissement. Esaü se présenta à son père avec ses mains couvertes de poil, et Jacob en fit autant: mais parce que le poil qui couvroit les mains de Jacob ne tenoit pas à sa peau, mais à ses gants, on pouvoit le lui ôter, sans aucunement l'écorcher, ni le faire souffrir; au contraire, parce que le poil des mains d'Esaü tenoit à sa peau, naturellement toute velue, quiconque eût voulu l'en dépouiller, lui eût causé beaucoup de douleur, et eût éprouvé de sa part une vive résistance. Quand notre fortune nous tient au cœur, si la tempête, si les larrons, si les chicaneurs nous en arrachent une partie, quel trouble, quelle impatience n'en avons-nous pas! Mais quand nos biens ne tiennent qu'aux soins que Dieu veut que nous en ayons, et non à notre cœur, alors si on nous les arrache, nous n'en perdons pas pour cela le calme et la raison. C'est la même différence qu'entre les bêtes et les hommes par rapport à leurs robes; car les robes des animaux tiennent à leur chair, mais celles des hommes y sont seulement appliquées, en sorte qu'ils peuvent les mettre et les ôter quand il leur plaît.


CHAPITRE XVI.

Comment il faut pratiquer la richesse d'esprit au milieu de la pauvreté réelle.

Mais si vous êtes vraiment pauvre, très-chère Philothée, ô Dieu! tâchez de l'être encore d'esprit: faites de nécessité vertu, et employez cette pierre précieuse de la pauvreté pour ce qu'elle vaut. Elle paroît obscure aux yeux du monde, et il n'en sait pas la valeur; cependant l'éclat en est admirable, et elle est d'un grand prix.

Ayez courage, vous êtes en bonne compagnie: Notre-Seigneur, la sainte Vierge, les apôtres, tant de saints et de saintes ont été pauvres; et pouvant être riches, ils ont dédaigné de l'être. Combien y a-t-il de grands du monde, qui, à travers mille difficultés, sont allés chercher avec empressement la sainte pauvreté dans les cloîtres et les hôpitaux! Ils ont pris beaucoup de peine pour la trouver; témoins saint Alexis, sainte Paule, saint Paulin, sainte Angèle, et tant d'autres. Et voilà, Philothée, que plus gracieuse et plus prévenante, elle vient d'elle-même se présenter chez vous; vous la rencontrez sans la chercher, vous l'obtenez sans aucune peine; oh! embrassez-la donc comme la chère amie de Jésus-Christ, qui naquit, vécut et mourut avec la pauvreté qui fut sa nourrice toute sa vie.

Votre pauvreté, Philothée, a deux grands avantages, par le moyen desquels elle peut vous faire beaucoup mériter. Le premier est qu'elle ne vous est point arrivée par votre choix, mais par la seule volonté de Dieu, qui vous a faite pauvre, sans que votre volonté propre y ait aucunement contribué. Or, ce que nous recevons purement de la volonté de Dieu lui est toujours très-agréable, pourvu que nous le recevions de bon cœur, et pour l'amour de sa sainte volonté; où il y a moins du nôtre, il y a plus de Dieu. La simple et pure acceptation de la volonté de Dieu rend un état très-méritoire.

Le second avantage de cette pauvreté, c'est qu'elle est une pauvreté vraiment pauvre. Une pauvreté louée, caressée, estimée, secourue et assistée tient de la richesse, ou du moins cesse d'être pauvre; mais une pauvreté méprisée, rejetée, reprochée et délaissée est vraiment une pauvreté pauvre. Or, telle est pour l'ordinaire la pauvreté des séculiers; car, parce qu'ils ne sont pas pauvres par choix, mais par nécessité, on n'en tient pas grand compte. Et par cela même qu'on n'en tient pas grand compte, leur pauvreté est plus pauvre que celle des religieux, bien que celle-ci ait une grande excellence et se rende très-recommandable à cause du vœu et de l'intention qui l'a fait choisir.

Ne vous plaignez donc pas, ma chère Philothée, de votre pauvreté; car on ne se plaint que de ce qui déplaît, et si la pauvreté vous déplaît, vous n'êtes plus pauvre d'esprit, mais riche d'affection.

Ne vous désolez pas de n'être pas si bien secourue qu'il seroit nécessaire; car en cela consiste l'excellence de la pauvreté. Vouloir être pauvre, et ne pas vouloir en recevoir d'incommodité, c'est une trop grande ambition, car c'est vouloir l'honneur de la pauvreté et la commodité des richesses.

N'ayez point de honte d'être pauvre, ni de demander l'aumône à titre de charité. Recevez avec humilité ce qu'on vous donnera; supportez le refus avec douceur. Rappelez-vous souvent le voyage que la sainte Vierge fit en Egypte pour y porter son cher enfant, et combien de mépris, de fatigues et de misère il lui fallut endurer. Si vous vivez comme cela, vous serez très-riche dans votre pauvreté.