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Introduction à la vie dévote

Chapter 172: De la médisance.
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About This Book

The work offers a practical, pastoral guide to living a devout Christian life within ordinary social and professional duties, arguing that holiness is attainable without monastic withdrawal. It presents habits of interior devotion, humility, moderation, regular prayer and examination of conscience, and warns against mistaking spiritual consolations for personal virtue. Advice is concrete and adaptive, showing how small acts and gentle practices sustain progress, and emphasizing imitation of Christ through consistent example. Chapters mix doctrinal reflection, moral counsel, and practical exercises aimed at readers in varied circumstances seeking steady growth in piety.

Enfin, ceux qui ont bien soin de leur conscience ne sont guère sujets aux jugemens téméraires; car, comme les abeilles, en voyant les brouillards et les temps nébuleux, se retirent dans leurs ruches et y préparent leur miel, de même les bonnes ames ne laissent pas courir leurs pensées sur les sujets embrouillés et parmi les actions équivoques du prochain; mais pour ne pas les rencontrer, elles se renferment au dedans d'elles-mêmes, et prennent au fond de leur cœur de bonnes résolutions pour leur propre amendement.

C'est le fait d'une ame inutile de s'amuser à examiner la vie d'autrui: j'excepte ceux qui sont chargés de la conduite des autres, soit dans la famille, soit dans l'état; car une bonne partie de leur conscience consiste à surveiller celle d'autrui. Qu'ils fassent donc leur devoir avec amour: passé cela, qu'ils se tiennent en repos et ne s'occupent que d'eux-mêmes.


CHAPITRE XXIX.

De la médisance.

Le jugement téméraire produit l'inquiétude, le mépris du prochain, l'orgueil et la complaisance en soi-même, et cent autres effets très-pernicieux, parmi lesquels la médisance est au premier rang, comme la vraie peste des conversations. Oh! que n'ai-je un des charbons du saint autel pour toucher les lèvres des hommes et les purifier de leurs péchés, comme un séraphin purifia jadis les lèvres du prophète Isaïe! Qui ôteroit la médisance du monde, en ôteroit une des plus grandes causes de péchés qui existent.

Si quelqu'un enlève injustement au prochain sa bonne réputation, outre le péché qu'il commet, il est obligé d'en faire réparation, selon la nature de la médisance; car nul ne peut entrer au Ciel avec le bien d'autrui; et de tous les biens extérieurs la renommée est le plus précieux. La médisance est une espèce de meurtre; car nous avons trois vies: la spirituelle, qui se trouve en la grâce de Dieu; la corporelle, dont l'ame est le principe; et la civile, qui consiste en la renommée. Le péché nous ôte la première, la mort nous ôte la seconde, et la médisance nous ôte la troisième. Mais le médisant a cela de particulier, que par un seul coup de langue il fait ordinairement trois meurtres: il tue son ame et l'ame de celui qui l'écoute, par un homicide spirituel, et il ôté la vie civile à celui dont il médit; car, comme disoit saint Bernard, et celui qui médit, et celui qui écoute le médisant, ont tous deux le diable sur eux; mais l'un l'a sur la langue, et l'autre en son oreille. David dit en parlant des médisans, qu'ils ont aiguisé leur langue comme la langue d'un serpent. Or, le serpent a la langue fourchue et à deux pointes, selon la remarque d'Aristote; et telle est en effet la langue du médisant, qui d'un seul coup pique et empoisonne l'oreille de celui qui écoute, et la réputation de celui dont il parle.

Je vous conjure donc, chère Philothée, de ne jamais médire de personne, ni directement, ni indirectement: gardez-vous d'attribuer de faux crimes au prochain, ou de découvrir ceux qui sont secrets, ou d'augmenter ceux qui sont connus, ou de mal interpréter ses bonnes œuvres, ou de nier le bien que vous savez être en quelqu'un, ou de le cacher malignement, ou de le diminuer par vos paroles; car en tout cela vous offenseriez grandement Dieu, surtout si c'étoit en accusant faussement le prochain, ou en niant la vérité à son préjudice; car alors il y auroit le double péché de mentir et de nuire au prochain.

Ceux qui préparent la médisance par des préliminaires honorables, ou qui entremêlent leurs médisances de petites gentillesses et de bons mots, sont les plus fins et les plus dangereux médisans de tous. Je proteste, disent-ils, que je l'aime, et qu'au reste c'est un galant homme; mais cependant il faut dire la vérité: il eut tort de faire cette perfidie. C'est une fort vertueuse fille, mais elle fut surprise; et autres semblables tournures. Ne voyez-vous pas l'artifice? Celui qui veut tirer de l'arc, tire tant qu'il peut la flèche à soi; mais ce n'est que pour la lancer plus fortement; il semble aussi que ceux-ci retirent leur médisance à eux, mais ce n'est que pour la décocher plus roide, afin qu'elle pénètre plus avant dans le cœur des assistans.

La médisance dite en forme de plaisanterie est plus cruelle encore que toutes les autres. Car, comme la ciguë n'est pas en soi un poison très-violent, mais au contraire assez lent en ses effets, et facile à calmer, tandis qu'étant prise avec du vin, elle est irrémédiable; de même, la médisance, qui par elle-même passeroit légèrement par une oreille et sortiroit par l'autre, s'arrête fermement en l'esprit des auditeurs, quand elle est accompagnée de quelque mot subtil et joyeux. A ceux qui médisent de la sorte, on peut appliquer ces paroles de David: Ils ont sous leurs lèvres le venin de l'aspic. En effet, l'aspic fait sa piqûre presque imperceptible, et son venin excite d'abord une démangeaison agréable, au moyen de laquelle le cœur et les entrailles se dilatent et reçoivent le poison, en sorte qu'on ne peut plus ensuite y porter remède.

Ne dites pas, un tel est un ivrogne, parce que vous l'avez vu ivre, ni un tel est un voleur, parce que vous l'avez surpris une fois à voler; car un seul acte ne constitue pas une habitude. Le soleil s'arrêta une fois en faveur de la victoire de Josué, et s'obscurcit une autre fois en faveur de celle du Sauveur: nul ne dira pourtant qu'il soit immobile ou obscur. Noé s'enivra une fois, et Loth une autre fois; ils ne furent pourtant ivrognes ni l'un ni l'autre, non plus que saint Pierre ne fut sanguinaire, pour avoir une fois répandu du sang, ni un blasphémateur, pour avoir une fois blasphémé. Le nom de vicieux ou de vertueux suppose l'habitude du vice, ou de la vertu: c'est donc une imposture de dire qu'un homme est colère ou fripon, pour l'avoir vu une fois s'emporter ou dérober. Et lors même qu'un homme eût été long-temps vicieux, on s'exposeroit encore à mentir en le nommant ainsi. Simon le Lépreux appeloit Magdeleine une pécheresse, parce qu'elle l'avoit été autrefois: il mentoit néanmoins; car elle ne l'étoit plus, mais une très-sainte pénitente: aussi Notre-Seigneur la prit-il sous sa protection. Le pharisien regardoit le publicain comme un grand pécheur, souillé peut-être d'injustice, d'adultère et de vol; mais il se trompoit grandement; car à l'instant même il venoit d'être justifié. Hélas! puisque la bonté de Dieu est si grande, qu'un seul moment suffit pour obtenir et recevoir sa grâce, quelle assurance pouvons-nous avoir qu'un homme qui étoit hier pécheur le soit encore aujourd'hui? Le jour précédent ne doit point juger le jour présent, ni le jour présent juger le jour précédent: il n'y a que le dernier jour qui doive juger tous les autres.

Nous ne pouvons donc jamais dire qu'un homme soit méchant, sans danger de mentir. Ce que nous pouvons dire, en cas qu'il en faille parler, c'est qu'il fit telle action mauvaise: qu'il a mal vécu en tel temps, que maintenant il fait mal. Mais on ne peut tirer aucune conséquence d'hier à aujourd'hui, ni d'aujourd'hui à hier, et moins encore d'aujourd'hui à demain.

Bien qu'on doive être extrêmement délicat pour ne point médire du prochain, encore faut-il se garder d'un autre excès où plusieurs se laissent aller, qui est, pour éviter la médisance, de donner des louanges au vice. S'il se trouve une personne vraiment médisante, ne dites pas pour l'excuser qu'elle est libre et franche; s'il s'en trouve une manifestement vaine, ne dites pas qu'elle est noble et généreuse; les familiarités dangereuses, ne les appelez pas simplicités ou naïvetés; ne fardez pas la désobéissance du nom de zèle, ni l'arrogance du nom de franchise, ni l'impureté du nom d'amitié. Non, chère Philothée, il ne faut pas, pour fuir le vice de médisance, favoriser, flatter, ou nourrir les autres vices, mais il faut dire rondement et franchement mal du mal, et blâmer les choses blâmables; ce qui ne tournera qu'à la gloire de Dieu, moyennant les conditions suivantes:

Premièrement, pour pouvoir blâmer les vices d'autrui, il faut que l'utilité, ou de celui dont on parle, on de celui à qui l'on parle, le requière. Par exemple, on raconte devant de jeunes personnes les inconséquences de tels et de telles, qui sont manifestement périlleuses; le déréglement d'un tel ou d'une telle, en paroles ou en actions manifestement mauvaises; si je ne blâme pas ouvertement ce mal, et que je veuille l'excuser, ces tendres ames, qui écoutent, en prendront occasion de se porter à quelque chose de semblable; leur utilité demande donc que tout franchement et sans retard je blâme ces choses-là, à moins que je ne puisse le faire en un temps plus opportun, et où la réputation de ceux dont on parle aura moins à souffrir.

En second lieu, que j'aie quelque obligation de parler sur ce sujet; comme si je suis des premiers de la compagnie, que mon silence dût passer pour une approbation: que si je suis des moindres, je ne dois point entreprendre de rien censurer, mais je dois être parfaitement mesuré dans mes expressions, pour ne pas dire un seul mot de trop. Si, par exemple, je blâme les familiarités de ce jeune homme et de cette jeune fille, ô Dieu! Philothée, il faut que je tienne la balance bien juste pour ne pas augmenter la chose, pas même d'un seul brin: s'il n'y a qu'une foible apparence, je ne dirai que cela; s'il n'y a qu'une simple imprudence, je n'en dirai pas davantage; s'il n'y a ni imprudence, ni vraie apparence du mal, mais seulement de quoi donner à un esprit malin occasion de médire, ou je n'en dirai rien du tout, ou je dirai cela même. Ma langue, tandis que je parle du prochain, est dans ma bouche comme un rasoir dans la main du chirurgien qui veut trancher entre les nerfs et les tendons. Il faut que le coup que je porterai soit si juste, que je ne dise ni plus ni moins que ce qui est.

Enfin, il faut observer, en blâmant le vice, d'épargner le plus que l'on peut la personne en qui il se trouve. On peut néanmoins parler librement des pécheurs infâmes, publics et notoires, pourvu que ce soit avec esprit de charité et de compassion, et non avec arrogance et présomption, et en prenant plaisir au mal d'autrui; car, pour ce dernier, c'est le fait d'un cœur vil et abject. J'excepte de cette règle les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise; car, pour ceux-là, ils les faut décrier tant qu'on peut, comme sont les chefs d'hérésies et de schismes; c'est charité de crier au loup quand il est entre les brebis, quelque part qu'il soit.

Chacun se permet de juger et de censurer les princes, et de médire de nations entières, selon les divers sentimens dont on est affecté à leur égard. Philothée, ne faites pas cette faute; car, outre l'offense de Dieu, vous pourriez vous attirer mille désagrémens.

Quand vous entendez mal parler du prochain, rendez l'accusation douteuse, si vous le pouvez justement; si vous ne le pouvez pas, excusez l'intention de l'accusé; que si cela ne se peut, témoignez de la compassion de son état; détournez le trait, en vous souvenant et faisant souvenir la compagnie que ceux qui ne tombent pas en faute le doivent uniquement à la grâce de Dieu; rappelez le médisant à lui-même par quelques douces manières, et dites de la personne offensée tout le bien que vous en savez.


CHAPITRE XXX.

Quelques autres avis touchant le parler.

Que votre langage soit doux, franc, sincère, rond, naïf et fidèle. Gardez-vous des duplicités et des ruses; car, bien qu'il ne soit pas bon de dire toujours toutes espèces de vérités, encore ne faut-il jamais parler contre la vérité: accoutumez-vous à ne jamais mentir sciemment, soit pour vous excuser, soit autrement, vous ressouvenant que Dieu est le Dieu de vérité. Que si vous mentez par mégarde, et que vous puissiez de suite réparer votre faute par quelque explication, n'y manquez pas; une excuse véritable a bien plus de grâce et de force pour excuser, qu'un mensonge.

Bien que l'on puisse quelquefois avec prudence et discrétion déguiser et couvrir la vérité par quelque artifice de paroles, encore ne faut-il pratiquer cela que dans les choses importantes, et quand la gloire et le service de Dieu le requièrent évidemment; hors de là les artifices sont dangereux: car, comme dit l'Ecriture-Sainte, le Saint-Esprit n'habite pas dans un cœur dissimulé et double. Il n'y a point de meilleure et de plus désirable finesse que la simplicité. La prudence mondaine et les artifices de la chair appartiennent aux enfans du siècle; mais les enfans de Dieu cheminent sans détour, et ont le cœur sans replis: Qui marche simplement, dit le Sage, marche sûrement; le mensonge, la duplicité et la feinte annoncent toujours un esprit foible et vil.

Saint Augustin avoit dit, au quatrième livre de ses Confessions, que son ame et celle de son ami n'étoient qu'une seule ame, et que la vie lui étoit en horreur depuis la mort de son ami, parce qu'il ne vouloit pas vivre à moitié, et que cependant pour cela même il craignoit de mourir, de peur que son ami ne mourût tout entier. Ces paroles lui semblèrent dans la suite trop recherchées et affectées, si bien qu'il les révoqua au livre de ses Rétractations, et les appela une ineptie. Voyez-vous, Philothée, combien cette sainte et belle ame est sensible à l'afféterie des paroles! Certes, c'est un grand ornement de la vie chrétienne, que la fidélité, la rondeur et la sincérité du langage: Je l'ai résolu, disoit David, je prendrai garde à mes voies, pour ne point pêcher par ma langue. Eh! Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte de circonspection à mes lèvres.

C'est un principe du roi saint Louis, qu'il ne faut jamais contredire personne, à moins qu'il n'y ait péché ou quelque grand dommage à être du même avis. C'est le moyen d'éviter une foule de contestations et de disputes. Or, quand il importe de contredire les autres et d'opposer son opinion à la leur, il faut user d'une grande douceur et précaution, sans vouloir aucunement violenter leur esprit; car aussi-bien ne gagne-t-on rien à prendre les choses âprement.

La règle de parler peu, si recommandée par les anciens sages, ne se prend pas en ce sens qu'il faille dire peu de paroles, mais qu'il n'en faut pas dire beaucoup d'inutiles; car, pour ce qui est des paroles, on ne regarde pas à la quantité, mais à la qualité; et il me semble qu'il faut ici éviter deux excès: le premier est de faire trop l'entendu et le sévère, refusant de contribuer aux propos familiers qui se tiennent en la conversation, parce qu'il semble alors qu'il y ait manque de confiance, ou quelque sorte de mépris; le second est de plaisanter et de babiller toujours, sans laisser aux autres ni le temps ni le moyen de dire ce qu'ils veulent, parce que cela sent un esprit éventé et léger.

Saint Louis n'aimoit pas qu'étant en compagnie on parlât en secret et en conseil, surtout à table, parce que cela faisoit supposer qu'on parloit mal des autres: Celui, disoit-il, qui est à table en bonne compagnie, et qui a quelque plaisanterie à dire, la doit dire pour tout le monde; que si c'est une chose peu importante, il la doit taire, et n'en parler à personne.


CHAPITRE XXXI.

Des passe-temps et des jeux; et premièrement de ceux qui sont permis et louables.

Il est nécessaire de donner quelquefois à notre esprit et même à notre corps quelque sorte de récréation. Cassien rapporte qu'un chasseur trouva un jour saint Jean l'Evangéliste tenant une perdrix sur son poing, et s'amusant à la caresser. Le chasseur lui demanda pourquoi un homme de son caractère passoit le temps à une chose si vile et si basse; et saint Jean lui dit: Pourquoi ne portez-vous pas votre arc toujours tendu? De peur, répondit le chasseur, que, demeurant toujours courbé, il n'ait plus la force de s'étendre quand il en sera besoin. Ne vous étonnez donc pas, répliqua l'apôtre, si je donne quelque relâche à mon esprit, et prends un peu de récréation; car c'est le moyen de pouvoir ensuite m'appliquer plus vivement à la contemplation. Assurément c'est un travers que d'être si rigoureux et si sauvage, qu'on ne veuille prendre pour soi et ne permettre aux autres aucune espèce de récréation.

Prendre l'air, se promener, s'entretenir de choses gaies et aimables, jouer du luth, ou de quelque autre instrument, chanter en musique, aller à la chasse, ce sont des récréations si honnêtes, que, pour en bien user, il ne faut que cette prudence commune qui donne à toutes choses le rang, le temps, le lieu et la mesure convenables.

Les jeux où le gain sert de prix et de récompense à l'habileté du corps ou de l'esprit, comme les jeux de paume, de ballon, de mail, les courses de bague, les échecs et les dames, sont des récréations par elles-mêmes bonnes et permises. Seulement il faut se garder de l'excès, soit quant au temps qu'on y emploie, soit quant au prix qu'on y met. Car si l'on y emploie trop de temps, ce n'est plus une récréation, mais une occupation; on ne délasse ni l'esprit ni le corps, et au contraire on étourdit et on accable l'un et l'autre; comme il arrive à ceux qui, ayant joué cinq ou six heures aux échecs, en sortent la tête brisée, ou qui, après avoir long-temps joué à la paume, en sont accablés de fatigue. Que si le prix, c'est-à-dire, ce qu'on joue, est trop considérable, les affections des joueurs se dérèglent; de plus, il y a une sorte d'injustice à mettre de grands prix à des choses aussi peu importantes et aussi inutiles que sont les adresses et les habiletés du jeu. Mais surtout prenez garde, Philothée, à ne point vous passionner pour tout cela; car, quelque honnête que soit une récréation, c'est un vice d'y attacher son cœur et son affection. Je ne dis pas qu'il ne faille pas prendre plaisir au jeu pendant qu'on joue: car autrement on ne se récréeroit pas; mais je dis qu'il ne faut pas y mettre trop de désir, d'empressement et de feu.


CHAPITRE XXXII.

Des jeux défendus.

Les jeux de dés, de cartes et autres semblables, où le gain dépend principalement du hasard, ne sont pas seulement des récréations dangereuses, comme sont les danses, mais ce sont encore des jeux absolument mauvais et blâmables de leur nature. C'est pourquoi ils sont défendus par les lois, tant civiles qu'ecclésiastiques. Mais quel grand mal y a-t-il? me direz-vous. Je vous réponds que le gain ne se fait pas en ces jeux selon la raison, mais selon le sort, qui favorise bien souvent celui dont l'adresse et l'habileté ne méritoient rien. La raison est donc offensée en cela. Mais nous sommes ainsi convenus, me direz-vous? cela est bon pour montrer que celui qui gagne ne fait pas tort aux autres; mais cela n'empêche pas que la convention ne soit déraisonnable, et le jeu aussi; car le gain, qui doit être le prix de l'industrie, devient le prix du sort, qui ne mérite aucun prix, puisqu'il ne dépend nullement de nous.

Outre cela, ces jeux portent le nom de récréation, et sont faits pour cela; et néanmoins ils ne le sont nullement, mais de violentes occupations; car n'est-ce pas une occupation que d'avoir l'esprit tendu par une application continuelle, et perpétuellement agité d'inquiétude, de crainte et d'empressement? Y a-t-il attention au monde plus triste, plus sombre et plus mélancolique que celle des joueurs? il ne faut ni parler sur le jeu, ni rire, ni tousser, autrement les voilà hors d'eux-mêmes.

Enfin, il n'y a de joie à ces jeux qu'en gagnant; et cette joie n'est-elle pas coupable, puisqu'elle suppose la perte et le déplaisir d'autrui? Un tel plaisir est assurément indigne. Voilà les trois raisons pour lesquelles les mauvais jeux sont défendus. Le grand roi saint Louis, sachant que le comte d'Anjou son frère, et messire Gautier de Nemours, jouoient ensemble, se leva, quoique malade, et alla tout chancelant en leur chambre, et là prit les tables, les dés et une partie de l'argent, et jeta tout dans la mer, en s'indignant beaucoup contre eux. La vertueuse et chaste Sara, parlant à Dieu de son innocence: Vous le savez, dit-elle, ô Seigneur! jamais je ne me suis trouvée dans la société des joueurs.


CHAPITRE XXXIII.

Des bals et autres passe-temps permis, mais dangereux.

Les danses et les bals sont choses indifférentes de leur nature; mais les circonstances qui accompagnent ordinairement cet exercice l'inclinent beaucoup du côté du mal, et le rendent par conséquent très-nuisible et très-dangereux. D'abord c'est la nuit que l'on prend pour cela; et parmi les ténèbres et l'obscurité, il est difficile qu'il ne se glisse beaucoup de choses mauvaises dans un divertissement qui est déjà par lui-même très-susceptible de mal: ensuite on y fait de longues veilles, qui font perdre la matinée du jour suivant, et par cela même le moyen d'y servir Dieu. Or, n'est-ce pas une grande folie de changer ainsi le jour en la nuit, la lumière en ténèbres, et les bonnes œuvres en folâtres plaisirs? De plus, chacun porte au bal de la vanité à qui mieux mieux, et la vanité est une si grande disposition aux mauvaises affections et aux amitiés dangereuses, que tout cela est la suite presque nécessaire de ces sortes de réunions.

Je dis de la danse et des bals, Philothée, ce que les médecins disent des champignons: les meilleurs n'en valent rien, disent-ils; et je vous dis aussi que les meilleurs bals ne sont guère bons. Si cependant il vous faut manger des champignons, ayez soin qu'ils soient bien apprêtés; et si, par quelque occasion dont vous ne puissiez absolument vous dégager, il vous faut aller au bal, prenez garde que votre danse soit bien apprêtée. Or, comment le sera-t-elle? par la modestie, la gravité et la bonne intention. Mangez-en peu et rarement, disent les médecins en parlant des champignons; car, quelque bien apprêtés qu'ils soient, la grande quantité les rend mortels: de même, je vous le dis, Philothée, dansez peu et rarement; car, autrement, vous seriez en danger de vous y affectionner.

Les champignons, selon Pline, étant spongieux et poreux, attirent aisément toute l'infection qui est autour d'eux, en sorte que s'ils sont près des serpens, ils en reçoivent le venin. Les bals, les danses, et autres assemblées de ce genre, attirent aussi les vices et les péchés qui sont en un lieu: les querelles, les jalousies, les moqueries, les folles amours. Et comme ces exercices ouvrent les pores du corps de ceux qui s'y livrent, aussi ouvrent-ils les pores de leur cœur. Au moyen de quoi, si quelque serpent vient souffler à l'oreille une parole de flatterie ou de galanterie, si l'on est surpris du regard séducteur de quelque basilic, les cœurs sont très-faciles à se laisser prendre et empoisonner.

O Philothée! que ces récréations sont ordinairement dangereuses! Elles dissipent l'esprit de dévotion, elles énervent l'ame, elles refroidissent la charité, elles éveillent dans le cœur mille sortes de mauvaises affections. Il faut donc en user avec une extrême prudence.

On dit que c'est surtout après avoir mangé des champignons qu'il est prudent de boire du bon vin. De même je dis qu'après les danses, il faut user de quelques saintes et bonnes considérations, qui empêchent les dangereuses impressions que ce vain plaisir pourrait faire en nos esprits. Mais quelles sont ces considérations? voici celles que je vous conseille.

1. Pendant que vous étiez au bal, plusieurs ames brûloient en enfer pour les péchés commis à la danse, ou à cause de la danse.

2. Plusieurs religieux et autres personnes pieuses étoient à la même heure devant Dieu, chantant ses louanges, et contemplant sa beauté. Oh! que leur temps a été bien plus heureusement employé que le vôtre!

3. Tandis que vous avez dansé, plusieurs personnes sont mortes en des angoisses cruelles; mille milliers d'hommes et de femmes en proie à des maladies violentes, ont souffert des douleurs affreuses dans leurs lits, dans les hôpitaux et dans les rues. Hélas! ils n'ont pas eu le moindre repos: n'aurez-vous pas compassion d'eux? et ne pensez-vous pas qu'un jour vous gémirez comme eux, tandis que d'autres danseront comme vous avez fait?

4. Notre-Seigneur, la sainte Vierge, les anges et les saints vous ont vue au bal. Ah! que vous leur avez fait pitié, avec votre cœur amusé de pareilles niaiseries et occupé de telles fadaises!

5. Hélas! tandis que vous étiez là, le temps s'est passé, la mort s'est approchée; déjà elle vous appelle, bientôt l'éternité va commencer pour vous: sera-ce l'éternité des biens, sera-ce l'éternité des peines? votre vie, bonne ou mauvaise, en aura décidé pour toujours.

Telles sont les considérations que vous pouvez faire; mais Dieu vous en suggérera bien d'autres sur le même sujet, si vous avez sa crainte.


CHAPITRE XXXIV.

Quand on peut jouer ou danser.

Pour jouer et danser licitement, il faut que ce soit par récréation, et non par passion; pour peu de temps, et non jusqu'à en être étourdi et fatigué; et que ce soit rarement; car qui s'en fait une habitude, changera bientôt la récréation en occupation.

Mais en quelles occasions peut-on jouer et danser? Les justes occasions de la danse et d'un jeu indifférent sont plus fréquentes; celles des jeux défendus sont plus rares, comme aussi tels jeux sont plus blâmables et plus dangereux que tels autres. Mais, pour le dire en un mot, dansez et jouez sous les conditions que je vous ai marquées, lorsque la prudence et la discrétion vous conseilleront cette honnête condescendance pour les personnes avec lesquelles vous vous trouvez en compagnie; car la condescendance, qui est fille de la charité, rend les choses indifférentes bonnes, et les dangereuses permises. Elle ôte même la malice à celles qui jusqu'à un certain point sont mauvaises: ainsi les jeux de hasard, qui autrement seroient blâmables, ne le sont pas, quand une juste condescendance nous y porte. J'ai lu avec bien de la consolation dans la vie de saint Charles Borromée, qu'il usoit de cette condescendance avec les Suisses en de certaines choses, pour lesquelles il étoit d'ailleurs très-sévère; et que le bienheureux Ignace de Loyola, étant un jour invité à jouer, accepta bonnement la partie. Quant à sainte Elisabeth de Hongrie, elle jouoit et dansoit quelquefois lorsqu'elle se trouvoit dans les assemblées où l'on prenoit ce plaisir; ce qui ne nuisoit aucunement à sa dévotion; car elle l'avoit si fort enracinée dans son ame, que, comme les rochers du lac de Riette croissent parmi les flots et les vagues, de même aussi sa dévotion croissoit parmi les pompes et les vanités auxquelles sa condition l'exposoit. Ce sont les grands feux qui s'enflamment au vent, mais les petits s'éteignent si on ne les porte à couvert.


CHAPITRE XXXV.

Qu'il faut être fidèle dans les petites choses aussi bien que dans les grandes.

L'époux sacré des Cantiques dit que son épouse lui a ravi le cœur par un de ses yeux et par un de ses cheveux. Or, de toutes les parties extérieures du corps humain, il n'en est point de plus admirable que l'œil, soit pour la conformation, soit pour l'activité, ni de plus vile que le cheveu. C'est pourquoi le divin époux veut faire entendre qu'il n'a pas seulement pour agréables les grandes œuvres des personnes dévotes, mais encore les moindres et les plus basses; et que, pour le servir à son goût, il faut avoir soin de le bien servir, et dans les choses importantes et relevées, et dans les choses petites et abjectes, puisque nous pouvons également par les unes et par les autres ravir son cœur d'amour.

Préparez-vous donc, Philothée, à souffrir beaucoup de grandes afflictions pour Notre-Seigneur, et même le martyre; soyez bien résolue à lui donner tout ce que vous avez de plus précieux, s'il lui plaisoit de le prendre: père, mère, frère, mari, femme, enfans, vos yeux mêmes, et votre vie; car votre cœur doit être prêt à tous ces sacrifices; mais tandis que la divine Providence ne vous envoie pas des afflictions si grandes et si sensibles, et qu'elle ne vous demande pas vos yeux, donnez-lui pour le moins vos cheveux. Je veux dire, supportez tout doucement ces injures, ces petites contrariétés, ces pertes de peu d'importance qui vous sont journalières: car en usant de ces petites occasions avec beaucoup d'amour et de charité, vous gagnerez entièrement son cœur, et le rendrez tout vôtre. Ces petits devoirs de tous les jours, ce mal de tête, ce mal de dents, cette fluxion, cette bizarrerie du mari ou de la femme, ce verre brisé, ce mépris ou cette moue, cette perte de gants, d'une bague, d'un mouchoir, cette petite incommodité d'aller se coucher de bonne heure, et de se lever matin pour prier, pour communier, cette petite honte que l'on a de faire publiquement certaines pratiques de dévotion; bref, toutes ces petites misères étant prises et embrassées avec amour, seront très-agréables à la bonté divine, qui, pour un seul verre d'eau donné en son nom, a promis à ses fidèles des torrens de félicité; et comme ces occasions se présentent à tout moment, voyez quels fonds de richesses spirituelles nous pouvons amasser en sachant bien en profiter.

Quand j'ai vu dans la vie de sainte Catherine de Sienne tant de ravissement et d'extases, tant de paroles d'une sublime sagesse, et même des prédications faites par elle, je n'ai point douté qu'avec cet œil de contemplation elle n'eût ravi le cœur de son céleste époux; mais j'ai eu aussi bien de la consolation quand je l'ai vue en la cuisine de son père, tourner humblement la broche, attiser le feu, apprêter la viande, pétrir le pain, et faire tous les plus bas offices de la maison avec un courage plein d'amour pour son Dieu; et je n'estime pas moins les petites et simples méditations qu'elle faisoit parmi des occupations si basses, que les extases et les ravissemens qu'elle eut si souvent, et qui ne furent peut-être que la récompense de son humilité et de son abjection. Or, voici comme elle méditoit: Elle s'imaginoit qu'en apprêtant le dîner pour son père, elle l'apprêtoit pour Notre-Seigneur comme une autre sainte Marthe; que sa mère tenoit la place de la sainte Vierge, et ses frères, la place des apôtres; par là elle s'excitoit à servir en esprit toute la cour céleste, et s'employoit à ces humbles fonctions avec une grande consolation, parce qu'elle savoit que telle étoit la volonté de Dieu. J'ai cité cet exemple, Philothée, afin que vous sachiez comment il est important de faire toutes nos actions, quelque petites et basses qu'elles soient, en vue de servir et d'honorer la divine Majesté.

Pour cela je vous conseille autant que je le puis, d'imiter cette femme forte, que Salomon a tant louée, laquelle, en s'occupant de choses grandes, fortes et généreuses, ne laissoit pas néanmoins de filer et de tourner le fuseau: Elle a mis la main à des choses fortes, et ses doigts ont pris le fuseau. Mettez aussi la main à des choses fortes, en vous exerçant à la prière et à la méditation, à l'usage des sacremens, à inspirer l'amour de Dieu au prochain, à répandre dans les cœurs de bonnes inspirations, et enfin à faire des œuvres grandes et importantes, selon votre vocation. Mais en même temps n'oubliez pas votre fuseau et votre quenouille, c'est-à-dire pratiquez les petites et humbles vertus, qui, comme de simples fleurs, croissent au pied de la croix: le service des pauvres, la visite des malades, le soin de la famille avec les œuvres qui en dépendent, et cette activité précieuse qui ne vous laissera pas un seul instant oisive; et au milieu de tout cela, occupez-vous de temps en temps de considérations semblables à celles de sainte Catherine de Sienne, dont je viens de vous parler.

Les grandes occasions de servir Dieu se présentent rarement; mais les petites sont très-communes. Or, qui sera fidèle dans les petites choses, dit le Sauveur lui-même, on l'établira sur de grandes. Faites donc toutes choses au nom de Dieu, et toutes choses seront bien faites, soit que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous dormiez, soit que vous jouiez, soit que vous tourniez la broche: pourvu que vous sachiez bien ménager vos affaires, vous profiterez beaucoup devant Dieu, faisant toutes ces choses parce que Dieu veut que vous les fassiez.


CHAPITRE XXXVI.

Qu'il faut avoir l'esprit juste et raisonnable.

Nous ne sommes hommes que par la raison, et c'est pourtant une chose rare de trouver des hommes vraiment raisonnables, l'amour-propre nous troublant presque toujours l'esprit, et nous conduisant à mille sortes de petites mais très-dangereuses injustices, qui ressemblent beaucoup à ces petits renardeaux dont il est parlé dans le Cantique: car, parce qu'ils sont petits, on n'y prend pas garde; mais parce qu'ils sont en quantité, ils ne laissent pas de nuire beaucoup, et de faire un grand dégât dans les vignes.

Vous allez juger, Philothée, si les traits que je vais vous citer ne sont pas autant d'injustices et de déraisons? Nous accusons le prochain pour de petites choses, et nous nous excusons nos fautes les plus grossières; nous voulons vendre fort cher, et acheter bon marché; nous voulons qu'on fasse justice des autres, et que pour nous l'on use de miséricorde et de clémence; nous voulons que l'on prenne nos paroles en bonne part, et nous sommes chatouilleux à l'excès pour celles des autres; nous voudrions que notre voisin nous cédât son bien en le payant, et n'est-il pas plus juste qu'il le garde, si bon lui semble, en nous laissant notre argent? nous lui savons mauvais gré de ce qu'il ne veut pas nous accommoder, et n'a-t-il pas bien plus raison de se plaindre que nous le voulons incommoder?

Si nous affectionnons un exercice, nous méprisons tout le reste, et contrôlons tout ce qui ne vient pas à notre goût. S'il y a quelqu'un de nos inférieurs qui n'ait pas bonne grâce, ou que nous ayons pris une fois en aversion, quoi qu'il fasse, nous le trouvons mauvais; nous ne cessons de le contrister, et sommes toujours à le quereller. Au contraire, si quelqu'un nous plaît par ses manières extérieures, il ne fait rien que nous n'excusions. Il y a des enfans vertueux que leurs pères et mères ne peuvent presque pas voir, à cause de quelque imperfection corporelle; et il y en a de vicieux qui sont les favoris à cause qu'ils ont bonne mine. En tout nous préférons les riches aux pauvres, quoiqu'ils ne soient ni de meilleure condition, ni si vertueux: nous préférons même les mieux vêtus. Nous exigeons nos droits en toute rigueur, et nous voulons que les autres soient désintéressés quand il s'agit des leurs; nous sommes pointilleux à garder notre rang, et nous voulons que les autres soient humbles et condescendans; nous nous plaignons volontiers du prochain, et nous ne voulons pas que personne se plaigne de nous; nous estimons beaucoup ce que nous faisons pour autrui, et nous comptons pour rien tout ce qu'on fait pour nous. Bref, nous sommes comme les perdrix de Paphlagonie, qui ont deux cœurs; car nous en avons un doux, gracieux et indulgent pour nous-mêmes; et un autre dur, sévère et rigoureux pour le prochain. Nous avons deux poids: l'un pour peser nos intérêts avec le plus d'avantage que nous pouvons, et l'autre pour peser les intérêts d'autrui avec le plus de désavantage possible. Or, parler ainsi avec un cœur et un cœur, comme dit l'Ecriture, c'est-à-dire avoir deux cœurs, et avoir deux poids, l'un fort pour recevoir, et l'autre foible pour délivrer, c'est une chose abominable devant Dieu.

En toutes vos actions, Philothée, soyez égale et juste. Mettez-vous toujours en la place du prochain, et mettez-le en la vôtre, et comme cela vous jugerez bien. Supposez-vous vendeuse quand vous achetez, et acheteuse quand vous vendez, et vous vendrez et achèterez justement.

Toutes ces injustices sont petites et n'obligent pas à restitution, parce que je suppose que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur en ce qui nous est favorable; mais elles nous obligent au moins à nous amender, parce que ce sont de grands défauts de raison et de charité, et qu'au bout de cela se trouvent presque toujours de vraies tricheries. D'ailleurs on ne perd jamais rien à vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur loyal, juste et raisonnable. Souvenez-vous donc, Philothée, d'examiner souvent votre cœur, pour voir s'il est pour le prochain ce que vous voudriez que le sien fût pour vous, en supposant que vous fussiez en sa place; car voilà le point de la vraie et droite raison. Trajan étant repris par ses confidens de ce qu'il rendoit, à leur avis, la majesté impériale trop accessible: Quoi donc, leur dit-il, ne dois-je pas être empereur pour mes sujets, comme je voudrois que fût l'empereur si j'étois sujet moi-même?


CHAPITRE XXXVII.

Des désirs.

Chacun sait qu'il faut se garder du désir des choses vicieuses; car le désir du mal rend mauvais. Mais je vous dis de plus, Philothée, ne désirez point les choses qui sont dangereuses pour votre ame, comme les bals, les jeux et autres divertissemens, les honneurs et les charges, les visions et les extases; car il y a dans tout cela beaucoup de péril, de vanité et de tromperie. Ne désirez pas non plus les choses fort éloignées, c'est-à-dire qui ne peuvent arriver de long-temps, comme font plusieurs, qui, par ce moyen, lassent et dissipent leur cœur inutilement, et s'exposent à de grandes inquiétudes. Si un jeune homme désire fort d'être pourvu d'une charge avant que le temps en soit venu, à quoi, je vous prie, lui sert ce désir? Si une femme mariée désire être religieuse, à quel propos? Si je désire acheter le bien de mon voisin avant qu'il soit prêt à le vendre, mon temps ne se trouve-t-il pas perdu en ce désir? Si, étant malade, je désire prêcher, dire la sainte messe, visiter les autres malades, faire enfin ce que font les gens qui se portent bien, ces désirs ne sont-ils pas vains, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de les effectuer? Et cependant ces désirs inutiles occupent la place des autres que je devrais avoir, comme sont les désirs d'être bien patient, bien résigné, bien mortifié, bien obéissant, bien doux en mes souffrances: toutes choses que Dieu me demande en l'état où je suis; souvent nos désirs ressemblent à ceux des femmes grosses, qui veulent des cerises fraîches en automne, et des raisins frais au printemps.

Je n'approuve nullement qu'une personne attachée à une vocation quelconque s'amuse à désirer une autre sorte de vie que celle qui lui appartient, et des exercices incompatibles avec sa condition présente; car cela dissipe le cœur, et le refroidit pour les choses nécessaires. Si je désire la solitude des Chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celui que je dois avoir de me bien acquitter de mon emploi. Non, je ne voudrois pas même qu'on désirât d'avoir meilleur esprit ni meilleur jugement; car ces désirs sont frivoles, et tiennent la place de celui que chacun doit avoir de cultiver son esprit tel qu'il est; ni enfin que l'on désirât les moyens de servir Dieu que l'on n'a pas, au lieu d'employer fidèlement ceux que l'on a entre les mains. Or, tout cela s'entend des désirs qui amusent le cœur; car, quant aux simples souhaits, ils ne causent aucun dommage, pourvu qu'ils ne soient pas fréquens.

Ne désirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supporté celles qui se seront présentées; car c'est un abus de désirer le martyre et de n'avoir pas la force de supporter une injure. L'ennemi nous donne souvent de grands désirs pour des objets absens, et qui ne se présenteront jamais, afin de détourner notre esprit des objets présens, et qui, tout petits qu'ils sont, nous pourroient être d'un grand profit. Nous combattons les monstres d'Afrique en imagination, et nous nous faisons tuer en effet par les petits serpens qui sont en notre chemin; cela faute d'attention.

Ne désirez point les tentations, car ce seroit témérité: mais exercez votre cœur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront.

La variété des viandes, surtout si la quantité y est jointe, charge toujours l'estomac, et s'il est foible, elle le ruine. Ne remplissez pas votre ame de beaucoup de désirs, les désirs mondains vous gâteroient entièrement, et la multitude de désirs spirituels vous embarrasseroit. Quand notre ame est purgée, se sentant déchargée des mauvaises humeurs, elle a un grand appétit des choses spirituelles; elle en est comme affamée, elle se met à désirer mille sortes d'exercices de piété, de mortification, de pénitence, d'humilité, de charité et d'oraison. C'est bon signe, Philothée, d'avoir ainsi appétit; mais regardez si vous pourrez bien digérer tout ce que vous voulez manger. Choisissez donc, selon l'avis de votre père spirituel, entre tant de désirs, ceux qui peuvent être pratiqués et exécutés de suite, arrêtez-vous à ceux-là: quand vous les aurez réalisés, Dieu vous en enverra d'autres, que vous pratiquerez aussi en leur saison: et ainsi vous ne perdrez pas le temps en désirs inutiles. Je ne dis pas qu'il faille étouffer et perdre aucune sorte de bons désirs; mais je dis qu'il les faut produire avec ordre: ceux qui ne peuvent être effectués présentement, il les faut serrer en quelque coin du cœur, jusqu'à ce que leur temps soit venu, et en attendant il faut donner suite à ceux qui sont mûrs et de saison; ce que je ne dis pas seulement pour les désirs spirituels, mais encore pour les mondains. Autrement nous ne saurions vivre qu'avec trouble, inquiétude et empressement.


CHAPITRE XXXVIII.

Avis pour les gens mariés.

Le mariage est un grand sacrement, je dis en Jésus-Christ et en son Eglise. Il est honorable pour tous, en tous, et en tout, c'est-à-dire en toutes ses parties. Pour tous; car les vierges mêmes le doivent honorer avec humilité. En tous; car il est également saint et entre les pauvres et entre les riches. En tout; car son origine, sa fin, son utilité, sa matière et sa forme sont saintes. C'est la pépinière du christianisme, qui remplit la terre de fidèles, pour accomplir dans le Ciel le nombre des élus; en sorte que la conservation de l'honnêteté et de la sainteté du mariage est extrêmement importante au bien de la société, dont elle est en quelque sorte la racine et la source.

Plût à Dieu que son Fils bien-aimé fût appelé à toutes les noces, comme il le fut à celles de Cana! le vin des consolations et des bénédictions n'y manqueroit jamais. Car ce qui fait qu'il y en a si peu ordinairement, c'est qu'en place de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, on n'y invite que la licence et le scandale. Qui veut être heureux dans le mariage doit en commençant se bien pénétrer de la sainteté et de la dignité de ce sacrement; mais au lieu de cela, c'est alors qu'on se livre à mille excès en jeux, en festins et en paroles. Ce n'est donc pas merveille, si les suites en sont si funestes.

J'exhorte surtout les personnes mariées à l'amour mutuel que le Saint-Esprit leur recommande tant dans l'Ecriture. Ce n'est rien de leur dire: aimez-vous d'un amour naturel, car c'est ainsi que s'aiment les animaux; ce n'est rien non plus de leur dire: aimez-vous d'un amour humain, car les païens ont pratiqué cet amour-là; mais je vous dis après le grand Apôtre: Maris, aimez vos femmes comme Jésus-Christ aime son Eglise. Femmes, aimez vos maris comme l'Eglise aime son Sauveur. Ce fut Dieu qui amena Eve à notre premier père Adam, et qui la lui donna pour femme. C'est Dieu aussi, mes amis, qui de sa main invisible a formé les nœuds sacrés de votre mariage, et qui vous a donnés les uns aux autres. Pourquoi donc ne vous aimeriez-vous pas d'un amour tout saint, tout sacré, tout divin?

Le premier effet de cet amour, c'est l'union indissoluble des époux, laquelle est rendue si forte par l'application des mérites du sang de Jésus-Christ, que leur ame doit se séparer de leur corps plutôt que le mari de sa femme. Or cette union est moins celle des corps que celle des cœurs et des affections.

Le second effet de cet amour doit être la fidélité inviolable des époux. Anciennement les cachets étoient gravés sur des anneaux que l'on portoit au doigt, ainsi que le témoigne la Sainte-Ecriture elle-même. Voici donc le secret de la cérémonie qui se fait au mariage: l'Eglise, par la main du prêtre, bénit un anneau, et le donne premièrement à l'homme comme le sceau du sacrement qui ferme son cœur à tout autre amour qu'à celui de l'épouse qui lui a été donnée, au moins, tant qu'elle vivra. Après cela l'époux remet l'anneau en la main de son épouse, afin que réciproquement elle sache que, tant qu'il vivra sur la terre, elle ne doit recevoir aucune autre affection en son cœur que celle que Notre-Seigneur vient de bénir.

Le troisième fruit du mariage, c'est la naissance et la bonne éducation des enfans; ô époux! combien est grand l'honneur que Dieu vous fait, lorsque voulant multiplier les hommes qui puissent le louer et le bénir éternellement, il se sert de vous pour un si grand dessein; unissant aux êtres que vous formez les ames qu'il leur destine, et qu'il répand en eux comme des gouttes célestes, au même instant où il les crée!

Conservez donc, ô maris! un tendre, constant et cordial attachement pour vos femmes. Car si la première de toutes fut tirée du côté d'Adam le plus proche du cœur, ce fut pour être aimée de lui cordialement et tendrement. Bien loin donc que les foiblesses et les infirmités, soit du corps, soit de l'esprit, vous doivent inspirer pour vos femmes aucune sorte de mépris, vous devez au contraire n'en avoir pour elles qu'une plus douce et plus amoureuse compassion, puisque Dieu les a créées telles, afin que, dépendant de vous, vous en reçussiez plus d'honneur et de respect, et que vous en fussiez les supérieurs et les chefs, en même temps que vous les avez pour compagnes. Et vous, ô femmes! aimez tendrement et cordialement, mais en même temps d'un amour très-respectueux, les maris que Dieu vous a choisis. Car vraiment Dieu a donné à l'homme plus de force et de courage, afin que la femme lui fût soumise comme l'os de ses os, et la chair de sa chair; et la première de votre sexe fut formée d'une côte d'Adam, et tirée de dessous son bras, afin que toutes apprissent à se tenir sous la main et sous la conduite de leurs maris. Que si l'Ecriture vous recommande étroitement cette sujétion, elle ne laisse pas néanmoins de vous la rendre douce; car non-seulement elle veut que vous vous y accommodiez avec amour, mais encore elle ordonne à vos maris de l'exercer avec une grande tendresse, douceur et suavité: Maris, dit saint Pierre, comportez-vous envers vos femmes avec respect et discrétion, les considérant comme des vases fragiles, qui doivent partager avec vous l'héritage de la grâce et de la vie.

Mais tandis que je vous exhorte à faire croître de plus en plus cette affection mutuelle que vous vous devez, prenez garde qu'elle ne se convertisse en jalousie; car il arrive souvent que comme le ver s'engendre de la pomme la plus délicate et la plus mûre, la jalousie aussi se forme de l'affection la plus vive entre les époux; ce qui en gâte et en corrompt tellement la nature, que bientôt il n'y a plus dans le ménage que querelles, dissensions et divorces. Certes la jalousie n'arrive jamais quand l'amitié est fondée de part et d'autre sur la vraie vertu: c'est pourquoi elle est une marque indubitable d'un amour imparfait, grossier et sensuel, qui s'est adressé à une vertu foible, inconstante et suspecte. C'est donc une sotte prétention que de vouloir exalter l'amitié par la jalousie; car si la jalousie prouve la grandeur et la véhémence de l'amitié, elle n'en prouve ni la pureté, ni la perfection; puisque la perfection de l'amitié présuppose l'assurance de la vertu de la personne aimée, et que la jalousie en présuppose l'incertitude.

Hommes, si vous attendez de vos femmes grande fidélité, donnez-leur-en vous-mêmes un grand exemple. «Avec quel front, dit saint Grégoire de Nazianze, voulez-vous que vos femmes soient sujettes aux lois de la pudicité, si vous vous laissez aller à la licence de la volupté? Pourquoi leur demandez-vous ce qu'elles ne trouvent pas en vous? Voulez-vous qu'elles soient chastes? commencez par rendre bien pure la société que vous avez contractée avec elles; et, comme dit saint Paul, que chacun sache posséder son vase en esprit de sanctification: si au contraire vos mauvaises manières corrompent en elles l'honnêteté des mœurs, ne vous étonnez pas qu'après cela votre honneur souffre de leur infidélité: mais vous, femmes, en qui l'honneur est inséparable de la pudeur, soyez extrêmement jalouses de votre gloire, et ne permettez jamais qu'aucune liberté mal réglée en ternisse l'éclat.»

Craignez toutes choses autour de tous, pour petites qu'elles soient; ne souffrez jamais aucune cajolerie ni sotte flatterie: quiconque veut louer les avantages naturels que le Ciel vous a donnés, vous doit être suspect; car l'on dit communément, que celui qui loue avec chaleur une marchandise qu'il ne peut pas acheter, est ordinairement fort tenté de la dérober. Mais si l'on veut joindre à vos louanges le mépris de votre mari, l'on vous offense infiniment, parce qu'il est évident que non-seulement l'on veut vous perdre, mais que l'on vous tient déjà pour demi-perdue; et véritablement le marché est à demi-fait avec le second marchand, quand on est dégoûté du premier. Lorsque j'ai fait réflexion qu'on donna à la chaste Rebecca de riches pendans d'oreilles de la part d'Isaac, son époux, comme les premiers gages de son amour, j'ai pensé que cet ornement, dont l'usage est de tout temps établi parmi les femmes, étoit plus mystérieux qu'on ne croit, et que n'a cru Pline, qui n'en marque pas d'autre raison, que le plaisir d'un certain bruit qui se fait à leurs oreilles, et qui flatte agréablement leur vanité. Pour moi je crois, selon cette observation de l'Ecriture, que c'est pour marquer le premier droit de l'époux sur le cœur de son épouse, qui doit fermer l'oreille à tout autre voix qu'à la sienne; car enfin, il faut toujours se souvenir que c'est par l'oreille qu'on empoisonne le cœur.

L'amour et la fidélité produisent ensemble une douce et familière confiance, qui se manifeste par des démonstrations tendres et amoureuses, mais chastes et sincères: c'est ainsi que les saints et les saintes en ont usé dans leurs mariages. C'est ce que l'Ecriture a remarqué dans la conduite d'Isaac et de Rebecca, et par où Abimelech reconnut ce qu'ils étoient l'un à l'autre: c'est ce qui fit presque blâmer le grand saint Louis, qui tout dur qu'il étoit à sa propre chair, avoit une tendre amitié pour la reine son épouse, à qui il en donnoit souvent des marques extrêmement démonstratives: mais on auroit dû plutôt le louer de ce qu'il savoit si bien, quand il vouloit, se défaire de son esprit guerrier, pour s'accommoder à ces menus devoirs si nécessaires à la conservation de l'amour conjugal; car bien que ces petites démonstrations d'amitié ne lient pas les cœurs, elles les approchent, et servent à faire l'agrément d'une douce société.

Sainte Monique étant grosse de saint Augustin, le consacra plusieurs fois à la religion chrétienne et au service de la gloire de Dieu, ainsi qu'il le témoigne lui-même, disant que, déjà dès le sein de sa mère, il avoit goûté le sel de Dieu. C'est là une grande instruction pour les femmes chrétiennes d'offrir à la divine Majesté le fruit de leurs entrailles, même avant qu'il soit né. Car Dieu, qui accepte les oblations d'un cœur humble et généreux, bénit ordinairement les bonnes dispositions d'une mère en ce temps-là, témoin Samuël, saint Thomas d'Aquin, saint André de Fiésole, et plusieurs autres. La mère de saint Bernard, digne mère d'un tel fils, prenoit ses enfans dans ses bras aussitôt qu'ils étoient nés, et les offroit à Jésus-Christ, après quoi elle les aimoit avec respect comme un dépôt sacré que Dieu lui avoit confié; ce qui lui réussit si heureusement, qu'enfin ils furent tous sept très-saints.

Les enfans étant venus au monde, et commençant à faire usage de la raison, les pères et mères doivent avoir grand soin d'imprimer la crainte de Dieu en leur cœur. C'est ce que fit excellemment la bonne reine Blanche à l'égard du roi saint Louis son fils; car souvent elle lui disoit: Mon cher enfant, j'aimerois bien mieux vous voir mourir sous mes yeux, que de vous voir commettre un seul péché mortel. Ce qui demeura tellement gravé dans l'ame de ce saint fils, que jamais depuis lors, ainsi qu'il l'a raconté lui-même, il n'y eut jour de sa vie où cette parole ne lui revînt; s'efforçant, tant qu'il lui étoit possible, d'en bien observer la divine instruction.

On appelle dans notre langue les races et les générations, des maisons; et les Hébreux eux-mêmes, pour signifier l'accroissement d'une famille et la bonne éducation des enfans, se servoient de cette expression: construire une maison, faire une maison. C'est en ce sens qu'il est dit que Dieu édifia des maisons aux sages femmes d'Egypte. Or, ceci nous montre que ce n'est pas faire une bonne maison que d'y entasser beaucoup de biens et de richesses; mais qu'il faut par-dessus tout bien élever les enfans dans la vertu et la crainte de Dieu. En quoi on ne doit épargner ni peine ni travail, puisque les enfans sont la couronne du père et de la mère. Aussi voyons-nous que sainte Monique combattit sans relâche les mauvaises inclinations de son fils, jusque là que, l'ayant suivi par terre et par mer, elle le rendit enfin plus heureusement enfant de ses larmes par la conversion de son ame, qu'il n'avoit été enfant de son sang par la formation de son corps.

Saint Paul laisse en partage aux femmes le soin de la maison; c'est pourquoi plusieurs pensent, et à juste titre, que leur dévotion est plus utile à la famille que celle des maris; parce que ceux-ci étant presque toujours occupés dehors, ne peuvent pas aussi aisément enseigner la vertu. C'est pour cela que Salomon en ses Proverbes fait dépendre le bonheur de toute la maison du soin et de l'autorité de cette femme forte dont il trace si bien le caractère.

Il est dit en la Genèse, qu'Isaac, voyant sa femme Rebecca stérile, pria le Seigneur pour elle; ou, comme il est dit dans le texte hébreu, pria le Seigneur vis-à-vis d'elle, parce que l'un prioit d'un côté de l'oratoire, et l'autre de l'autre; aussi leur prière fut-elle exaucée. Voilà justement la plus excellente et la plus utile union qui puisse exister entre un mari et une femme; c'est celle de la dévotion à laquelle les époux doivent se porter l'un et l'autre avec une sainte émulation. Il y a des fruits comme le coing, qui, à cause de l'âpreté de leur suc, ne sont guère agréables qu'en confitures; et il y en a d'autres aussi, qui, à cause de leur grande délicatesse, ne peuvent se conserver s'ils ne sont confits, comme sont les abricots et les cerises. De même les femmes doivent désirer que leurs maris soient confits au sucre de la dévotion; car, sans la dévotion, l'homme est naturellement fâcheux, violent et emporté; et les maris doivent désirer que leurs femmes soient dévotes; car, sans la dévotion, la femme est extrêmement fragile, et sa vertu très en danger de se perdre. Saint Paul a dit, que l'homme infidèle est sanctifié par la femme fidèle, et la femme infidèle par l'homme fidèle; parce qu'en cette étroite alliance du mariage l'un peut aisément attirer l'autre à la vertu; mais quelle bénédiction n'est-ce pas, lorsque l'homme et la femme, tous deux fidèles, se sanctifient l'un l'autre par une véritable crainte du Seigneur!

Au demeurant, le support mutuel doit être tel entre les époux, qu'ils ne soient jamais fâchés tous deux à la fois, c'est le moyen qu'il n'y ait entre eux ni division, ni dispute. Les mouches à miel ne peuvent s'arrêter dans les lieux où l'écho double l'effet des sons et fait retentir la voix, de même aussi le Saint-Esprit ne peut habiter dans une maison où il y a du trouble, du tumulte des altercations et des cris.

Saint Grégoire de Nazianze rapporte que de son temps les chrétiens faisoient une fête du jour anniversaire de leur mariage. Assurément j'approuverois fort que cette coutume s'introduisit parmi nous, pourvu que ce ne fût pas avec l'appareil des joies mondaines et frivoles, mais que les époux, bien confessés et communiés ce jour-là, recommandassent à Dieu leur mariage plus instamment encore qu'à l'ordinaire, renouvelant le bon propos de le sanctifier de plus en plus par une amitié et une fidélité réciproques; par là, ils reprendroient haleine en Notre-Seigneur, et seroient plus à même de supporter les peines et les charges inévitables de leur vocation.


CHAPITRE XXXIX.

De l'honnêteté du lit nuptial.

L'apôtre appelle le lit nuptial, immaculé, c'est-à-dire, exempt de toute sorte d'impureté; et c'est peut-être pour cette raison que Dieu voulut instituer le premier mariage dans le paradis terrestre, où il n'y avoit encore eu aucun dérèglement de la cupidité.

Or pour vous expliquer la perfection que l'Apôtre exige des personnes mariées sur cet article, je me sers d'une comparaison assez naturelle; c'est celle de la nourriture et de la tempérance. 1. La nourriture est nécessaire à la conservation de la vie; et pour cela l'usage en est bon, sain et commandé. 2. Cependant, manger non pas précisément pour cette fin, mais pour s'acquitter des devoirs auxquels la société humaine nous oblige les uns envers les autres, c'est une chose juste et honnête. 3. Si l'on mange par la raison de ses devoirs, il faut que ce soit avec une douce liberté, et en marquant qu'on y prend plaisir. 4. Manger simplement pour contenter son appétit, c'est une chose supportable, mais nullement louable; car le simple plaisir de l'appétit sensuel ne peut rendre une action honnête; et c'est bien assez si elle est supportable. 5. Manger au delà de son appétit et par excès, cela est plus ou moins blâmable à proportion de l'excès; et cet excès ne consiste pas seulement en la qualité, mais aussi en la manière. 6. C'est une marque d'une ame basse, grossière et tout animale, de faire tant de réflexions et de s'épancher en paroles sur les viandes avant le repas, et encore plus après, comme plusieurs sortes de gens qui ont toujours l'esprit dans les plats, qui préviennent sans cesse ou rappellent le plaisir de la bonne chère, et qui, en un mot, font comme dit saint Paul, un dieu de leur ventre; au lieu que les honnêtes gens ne pensent à la table qu'en s'y mettant, et se lavent les mains et la bouche après le repas, pour n'avoir plus ni le goût, ni l'odeur des viandes.

Voilà les règles qui sont communes à la tempérance et à l'honnêteté du lit conjugal.

1. L'usage des droits du sacrement étant nécessaire à la propagation de la société humaine, il est indubitablement honnête et louable, et spécialement saint dans le christianisme.

2. Cet usage est appelé par l'Apôtre un devoir réciproque, un devoir si grand, que bien qu'on puisse ne pas l'exiger, l'on est indispensablement obligé de le rendre; de manière que l'un n'y puisse manquer sans le libre consentement de l'autre: non pas même pour les exercices de la dévotion, beaucoup moins pour des prétentions capricieuses de vertu, pour des aigreurs et pour des mépris.

3. L'on doit considérer que ce n'est pas assez de s'acquitter de ce devoir d'une manière chagrine, et avec une patience indifférente: ce doit être avec toute la fidélité et la correspondance entière que demande cet amour, comme s'il étoit accompagné de l'espérance d'avoir des enfans, encore que pour la raison de quelque conjoncture on ne l'eût pas.

4. Ici, comme partout ailleurs, le simple contentement de l'appétit sensuel ne peut rendre une chose honnête et louable par lui-même; c'est beaucoup si l'on dit qu'elle soit tolérable.

5. Tout juste que soit l'usage des droits du mariage, tout nécessaire qu'on le sache dans la société humaine, tout saint qu'on le croie dans le christianisme, il porte des dangers de salut que l'on doit y éviter très-soigneusement, pour ne se rendre coupable ni d'aucun péché véniel, comme il arrive dans les simples excès de cet état, ni d'aucun péché mortel, comme il arrive quand l'ordre naturel et nécessaire pour la procréation des enfans est interverti. Or dans cette supposition, selon que l'on s'écarte plus on moins de cet ordre, les péchés sont plus on moins exécrables, mais toujours mortels: car la propagation de la société humaine étant la première et la principale fin du mariage, jamais on ne peut licitement se départir de l'ordre qu'elle vous demande. Cependant quoique cette fin ne puisse pas avoir son effet par la raison de quelque empêchement, comme la stérilité ou la grossesse, le commerce de l'amour conjugal ne laisse pas de pouvoir être juste et saint, si l'on suit les règles que demande la procréation des enfans: aucun accident ne pouvant jamais préjudicier à la loi que la fin principale du mariage a imposée.

Certes, l'infâme et exécrable action d'Onan contre les lois du mariage, étoit détestable devant Dieu, ainsi que l'Ecriture-Sainte nous l'apprend. Et bien que quelques hérétiques de notre temps, cent fois plus blâmables que les cyniques dont parle saint Jérôme, sur l'Epître aux Ephésiens, aient voulu dire que c'étoit l'intention perverse de ce méchant homme qui déplaisoit à Dieu; l'Ecriture en parle autrement et assure en particulier que son action même étoit détestable et abominable devant Dieu.

6. L'honnêteté naturelle et chrétienne demande qu'on ne laisse pas engager son esprit dans tout ce commerce sensuel, et qu'on tache même de l'en purifier promptement, pour qu'il conserve toute la liberté nécessaire aux obligations plus honnêtes et plus nobles de cette vocation. En vérité, l'on seroit surpris des exemples de l'honnêteté naturelle que le Seigneur a donnés aux hommes, en de certains animaux qui serviront un jour à confondre la brutale grossièreté de plusieurs personnes.

Cet avis comprend la parfaite pratique de l'excellence de la doctrine que saint Paul enseigne aux Corinthiens en ces termes: le temps est court: que ceux donc qui ont des femmes, vivent comme s'ils n'en avoient pas. Car selon la pensée de saint Grégoire, vivre dans le mariage, comme si l'on n'y étoit pas, c'est accorder tout ce que cet état a de naturel avec tout le spirituel du christianisme. Que ceux qui se servent du monde, ajoute saint Paul, s'en servent comme s'ils ne s'en servoient pas. C'est dire à tous de se servir du monde, chacun selon sa vocation; mais avec un si grand détachement du monde, que l'on puisse conserver pour le service de Dieu autant de liberté et de ferveur que si l'on ne se servoit pas du monde. En effet, c'est le grand mal de l'homme, dit saint Augustin, que de vouloir jouir des choses dont il doit seulement se servir, et de vouloir seulement se servir de celles dont il doit jouir avec plaisir: cela s'entend de tout ce qui a rapport aux sens et à l'esprit. Ainsi quand on pervertit cet ordre, et que l'on change l'usage en jouissance, l'ame, toute spirituelle qu'elle est, devient toute animale.

Je crois avoir dit tout ce que je voulois dire, et avoir fait entendre sans le dire, ce que je ne voulois pas dire.