CHAPITRE XVII.
De l'amitié, et premièrement de la mauvaise.
Entre toutes les passions de l'ame, l'amour tient le premier rang; c'est le roi de tous les mouvemens du cœur: il attire tout le reste à soi, et nous rend tels que ce qu'il aime. Prenez donc bien garde, Philothée, de n'en point avoir de mauvais; car tout aussitôt vous seriez toute mauvaise. Or, l'amitié est le plus dangereux amour de tous, parce que les autres amours peuvent subsister sans qu'il y ait communication des cœurs; au lieu que l'amitié étant totalement fondée sur cette communication, il est presque impossible d'être l'ami d'une personne, sans participer à ses qualités.
Tout amour n'est pas amitié; car on peut aimer quelqu'un sans en être aimé, et pour lors il y a de l'amour, mais non de l'amitié; puisque l'amitié est un amour mutuel, et que, s'il n'est pas mutuel, ce n'est pas de l'amitié. Et il ne suffit pas encore qu'il soit mutuel, mais il faut de plus que ceux qui s'aiment connoissent leur mutuelle affection; autrement ils auroient de l'amour, mais non de l'amitié. Il faut enfin qu'il y ait entre eux quelque sorte de communication qui soit le fondement de l'amitié.
Selon la diversité des communications, l'amitié est aussi diverse; et les communications sont différentes, selon la différence des biens qu'on se communique. Si ce sont des biens faux et vains, l'amitié est fausse et vaine; si ce sont de vrais biens, l'amitié est vraie; et plus les biens sont excellens, plus aussi l'amitié est excellente. Car, comme le meilleur miel est celui qui est cueilli sur les fleurs les plus exquises, de même aussi la meilleure amitié est celle qui résulte des communications les plus parfaites. Et comme il y a une sorte de miel à Héraclée de Pont, qui est un poison véritable, et qui fait devenir insensés ceux qui en mangent, parce qu'il est recueilli sur l'aconit, plante vénéneuse très-abondante en ces régions, ainsi l'amitié fondée sur la communication des biens faux et vicieux est toute fausse et mauvaise.
L'amitié qui est fondée sur la communication des biens extérieurs et sensibles est toute grossière et indigne du nom d'amitié; comme aussi celle qui est fondée sur certaines vertus vaines et frivoles qui n'ont également pour but que la satisfaction des sens. J'appelle biens extérieurs et sensibles, ceux qui s'attachent immédiatement et principalement aux sens extérieurs, comme le plaisir de voir la beauté, d'entendre une douce voix, d'entretenir une agréable conversation. J'appelle vertus frivoles, certaines habiletés et qualités vaines, que les esprits foibles appellent vertus et perfections.
Entendez parler la plupart des filles, des femmes et des jeunes gens; ils ne se gêneront pas pour vous dire: Monsieur un tel a beaucoup de mérite, c'est un homme parfait, car il danse à ravir, il possède à merveille toutes sortes de jeux, il est toujours habillé dans le meilleur goût, il chante admirablement bien, il a le plus excellent ton, les manières les plus agréables. Ah! Philothée, quel jugement! n'est-ce pas ainsi que les charlatans se jugent entre eux, estimant pour plus parfait celui qui excelle en boufonneries. Or, comme tout cela regarde les sens, les amitiés qui en proviennent s'appellent sensuelles, vaines et frivoles, et méritent plutôt le nom de folâtrerie que d'amitié. Ce sont ordinairement les amitiés des jeunes gens qui se laissent enchanter par des moustaches, des cheveux, un regard, un habit, une tournure et du babil. Amitiés dignes de l'âge où il n'y a encore de vertu qu'en herbe et de jugement qu'en bouton; aussi de telles amitiés ne sont que passagères, et fondent comme la neige au soleil.
CHAPITRE XVIII.
Des amitiés sensuelles.
Quand ces amitiés vaines et badines se rencontrent entre des personnes de différent sexe, sans aucune vue de mariage, elles ne méritent pas le nom ni d'amitié ni d'amour, à cause de leur incroyable vanité et de leurs grandes imperfections; et l'on ne peut les nommer autrement que sensuelles, ainsi que je l'ai dit dans le chapitre précédent: cependant les cœurs de ces personnes s'y trouvent pris, engagés et comme enchaînés par de vaines et folles affections, qui ne sont fondées que sur ces frivoles communications et misérables agrémens dont j'ai parlé: et bien que ces sortes d'amours dégénèrent ordinairement en voluptés les plus grossières, ce n'est pas néanmoins la première vue que l'on ait eue; autrement tout ce que je viens de dire seroit une impureté déclarée et fort criminelle. Il se passera même quelquefois plusieurs années, sans que les personnes qui sont frappées de cette folie, fassent rien qui soit formellement et directement contraire à la chasteté, ne se repaissant l'esprit et le cœur que de souhaits, de soupirs, d'assiduités, d'enjouemens, et d'autres semblables vanités et badineries, pour parvenir aux fins que chacun s'y propose.
Les uns n'ont point d'autre dessein que de satisfaire une certaine inclination naturelle qu'ils ont à donner de l'amour et à en recevoir, et ceux-là ne font aucun choix et n'ont aucun discernement, mais suivent seulement leur goût et leur instinct: de sorte qu'à la première occasion imprévue ils se laissent prendre à un objet qui leur paroît agréable, sans en examiner le mérite; et c'est toujours un piége pour eux, dans lequel ayant donné à l'aveugle, ils s'embarrassent si fort, qu'ils ne peuvent plus en sortir. Les autres se laissent aller à cela par vanité, persuadés qu'ils veulent être, qu'il y a de la gloire à s'assujettir un cœur; et ceux-ci font un grand discernement des personnes, voulant entreprendre celles dont l'attachement leur peut faire plus d'honneur. Dans plusieurs, l'inclination naturelle et la vanité conspirent également à cette folle conduite; car bien qu'ils aient du penchant à aimer et à vouloir être aimés, ils prétendent cependant l'accorder avec le désir de cette vaine gloire. Ces amitiés, Philothée, sont toutes mauvaises, folles et vaines; elles sont mauvaises, parce qu'elles se terminent ordinairement par les plus grands péchés de la chair, et qu'elles dérobent et à Dieu et à une femme, ou bien à un mari, un cœur et un amour qui leur appartiennent: elles sont folles, parce qu'elles n'ont ni fondement ni raison: elles sont vaines, parce qu'il n'en revient ni utilité, ni honneur, ni joie; au contraire on y perd le temps, on y expose beaucoup son honneur, puisque la réputation en souffre; et l'on n'en reçoit point d'autre plaisir que celui d'un empressement de prétendre et d'espérer, sans savoir ce que l'on prétend ni ce qu'on espère. Ces foibles esprits s'entêtent toujours de la créance qu'il y a je ne sais quoi à désirer en ce témoignage qu'on se donne, d'un amour réciproque, et ils ne peuvent dire ce que c'est. Malheureux qu'ils sont encore en ce point-là, que ce désir bien loin de s'éteindre, agite leur cœur par de perpétuelles défiances, jalousies et inquiétudes! Saint Grégoire de Nazianze, écrivant sur cela contre ces femmes si vaines, en parle excellement bien, et voici un petit fragment de son discours, lequel peut être également utile aux deux sexes. «C'est assez, dit-il à une femme, que votre beauté vous rende agréable aux yeux de votre mari: si pour vous attirer une estime étrangère, vous en exposez les attraits à d'autres yeux, comme l'on tend des filets à des oiseaux qui s'y laissent prendre, que croyez-vous qu'il en doive arriver? indubitablement celui à qui votre beauté plaira, vous plaira lui-même: vous rendrez regard pour regard, œillade pour œillade; les doux souris suivront les regards, et ils seront eux-mêmes suivis de ces demi-mots qu'une passion naissante arrache à la pudeur. Après cela on se verra bientôt librement; la liberté tournera en une mauvaise familiarité d'enjouemens indiscrets, et puis... Mais taisez-vous ici, ma langue, qui en voulez trop dire, et ne parlez pas de la suite. Cependant je dirai encore une vérité générale: jamais rien de toutes ces folles complaisances entre les jeunes gens et les femmes, soit pour les actions, soit pour les paroles, n'est exempt de plusieurs atteintes que les sens et le cœur souffrent; parce que tout ce qui fait le commerce des amitiés sensuelles se tient l'un à l'autre, et s'entre-suit par une manière d'enchaînement, comme un anneau de fer attiré par l'aimant en attire plusieurs autres.»
O que ce grand évêque en parle bien! car enfin, que pensez-vous faire? donner de l'amour seulement; vous vous trompez: jamais personne n'en donne volontairement sans en prendre nécessairement; à ce mauvais jeu, qui prend est toujours pris. Le cœur n'est que trop semblable à l'herbe nommée aproxis, laquelle de loin prend feu aussitôt qu'on le lui présente. Mais, dira quelqu'un, j'en veux bien prendre, pourvu que ce ne soit pas beaucoup. Hélas, que vous vous abusez! ce feu d'amour est plus actif et plus pénétrant que vous ne pensez. Si vous croyez n'en recevoir qu'une étincelle, vous vous étonnerez d'en avoir tout d'un coup votre cœur embrasé. Le Sage s'écrie: qui aura compassion de l'enchanteur, qui s'est laissé piquer par un serpent? Et je m'écrie après lui: ô aveugles et insensés, pensez-vous donc enchanter l'amour, pour en disposer à votre gré? Vous voulez vous divertir avec lui, comme avec un serpent; il fera couler tout son poison en votre cœur, par les atteintes les plus piquantes qu'il lui donnera; alors chacun vous blâmera de ce que par une téméraire confiance vous aurez voulu recevoir et nourrir en votre cœur cette méchante passion qui vous aura fait perdre vos biens, votre honneur et votre ame.
O Dieu! quel aveuglement que de risquer comme au jeu, sur des gages si frivoles, ce que notre ame a de plus cher! oui, Philothée, car Dieu ne veut l'homme que pour son ame, et il ne veut l'ame que pour son amour. Hélas! nous sommes bien éloignés d'avoir autant d'amour que nous en avons besoin: je veux dire qu'il s'en faut infiniment que nous en ayons assez pour aimer Dieu. Et cependant, misérables que nous sommes, nous le prodiguons avec un épanchement entier de notre cœur sur mille choses sottes, vaines et frivoles, comme si nous en avions de reste. Ah! ce grand Dieu qui s'étoit réservé le seul amour de nos ames, en reconnoissance de leur création, de leur conservation, de leur rédemption, exigera un compte bien rigoureux de l'usage et de l'emploi que nous en aurons fait. Que s'il doit faire une recherche si exacte des paroles oiseuses, que sera-ce des amitiés oiseuses, imprudentes, folles et pernicieuses?
Le noyer nuit beaucoup aux champs et aux vignes, parce qu'étant fort gros et fort grand, il tire tout le suc de la terre; qu'il lui fait perdre l'air et la chaleur du soleil, par son feuillage extrêmement étendu et touffu, et qu'il attire encore les passans, qui pour avoir de son fruit, y font un grand dégât. C'est le symbole des amitiés sensuelles: elles occupent si fort une ame, et épuisent tellement ses forces, qu'il ne lui en reste plus pour la pratique de la religion; elles offusquent entièrement la raison par tant de réflexions, d'imaginations, d'entretiens et d'amusemens, qu'elle n'a presque plus d'attention, ni à ses propres lumières ni à celles du Ciel; elles attirent tant de tentations, d'inquiétudes, de soupçons et de sentimens contraires à son vrai bien, que le cœur en souffre un dommage incroyable. En un mot, elles bannissent non-seulement l'amour céleste, mais encore la crainte de Dieu; elles énervent l'esprit, elles flétrissent la réputation; elles font les divertissemens des cours, mais elles sont la peste des cœurs.
CHAPITRE XIX.
Des vraies amitiés.
O Philothée! aimez tout le monde d'un grand amour de charité; mais n'ayez d'amitié particulière qu'avec ceux qui pourront s'associer à vous pour des choses vertueuses; et plus les vertus que vous mettrez en commun seront exquises, plus votre amitié sera parfaite. Que s'il s'agit de sciences, assurément votre amitié sera fort louable; mais elle le sera bien davantage encore s'il s'agit de vertus, comme de prudence, de discrétion, de force ou de justice: et si c'est la charité, la dévotion, le désir de la perfection chrétienne qui font la base de toutes vos communications, ô Dieu! qu'alors votre amitié sera précieuse! qu'elle sera excellente! excellente, parce qu'elle viendra de Dieu; excellente, parce qu'elle se rapportera à Dieu; excellente, parce que son lien sera Dieu; excellente, parce qu'elle durera éternellement en Dieu. Oh! qu'il fait bon aimer sur la terre comme l'on aime dans le Ciel, et apprendre à s'entre-chérir dans ce monde, comme nous le ferons éternellement en l'autre! Je ne parle pas ici du simple amour de charité qui doit s'étendre à tous les hommes; mais je parle de l'amitié spirituelle par laquelle deux ou trois ames ou un plus grand nombre se communiquent leur dévotion, leurs affections spirituelles, et ne font à elles toutes qu'un seul et même esprit. Qu'à bon droit elles peuvent chanter, ces bénites ames: Oh! qu'il est doux et agréable pour des frères de vivre et d'habiter ensemble! Oui, car le baume délicieux de la dévotion s'épanche continuellement du cœur des uns dans le cœur des autres, en sorte que l'on peut dire que Dieu a répandu sa bénédiction sur cette amitié, et que la vie lui est assurée jusqu'à la fin des siècles.
Toutes les autres amitiés ne sont que des ombres auprès de celle-ci, et leurs liens ne sont que des chaînes de verre ou de jais en comparaison de ce grand lien de la sainte dévotion qui est tout d'or.
Ne faites jamais d'amitié que de cette espèce; je veux dire d'amitié que vous soyez dans le cas de faire; car il ne faut ni quitter ni mépriser pour cela les amitiés que la nature et le devoir vous obligent de cultiver; comme sont les amitiés des parens, des alliés, des bienfaiteurs, des voisins et autres. Je ne parle ici que de celles que vous choisissez vous-même.
Plusieurs vous diront peut-être qu'il ne faut pas avoir d'amitié particulière, parce que cela occupe le cœur, distrait l'esprit, et engendre de jalousies; mais ils se trompent en leurs conseils: ils ont vu dans les écrits de plusieurs saints auteurs que les amitiés particulières nuisoient extrêmement aux religieux, et ils ont cru qu'il en étoit de même pour le reste du monde; mais il y a bien à dire à cela; car, comme dans un monastère bien réglé tous conspirent au même but; qui est la vraie dévotion, il n'est pas besoin d'y faire d'amitié particulière, et au contraire il seroit à craindre qu'en cherchant en particulier ce qui est commun, on ne passât des particularités aux partialités; mais pour ceux qui vivent parmi les mondains, et qui veulent néanmoins embrasser la vraie et solide vertu, il leur est nécessaire de s'unir les uns aux autres par une sainte et sacrée amitié, afin que par elle ils puissent s'animer, s'aimer, s'entre-porter au bien. Et comme ceux qui cheminent dans la plaine n'ont que faire de se prêter la main, tandis que ceux qui vont par des sentiers scabreux et glissans doivent se soutenir les uns les autres pour marcher en assurance; de même, ceux qui vivent en religion n'ont pas besoin d'amitiés particulières, mais ceux qui vivent dans le monde en ont besoin pour s'encourager et se secourir les uns les autres parmi tant de mauvais passages qu'il leur faut franchir. Dans le monde, tous ne conspirent pas à la même fin, tous n'ont pas le même esprit: il faut donc nécessairement se retirer à part, et faire des amitiés qui rentrent dans nos goûts; et il est vrai que cette particularité fera une partialité, mais ce sera une partialité sainte, une partialité qui ne causera aucune division, si ce n'est la division du bien et du mal, des brebis et des chèvres, des abeilles et des frelons; séparation absolument nécessaire.
Certes, on ne sauroit nier que Notre-Seigneur n'ait aimé d'une tendre et spéciale amitié saint Jean, le Lazare, Marthe et Magdeleine, puisque l'Ecriture en fait foi. On sait que saint Pierre chérissoit tendrement saint Marc et sainte Pétronille, comme saint Paul son Timothée et sainte Thècle. Saint Grégoire de Nazianze se vante en mille occasions de l'amitié sans égale qui l'unissoit au grand saint Basile, et il la décrit à peu près en ces termes: «Il sembloit qu'il n'y eût en nous qu'une seule ame pour animer deux corps. Il ne faut donc pas croire ceux qui disent que chaque chose est en elle-même tout ce qu'elle est et non pas dans une autre; car nous étions tous deux en l'un de nous et l'un étoit en l'autre. Nous avions tous deux une seule et même prétention, qui étoit de cultiver la vertu, et de régler notre vie conformément aux espérances futures, en sorte que nous étions hors de cette terre mortelle avant que d'y mourir.» Nous voyons aussi par le témoignage de saint Augustin, que saint Ambroise aimoit particulièrement sainte Monique, à cause des rares vertus qu'il voyoit en elle, et qu'elle réciproquement le chérissoit comme un ange de Dieu.
Mais j'ai tort de m'arrêter à des choses si claires. Saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire, saint Bernard, et tous les plus grands serviteurs de Dieu, ont eu de très-particulières amitiés, sans que leur perfection en ait aucunement souffert. Saint Paul reprochant aux gentils leurs défauts, les accuse d'avoir été des gens sans affection, c'est-à-dire qui n'avoient aucune amitié; et saint Thomas, comme tous les bons philosophes, reconnoît que l'amitié est une vertu. Or, il parle de l'amitié particulière, puisqu'il dit que l'amitié ne peut s'étendre à beaucoup de personnes. La perfection ne consiste donc pas à n'avoir pas d'amitié, mais à n'en avoir que de bonnes, de saintes et de sacrées.
CHAPITRE XX.
De la différence qu'il y a entre les vraies et les vaines amitiés.
C'est ici, Philothée, le grand avertissement: le miel d'Héraclée, qui est si vénéneux, ressemble à l'autre qui est si salutaire: il y a grand danger de prendre l'un pour l'autre, ou de les prendre mêlés ensemble; car la bonté de l'un ne corrigeroit pas la malignité de l'autre. Il faut donc être sur ses gardes pour n'être point trompé en amitié, car bien souvent Satan donne le change. On commence par l'amitié vertueuse; mais bientôt, si on n'est prudent, l'amitié frivole s'y mêle, puis l'amitié fausse, puis l'amitié coupable. Oui, même dans l'amitié spirituelle, il y a du danger, si on n'est fort sur ses gardes, bien qu'il soit plus difficile d'y prendre le change, à cause de sa pureté et de sa blancheur, qui rendent plus reconnoissables les souillures que Satan veut y mêler. C'est pourquoi quand le démon veut en venir là, il s'y prend plus finement, et tâche de glisser le poison presque sans qu'on s'en aperçoive.
Vous distinguerez l'amitié mondaine de la sainte et vertueuse, comme l'on distingue le miel d'Héraclée d'avec l'autre: le miel d'Héraclée est plus doux à la langue que le miel ordinaire, à raison de l'aconit qui lui donne ce surcroît de douceur. De même l'amitié mondaine produit ordinairement une multitude de paroles doucereuses, de flatteries, de petits mots d'admiration sur la beauté, la bonne grâce et les autres avantages extérieurs; au lieu que l'amitié sainte a un langage simple et franc, et ne peut louer que la vertu et la grâce de Dieu, unique fondement sur lequel elle repose. Le miel d'Héraclée excite dans ceux qui en mangent de grands tournoiemens de tête; et la fausse amitié provoque aussi des espèces de vertiges, qui font chanceler la personne qui en est atteinte dans la voie de la vertu et de la dévotion, la portant à des manières affectées, à de folles démonstrations, à de petites plaintes, à de petits soupçons, à des empressemens outrés, à des prétentions ridicules, et à mille autres choses qui présagent certainement la ruine prochaine de la vertu. L'amitié sainte agit bien différemment: elle n'a que des regards simples et modestes, que des démonstrations pures et franches; toute son ambition est pour le Ciel, tous ses regrets, tout son chagrin est que Dieu ne soit pas assez aimé: marques infaillibles d'une honnêteté parfaite. Le miel d'Héraclée trouble la vue, et l'amitié mondaine trouble si fort le jugement que l'on ne distingue plus le bien et le mal, et que l'on prend pour de vraies raisons les prétextes les plus mal fondés, que l'on craint la lumière et qu'on aime les ténèbres. L'amitié sainte, au contraire a les yeux clairvoyans, et loin de se cacher, elle se plaît à paroître devant les gens de bien. Enfin le miel d'Héraclée laisse dans la bouche une grande amertume: ainsi les fausses amitiés se terminent ordinairement par des brouilleries, des injures, des impostures, des tristesses, des confusions et des jalousies qui vont souvent jusqu'à l'emportement et le désespoir. Mais la bonne amitié est toujours également douce, polie et aimable; elle ne connoît pas le changement, si ce n'est pour devenir une plus pure et plus parfaite union des esprits et des cœurs; image vive de l'amitié bienheureuse que l'on goûte au Ciel.
CHAPITRE XXI.
Avis et remèdes contre les mauvaises amitiés.
Mais quel remède à toute cette engeance de folles et mauvaises amitiés? Sitôt que vous en ressentirez les premières atteintes, tournez vite votre cœur de l'autre côté, et avec une détestation absolue de cette vanité, courez à la croix du Sauveur, et prenez sa couronne d'épines pour en environner votre cœur, afin que ces petits renardeaux n'en approchent pas. Gardez-vous bien d'en venir à aucune composition avec cet ennemi; ne dites pas: Je l'écouterai, mais je ne ferai rien de ce qu'il me dira; je lui prêterai l'oreille, mais je lui refuserai le cœur. O ma Philothée! au nom de Dieu, soyez inflexible en de telles occasions: le cœur et l'oreille tiennent l'un à l'autre; et comme il est impossible d'arrêter un torrent qui a pris sa descente par le penchant d'une montagne, aussi est-il bien difficile d'empêcher que le poison qui est tombé dans l'oreille ne fasse aussitôt sa chute jusqu'au fond du cœur. Les chèvres, selon Alcméon, respirent par les oreilles, et non par les naseaux; il est vrai qu'Aristote le nie; mais, quoi qu'il en soit, je sais bien que notre cœur a cette propriété, et que, comme il aspire et exhale ses pensées par la langue, il respire par l'oreille, par laquelle il reçoit les pensées des autres. Gardons donc soigneusement nos oreilles de l'air des folles paroles; car autrement notre cœur en seroit de suite infecté. Que si l'on prend plaisir à les écouter et à s'y entretenir, ô Dieu! Philothée, combien ne doit-on pas craindre la perte prochaine du cœur! Marie à la vue de l'ange qui vient la saluer, se trouble, parce qu'elle est seule et qu'elle entend ses louanges dans la bouche du messager céleste. O Sauveur du monde! la pureté craint un ange sous la forme humaine, et nous, la fragilité même, nous ne serions pas effrayés à la voix d'un homme, encore qu'il eût la forme d'un ange, quand il nous donne des louanges excessives et grossières! N'hésitez pas, Philothée, repoussez promptement toutes ces sortes de discours. En pareil cas il ne faut pas craindre de paroître incivile et revêche.
Souvenez-vous que vous avez donné votre cœur à Dieu, et que votre amour lui étant consacré, ce seroit un sacrilége de lui en ravir la moindre part. Sacrifiez-le-lui plutôt de nouveau par mille résolutions et protestations, et vous tenant là comme un cerf dans son fort, réclamez l'assistance de Dieu; il vous secourra, et son amour prenant le vôtre sous sa protection, le fera vivre uniquement pour lui.
Que si vous êtes déjà dans les liens de ces folles amitiés, hélas! Philothée j'avoue que la difficulté est grande. Toutefois prenez courage. Prosternez-vous devant la divine Majesté: reconnoissez en sa présence l'excès de votre misère, de votre foiblesse et de votre vanité: puis, avec le plus grand effort de cœur qu'il vous sera possible, détestez ces amitiés commencées, abjurez toutes les marques que vous en avez données, renoncez à toutes les promesses que vous pourriez avoir acceptées, et d'une volonté forte et courageuse, arrêtez dans votre cœur que jamais plus vous ne rentrerez en de tels engagemens.
Si vous pouviez vous éloigner, je l'approuverois fort; car le changement de lieu sert beaucoup pour apaiser ces sortes d'inquiétudes, comme il sert à calmer la douleur. Ce fut par ce motif que saint Augustin quitta Tagaste, où étoit mort son ami, et s'en alla à Carthage, dans l'espérance que l'éloignement allégeroit un peu sa peine.
Mais qui ne peut s'éloigner, que doit-il faire? Il doit absolument retrancher toute conversation particulière, toute assiduité, toute vaine démonstration, et généralement tout ce qui pourroit entretenir cette mauvaise amitié. Je crie tout haut à quiconque est tombé dans ce piége: Taillez, tranchez, rompez: il ne faut pas s'amuser à découdre ces folles amitiés, il les faut déchirer; il n'en faut pas dénouer les liaisons, il les faut rompre ou couper; car aussi bien les cordons et les liens n'en valent rien. Il ne faut point ménager un amour qui est si contraire à l'amour de Dieu.
Mais, direz-vous, après que j'aurai ainsi secoué le joug de cette amitié, ne m'en restera-t-il pas encore quelque ressentiment, et la marque de mes fers ne demeurera-t-elle pas toujours imprimée sur mes pieds, c'est-à-dire en mes affections? Non, Philothée, si vous avez conçu de votre faute tout le regret qu'elle mérite. Car si cela est, vous n'aurez plus que de l'horreur pour de tels attachemens, et vous serez libre de toute affection, hormis celle d'une très-pure charité pour Dieu. Mais si, par l'imperfection de votre repentir, il vous reste encore quelque mauvaise inclination, prenez les moyens suivans: procurez à votre ame une solitude mentale, conformément à ce que je vous ai enseigné à ce sujet; retirez-vous-y le plus qu'il vous sera possible; et par mille élancemens de votre cœur, renoncez à toutes vos inclinations, et reniez-les de toutes vos forces; lisez plus qu'à l'ordinaire de bons livres; confessez-vous plus souvent que de coutume, et faites aussi de plus fréquentes communions. Enfin, découvrez humblement et naïvement toutes vos tentations à votre directeur, si vous le pouvez, ou au moins à quelque personne prudente et discrète; et ne doutez pas qu'en persévérant fidèlement en ces exercices, Dieu ne vous affranchisse de toutes vos misères.
Mais, me direz-vous encore, ne sera-ce point une ingratitude de rompre si brusquement une amitié? Oh! que bienheureuse est l'ingratitude qui nous rend agréables à Dieu! Non, je vous en réponds, Philothée, ce ne sera pas une ingratitude, mais un grand service que vous rendrez à votre ami. Car, en rompant vos liens, vous romprez les siens, puisqu'ils vous étoient communs; et bien que pour le moment il ne sente pas son bonheur, il le reconnoîtra bientôt après, et chantera comme vous ce beau cantique d'action de grâce: O Seigneur! vous avez rompu mes liens, je vous offrirai un sacrifice de louange, et j'invoquerai votre saint nom.
CHAPITRE XXII.
Quelques autres avis sur les amitiés.
J'ai encore un avis important à vous donner sur ce sujet. L'amitié demande une grande communication entre les ames; autrement elle ne pourroit ni naître, ni subsister. C'est pourquoi il arrive souvent qu'avec ces communications de l'amitié, plusieurs autres se glissent insensiblement, et font passer dans le cœur des amis les mêmes affections, les mêmes inclinations et les mêmes goûts. Mais surtout cela arrive quand nous estimons beaucoup celui que nous aimons; car alors nous ouvrons tellement notre cœur à son amitié, qu'avec elle ses inclinations et ses qualités y entrent aisément tout entières, soit qu'elles soient bonnes, ou qu'elles soient mauvaises. Certes, les abeilles qui font le miel d'Héraclée ne cherchent que le miel; cependant avec le miel elles sucent insensiblement les qualités vénéneuses de l'aconit, sur lequel elles font leur cueillette. O Dieu! Philothée, c'est ici qu'il faut bien pratiquer la parole que le Sauveur de nos ames avoit coutume de dire, ainsi que nous l'ont appris les anciens: Soyez de bons changeurs et de bons monnoyeurs; c'est-à-dire, ne recevez pas la fausse monnoie avec la bonne, ni le bas or avec l'or fin; séparez ce qu'il y a de précieux d'avec ce qu'il y a de vil. Oui, car il n'y a presque personne qui n'ait quelque imperfection; et quelle raison y a-t-il de recevoir les défauts et les imperfections d'un ami avec son amitié? Il le faut certes aimer, nonobstant son imperfection, mais il ne faut ni aimer ni recevoir son imperfection; car l'amitié demande la communication du bien, et non pas du mal. Comme donc ceux qui tirent le gravier du Tage en séparent l'or qu'ils y trouvent pour l'emporter, et laissent le sable sur le rivage; de même ceux qui jouissent des communications d'une bonne et sainte amitié doivent en séparer le sable des imperfections, et ne point le laisser entrer dans leur ame. Saint Grégoire de Nazianze assure que plusieurs des amis et des admirateurs de saint Bazile s'étoient laissé porter à l'imiter jusque dans ses imperfections extérieures, son parler lent, son air abstrait et pensif, et même en la forme de sa barbe et en sa démarche; et nous voyons des maris, des femmes, des enfans, des amis, qui ayant en grande estime leurs amis, leurs pères, leurs maris et leurs femmes, contractent par condescendance ou par imitation mille mauvaises petites habitudes dans le commerce d'amitié qu'ils ont ensemble. Or, cela ne doit aucunement se faire; chacun a bien assez de ses mauvaises inclinations, sans se surcharger encore de celles des autres; et non-seulement l'amitié ne demande point cela, mais, au contraire, elle nous oblige à nous entr'aider pour nous affranchir réciproquement de toutes sortes d'imperfections. Il faut bien supporter doucement l'ami en ses imperfections, mais il ne faut pas l'y entretenir, et encore moins les transporter en nous.
Je ne parle ici que des imperfections; car, quant aux péchés, il ne faut pas même les supporter dans un ami. C'est une amitié foible ou méchante de voir périr un ami, et de ne point le secourir; de le voir mourir d'une apostème, sans oser lui donner le coup de lancette qui pourroit le sauver. La vraie et vivante amitié ne peut exister parmi les péchés. On dit que la salamandre éteint le feu dans lequel elle se couche: Eh bien! de même, le péché ruine l'amitié en laquelle il se loge. Que si c'est un péché passager, l'amitié le met soudain en fuite par une sage correction; mais si c'est un péché qui séjourne et demeure, tout aussitôt l'amitié périt; car elle ne peut subsister que par la vertu. Combien à plus forte raison doit-on craindre de pécher par amitié? Un ami devient notre ennemi quand il veut nous conduire au péché, et il mérite de perdre notre amitié, dès-lors qu'il veut nous perdre et nous damner; or l'attachement à une personne vicieuse est la marque la plus certaine d'une fausse amitié. Si celui que nous aimons est vicieux, assurément notre amitié est vicieuse; car puisqu'elle ne peut s'appuyer sur la vraie vertu, il faut bien qu'elle s'appuie sur quelque vertu folâtre, ou quelque qualité sensuelle.
Quant aux sociétés de marchands pour intérêt de commerce, elles ne sont que l'image de la véritable amitié, car elles se font, non pour l'amour des personnes, mais pour l'amour du gain.
Enfin rappelez-vous ces deux divines paroles, qui sont comme les deux grandes colonnes de la vie chrétienne; l'une est du Sage: Qui a la crainte de Dieu, aura aussi une bonne amitié; l'autre est de saint Jacques: L'amitié de ce monde est ennemie de Dieu.
CHAPITRE XXIII.
Des exercices de mortification extérieure.
Les naturalistes nous assurent que si on écrit quelque mot sur une amande bien entière, et qu'on la remette dans son noyau, le pliant et serrant bien proprement et le plantant ainsi, tout le fruit de l'arbre qui en viendra se trouvera écrit et gravé du même mot. Pour moi, Philothée, je n'ai jamais pu approuver la méthode de ceux qui, pour réformer l'homme, commencent par l'extérieur, par les contenances, par les habits, par les cheveux.
Il me semble au contraire qu'il faut commencer par l'intérieur: Convertissez-vous à moi, dit Dieu, de tout votre cœur. Mon fils, donnez-moi votre cœur. Car en effet, le cœur étant la source des actions, elles sont telles qu'il est lui-même. Le divin époux invitant l'ame, lui adresse ces paroles: Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un cachet sur votre bras. Oui vraiment; car quiconque a Jésus-Christ dans son cœur, l'a bientôt après dans toutes ses actions extérieures. C'est pourquoi, chère Philothée, j'ai voulu avant toutes choses graver sur votre cœur ce mot saint et sacré: vive Jésus! assuré que je suis, qu'après cela votre vie, qui vient du cœur comme l'amandier vient de son noyau, produira tous ses fruits, c'est-à-dire toutes ses actions empreintes et gravées du même mot de salut; et que, comme ce doux Jésus vivra dans votre cœur, il vivra aussi dans toute votre conduite, et paroîtra en vos yeux, en votre bouche, en vos mains, voire même en vos cheveux, en sorte que vous pourrez dire, à l'exemple de saint Paul: Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. Bref, qui a gagné le cœur de l'homme a gagné tout l'homme. Mais ce cœur même, par lequel nous voulons commencer, a besoin qu'on lui apprenne à régler tout l'extérieur, afin que non-seulement on y voie la sainte dévotion, mais encore une grande discrétion et sagesse. Pour cela, je vais vous donner en peu de mots plusieurs avis.
Si vous pouvez supporter le jeûne, vous ferez bien de jeûner quelques jours, outre les jeûnes que l'Église commande; car, outre l'effet ordinaire du jeûne, qui est d'élever l'esprit, de réprimer la chair, de faciliter la vertu, et d'acquérir une plus grande récompense dans le Ciel, c'est encore un très-grand bien que de se maintenir en la possession de gourmander la gourmandise même, et de tenir le corps et les sens soumis à la loi de l'esprit: et bien qu'on ne jeûne pas beaucoup, l'ennemi néanmoins nous craint davantage quand il voit que nous savons jeûner. Les mercredi, vendredi et samedi, sont les jours auxquels les anciens chrétiens s'exerçoient le plus à l'abstinence. Prenez-en donc de ceux-là pour jeûner, selon votre dévotion et les sages avis de votre directeur.
Je dirois volontiers comme saint Jérôme à la bonne dame Léta: Les jeûnes longs et immodérés me déplaisent fort, surtout dans ceux qui sont encore d'un âge tendre. J'ai appris par expérience que les petits ânons étant las en chemin, cherchent à s'en écarter, c'est-à-dire que les jeunes gens devenus infirmes par l'excès du jeûne, en viennent aisément aux délicatesses. Les cerfs courent mal en deux temps: quand ils sont trop chargés de venaison, et quand ils sont trop maigres. De même nous sommes grandement exposés aux tentations quand notre corps est trop nourri, et quand il est trop abattu; car dans le premier état il devient insolent et rebelle, et dans le second il devient lâche et désespéré; et comme nous ne pouvons le porter quand il est trop gras, aussi ne peut-il nous porter quand il est trop maigre. Ce défaut de modération dans le jeûne, la discipline et les autres exercices de pénitence, rend inutiles aux œuvres de la charité les meilleures années de plusieurs; comme il arriva même à saint Bernard, qui se repentit d'avoir usé de trop d'austérité. En sorte qu'après avoir maltraité leur chair au commencement, ils sont contraints de la flatter à la fin. N'eussent-ils pas beaucoup mieux fait de s'imposer dès le principe des mortifications modérées, égales et proportionnées aux travaux et aux devoirs que leurs conditions leur imposoient?
Le jeûne et le travail matent et abattent la chair. Si le travail que vous faites vous est nécessaire, ou est fort utile à la gloire de Dieu, j'aime mieux que vous souffriez la peine du travail que celle du jeûne. C'est le sentiment de l'Église, qui, pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain, décharge ceux qui les font du jeûne même commandé. L'un a de la peine à jeûner, l'autre en a à servir les malades, à visiter les prisonniers, à confesser, à prêcher, à soulager les pauvres, à prier et autres choses semblables; cette peine vaut mieux que l'autre; car, outre qu'elle mate également la chair, elle a des fruits beaucoup plus désirables; et ainsi il vaut mieux, généralement parlant, garder plus de forces corporelles qu'il n'en faut, que de les trop diminuer; car on peut toujours les abattre si on le veut, mais on ne peut pas toujours les réparer quand on en a besoin.
Il me semble que nous devons avoir en grande considération la parole que notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ a dit à ses disciples: Mangez ce que l'on vous servira. C'est, je crois, une plus grande vertu de manger sans choix ce qu'on vous présente, soit que vous l'aimiez, soit que vous ne l'aimiez pas, que de choisir toujours le pire; car encore que cette dernière façon de vivre semble plus austère, l'autre néanmoins a plus de résignation; car, par elle on ne renonce pas seulement à son goût, mais encore à son choix; et assurément ce n'est pas une petite austérité de tourner son goût à toute main, et de le plier en toutes rencontres. Ajoutez que cette sorte de mortification ne paroît point, n'incommode personne, et convient tout-à-fait aux usages de la vie civile. Repousser un plat pour en prendre un autre, regarder de près et tâter toutes les viandes, ne trouver jamais rien de bien apprêté ni d'assez propre, faire des mystères a chaque morceau, tout cela ressent un cœur mou et esclave de sa bouche. J'estime plus saint Bernard d'avoir bu de l'huile pour de l'eau et du vin, que s'il eût bu de l'eau d'absinthe avec intention; car c'étoit signe qu'il ne pensoit pas à ce qu'il buvoit. Et en cette indifférence du boire et du manger consiste véritablement la perfection de cette parole: Mangez ce que l'on vous servira. J'excepte néanmoins les viandes qui nuisent à la santé, ou même aux fonctions de l'esprit, comme sont, à l'égard de plusieurs personnes, les viandes chaudes et épicées; et je n'entends pas non plus parler de certaines occasions où la nature a besoin d'être aidée et remontée pour pouvoir soutenir quelque travail à la gloire de Dieu. En un mot, une sobriété modérée et continuelle vaut mieux que des abstinences violentes faites à diverses reprises, et entremêlées de grands relâchemens.
La discipline prise modérément est merveilleuse pour ranimer la dévotion. La haire mate puissamment le corps; mais l'usage en est ordinairement peu propre aux gens mariés, aux complexions délicates, et à ceux qui ont à supporter d'autres grandes peines. On peut cependant s'en servir, avec l'aide d'un sage confesseur, les jours qui sont plus spécialement consacrés à la pénitence.
Il faut prendre la nuit autant de sommeil qu'il en faut, chacun selon sa complexion, pour pouvoir bien et utilement veiller le jour; et puisque l'Ecriture Sainte en cent façons, l'exemple des saints, la raison et l'expérience nous recommandent grandement les matinées comme le temps le plus précieux et le plus fructueux de nos jours; puisque Notre-Seigneur même est appelé soleil levant, et sa sainte Mère aube du jour, je pense que c'est une habitude louable de prendre son sommeil le soir de bonne heure, pour pouvoir ensuite se réveiller et se lever de bon matin. Assurément c'est bien là le temps le plus agréable, le plus doux, et où il y a le moins d'embarras; les oiseaux eux-mêmes semblent nous y inviter à bénir et à louer Dieu. Le lever matin est donc tout-à-fait favorable et à la santé et à la sainteté.
Balaam, monté sur son ânesse, alloit trouver Balac; mais, parce que son intention n'étoit pas droite, un ange l'attendit sur le chemin avec une épée en main pour le tuer. L'ânesse, qui voyoit l'ange, s'arrêta par trois fois et fit la rétive; et chaque fois Balaam la frappa cruellement de son bâton pour la faire avancer, jusqu'à ce qu'enfin, s'étant couchée tout-à-fait sous le prophète, elle lui dit, par un grand miracle: Que t'ai-je fait? Pourquoi m'as tu déjà frappée trois fois? Et aussitôt les yeux de Balaam s'étant ouverts, il vit l'ange qui lui dit: Pourquoi as-tu battu ton ânesse? Si elle ne se fût détournée de devant moi, je t'eusse tué, et je l'eusse épargnée. Alors Balaam dit à l'ange: Seigneur, j'ai péché; je ne savois pas que vous vous opposassiez à mon voyage. Voyez-vous Philothée, Balaam est la cause du mal; et il frappe néanmoins la pauvre ânesse qui n'y a nulle part. C'est ce qui arrive bien souvent en nos affaires: cette femme voit son mari ou son enfant malade, et aussitôt elle court au jeûne, à la haire, à la discipline, comme fit David en pareille occasion. Hélas! chère amie, vous battez le pauvre âne, vous affligez votre corps, et cependant il n'est pas cause de votre mal, et de ce que Dieu a tiré son épée contre vous. Corrigez votre cœur qui est idolâtre de ce mari, qui passe tout à cet enfant, et qui le destine à mille projets d'orgueil et d'ambition: c'est là la vraie source du mal. Cet homme voit que souvent il retombe lourdement dans le péché: aussitôt sa conscience vient lui percer le cœur par des reproches intérieurs qu'il redoute, alors revenant à lui: Ah! maudite chair, s'écrie-t-il, ah! corps déloyal, tu m'as trahi! Et le voilà aussitôt à grands coups sur cette chair, à des jeûnes immodérés, à des disciplines sans fin, à des haires insupportables. O pauvre ame! si ta chair pouvoit parler comme l'ânesse de Balaam, elle te diroit: Pourquoi me frappes-tu, misérable? C'est contre toi, ô mon ame! que Dieu arme sa vengeance; c'est toi qui es la criminelle. Pourquoi me conduis-tu en de mauvaises réunions? Pourquoi m'exposes-tu à de rudes tentations? Sois sobre en tes pensées, et je serai sobre dans mes sens. Ne vois que des gens honnêtes, et j'ignorerai de tels excès. Hélas! c'est toi qui me jettes dans le feu, et tu ne veux pas que je brûle! Tu me remplis les yeux de fumée, et tu ne veux pas qu'ils s'enflamment! Et Dieu sans doute vous dit alors: Battez, rompez, fendez, brisez vos cœurs principalement; car c'est contre eux que ma colère est allumée. Certes, pour guérir la démangeaison, il ne faut pas tant se baigner et le laver, que se purifier le sang et se rafraîchir la bile; ainsi, pour nous guérir de nos vices, s'il est bon de mortifier notre chair, il est surtout bon de bien purifier nos affections et de rafraîchir nos cœurs. Souvenez-vous, au reste, qu'en tout et partout il ne faut entreprendre d'austérité corporelle qu'avec l'avis de votre directeur.
CHAPITRE XXIV.
Des compagnies et de la solitude.
Rechercher les compagnies, et les fuir, ce sont deux excès blâmables dans la dévotion des gens du monde, qui est celle dont je parle ici. Car fuir les compagnies, c'est marquer du dédain et du mépris pour le prochain; et les rechercher, c'est donner dans l'inutilité et l'oisiveté. Il faut aimer le prochain comme soi-même; pour montrer qu'on l'aime, il ne faut pas éviter d'être avec lui; et pour témoigner qu'on s'aime soi-même, il faut se plaire avec soi-même: Or on y est quand on est seul: Pense à toi, dit saint Bernard, et puis aux autres. Si donc rien ne vous presse de faire des visites, ou d'en recevoir chez vous, demeurez en vous-même, et entretenez-vous avec votre cœur. Mais si quelque visite vous arrive, ou que vous ayez de bons motifs pour en faire, allez au nom de Dieu, Philothée, et voyez votre prochain de bon cœur et de bon œil.
On appelle mauvaises compagnies celles qui sont animées de quelque mauvaise intention, ou bien quand ceux qui s'y trouvent sont vicieux, libres et dissolus. Pour celles-là, il faut s'en détourner tout-à-fait, comme les abeilles se détournent d'un amas de frelons et de taons. Car, comme ceux qui ont été mordus par des chiens enragés ont la sueur, l'haleine et la salive dangereuses, principalement pour les enfans et les personnes délicates; de même le commerce des gens vicieux et libres en paroles ne peut avoir que de grands dangers, surtout pour ceux dont la dévotion est encore tendre et délicate.
Il y a des compagnies qui ne sont aucunement utiles, si ce n'est pour se récréer et se reposer un peu des occupations sérieuses. Quant à celles-là, comme il ne faut pas y donner trop de temps, aussi peut-on y consacrer le loisir destiné à la récréation.
Il en est d'autres qui ne sont que d'honnêteté, comme sont les visites mutuelles; et certaines assemblées qui se font pour honorer le prochain; et quant à celles-là, s'il ne faut pas y mettre trop d'importance, aussi ne faut-il pas les mépriser d'une manière incivile; mais y satisfaire avec modestie et prudence, afin d'éviter également l'impolitesse et la légèreté.
Restent les compagnies utiles, comme sont celles des personnes vertueuses et dévotes. O Philothée! ce vous sera toujours un grand bien d'en rencontrer souvent de pareilles. La vigne plantée parmi les oliviers porte des raisins onctueux, et qui ont le goût de l'olive; de même, une ame qui se trouve souvent parmi des gens de bien ne peut faire autrement que de participer à leurs vertus. Les bourdons seuls ne peuvent point faire de miel, mais avec les abeilles ils aident à le faire: c'est donc un grand moyen de nous bien exercer à la dévotion que de converser souvent avec les ames dévotes.
En toute compagnie et conversation, la naïveté, la simplicité, la douceur, la retenue, sont ce qu'il y a de préférable. Il est des gens qui mettent tant d'artifice à la moindre parole et au moindre mouvement, que chacun en est ennuyé; et comme celui qui ne voudroit jamais se promener qu'en comptant ses pas, ni parler qu'en chantant, seroit insupportable à tout le monde; de même ceux qui prennent une contenance affectée, et qui ne font rien qu'en cadence, sont extrêmement fâcheux dans le monde; et l'on peut assurer qu'il y a toujours en eux plus ou moins de présomption. Il faut pour l'ordinaire qu'une douce joie domine dans nos rapports avec le prochain. Aussi louoit-on beaucoup saint Romuald et saint Antoine de ce que, nonobstant toutes leurs austérités, ils avoient toujours sur la physionomie et dans leurs discours l'expression de la joie, de la gaîté et de la politesse. Riez avec ceux qui rient, réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent; je vous le dis encore une fois avec l'Apôtre: Réjouissez-vous toujours, mais en Notre-Seigneur, et que votre modestie paroisse aux yeux de tous. Pour vous réjouir en Notre-Seigneur, il faut que le sujet soit non-seulement licite, mais convenable; ce que je dis, parce qu'il y a des choses licites qui pourtant ne conviennent pas; et afin que votre modestie paroisse, gardez-vous des méchancetés, qui bien certainement sont toujours répréhensibles. Faire tomber l'un, noircir l'autre, piquer celui-ci, faire du mal à un fou, ce sont des risées et des joies sottes et méchantes.
Mais toujours, outre la solitude intérieure en laquelle vous pouvez vous retirer au milieu même des plus grandes conversations, ainsi que je l'ai dit au chapitre douze de la seconde partie, vous devez beaucoup aimer la solitude extérieure et réelle; non pas pour aller dans les déserts comme sainte Marie égyptienne, saint Paul, saint Antoine, saint Arsène et tant d'autres solitaires; mais pour demeurer un peu dans votre chambre, dans votre jardin, ou ailleurs, et pouvoir plus librement recueillir votre esprit en vous-même, et récréer votre ame par de bonnes méditations et de saintes pensées, ou bien par un peu de bonne lecture; c'est ce que faisoit le grand saint Grégoire, évêque de Nazianze, ainsi que nous le voyons par ses écrits: «Je me promenois, dit-il, seul avec moi-même vers l'heure où le soleil se couche, et je passois doucement le temps sur les rivages de la mer; car j'ai coutume de prendre cette petite récréation pour me reposer et me distraire des ennuis ordinaires de la vie.» Et là-dessus il rapporte la bonne pensée qu'il eut, et que je vous ai citée ailleurs. C'étoit aussi la pratique de saint Ambroise: «Souvent, dit saint Augustin, étant entré dans sa chambre, dont on ne refusoit l'entrée à personne, je me plaisois à le regarder lire; et après avoir attendu quelque temps, je m'en retournois sans mot dire, pour ne pas le déranger, pensant que le peu de temps qui restoit à ce grand pasteur pour délasser et récréer son esprit ne devoit pas lui être ôté.» Aussi, après que les apôtres eurent un jour raconté à Notre-Seigneur les succès qu'ils avoient eus dans une mission: Venez, leur dit le Sauveur, retirons-nous dans la solitude, et prenez-y un peu de repos.
CHAPITRE XXV.
De la bienséance des habits.
Saint Paul veut que les femmes chrétiennes (il en faut dire autant des hommes) soient revêtues d'habits convenables, se parant avec modestie et retenue. Or, la bienséance des habits et des autres ornemens dépend de la matière, de la forme et de la propreté.
Quant à la propreté, elle doit presque toujours être la même dans nos habits, sur lesquels, autant qu'il est possible, il ne faut laisser aucune sorte de souillure et de tache. La propreté extérieure représente en quelque façon la pureté intérieure, c'est pour cela que Dieu exige une grande pureté corporelle en ceux qui approchent de ses autels, et dans ceux qui sont plus particulièrement consacrés à son service.
Quant à la matière et à la forme des habits, la bienséance résulte de plusieurs circonstances: du temps, de l'âge, des qualités, des compagnies et des occasions. On se pare ordinairement mieux les jours de fête, selon la grandeur du jour qu'on célèbre; dans les temps consacrés à la pénitence, comme le carême, l'on se néglige beaucoup; dans les noces, on porte des robes nuptiales; dans les assemblées funèbres, des robes de deuil; auprès des princes on rehausse son état; dans l'intérieur de la famille on doit l'oublier; la femme mariée peut et doit se parer, quand elle est avec son mari et qu'elle sait qu'il le désire; mais si elle fait de même pendant son absence, on lui demandera à quoi bon tant de soin et de recherche. On permet plus d'ajustement aux filles, parce qu'il leur est permis de vouloir plaire à plusieurs, quoique ce ne soit qu'afin d'en gagner un par un saint mariage. On ne trouve pas non plus mauvais que les veuves à marier se parent un peu, pourvu qu'elles ne se donnent point les airs de la première jeunesse: d'autant qu'ayant déjà passé par l'état du mariage, et les regrets du veuvage, on s'attend à les trouver d'un esprit mûr et rassis. Mais quant aux vraies veuves, c'est-à-dire celles qui le sont vraiment de cœur, nul ornement ne leur est convenable, sinon l'humilité, la modestie et la dévotion. Car si elles veulent être recherchées, elles ne sont pas de vraies veuves; et si elles ne le veulent pas, pourquoi tant de prétentions? Qui ne veut point recevoir d'hôtes, n'a qu'à ôter l'enseigne de son logis. On se moque toujours des vieilles gens qui veulent faire les jolis; c'est une folie qui n'est supportable tout au plus que dans la jeunesse.
Soyez propre, Philothée, qu'il n'y ait rien sur vous de traînant et de mal rangé. C'est mépriser ceux avec qui l'on est que de les aller voir en habit désagréable; mais gardez-vous surtout des afféteries, vanités, curiosités et sottes recherches; tenez-vous toujours, tant qu'il vous sera possible, du côté de la simplicité et de la modestie: c'est le plus grand ornement de la beauté, et la meilleure excuse de la laideur. Saint Pierre avertit principalement les jeunes femmes de ne point porter leurs cheveux si crêpés, frisés, bouclés et apprêtés. Les hommes qui sont assez lâches pour s'amuser à de telles sottises, sont partout décriés comme étant moins hommes que femmes; et les femmes elles-mêmes que la vanité entête, sont tenues pour foibles en vertu; du moins, si elles en ont, il n'y paroît guère parmi tant de fatras et de bagatelles. On dit qu'on n'y pense pas mal; mais je réplique, comme je l'ai fait ailleurs, que le diable y en pense toujours. Pour moi, je voudrais qu'un dévot et une dévote fussent toujours les mieux habillés de la compagnie, mais les moins pompeux et affectés; et qu'ils fussent, comme il est dit dans le Proverbe, parés de grâces, de bienséance et de dignité. Saint Louis dit d'un seul mot, qu'on doit se vêtir selon son état, en sorte que les sages et les prudens ne puissent pas dire, vous en faites trop, et les jeunes gens, vous en faites trop peu. Que si les jeunes ne veulent point se contenter de la bienséance, alors il faut s'en tenir à l'avis des sages.
CHAPITRE XXVI.
De parler, et premièrement comment il faut parler de Dieu.
Les médecins prennent une grande connoissance de la santé ou de la maladie d'une personne par l'inspection de sa langue; et nos paroles sont aussi de vrais indices des qualités de notre ame. Par tes paroles, dit le Sauveur, tu seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné.
Nous portons soudain la main sur la douleur que nous sentons, et la langue sur l'amour que nous avons. Si donc, Philothée, vous avez bien l'amour de Dieu, vous parlerez souvent de Dieu dans les conversations particulières que vous aurez avec vos parens, vos amis et vos voisins. Oui, car la bouche du juste méditera la sagesse, et sa langue parlera de justice. Et comme les abeilles ont toujours dans leur petite trompe quelque peu du miel qu'elles distillent, de même aussi votre bouche conservera le goût des bonnes pensées qu'elle aura exprimées; votre plus douce jouissance sera de faire couler sur vos lèvres les louanges de Dieu, et vous éprouverez quelque chose de cette douceur délicieuse que saint François avoit, dit-on, à la bouche toutes les fois qu'il prononçoit le nom du Seigneur.
Mais parlez toujours de Dieu comme de Dieu, c'est-à-dire avec respect et dévotion; non point en faisant la suffisante et la prêcheuse, mais avec un grand esprit de douceur, de charité et d'humilité; distillant, comme l'épouse des Cantiques, le miel délicieux de la dévotion, et le versant goutte à goutte, tantôt dans l'oreille de l'un, tantôt dans l'oreille de l'autre, priant Dieu au fond de votre ame qu'il lui plaise de faire passer cette sainte rosée jusque dans le cœur de ceux qui vous écoutent.
Surtout il faut faire cet office angélique doucement et agréablement, non par manière de correction, mais par manière d'inspiration; car c'est merveille, comme la douceur est une bonne manière de proposer les choses et une puissante amorce pour attirer les cœurs.
Ne parlez donc jamais de Dieu, ni de la dévotion, par manière d'acquit et d'entretien, mais toujours avec attention et dévotion. Ce que je dis pour vous garantir d'une dangereuse vanité qui se trouve en plusieurs personnes faisant profession de piété, lesquelles disent à tout propos des paroles saintes et ferventes par forme de discours, et sans y penser nullement; et qui, après les avoir dites, se croient telles que leurs paroles semblent l'indiquer, ce qui malheureusement n'est pas.
CHAPITRE XXVII.
De l'honnêteté des paroles, et du respect que l'on doit aux personnes.
Si quelqu'un ne pèche point en paroles, dit l'apôtre saint Jacques, il est un homme parfait. Gardez-vous soigneusement de toute parole déshonnête; car encore que vous ne les disiez pas avec mauvaise intention, toujours est-il que ceux qui les entendent peuvent les prendre d'une autre manière. La parole déshonnête tombant dans un cœur foible, s'étend et se dilate comme une goutte d'huile sur du drap; et quelquefois elle saisit tellement le cœur, qu'elle le remplit de mille pensées et tentations coupables. Car si le poison du corps entre par la bouche, le poison du cœur entre par l'oreille; et la langue qui le produit est vraiment meurtrière, puisque bien qu'à l'aventure le venin qu'elle a jeté n'ait pas produit son effet, à cause du contre-poison qui se sera trouvé dans les cœurs, toujours est-il qu'il n'a pas tenu à sa malice qu'elle ne les ait fait mourir. Et qu'on ne dise pas qu'on n'y a pas pensé; car Notre-Seigneur, qui connoît les pensées, a dit, que la bouche parle de l'abondance du cœur. Et si nous n'y pensons pas mal, le démon néanmoins y en pense beaucoup, et se sert toujours secrètement de ces mauvais mots pour en transpercer le cœur de quelqu'un. On dit que ceux qui ont mangé de l'herbe qu'on nomme angélique ont toujours l'haleine douce et agréable; et ceux qui ont bien dans le cœur l'honnêteté et la chasteté, qui est par excellence la vertu angélique, ont toujours à la bouche des paroles pures, chastes et honnêtes. Quant aux choses grossières et folles, l'Apôtre ne veut pas seulement qu'on les nomme, nous assurant que rien ne corrompt tant les bonnes mœurs que les mauvais discours.
Que si ces paroles déshonnêtes sont dites à couvert, avec finesse et subtilité, elles sont encore infiniment plus dangereuses; car, comme plus un dard est pointu, plus il entre aisément dans nos corps, de même plus un mauvais mot est aigu, plus il pénètre dans nos cœurs; et ceux qui pensent être fort aimables en disant de telles paroles en compagnie, ne savent pas pourquoi les compagnies sont faites; car elles doivent être comme des essaims d'abeilles réunies pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non comme un tas de guêpes attachées à quelque pourriture. Si donc quelque fat vient vous dire des paroles messéantes, témoignez que vos oreilles en sont offensées, soit en vous détournant, soit en usant de quelqu'autre moyen, selon que la prudence vous le suggérera.
C'est une des plus mauvaises qualités qu'un esprit puisse avoir que d'être moqueur. Dieu hait extrêmement ce vice et en a fait autrefois des châtimens exemplaires. Rien n'est si contraire à la charité, et encore plus à la dévotion, que le mépris du prochain; or, la dérision et la moquerie n'ont jamais lieu sans ce mépris. Aussi est-ce un fort grand péché; et les docteurs ont raison de dire que la moquerie est la plus grande offense que l'on puisse faire au prochain en paroles, parce que les autres offenses n'empêchent pas toujours d'estimer celui qui est offensé, tandis que celle-ci est toujours accompagnée de dédain et de mépris.
Quant aux jeux de paroles qui se font entre honnêtes gens avec une gaîté douce et modeste, ils appartiennent à la vertu que les Grecs appellent eutrapélie, et que nous pouvons nommer bonne conversation: c'est une manière aimable de se récréer à l'occasion des travers et des petites imperfections humaines dont personne n'est exempt. Il se faut garder seulement de passer de la plaisanterie à la moquerie; car la moquerie provoque à rire par mépris du prochain, au lieu que la plaisanterie provoque à rire par la liberté, l'enjoûment et la franchise de cœur, joints à la gentillesse de quelques mots. Il est rapporté de saint Louis, que, quand les religieux qu'il avoit à sa cour vouloient parler de choses sérieuses après dîner, Ce n'est pas le moment, leur disoit-il, de raisonner de la sorte, mais bien de se récréer de quelques bons mots: que chacun dise donc librement et honnêtement ce qu'il voudra. Et en cela il vouloit donner occasion à la noblesse qui étoit autour de lui de recevoir quelque marque de sa bonté. Du reste, Philothée, passons tellement le temps par récréation, que nous nous assurions toujours la sainte éternité par dévotion.
CHAPITRE XXVIII.
Des jugemens téméraires.
Ne jugez point, et vous ne serez point jugés, dit le Sauveur de nos ames; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés. Non, dit le saint apôtre, ne jugez point avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne révéler le secret des ténèbres, et manifester les conseils des cœurs. Oh! que les jugemens téméraires sont désagréables à Dieu! Les jugemens des enfans des hommes sont téméraires, parce qu'ils ne sont pas juges les uns des autres, et qu'en jugeant ils usurpent l'office de Notre-Seigneur. Ils sont téméraires, parce que la principale malice du péché vient de l'intention et de la disposition du cœur, qui est pour nous le secret des ténèbres. Ils sont téméraires, parce que chacun a bien assez à faire de se juger soi-même, sans entreprendre encore de juger son prochain. C'est une chose également nécessaire pour n'être point jugé, de ne point juger les autres et de se juger soi-même; car, comme Notre-Seigneur nous défend l'un, l'Apôtre nous ordonne l'autre, en disant: Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés. Mais, ô Dieu! nous faisons tout le contraire; car, ce qui nous est défendu, nous ne cessons de le faire, jugeant à tout propos le prochain; et ce qui nous est commandé, qui est de nous juger nous-mêmes, nous ne le faisons jamais.
Selon les diverses causes des jugemens téméraires, il y faut apporter divers remèdes. Il y a des cœurs aigres, amers et âpres de leur nature qui rendent pareillement aigre et amer tout ce qu'ils reçoivent, et qui, selon l'expérience du Prophète, convertissent le jugement en absynthe, ne jugeant jamais du prochain qu'en toute rigueur et âpreté. Ceux-ci ont grandement besoin de tomber entre les mains d'un bon médecin spirituel; car cette amertume de cœur leur étant naturelle, elle est difficile à vaincre; et bien qu'en soi elle ne soit pas péché, mais seulement une imperfection, elle est néanmoins dangereuse, parce qu'elle introduit et fait régner dans l'ame le jugement téméraire et la médisance. Quelques-uns jugent témérairement, non par aigreur, mais par orgueil, s'imaginant que plus ils rabaissent l'honneur d'autrui, plus ils relèvent le leur; esprits arrogans ou présomptueux, qui s'admirent eux-mêmes, et se placent si haut dans leur propre estime, qu'ils voient tout le reste comme chose petite et basse. Je ne suis pas comme le reste des hommes, disoit le sot pharisien. D'autres n'ont pas cet orgueil manifeste, mais seulement une certaine petite complaisance à considérer le mal d'autrui, pour savourer et faire savourer plus doucement le bien contraire dont ils se croient doués; et cette complaisance est si secrète et imperceptible, que, si on n'a bonne vue, on ne peut la discerner, et ceux mêmes qui en sont atteints ne la connoissent pas, à moins qu'on ne la leur montre. D'autres, pour se flatter et s'excuser eux-mêmes, et pour adoucir les remords de leur conscience, jugent fort volontiers que les autres sont vicieux du vice qu'ils ont contracté, ou de quelque autre aussi grand, se persuadant que la multitude des criminels rend leur péché moins blâmable. Plusieurs s'adonnent au jugement téméraire pour le seul plaisir de philosopher et de gloser sans fin sur l'humeur, la conduite et les mœurs des personnes, se faisant de cela comme un exercice et un jeu d'esprit. Que si par malheur ils rencontrent quelquefois juste en leurs conjectures, alors l'audace et la manie de juger s'accroît tellement en eux, que l'on a bien de la peine à les retenir. Beaucoup jugent par passion, pensant toujours bien de ce qu'ils aiment, et toujours mal de ce qu'ils haïssent, sinon en un cas tout-à-fait étonnant, et néanmoins véritable, où l'excès de l'amour porte à mal juger de ce qu'on aime: effet monstrueux d'un amour grossier, imparfait, troublé et malade; maudite jalousie, qui, comme chacun sait, sur un simple regard, sur le moindre geste, condamne les personnes de trahison et de parjure. Enfin, la crainte, l'ambition et mille autres foiblesses d'esprit, contribuent souvent à ces vains soupçons et à ces jugemens téméraires.
Mais quels remèdes à tant de maux? On dit que ceux qui ont bu du suc d'une herbe d'Ethiopie, appelée ophiusa, croient voir partout des serpens et autres choses effroyables, et que pour les guérir il faut leur faire prendre du vin de palmier; de même ceux qui ont avalé l'orgueil, l'envie, l'ambition, la haine, ne voient rien qu'ils ne trouvent mauvais et blâmable; et pour les guérir je leur dis: Buvez le plus que vous pourrez du vin sacré de la charité; elle vous délivrera de ces mauvaises humeurs qui vous font faire tant de jugemens bizarres. La charité craint de rencontrer le mal; tant s'en faut-il qu'elle l'aille chercher. Et quand elle le rencontre, elle s'en détourne et le dissimule: ainsi, au premier bruit qui lui en vient, elle ferme les yeux pour ne pas le voir; et puis elle croit par une sainte simplicité que ce n'étoit pas le mal, mais seulement l'ombre et comme le fantôme du mal. Que si néanmoins elle est forcée de reconnoître que c'est lui-même, elle s'en distrait aussitôt, et tâche d'en oublier la figure.
La charité est le grand remède à tous les maux, mais spécialement à celui-ci. Toutes choses paroissent jaunes à ceux qui ont la jaunisse, et l'on dit que pour les guérir de ce mal, il leur faut faire porter de la feuille de pavot sous la plante des pieds. Certes, ce péché de jugement téméraire est une jaunisse spirituelle, qui fait paroître toutes choses mauvaises aux yeux de ceux qui en sont atteints; mais qui en veut guérir, doit appliquer le remède non aux yeux, mais aux pieds de l'ame, c'est-à-dire non à l'entendement, mais aux affections. Si donc vous avez de la douceur et de la charité dans le cœur, tous vos jugemens seront doux et charitables; et en voici trois exemples admirables que je vous présente.
Isaac avoit dit que Rebecca étoit sa sœur, et Abimélech qui s'aperçut de quelques démonstrations d'amitié entre eux, fort tendres et très-familières, jugea que c'étoit sa femme: un œil malin eût jugé que c'étoit sa maîtresse, ou que si elle étoit sa sœur, il étoit lui-même un incestueux; mais Abimélech prit le parti charitable qu'il pouvoit prendre sur un tel fait. Voilà comme l'on doit juger favorablement du prochain autant que l'on peut; et si une action avoit cent aspects différens, il faudroit la regarder uniquement par le plus bel endroit. Saint Joseph ne pouvoit douter que la sainte Vierge ne fût enceinte; mais parce qu'il connoissoit son éminente sainteté, et sa vie toute pure, toute angélique, il ne se permit pas le plus léger soupçon contre elle, quelque violens que fussent ses préjugés: ainsi il prit la résolution, en la quittant, d'en laisser tout le jugement à Dieu. L'Esprit divin nous fait remarquer dans l'Evangile, qu'il en usa de la sorte parce qu'il étoit un homme juste. Or l'homme juste, qui ne peut absolument excuser ni le fait, ni l'intention d'une personne dont il connoît la probité, n'en veut pas juger et tâche même d'ôter cela de son esprit, et en laisse le jugement à Dieu. Le Sauveur crucifié, ne pouvant excuser entièrement le péché de ceux qui l'avoient attaché à la croix, voulut au moins en diminuer la malice par la raison de leur ignorance: de même quand nous ne pouvons excuser le péché, rendons-le au moins digne de compassion, en l'attribuant à la cause la plus supportable qu'il puisse avoir, comme à l'ignorance ou à la foiblesse.
Mais ne peut-on donc jamais juger le prochain? Non certes, jamais: c'est Dieu, Philothée, qui juge les criminels, dans les jugemens de la justice humaine. Toutefois il se sert de la voix des magistrats pour se rendre intelligible à nos oreilles; ils sont comme ses interprètes et ses oracles, et ne doivent rien prononcer que ce qu'ils ont appris de lui. Que s'ils font autrement, et suivent leurs propres passions, alors c'est vraiment eux qui jugent, et qui par conséquent seront jugés; car il est défendu aux hommes, en tant qu'hommes, de juger les autres.
Voir ou connoître une chose, ce n'est pas en juger; car tout jugement, au moins selon la phrase de l'Ecriture, présuppose quelque difficulté, grande ou petite, vraie ou apparente, qu'il faut décider. C'est pourquoi elle dit que ceux qui n'ont pas la foi sont déjà jugés, parce qu'il n'y a point de doute sur leur condamnation. Ce n'est donc pas mal fait de douter du prochain? Non, car il n'est pas défendu de douter, mais de juger. Toutefois, il n'est permis ni de douter ni de soupçonner, qu'autant que de bonnes raisons nous y contraignent; autrement les doutes et les soupçons sont téméraires. Si quelque œil méchant eût vu Jacob, quand il embrassa Rachel auprès du puits, ou qu'il eût vu Rebecca recevoir des bracelets et des pendans d'oreilles d'Eliézer, homme inconnu dans ce pays-là, il eût sans doute mal pensé de ces deux modèles de vertu, mais c'eût été bien à tort; car quand une action est de soi-même indifférente, c'est faire un soupçon téméraire que d'en tirer une mauvaise conséquence, à moins que plusieurs circonstances ne donnent crédit à ce soupçon. C'est aussi un jugement téméraire que de prendre occasion d'un acte pour blâmer la personne qui en est l'auteur; mais ceci, je le dirai bientôt plus clairement.