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Introduction à la vie dévote

Chapter 219: CHAPITRE XI.
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About This Book

The work offers a practical, pastoral guide to living a devout Christian life within ordinary social and professional duties, arguing that holiness is attainable without monastic withdrawal. It presents habits of interior devotion, humility, moderation, regular prayer and examination of conscience, and warns against mistaking spiritual consolations for personal virtue. Advice is concrete and adaptive, showing how small acts and gentle practices sustain progress, and emphasizing imitation of Christ through consistent example. Chapters mix doctrinal reflection, moral counsel, and practical exercises aimed at readers in varied circumstances seeking steady growth in piety.

CHAPITRE XL.

Avis pour les veuves.

Saint Paul instruit tous les prélats en la personne de son cher Timothée, lorsqu'il lui dit: Honorez les veuves qui sont vraiment veuves. Or, pour être vraiment veuve, plusieurs choses sont requises.

1. Il faut que la veuve soit veuve de cœur, c'est-à-dire qu'elle soit résolue d'une résolution inviolable de se conserver en l'état d'une chaste et perpétuelle viduité; car les veuves qui ne le sont qu'en attendant l'occasion de se remarier, ont déjà le cœur tout entier dans le mariage. Que si la vraie veuve, pour se confirmer en l'état de viduité, veut se consacrer à Dieu par un vœu de chasteté, elle ajoutera un grand ornement à sa viduité, et mettra en grande assurance sa sainte résolution; car voyant que par son vœu il n'est plus en son pouvoir de quitter l'état de veuve sans quitter le paradis, elle sera si jalouse de son dessein, qu'elle ne permettra pas seulement aux plus simples pensées de mariage de s'arrêter un instant dans son esprit; d'où il arrivera que ce vœu mettra comme une barrière insurmontable entre son ame et toutes sortes de projets contraires à sa résolution. Saint Augustin conseille extrêmement ce vœu à la veuve chrétienne; et l'ancien et savant Origène va bien plus loin: car il le conseille même aux femmes mariées pour le cas où elles deviendroient veuves; afin, dit-il, qu'au milieu des obligations du mariage, elles puissent avoir, comme par anticipation, tout le mérite d'une sainte viduité. Il est certain que le vœu procure de grands avantages: il rend les œuvres qui en sont la suite bien plus agréables à Dieu; il fortifie le courage pour les faire, et non-seulement il donne à Dieu les œuvres qui sont comme les fruits de notre volonté, mais il lui donne encore la volonté elle-même, qui est comme l'arbre et la tige de nos actions. Par la simple chasteté nous soumettons nos corps à l'esprit de Dieu, sans nous ôter la liberté d'en disposer pour les engagemens du mariage; mais par le vœu de chasteté, nous nous donnons à lui d'une manière absolue et irrévocable, sans nous réserver aucun pouvoir de nous en jamais dédire, nous rendant ainsi heureusement esclaves de celui dont le service vaut mieux que toute royauté. Or, comme j'approuve infiniment la pensée de ces deux grands personnages dont j'ai parlé plus haut, je souhaiterois aussi que les ames qui seront si heureuses que de vouloir suivre leur conseil, le fissent prudemment, saintement et sûrement, après avoir bien consulté leur courage, invoqué l'inspiration céleste, et pris conseil de quelque sage et pieux directeur; car de cette manière tout se fera avec plus de fruit.

2. De plus, il faut que ce renoncement à de secondes noces se fasse purement et simplement, dans l'intention de concentrer toutes ses affections en Dieu, et de s'unir à lui plus parfaitement; car si le désir de laisser plus de fortune à ses enfans, ou quelqu'autre vue mondaine, détermine la veuve à rester veuve, elle en aura peut-être de la louange; mais non pas certes devant Dieu, puisque devant Dieu rien n'est véritablement digne de louange que ce qui est fait pour lui.

3. Il faut encore que la veuve, pour être vraiment veuve, se sépare et se prive volontairement des amusemens profanes. La veuve qui vit dans les délices, dit saint Paul, est morte en paroissant vivante. Vouloir être veuve, et se plaire néanmoins à être courtisée, flattée, recherchée; vouloir se trouver aux bals, aux danses et aux festins; vouloir être parée, parfumée et coiffée avec prétention, c'est être une veuve vivante quant au corps, mais morte quant à l'ame. Qu'importe, je vous prie, que l'enseigne du logis de l'amour profane soit faite d'aigrettes blanches relevées en forme de panache, ou bien de crêpe noir étendu comme un réseau tout autour du visage? Ne sait-on pas même que le noir n'est souvent qu'un nouvel artifice et un nouveau calcul de la vanité, pour rehausser la blancheur naturelle et la beauté du teint? artifice d'autant plus dangereux, que la veuve a l'expérience de tous les moyens que les femmes ont de plaire aux hommes, et de les séduire en charmant leurs yeux. Celle donc qui vit en ces folles délices, n'est pas vivante; elle est morte, et ce n'est à proprement parler qu'une idole de viduité.

Le temps est venu d'émonder les arbres, dit le Cantique, la voix de la tourterelle s'est fait entendre en notre terre. Ces paroles nous indiquent que si le retranchement des superfluités mondaines est nécessaire à quiconque veut vivre pieusement, il l'est surtout à la vraie veuve, qui, comme une chaste tourterelle, pleure et gémit sur la perte de son époux. Quand Noëmi revint de Moab à Bethléem, les femmes de la ville qui l'avoient connue au commencement de son mariage se disoient les unes aux autres: N'est-ce point là Noëmi? Mais elle répondit: Ne m'appelez pas, je vous prie, Noëmi; car Noëmi veut dire gracieuse et belle: mais appelez-moi Mara, car le Seigneur a rempli mon ame d'amertume. Ce qu'elle disoit parce qu'elle avoit perdu son mari. Ainsi la veuve chrétienne ne veut jamais qu'on l'appelle ni belle, ni gracieuse; mais elle se contente d'être ce que Dieu veut qu'elle soit, c'est-à-dire, humble et abjecte à ses yeux.

Les lampes dont l'huile est aromatique jettent une plus douce odeur quand on éteint leurs flammes; ainsi les veuves dont le cœur a été pur durant le mariage, répandent un plus grand parfum de vertu et de chasteté, quand leur lumière, c'est-à-dire leur mari, vient à s'éteindre par la mort. Aimer un mari tandis qu'il est en vie, c'est chose assez commune parmi les femmes; mais l'aimer à ce point qu'après sa mort on n'en veuille point d'autre, c'est un degré de fidélité qui n'appartient qu'aux vraies veuves. Espérer en Dieu tandis que le mari sert de soutien, ce n'est pas chose si rare; mais espérer en Dieu quand on est privé de cet appui, c'est un acte vraiment digne de grande louange. C'est pourquoi l'on reconnoît plus aisément dans la viduité la perfection des vertus que l'on a eues durant le mariage.

La veuve qui est nécessaire à ses enfans, principalement en ce qui regarde leur ame et leur bonne éducation, ne doit en aucune façon les abandonner; car l'apôtre saint Paul dit clairement qu'elles sont tenues à ce soin-là en acquit des soins qu'elles ont reçus de leurs pères et mères; d'autant que si quelqu'un n'a pas soin des siens, et principalement de ceux de sa famille, il est pire qu'un infidèle. Mais si les enfans sont en état de se conduire par eux-mêmes, la veuve alors doit ramasser toutes ses affections et toutes ses pensées, pour les appliquer plus parfaitement à son avancement en l'amour de Dieu. A moins donc que quelque force majeure n'oblige en conscience la vraie veuve à se jeter dans les embarras extérieurs, tels que sont les procès, je lui conseille de s'en abstenir entièrement, et de préférer toujours dans la conduite de ses affaires la voie la plus paisible et la plus tranquille, encore qu'elle ne paroisse pas la plus avantageuse; car il faut que les fruits de ces soins fatigans soient bien grands pour être comparables au bien d'une sainte tranquillité. Joignez à cela que les procès et autres semblables brouilleries dissipent le cœur et ouvrent souvent la porte aux ennemis du salut, tandis que pour plaire à ceux dont on croit avoir besoin, on se porte à mille manières inconvenantes et fort désagréables à Dieu.

L'oraison doit être le continuel exercice de la veuve; or ne devant plus avoir d'amour que pour Dieu, elle ne doit presque plus aussi avoir de paroles que pour Dieu; et comme le fer qu'un diamant empêche de s'attacher à l'aimant, s'élance vers cet aimant aussitôt que le diamant est éloigné, de même le cœur de la veuve, qui ne pouvoit s'élancer vers Dieu, ni suivre les attraits du divin amour pendant la vie de son mari, doit, soudain après sa mort, courir ardemment à l'odeur des parfums célestes, et dire comme l'épouse sacrée: O Seigneur! maintenant que je suis toute à moi, recevez-moi pour être toute à vous, attirez-moi après vous, et je courrai à l'odeur de vos parfums.

Les vertus propres à la veuve chrétienne sont la parfaite modestie, le renoncement aux honneurs, aux rangs, aux assemblées, aux titres et aux autres vanités de cette espèce, le service des pauvres et des malades, la consolation des affligés, le zèle à instruire les filles en la dévotion, et à se rendre auprès des jeunes femmes un parfait modèle de toutes les vertus; la nécessité et la simplicité doivent être les deux ornemens de leurs habits; l'humilité et la charité les deux ornemens de leurs actions; l'honnêteté et la bonté les deux ornemens de leurs paroles; la modestie et la réserve les deux ornemens de leurs yeux; et Jésus-Christ crucifié l'unique amour de leur cœur.

Bref, la vraie veuve est dans l'Eglise une petite violette de mars, qui parfume l'air d'une odeur délicieuse par le charme de sa dévotion, et qui se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection. Sa couleur peu éclatante est le symbole de la mortification; elle vient dans les lieux frais et solitaires, c'est-à-dire qu'elle évite la compagnie des mondains, pour mieux conserver la fraîcheur de son cœur contre toutes les ardeurs que le désir des biens, des honneurs et des plaisirs pourroit lui apporter. Elle sera bienheureuse, dit le saint Apôtre, si elle persévère en cet état.

J'aurois encore beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet; mais j'aurai tout dit quand j'aurai dit à la veuve chrétienne vraiment jalouse de sa perfection, qu'elle lise attentivement les belles épîtres de saint Jérôme à Furia et à Salvia, et à toutes les autres dames, qui furent assez heureuses pour être les filles spirituelles d'un si bon père; car il ne se peut rien ajouter à ce qu'il leur dit, sinon cet avertissement, que la vraie veuve ne doit jamais ni blâmer, ni mépriser celles qui passent à de secondes, ou même à de troisièmes et à de quatrièmes noces; car en certains cas Dieu en dispose ainsi pour sa plus grande gloire; et il faut toujours avoir devant les yeux cette doctrine des anciens, que ni la viduité ni la virginité n'ont de rang au Ciel, si ce n'est celui qui leur est assigné par l'humilité.


CHAPITRE XLI.

Deux mots aux vierges.

O vierges! je ne veux vous dire que ces deux mots, car pour le reste vous le trouverez ailleurs; si vous prétendez au mariage temporel, gardez soigneusement votre premier amour pour votre premier mari. Je pense que c'est une grande tromperie de présenter, au lieu d'un cœur pur et intègre, un cœur tout usé, frelaté et gâté. Mais si votre bonheur vous appelle aux chastes et virginales noces de l'Agneau, et qu'à jamais vous vouliez demeurer vierges, ô Dieu! conservez votre cœur le plus délicatement que vous pourrez pour cet époux divin, qui, étant la pureté même, n'aime rien tant que la pureté, et à qui les prémices de toutes choses sont dues, mais surtout les prémices du cœur. Les épîtres de saint Jérôme vous fourniront tous les avis qui vous sont nécessaires; et puisque votre condition vous oblige à l'obéissance, choisissez un guide sous la conduite duquel vous puissiez plus saintement conserver votre cœur et votre corps à la divine Majesté.


QUATRIÈME PARTIE

CONTENANT LES AVIS NÉCESSAIRES CONTRE LES TENTATIONS LES PLUS ORDINAIRES.


CHAPITRE PREMIER.

Qu'il ne faut point s'amuser aux paroles des enfans du siècle.

Sitôt que les mondains s'apercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront contre vous mille traits de satire et de médisance. Les plus malins traiteront votre changement d'hypocrisie, de bigoterie et d'artifice: ils diront que le monde vous a fait mauvais visage, et qu'à son refus vous recourez à Dieu; vos amis s'empresseront de vous faire mille remontrances, à leur avis, très-prudentes et charitables. En prenant cette voie, vous diront-ils, vous tomberez en quelque humeur mélancolique, vous perdrez tout crédit dans le monde, vous deviendrez insupportable, vous vieillirez avant le temps, vos affaires domestiques en souffriront; il faut vivre dans le monde comme dans le monde; on peut bien faire son salut sans tant de mystères, et mille autres bagatelles.

Tout cela, Philothée, n'est qu'un vain et sot babil; au fond, ces gens-là ne sont nullement occupés ni de votre santé ni de vos affaires: Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, le monde vous aimeroit comme étant à lui; mais parce que vous n'êtes pas du monde, à cause de cela il vous hait. Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuit entière, et même plusieurs nuits de suite, à jouer aux échecs et aux cartes: y a-t-il une attention plus fatigante, plus mélancolique et plus sombre que celle-là? Cependant les mondains ne disoient mot, les amis ne se mettoient pas en peine; et pour la méditation d'une heure, ou pour nous voir lever un peu plus matin qu'à l'ordinaire, afin de nous préparer à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l'humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser, sans que nul s'en plaigne; et pour la seule nuit de Noël, chacun tousse et crie la tête le jour suivant. Qui ne voit que le monde est un juge inique: indulgent et favorable pour ses enfans, mais dur et sévère pour les enfans de Dieu?

Pour être bien avec le monde, il faudroit se perdre avec lui. Il n'est pas possible de le contenter, tant il est bizarre; Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites qu'il est possédé; le Fils de l'homme est venu mangeant et buvant, et vous dites qu'il est samaritain. C'est la vérité, Philothée: si par condescendance nous nous relâchons à rire, à jouer, à danser avec le monde, il s'en scandalisera; si nous ne le faisons pas, il nous accusera d'hypocrisie ou d'humeur sombre; si nous nous parons, il l'interprétera à mal; si nous nous négligeons, ce sera selon lui bassesse d'ame; nos gaîtés seront appelées dissolutions, et nos mortifications tristesses; et comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous ne pourrons lui plaire. Il agrandit nos imperfections, et publie que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; de nos péchés de fragilité, il en fait des péchés de malice; taudis que, comme dit saint Paul, la charité est bénigne, le monde au contraire est malin; tandis que la charité ne pense pas de mal, le monde au contraire en pense toujours; et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Enfin, soit que les moutons aient des cornes, ou qu'ils n'en aient point, qu'ils soient blancs ou qu'ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger, s'il peut; ainsi, quoi que nous fassions, le monde nous fera toujours la guerre: si nous sommes long-temps à nous confesser, il demandera ce que nous pouvons tant avoir à dire; si nous y sommes peu de temps, il dira que nous ne disons pas tout; il épiera tous nos mouvemens: pour une seule petite parole d'aigreur, il protestera que nous sommes insupportables; le soin de nos affaires lui semblera avarice, et notre douceur il l'appellera niaiserie; au lieu que pour les enfans du siècle, leurs colères seront générosités; leur avarice, économie; leur licence, noble liberté; il n'est rien de tel que les araignées pour gâter l'ouvrage des abeilles.

Laissons là ce monde aveugle, Philothée; qu'il crie tant qu'il voudra comme un chat-huant pour inquiéter les oiseaux du jour: soyons fermes en nos desseins, invariables en nos résolutions; la persévérance fera bien voir si c'est vraiment tout de bon que nous sommes dévoués à Dieu, et engagés dans la vie dévote. Les comètes et les planètes sont presque également lumineuses en apparence; mais les comètes disparoissent en peu de temps, n'étant que de certains feux passagers; au lieu que les planètes ont une clarté perpétuelle. Ainsi l'hypocrisie et la vraie vertu ont beaucoup de ressemblance à l'extérieur; mais on les distingue facilement l'une de l'autre, en ce que l'hypocrisie n'a point de durée, et se dissipe comme la fumée, tandis que la vraie vertu est toujours ferme et constante. Ce ne nous est pas un petit avantage pour bien assurer le commencement de notre dévotion, que d'en recevoir de l'opprobre et de la calomnie; car nous évitons par ce moyen le péril de la vanité et de l'orgueil, qui sont comme les sages-femmes d'Egypte, auxquelles le Pharaon infernal a ordonné de tuer les enfans mâles d'Israël le jour même de leur naissance. Nous sommes crucifiés au monde, le monde nous doit être crucifié: il nous tient pour fous, tenons-le pour insensé.


CHAPITRE II.

Qu'il faut avoir bon courage.

La lumière, quoique belle et désirable à nos yeux, les éblouit néanmoins après qu'ils ont été en de longues ténèbres; et avant que l'on soit accoutumé aux habitans d'un pays, quelque courtois et gracieux qu'ils soient d'ailleurs, on s'y trouve un peu embarrassé. Il se pourra donc faire, ma chère Philothée, qu'à ce changement de vie plusieurs soulèvemens se fassent en votre intérieur, et que ce grand et général adieu que vous avez dit aux folies et aux niaiseries du monde, vous donne quelque ressentiment de tristesse et de découragement. Si cela vous arrive, ayez un peu de patience, je vous prie, car ce ne sera rien; ce n'est qu'un peu d'étonnement que la nouveauté vous apporte: attendez, les consolations arriveront bientôt, vous regretterez peut-être d'abord de quitter la gloire que les fous et les moqueurs vous donnoient en vos vanités; mais, ô Dieu! voudriez-vous perdre la gloire éternelle que Dieu vous donnera en vérité? Les vains amusemens et les passe-temps dans lesquels vous avez employé les années passées, se représenteront à votre cœur pour l'amorcer, et le faire retourner de leur côté; mais auriez-vous bien le courage de renoncer aux délices du Ciel pour de si trompeuses légèretés? Croyez-moi, si vous persévérez, vous ne tarderez pas à recevoir tant et de si douces consolations, que vous reconnoîtrez que le monde n'a que du fiel en comparaison de ce miel, et qu'un seul jour de dévotion vaut mieux que mille années de la vie mondaine.

Mais vous voyez que la montagne de la perfection chrétienne est extrêmement haute, et vous dites: Hélas! mon Dieu, comment ferai-je pour y monter? Courage Philothée: quand les petits moucherons des abeilles commencent à se former, on les appelle nymphes, et alors ils ne sauroient encore voler sur les fleurs, ni sur les monts, ni sur les collines voisines pour amasser le miel; mais petit à petit, se nourrissant du miel que leurs mères ont préparé, ces petites nymphes prennent des ailes et se fortifient; si bien qu'enfin elles prennent leur essor et volent jusqu'aux lieux les plus élevés. Il est vrai, nous sommes encore de petits moucherons en la dévotion; nous ne saurions monter selon notre dessein, qui n'est rien moindre que d'atteindre à la cime de la perfection chrétienne; mais si nous commençons à nous former par nos désirs et nos résolutions, bientôt les ailes commenceront à nous venir, en sorte qu'un jour nous serons abeilles spirituelles, et volerons tout à notre aise. En attendant, vivons du miel de tant d'enseignemens que les saints nous ont laissés, et prions Dieu de nous donner des ailes comme à la colombe, afin que non-seulement nous puissions voler au temps de la vie présente, mais encore nous reposer en l'éternité de la vie future.


CHAPITRE III.

De la nature des tentations, et de la différence qu'il y a entre sentir la tentation et y consentir.

Imaginez-vous, Philothée, une jeune princesse extrêmement aimée de son époux, et dont quelque libertin prétend corrompre la fidélité par un infâme confident qu'il lui envoie pour traiter avec elle d'un si détestable dessein. Premièrement, ce messager fait part à la princesse des intentions de son maître; secondement, la princesse se plaît ou se déplaît en la proposition; en troisième lieu, ou elle consent, ou elle refuse. Ainsi, Satan, le monde et la chair voyant une ame unie au Fils de Dieu, lui envoient des tentations et des suggestions, par lesquelles, 1.º le péché lui est proposé; 2.º l'ame se plaît ou se déplaît en la proposition; 3.º enfin, elle consent ou elle refuse; ce qui fait en somme trois degrés pour descendre à l'iniquité, la tentation, la délectation et le consentement; et bien que ces trois degrés ne se montrent pas aussi clairement en toutes sortes de fautes, toujours est-il qu'on les voit très-distinctement dans les grands et énormes péchés.

Quand la tentation de quelque péché que ce soit dureroit toute notre vie, elle ne sauroit nous rendre désagréables à la divine Majesté, pourvu qu'elle ne nous plaise pas, et que nous n'y consentions pas. La raison est, que dans la tentation nous ne sommes pas actifs, mais passifs; et puisque nous n'y prenons pas de plaisir, nous ne pouvons aussi en avoir de faute. Saint Paul souffrit long-temps de violentes tentations, et tant s'en faut que pour cela il fût désagréable à Dieu, qu'au contraire Dieu en étoit glorifié. La bienheureuse Angèle de Foligny sentoit des tentations si cruelles, qu'elle fait pitié quand elle les raconte: grandes furent aussi les tentations de saint François et de saint Benoît, lorsque l'un se jeta dans les épines, et l'autre dans la neige pour les apaiser; et néanmoins ils ne perdirent rien de la grâce de Dieu pour cela, mais l'augmentèrent de beaucoup.

Il faut donc être courageuse, chère Philothée, dans les tentations, et ne vous tenir jamais pour vaincue tant qu'elles vous déplaisent; car observez bien cette différence qu'il y a entre sentir et consentir, qui est qu'on peut les sentir encore qu'elles nous déplaisent; mais qu'on ne peut y consentir sans qu'elles nous plaisent, puisque le plaisir pour l'ordinaire sert de degré pour venir au consentement. Que les ennemis de notre salut nous présentent donc tant qu'ils voudront des amorces et des piéges, qu'ils demeurent toujours à la porte de notre cœur pour y entrer, qu'ils nous fassent toutes les propositions imaginables; tant que nous serons résolus à ne point nous plaire en tout cela, il sera bien impossible que Dieu en soit offensé, non plus que le prince dont j'ai parlé plus haut ne peut savoir mauvais gré à la princesse du message qui lui est envoyé, si elle n'y a pris aucune sorte de plaisir. Il y a néanmoins cette différence entre l'ame et la princesse, que la princesse, après avoir entendu la proposition, peut, si bon lui semble, chasser le messager, et ne le plus entendre; au lieu qu'il n'est pas toujours au pouvoir de l'ame de ne point sentir la tentation, bien qu'il soit toujours en son pouvoir de n'y point consentir: c'est pourquoi, encore que la tentation dure long-temps, elle ne peut nous nuire, tant qu'elle nous est désagréable.

Mais, quant à la délectation qui peut suivre la tentation, il est à remarquer que nous avons deux parties en notre ame, l'une inférieure et l'autre supérieure, et que l'inférieure ne suit pas toujours la supérieure, mais fait des opérations à part: d'où il arrive maintes fois que la partie inférieure se plaît à la tentation; sans le consentement, et même contre le gré de la supérieure: c'est la dispute et la guerre que l'apôtre saint Paul décrit, quand il dit que sa chair convoite contre son esprit, qu'il y a une loi des membres et une loi de l'esprit, et autres choses semblables.

Avez-vous jamais vu, Philothée, un grand brasier de feu couvert de cendres? Quand on vient dix ou douze heures après pour y chercher du feu, on n'en trouve qu'un peu au milieu du foyer, et encore on a peine à le trouver. Il y étoit néanmoins puisqu'on l'y trouve, et l'on peut s'en servir à rallumer les autres charbons déjà éteints. Il en est de même de la charité, qui est notre vie spirituelle, parmi les grandes et violentes tentations; car la tentation jetant sa délectation dans la partie inférieure, couvre, ce semble, toute l'ame de cendre, et réduit l'amour de Dieu à presque rien; car il ne paroît plus nulle part, sinon au milieu du cœur, et au fin fond de l'esprit; encore semble-t-il qu'il n'y soit pas, tant on a de peine à le trouver. Il y est néanmoins en vérité, puisque, quoique tout soit en trouble en notre ame et en notre corps, nous avons la résolution de ne point consentir au péché ni à la tentation, et que la délectation qui plaît à notre homme extérieur déplaît à notre homme intérieur; en sorte qu'étant autour de notre volonté, elle n'est cependant pas dans notre volonté; en quoi l'on voit qu'une telle délectation est involontaire, et partant ne peut être péché.


CHAPITRE IV.

Deux exemples remarquables sur ce sujet.

Il vous importe si fort, Philothée, de bien entendre ceci, que je ne ferai nulle difficulté de m'y étendre davantage. Le jeune homme dont parle saint Jérôme, qui, couché et attaché avec des écharpes de soie, sur un lit mollet, étoit provoqué par tout ce que l'on peut penser de l'impudence d'une femme, dont on se servoit pour ébranler sa constance, dut sans doute être tenté d'une manière bien violente; et qu'est-ce que ses sens et son imagination n'éprouvèrent pas alors? Cependant au milieu d'un si terrible orage de tentations sensuelles, il témoigne que son cœur n'est point vaincu, et que sa volonté n'y consent en aucune manière: car son ame voyant tout révolté contre elle, et n'ayant rien à son commandement, de tout son corps, si ce n'est la langue, il se la coupe avec les dents, et la crache au visage de cette vilaine, qui lui étoit plus cruelle que les bourreaux les plus furieux. De sorte que le tyran qui avoit désespéré de vaincre cette belle ame par les douleurs, essaya vainement de la vaincre par les plaisirs.

L'histoire du combat de sainte Catherine de Sienne n'est pas moins admirable, la voici en abrégé. Le malin esprit obtint un jour de Dieu la permission d'éprouver la vertu de cette sainte vierge, et d'user à cet effet de la plus grande rage qu'il pourroit, pourvu toutefois qu'il épargnât sa personne. En conséquence il vint lui suggérer toutes sortes de mauvaises pensées, et pour l'émouvoir encore davantage, prenant avec lui plusieurs de ses compagnons auxquels il avoit donné diverses formes; il fit avec eux mille et mille représentations déshonnêtes, qu'il accompagna encore de paroles et d'invitations les plus grossières; or, bien que toutes ces choses fussent extérieures, elles ne laissoient pas toutefois, par le moyen des sens, de pénétrer bien avant dans le cœur de la vierge, lequel, comme elle l'avouait elle-même, en étoit tout plein, ne lui restant plus que la fine pure volonté supérieure qui ne fût pas agitée par cette tempête et ce débordement de vilenies. Tout cela dura fort long-temps, jusqu'à ce qu'un jour, Notre-Seigneur lui ayant apparu: Où étiez-vous, dit-elle, ô mon doux Seigneur! pendant que mon cœur étoit plein de tant de ténèbres et d'ordures? A quoi il répondit: Ma fille, j'étois au dedans de votre cœur. Et comment, répliqua-t-elle, pouviez-vous habiter mon cœur, tandis qu'il y avoit tant de vilenies? habitez-vous donc en des lieux si déshonnêtes? Et Notre-Seigneur lui dit: Dites-moi, ma chère fille, toutes ces sales pensées qui étoient en votre cœur, vous donnoient-elles du plaisir ou de la tristesse, de l'amertume ou de la joie? Et elle répondit: Une extrême amertume et tristesse. Et qui donc, reprit le Sauveur, mettoit cette grande amertume et tristesse au dedans de votre cœur, sinon moi qui demeurois caché au milieu de votre ame? Soyez sûre, ma fille, que si je n'eusse pas été présent, ces pensées qui étoient autour de votre volonté, sans pouvoir s'en saisir, l'eussent bien vite surmontée, et seroient entrées dedans, et eussent été bien reçues par votre libre arbitre, et ainsi eussent donné la mort à votre ame. Mais parce que j'étois au milieu de vous, j'ai mis en votre cœur une tristesse et une résistance par laquelle vous avez rejeté la tentation autant que vous avez pu; et comme vous ne l'avez pu faire autant que vous l'auriez voulu, vous en avez ressenti un grand déplaisir et une grande haine et contre la tentation et contre vous-même. Ainsi ces peines ont été pour vous un grand mérite et un grand gain, et votre vertu n'en a pris que plus de force et d'accroissement.

Voyez-vous, Philothée, comme ce feu étoit couvert de cendres? et comme la tentation et la délectation même, étant entrées dans le cœur, en avoient environné la volonté, laquelle néanmoins, uniquement assistée de son Sauveur, résistoit par des amertumes, des déplaisirs et des détestations du mal qui lui étoit suggéré, refusant perpétuellement son consentement au péché qui l'environnoit de toutes parts? O Dieu! quelle détresse pour une ame qui aime Dieu, de ne savoir seulement pas s'il est en elle ou non, et si l'amour divin, pour lequel elle combat, est entièrement éteint en elle ou non! Mais c'est la fine fleur de la perfection de l'amour céleste, que de faire souffrir et combattre l'amant pour l'amour, sans même qu'il sache s'il a l'amour pour lequel et par lequel il combat.


CHAPITRE V.

Encouragement à l'ame qui est dans la tentation.

Ces grands assauts et ces tentations si puissantes, Philothée, ne sont jamais permises de Dieu que contre les ames qu'il veut élever à son pur et excellent amour; mais il ne s'ensuit pas pourtant qu'après cela elles soient assurées d'y parvenir; car il est arrivé maintes fois que ceux qui avoient été constans en de si violentes attaques ne correspondant pas après fidèlement à la faveur divine, se sont trouvés vaincus en de bien petites tentations. Ce que je dis, afin que s'il vous arrive jamais d'être affligée de si grandes tentations, vous sachiez que Dieu vous accorde une faveur extraordinaire, par laquelle il déclare qu'il veut vous agrandir à ses yeux, et que néanmoins vous soyez toujours humble et craintive, ne vous promettant de pouvoir vaincre les menues tentations, après avoir surmonté les grandes, que par une fidélité continuelle aux mouvemens de la grâce.

Cela posé, quelques tentations qui vous arrivent, et quelque délectation qui s'ensuive, tant que votre volonté refusera son consentement, non-seulement à la tentation, mais encore à la délectation, ne vous troublez aucunement; car Dieu n'en est point offensé. Quand un homme est pâmé, et qu'il ne donne plus aucun signe de vie, on lui met la main sur la cœur; et pour peu qu'on y sente de mouvement, on juge qu'il est en vie, et qu'au moyen de quelque liqueur forte et subtile on peut lui faire retrouver le sentiment. Ainsi arrive-t-il quelquefois que par la violence des tentations il semble que notre ame est tombée en une défaillance totale de ses forces, et que, comme pâmée, elle n'a plus ni mouvement, ni vie spirituelle; mais si nous voulons connoître ce qui en est, mettons la main sur le cœur. Considérons si le cœur et la volonté ont encore leur mouvement spirituel, c'est-à-dire s'ils font bien leur devoir en refusant de consentir à la tentation et à la délectation; car tant que le mouvement du refus est dans notre cœur, nous sommes assurés que la charité, vraie vie de notre ame, est en nous, et que Jésus-Christ, notre Sauveur, se trouve en notre cœur, bien qu'il y soit couvert et caché; de sorte que par l'usage continuel de l'oraison, des sacremens, et de la confiance en Dieu, les forces nous reviendront, et nous vivrons d'une vie très-douce et très-parfaite.


CHAPITRE VI.

Comment la tentation et la délectation peuvent être péchés.

La princesse dont nous avons parlé, ne peut être blâmée de la proposition qui lui est faite, puisque, comme nous l'avons supposé, elle lui arrive contre son gré. Mais si au contraire elle se l'étoit attirée par quelques manières qui eussent pu en faire naître la pensée, ayant voulu, par exemple, plaire à celui qui la recherche, indubitablement elle seroit coupable de la recherche elle-même; et encore qu'elle en fît la délicate, elle ne laisseroit pas d'en mériter le blâme et la peine. Ainsi arrive-t-il quelquefois que la seule tentation nous met en péché, parce que nous sommes cause qu'elle nous arrive. Par exemple, je sais qu'en jouant je suis exposé à la colère et au blasphème, et que le jeu me sert de tentation à cela; dès lors je pèche toutes les fois que je joue, et je suis coupable de toutes les tentations qui m'arrivent au jeu. De même je sais qu'une certaine compagnie est pour moi une occasion de tentation et de chute, et néanmoins j'y vais volontairement; il est indubitable que je suis coupable de toutes les tentations que j'y aurai.

Quand la délectation qui arrive de la tentation peut être évitée, c'est toujours un péché de la recevoir; et le péché est plus ou moins grand, selon que le plaisir qu'on y prend, et le consentement qu'on y donne, est grand ou petit, de longue ou de courte durée. Si cette princesse dont nous avons parlé, écoute non-seulement la proposition déshonnête qui lui est faite, mais y prend plaisir et en occupe son cœur avec joie, elle est fort blâmable; car bien qu'elle ne veuille pas l'exécution de ce qu'on lui demande, elle consent néanmoins à y appliquer son cœur par le plaisir qu'elle y prend: or appliquer volontairement son cœur à une chose déshonnête est toujours une chose blâmable; et c'est tellement dans l'application du cœur que consiste la faute, que, sans elle, l'application des sens ne peut être un péché.

Quand donc vous serez tentée de quelque péché, considérez si vous avez donné volontairement sujet d'être tentée; car pour lors la tentation même vous met en état de péché, à cause du danger dans lequel vous vous êtes jetée; et cela s'entend si vous avez pu éviter commodément l'occasion, et que vous avez prévu ou dû prévoir l'arrivée de la tentation. Mais si vous n'avez donné nul sujet à la tentation, elle ne peut aucunement vous être imputée à péché.

Quand la délectation qui suit la tentation a pu être évitée, et que néanmoins on ne l'a point évitée, il y a toujours quelque sorte de péché, selon que l'on s'y est plus on moins arrêté, et selon la cause du plaisir qu'en y a pris. Une femme qui n'ayant donné aucun sujet à la cajolerie, y prend pourtant plaisir, ne laisse pas d'être blâmable, si le plaisir qu'elle y prend n'a point d'autre cause que la cajolerie même mais si celui qui veut lui inspirer de l'amour jouoit en perfection du luth, et qu'elle prît plaisir, non pas à sa mauvaise recherche, mais à l'harmonie et à la douceur du luth, il n'y aurait point de péché pour elle; néanmoins elle ne devrait pas prendre long-temps ce plaisir, de peur de passer à celui d'être recherchée. De même encore, si quelqu'un me propose un stratagème plein d'invention et d'artifice pour me venger de mon ennemi, et que je ne prenne aucun plaisir ni ne donne aucun consentement à la vengeance qui m'est proposée, mais seulement à la subtilité de l'artifice, il est certain que je ne pèche point; toutefois il n'est pas expédient que je m'amuse beaucoup à ce plaisir, de peur que petit à petit il ne me porte à la délectation de la vengeance elle-même.

On se surprend quelquefois prenant plaisir à la tentation, et cela ne peut être tout au plus qu'un bien léger péché véniel, lequel devient plus grand, si, après que l'on s'est aperçu du mal où l'on est, on demeure quelque temps, par négligence, à marchander avec la délectation, ne sachant si on doit l'accepter ou la refuser; et le péché est encore plus grand, si, en s'en apercevant, on y demeure quelque temps par vraie négligence, et sans nul propos de la rejeter; mais lorsque volontairement et de propos délibéré nous sommes résolus de nous plaire en de telles délectations, ce propos délibéré est par lui-même un grand péché, si l'objet auquel nous nous plaisons est notablement mauvais. C'est un grand vice à une femme, de vouloir entretenir de mauvaises amours, quoiqu'elle ne veuille jamais s'y abandonner.


CHAPITRE VII.

Remède aux grandes tentations.

Sitôt que vous sentez en vous quelque tentation, faites comme les petits enfans quand ils voient le loup ou l'ours dans la campagne: tout aussitôt ils courent entre les bras de leur père et de leur mère, ou du moins ils les appellent à leur secours. Recourez de même à Dieu, invoquant sa miséricorde et son secours: c'est le remède que Notre-Seigneur enseigne: Priez, nous dit-il, afin que vous n'entriez pas en tentation.

Si vous voyez néanmoins que la tentation continue ou augmente, courez en esprit embrasser la sainte croix, comme si vous aviez devant vous Jésus-Christ crucifié. Protestez-lui que vous ne consentirez point à la tentation, et demandez-lui sa sainte protection; et persévérez ainsi à désavouer ce qui se passe en vous, tout le temps que durera la tentation.

Mais en faisant ces protestations et ces refus de consentement, ne regardez pas la tentation en face, mais regardez seulement Notre-Seigneur; car si vous regardez la tentation, surtout quand elle est forte, elle pourra ébranler votre courage.

Vous ferez bien aussi de distraire votre esprit par quelque occupation bonne et louable; car cette occupation entrant dans votre cœur, y prendra place et éteindra le sentiment de la tentation.

Mais le grand remède contre toutes tentations, grandes ou petites, c'est d'ouvrir son cœur à son directeur, en lui faisant connaître les suggestions de l'ennemi et les impressions qu'elles font. Car, observez que le silence est toujours la première condition que le démon impose à celui qu'il veut séduire; semblable en cela à un libertin qui voulant débaucher une femme, commence par lui recommander le secret sur tous ses rapports avec elle: conduite assurément bien opposée à celle de Dieu, puisque Dieu, en ses inspirations, demande par-dessus tout que nous les fassions connoître à nos supérieurs et à nos guides.

Que si, après tout cela, la tentation s'opiniâtre à nous travailler et à nous tourmenter, nous n'avons rien à faire, sinon de nous opiniâtrer à notre tour en la protestation de ne vouloir pas y consentir; car, comme les filles ne peuvent être mariées pendant qu'elles disent non, de même, l'ame, quoique troublée, ne peut jamais être offensée pendant qu'elle dit non.

Ne disputez point avec votre ennemi, et ne lui répondez jamais une seule parole, sinon celle que Notre-Seigneur lui répondit, et avec laquelle il le confondit: Retire-toi, Satan! il est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul. Une chaste épouse ne répond pas un mot, et n'accorde pas même un regard à celui qui veut la séduire; mais, le quittant tout court, elle tourne aussitôt son cœur du côté de son époux, et renouvelle intérieurement la foi qu'elle lui a promise; ainsi l'ame dévote, se voyant assaillie de quelque tentation, ne doit nullement s'amuser à disputer ni à répondre; mais tout simplement se tourner du côté de Jésus-Christ son époux, et lui protester de rechef qu'elle veut lui être fidèle, et n'appartenir uniquement qu'à lui.


CHAPITRE VIII.

Qu'il faut résister aux petites tentations.

Quoiqu'il faille combattre les grandes tentations avec un courage invincible, et que la victoire que nous en remportons nous soit extrêmement utile, il y a peut-être plus d'avantage encore à bien combattre les petites; car si les grandes l'emportent en qualité, les petites l'emportent si démesurément en nombre, que la victoire en peut être comparable à celles des plus grandes. Les loups et les ours sont sans doute plus dangereux que les mouches; mais ils ne nous causent pas autant d'importunité et d'ennui, et n'exercent pas non plus autant notre patience. C'est chose bien aisée que de s'abstenir du meurtre; mais c'est chose difficile d'éviter les menues colères, dont les occasions se présentent à tout moment C'est chose bien aisée de n'être pas adultère; mais ce n'est pas chose si facile de conserver la pureté des yeux, de ne rien dire ou de ne rien entendre avec plaisir de tout ce qu'on appelle cajolerie, de ne pas donner, ou de ne pas recevoir de l'amour, ni de menues faveurs d'amitié. Ce n'est pas une chose difficile de ne point donner visiblement et extérieurement un rival à un mari ou une rivale à une épouse; mais il est assez difficile de ne lui en point donner au fond du cœur. Il est bien aisé de ne point dérober le bien d'autrui, mais malaisé de ne point le convoiter; bien aisé de ne point dire de faux témoignages en justice, mais malaisé de ne point mentir en conversation; bien aisé de ne point s'enivrer, mais malaisé d'être toujours sobre; bien aisé de ne point désirer la mort du prochain, mais malaisé de ne point désirer son incommodité; bien aisé de ne le point diffamer, mais malaisé de ne le point mépriser. Bref, ces menues tentations de colère, de soupçons, de jalousie, d'envie, de folâtreries, de vanité, de duplicité, d'afféterie, d'artifice, de pensées déshonnêtes, sont l'exercice continuel de ceux mêmes qui sont les plus dévots et les plus déterminés à bien vivre; c'est pourquoi, ma chère Philothée, il faut avec grand soin nous préparer à ce combat; et soyez sûre qu'autant de victoires nous remporterons sur ces petits ennemis, autant de pierres précieuses nous ajouterons à la couronne de gloire que Dieu nous prépare en son paradis. C'est pourquoi je dis qu'en nous disposant à bien et vaillamment combattre les grandes tentations, si elles nous viennent, il faut nous bien et diligemment défendre des menues et foibles attaques des petites.


CHAPITRE IX.

Comment il faut remédier aux petites tentations.

Or donc, quant à ces petites tentations de vanité, de soupçons, de chagrin, de jalousie, d'envie, de folâtrerie, et autres semblables, qui, comme de petites mouches, viennent passer devant nos yeux, et nous piquer tantôt sur la joue, et tantôt sur le nez, comme il est impossible d'en être tout-à-fait exempt, le meilleur parti à prendre est de ne s'en pas tourmenter; car tout cela ne peut nuire, quelqu'ennui que cela cause, pourvu que l'on soit bien résolu de toujours servir Dieu.

Méprisez donc ces foibles attaques, et ne daignez pas même penser à ce qu'elles veulent dire; laissez-les bourdonner à vos oreilles tant qu'elles voudront, et courir çà et là autour de vous comme font les mouches; et quand elles viendront pour vous piquer, et que vous les verrez tant soit peu s'arrêter en votre cœur, ne faites autre chose sinon simplement de les ôter; ne combattez pas contre elles, et ne leur répondez pas, mais occupez votre cœur de quelque chose de bon, et spécialement de l'amour de Dieu; car, si vous m'en croyez, vous ne vous obstinerez pas à opposer à la tentation la vertu qui lui est contraire, parce que ce seroit presque vouloir disputer avec elle; mais après avoir fait un acte de la vertu qui lui est directement contraire, en supposant que vous ayez pu reconnoître la nature de la tentation, faites un simple retour de votre cœur vers Jésus-Christ crucifié, et, vous tenant en esprit à ses pieds, baisez-les avec le plus d'amour qu'il vous sera possible. C'est le meilleur moyen de vaincre l'ennemi, tant dans les petites que dans les grandes tentations; car l'amour de Dieu contenant en soi toutes les perfections de toutes les vertus, et plus excellemment que les vertus mêmes, il est aussi un plus souverain remède à tous les vices; et votre esprit, s'accoutumant dans toutes les tentations à recourir à ce rendez-vous général, ne sera point obligé de regarder et d'examiner quelles tentations il a; mais simplement, se sentant troublé, il ira chercher la paix dans ce grand remède, dont le démon a une telle peur, que, quand il voit que ses tentations nous provoquent à ce divin amour, il cesse de nous en faire.

Voilà donc ce qui concerne les menues tentations, avec lesquelles, si l'on vouloit les prendre en détail, on se morfondroit et on ne feroit rien.


CHAPITRE X.

Comment il faut fortifier son cœur contre les tentations.

Considérez de temps en temps quelles passions dominent le plus en votre ame, et, les ayant découvertes, prenez une façon de vie qui leur soit toute contraire, en pensées, en paroles et en œuvres. Par exemple, si vous vous sentez portée à la passion de la vanité, considérez de temps en temps les misères de la vie humaine, combien ces vanités seront fâcheuses à la conscience au jour de la mort, combien elles sont indignes d'un cœur généreux, que ce ne sont que badineries, amusemens d'enfans, et choses semblables. Parlez souvent contre la vanité, et encore qu'il vous semble que ce soit à contre-cœur, ne laissez pas de la bien mépriser; car par ce moyen vous vous engagerez, même de réputation, dans le parti contraire; et à force de dire du mal de quelque chose, nous nous excitons à la haïr, bien que d'abord nous y fussions attachés. Faites des œuvres d'abjection et d'humilité le plus que vous pourrez, encore qu'il vous semble que ce soit à regret; car par ce moyen vous vous habituez à l'humilité, et vous affoiblissez la vanité, en sorte que quand la tentation viendra, votre inclination ne pourra plus la favoriser autant, et vous aurez plus de force pour la combattre.

Si vous êtes portée à l'avarice, pensez souvent à la folie de ce péché, qui nous rend esclaves de ce qui n'est créé que pour nous servir; songez qu'aussi-bien il faudra tout quitter à la mort, et que nos biens passeront alors entre les mains de tel qui les dissipera, ou auquel ils serviront de ruine et de damnation, et autres semblables pensées. Parlez fort contre l'avarice, louez fort le mépris du monde, efforcez-vous de faire souvent l'aumône et de négliger quelques occasions d'amasser du bien.

Si vous avez du penchant à inspirer ou à recevoir de l'amour, pensez souvent combien cet amusement est dangereux, tant pour vous que pour les autres: combien c'est une chose malheureuse de dissiper ainsi la plus noble partie de notre ame: combien cela expose à la réputation d'esprit vain et léger. Parlez souvent en faveur de la simplicité et de la pureté du cœur, et faites aussi le plus qu'il vous sera possible des actes de ces vertus, évitant toute espèce d'afféteries de recherches.

En somme, en temps de paix, c'est-à-dire lorsque les tentations du péché auquel vous êtes sujette ne vous presseront pas, faites force actions de la vertu contraire; et si les occasions ne viennent pas à vous, allez au-devant d'elles pour les rencontrer; car par ce moyen vous fortifierez votre cœur contre les tentations futures.


CHAPITRE XI.

De l'inquiétude.

L'inquiétude n'est pas une simple tentation, mais une source d'où proviennent plusieurs tentations. J'en dirai donc quelque chose. La tristesse n'est autre chose qu'une douleur d'esprit que nous ressentons du mal qui est en nous malgré nous, soit que le mal soit extérieur, comme la pauvreté, la maladie, le mépris; soit qu'il soit intérieur, comme l'ignorance, la sécheresse de cœur, la répugnance au bien, et les tentations. Lors donc que l'ame sent qu'elle a quelque mal, elle a du déplaisir de l'avoir, et voilà la tristesse; le désir d'être affranchi du mal, et d'avoir les moyens de s'en délivrer, suit immédiatement la tristesse, et jusque là nous avons raison; car naturellement chacun désire le bien, et fuit ce qu'il pense être mal.

Si l'ame cherche les moyens d'être délivrée de son mal pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité et calme, attendant sa délivrance plus de la bonté et de la providence de Dieu, que de sa peine, de son industrie et de ses soins. Si elle cherche sa délivrance pour l'amour d'elle-même, elle s'empresse et s'échauffe à la recherche des moyens, comme si ce bien dépendoit plus d'elle que de Dieu. Je ne dis pas qu'elle pense cela, mais je dis qu'elle s'empresse comme si elle le pensoit.

Que si elle ne rencontre pas de suite ce qu'elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences, qui, loin d'ôter le mal, ne font au contraire que l'empirer; et l'ame, entrant alors en des angoisses et des tristesses démesurées, éprouve une telle défaillance de force et de courage, qu'il lui semble que son mal n'a plus de remède. Vous voyez donc que la tristesse, qui au commencement est juste, engendre l'inquiétude; et l'inquiétude engendre ensuite un surcroît de tristesse qui est extrêmement dangereux.

L'inquiétude est le plus grand mal qui puisse, arriver à l'ame, après le péché; car, comme, les séditions et les troubles intérieurs ruinent entièrement un état, et l'empêchent de pouvoir résister à ses ennemis, de même notre cœur étant troublé et inquiété au dedans, n'a plus la force, ni de conserver les vertus qu'il avoit acquises, ni même de résister aux tentations de l'ennemi, qui alors fait tous ses efforts pour pêcher, comme l'on dit, en eau trouble.

L'inquiétude provient d'un désir déréglé d'être délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le bien que l'on espère; et néanmoins il n'y a rien qui empire plus le mal, et qui éloigne plus le bien, que l'inquiétude et l'empressement. Les oiseaux demeurent pris dans les filets et les lacs, parce que, s'y trouvant engagés, ils se débattent et se remuent beaucoup pour en sortir, en quoi ils ne font que s'y envelopper de plus en plus. Quand donc vous serez pressée du désir d'être délivrée de quelque mal, ou de parvenir à quelque bien, avant toutes choses mettez votre esprit en repos, faites rasseoir votre jugement et votre volonté; et puis, tout bellement et doucement, suivez le mouvement de votre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables; et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, sans trouble ni inquiétude: autrement, au lieu d'obtenir tout l'effet de votre désir, vous gâterez tout, et ne ferez que vous embarrasser davantage.

O Seigneur! disoit David, mon ame est toujours entre mes mains, et je n'ai point oublié votre loi. Examinez plus d'une fois le jour, Philothée, mais au moins le matin et le soir, si vous avez votre ame entre vos mains, ou si quelque passion ou quelque inquiétude ne vous l'a pas ravie. Considérez si vous avez votre cœur à votre commandement, ou bien s'il ne s'est point échappé de vos mains pour s'engager en quelque affection déréglée d'amour, de haine, d'envie, de convoitise, de crainte, de tristesse ou de joie. Que s'il s'est égaré, avant toutes choses cherchez-le, et le ramenez tout doucement en la présence de Dieu, remettant vos affections et vos désirs sous l'obéissance et conduite de sa divine volonté; car, comme ceux qui craignent de perdre une chose précieuse la tiennent bien serrée dans leur main, ainsi et à l'exemple de David, nous devons toujours dire: O mon Dieu! mon ame est en danger de se perdre; c'est pourquoi je la porte toujours entre mes mains, et c'est ce qui fait que je n'ai pas oublié votre loi.

Ne permettez jamais à vos désirs de vous inquiéter, quelque petits ou quelque peu importans qu'ils soient; car, après les petits, les grands et les plus importans trouveroient votre cœur plus disposé au trouble et au déréglement. Quand vous sentirez arriver l'inquiétude, recommandez-vous à Dieu, et résolvez-vous de ne rien faire du tout de ce que votre désir vous demande, jusqu'à ce que l'inquiétude soit totalement passée, à moins que la chose ne puisse se différer; et alors il faut, avec un doux et tranquille effort, retenir l'impétuosité de votre désir, le modérant et le calmant le mieux qu'il vous sera possible; et sur cela faire la chose, non selon votre désir, mais selon la raison.

Si vous pouvez découvrir votre inquiétude à celui qui conduit votre ame, ou au moins à quelque prudent et sage ami, ne doutez point que tout aussitôt vous serez soulagée; car la communication des douleurs du cœur fait le même effet sur l'ame que la saignée fait sur le corps de celui qui a la fièvre continue; c'est le remède des remèdes. Aussi le roi saint Louis donna-t-il cet avis à son fils: Lorsque vous aurez quelque chose sur le cœur, dites-le aussitôt à votre confesseur, ou à quelque personne de confiance, et la consolation que vous en recevrez vous aidera à porter légèrement votre peine.


CHAPITRE XII.

De la tristesse.

La tristesse qui est selon Dieu, dit saint Paul, opère la pénitence pour le salut; et la tristesse du monde opère la mort. La tristesse peut donc être bonne et mauvaise, selon les divers effets qu'elle produit en nous. Il est vrai qu'elle en a plus de mauvais que de bons; car elle n'en a que deux bons, savoir, la miséricorde et la pénitence; au lieu qu'il y en a six mauvais, savoir, l'angoisse, la paresse, l'indignation, la jalousie, l'envie et l'impatience: ce qui fait dire au Sage, que la tristesse tue beaucoup de gens, et qu'il n'y a rien à gagner avec elle; parce que pour deux bons ruisseaux qui proviennent de la source de la tristesse, il y en a six qui sont très-mauvais.

L'ennemi se sert de la tristesse pour exercer la persévérance des bons; car, comme il tâche de réjouir les méchans en leur péché, aussi tâche-t-il d'attrister les bons en leurs bonnes œuvres; et comme il ne peut attirer au mal qu'en le faisant trouver agréable, aussi ne peut-il détourner du bien qu'en le faisant trouver ennuyeux. Le démon ne demande que tristesse et que mélancolie, et comme il est lui-même triste et mélancolique, et qu'il le sera éternellement, il voudroit que chacun fût comme lui.

La mauvaise tristesse trouble l'ame, la met en inquiétude, lui donne des craintes déréglées, la dégoûte de l'oraison; elle assoupit et accable le cerveau; elle prive l'ame de conseil, de résolution, de jugement et de courage, et abat entièrement les forces. Bref, elle est comme un dur hiver qui efface toute la beauté de la terre, et engourdit tous les animaux; car elle prive l'ame de toute consolation, et la frappe d'impuissance en toutes ses facultés.

Si jamais il vous arrivoit, Philothée, d'être atteinte de cette mauvaise tristesse, pratiquez les remèdes suivans. Quelqu'un est-il triste? dit saint Jacques, qu'il prie. La prière est un remède souverain, car elle élève l'esprit à Dieu, qui est notre unique joie et seule consolation; mais en priant, usez d'affections et de paroles, soit intérieures, soit extérieures, qui tendent à la confiance et à l'amour de Dieu, comme: ô Dieu de miséricorde! ô mon très-bon maître! mon doux Sauveur, ma vie, ma joie, mon espérance; ô le cher époux et le bien-aimé de mon ame! et autres semblables.

Combattez vivement les inclinations de la tristesse, et bien qu'il vous semble que tout ce que vous ferez en ce temps-là se fasse froidement, tristement et lâchement, ne laissez pourtant pas de le faire; car l'ennemi qui prétend nous dégoûter des bonnes œuvres par la tristesse, voyant que nous ne laissons pas de les faire, et qu'étant faites avec répugnance elles n'en valent que mieux, cessera de nous affliger.

Chantez des cantiques spirituels; car le démon a souvent cessé ses opérations par ce moyen: témoin le malin esprit qui tourmentoit Saül, et dont la violence fut réprimée par les doux accords de la harpe de David.

Il est bon de s'employer aux œuvres extérieures, et de les varier le plus que l'on peut, pour distraire l'ame du sujet qui l'attriste, et pour purifier et échauffer les esprits; car la tristesse est une passion de la complexion froide et sèche.

Faites des actions extérieures de ferveur, encore que vous les fassiez sans goût, embrassant l'image du crucifix, la serrant sur votre poitrine, lui baisant les pieds et les mains, levant vos mains et vos yeux au ciel, élançant votre voix vers Dieu par des paroles d'amour et de confiance, comme sont celles-ci: Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui; mon bien-aimé est comme un bouquet de myrrhe sur mon cœur; mes yeux s'épuisent à vous regarder, ô mon Dieu! je ne cesse de dire: Quand me consolerez-vous? O Jésus! soyez-moi Jésus, vive Jésus! et mon ame vivra. Qui me séparera de l'amour de mon Dieu? et autres choses semblables.

L'usage modéré de la discipline est un bon remède contre la tristesse, parce que cette peine extérieure, prise volontairement, obtient la consolation intérieure, et l'ame, sentant les douleurs du dehors, ne pense plus à celles qui sont au dedans. La fréquente communion est aussi un moyen excellent; car ce pain céleste affermit le cœur et réjouit l'esprit.

Découvrez humblement et fidèlement à votre directeur tous les ressentimens et toutes les suggestions qui vous viennent de la tristesse; recherchez la société des personnes gaies et spirituelles, et fréquentez-les le plus que vous pourrez pendant ce temps-là. Enfin remettez-vous entre les mains de Dieu, vous préparant à souffrir patiemment cette ennuyeuse tristesse comme une juste punition de vos vaines joies, et ne doutez nullement que Dieu, après vous avoir éprouvée, ne vous délivre de votre mal.


CHAPITRE XIII.

Des consolations spirituelles et sensibles, et comment il faut s'en servir.

Dieu fait passer ce grand monde par une suite de vicissitudes perpétuelles, et l'on voit tour-à-tour le jour se changer en nuit, le printemps en été, l'été en automne, l'automne en hiver, et l'hiver en printemps; un jour ne ressemble jamais parfaitement à l'autre: il y en a de nébuleux, de pluvieux, de secs et d'orageux, variété qui donne une grande beauté à cet univers. Il en est de même de l'homme, qui est, selon la parole des anciens, un abrégé du monde; car jamais il n'est dans le même état, et sa vie s'écoule sur cette terre comme les eaux d'un fleuve, entraîné sans cesse à une foule de mouvemens divers, qui tantôt l'élèvent par l'espérance, tantôt l'abaissent par la crainte, tantôt le plient à droite par la consolation, tantôt à gauche par l'affliction; et jamais une seule de ses journées, ni même une seule de ses heures, n'est entièrement pareille à l'autre.

Or, au milieu d'une si grande inégalité d'événemens et d'accidens, il est extrêmement important pour nous de conserver une inaltérable égalité de cœur; et quoique toutes choses tournent et se combinent diversement autour de nous, il faut que nous ayons toujours nos regards dirigés vers le Ciel, et que nous soyons invariables dans notre résolution de tendre sans cesse à Dieu pour arriver à lui. Que le navire prenne telle route qu'on voudra, qu'il cingle au levant ou au couchant, au nord ou au sud, quel que soit le vent qui le porte, jamais son aiguille marine ne regardera autre chose que la belle étoile du pôle. De même, que tout se renverse sens dessus dessous, je ne dis pas seulement autour de nous, mais en nous; c'est-à-dire que notre ame soit triste, joyeuse, en douceur, en amertume, en paix, en trouble, en clarté, en ténèbres, en tentations, en repos, en goût, en dégoût, en sécheresse, ou en suavité: que le soleil la brûle, ou que la rosée la rafraîchisse, ah! toujours faut-il que la pointe de notre cœur, de notre esprit, de notre volonté supérieure qui est notre boussole, regarde invariablement, et tende perpétuellement à l'amour de Dieu son créateur, son sauveur, son unique et souverain bien. Soit que nous vivions, soit que nous mourions, dit l'Apôtre, nous sommes à Dieu; et qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ? Non, jamais rien ne nous séparera de cet amour, ni la tribulation, ni l'angoisse, ni la mort, ni la vie, ni le mal présent, ni la crainte des maux à venir, ni les artifices des malins esprits, ni la hauteur des consolations, ni la profondeur des afflictions, ni la douceur, ni la sécheresse, ni aucune créature au monde ne nous doit jamais séparer de cette sainte charité qui est fondée en Jésus-Christ.

Cette résolution si absolue, de ne jamais abandonner Dieu ni son doux amour, sert de contre-poids à nos ames pour les tenir en une sainte et parfaite égalité parmi toutes les inégalités et tous les mouvemens que la condition de cette vie lui procure. Car, comme les abeilles surprises par le vent en pleine campagne, prennent de petites pierres pour se pouvoir balancer en l'air, et n'être pas si aisément agitées par l'orage; de même notre ame, ayant vivement embrassé la résolution de toujours aimer son Dieu, demeure constante parmi l'inconstance et la variété des consolations et des afflictions, soit spirituelles, soit temporelles, soit extérieures, soit intérieures.

Mais outre ces règles générales, nous avons besoin de quelques documens particuliers.

1. Je dis donc que la dévotion ne consiste pas en toutes ces douceurs, suavités et consolations sensibles, qui nous provoquant aux larmes et aux soupirs, et qui nous donnent une certaine satisfaction agréable en quelques exercices de piété. Non, Philothée, la dévotion et cela ne sont pas une même chose; car il y a beaucoup d'ames qui ont ces consolations, et qui néanmoins sont vicieuses, d'où il suit qu'elles n'ont aucun vrai amour de Dieu, et encore moins aucune vraie dévotion. Saül, poursuivant à mort le pauvre David dans le désert d'Engaddi, entra tout seul en une caverne où David se trouvoit caché avec ses gens. David, qui en cette occasion auroit pu mille fois le tuer, lui donna la vie, et ne voulut pas même lui faire peur; mais l'ayant laissé sortir à son aise, il l'appela pour lui remontrer son innocence, et lui faire connoître qu'il l'avoit eu en son pouvoir. Que ne fit point alors Saül pour témoigner à David que son cœur étoit attendri? il le nomma son enfant, il se mit à pleurer tout haut, à le louer, à bénir sa générosité, à prier Dieu pour lui, à présager sa future grandeur, et à lui recommander le soin de sa propre famille. Quelle plus grande douceur et sensibilité pouvoit-il faire paroître? néanmoins, au milieu de tout cela, son cœur n'étoit point changé, et il continua de persécuter David aussi cruellement qu'auparavant. Ainsi se trouve-t-il des personnes qui, à la vue des bontés de Dieu et de la passion du Sauveur, sentent de grands attendrissemens de cœur qui leur font jeter des soupirs, verser des larmes, accompagnées de prières et d'actions de grâces si sensibles, qu'on les croiroit saisies d'une très-grande dévotion; mais quand on en vient à l'épreuve, on trouve que, comme les pluies passagères d'un été bien chaud, tombent à grosses gouttes sur la terre sans la pénétrer, et ne servent qu'à la production des champignons; de même ces larmes de tendresse, tombant sur un cœur vicieux, ne le pénètrent point, et lui sont tout-à-fait inutiles; car avec tout cela ces pauvres gens ne voudroient pas lâcher un seul liard du bien mal acquis qu'ils possèdent, ils ne renonceroient pas à une seule de leurs mauvaises inclinations, et ne voudroient pas se donner la plus petite peine du monde pour le service de ce Sauveur qu'ils ont tant pleuré; en sorte que les bons mouvemens qu'ils ont eus ne sont que des champignons spirituels, qui non-seulement ne sont pas la vraie dévotion, mais bien souvent même sont de grandes ruses de l'ennemi par lesquelles, amusant les ames à ces petites consolations, il les rend contentes et satisfaites d'elles-mêmes, et leur fait par là négliger la vraie et solide dévotion, qui consiste en une volonté constante, résolue, prompte et active d'exécuter ce que l'on sait être agréable à Dieu.

Un enfant pleurera tendrement s'il voit le médecin donner un coup de lancette à sa mère; mais si en même temps sa mère, pour laquelle il pleuroit, lui demande une pomme ou un cornet de dragées qu'il tient en sa main, il ne voudra nullement lâcher prise. Telles sont la plupart de nos tendres dévotions: voyant donner à Jésus-Christ crucifié un coup de lance qui lui perce le cœur, nous pleurons tendrement. Hélas! Philothée, c'est bien fait de pleurer sur la mort et sur la passion douloureuse de notre père et de notre Rédempteur; mais pourquoi donc ne lui donnons-nous pas avec empressement la pomme que nous avons en nos mains, et qu'il nous demande si instamment? savoir, notre cœur, unique pomme d'amour que ce cher Sauveur requiert de nous. Que ne lui sacrifions-nous tant de petites affections, de satisfactions, de complaisances qu'il veut arracher de notre cœur, sans pouvoir jamais en venir à bout, parce que c'est notre dragée favorite, dont nous sommes plus friands que des biens de sa divine grâce? ah! ce sont des amitiés de petits enfans que tout cela; tendres, mais foibles, mais fantasques, mais sans effet. La dévotion ne consiste donc pas en ces sortes d'affections sensibles, qui quelquefois proviennent d'une nature molle et facile à recevoir les impressions qu'on lui veut donner, et quelquefois aussi sont une manœuvre de l'ennemi, par laquelle, pour nous mieux donner le change, il monte ainsi notre imagination.

2. Ces douceurs tendres et affectueuses sont cependant quelquefois très-utiles; car elles excitent l'appétit de l'ame, elles fortifient l'esprit, et ajoutent à la promptitude de la dévotion une sainte et vive allégresse qui rend nos actions très-belles et très-agréables, même à l'extérieur. C'est de là que vient ce goût pour les choses divines, qui faisoit dire à David: O Seigneur! que vos paroles sont douces à mon palais! elles sont plus douces à mon cœur que le miel à ma bouche. Et certes il est bien vrai que la moindre petite consolation que nous donne la dévotion vaut mieux de toute manière que les plus excellentes récréations du monde. C'est le lait dont nous parle l'Ecriture, lequel est préférable au vin le plus exquis; celui qui en a goûté, regarde toutes les autres consolations humaines comme du fiel et de l'absynthe; et comme ceux qui ont de l'herbe scitique en la bouche en reçoivent une si grande douceur qu'ils ne sentent plus ni la faim ni la soif, de même ceux à qui Dieu a donné la manne céleste des consolations intérieures ne peuvent plus désirer ni recevoir les consolations du monde, du moins pour y prendre goût et en occuper leur cœur. Ce sont de petits avant-goûts des suavités immortelles que Dieu donne aux ames qui le cherchent; ce sont des grains sucrés qu'il donne à ses petits enfans pour les amorcer; ce sont des eaux cordiales qu'il leur présente pour les conforter; ce sont aussi quelquefois des arrhes de la récompense éternelle qui les attend. On dit qu'Alexandre-le-Grand, étant sur mer, jugea qu'il n'étoit pas éloigné de l'Arabie heureuse par la douce odeur dont l'air étoit pénétré; ce qui lui servit beaucoup à encourager sa flotte: et voilà comme les suavités de la grâce, parmi les orages de cette vie mortelle, nous font pressentir les délices ineffables de la céleste patrie à laquelle nous aspirons.

3. Mais, me direz-vous, puisqu'il y a des consolations sensibles qui sont bonnes et qui viennent de Dieu, et que néanmoins il y en a d'inutiles, de dangereuses, et même de pernicieuses, qui viennent ou de la nature, ou du démon, comment pourrai-je les reconnoître, et discerner les mauvaises ou inutiles d'avec les bonnes? C'est une règle générale, Philothée, pour les affections et les passions de notre ame, que nous devons les connoître par leurs fruits: nos cœurs sont les arbres, nos affections et nos passions en sont les branches, et nos œuvres les fruits. Le cœur est bon, s'il a de bonnes affections, et les affections sont bonnes, si elles produisent en nous de bons effets et de saintes actions. Si donc les douceurs et les consolations nous rendent plus humbles, plus patiens, plus traitables, plus charitables et plus indulgens pour le prochain, plus fervens à mortifier nos passions, plus appliqués à nos devoirs, plus soumis et plus souples à l'égard de nos supérieurs, plus simples en notre vie, sans doute, Philothée, qu'elles sont de Dieu; mais si ces douceurs ne sont douces que pour nous, qu'elles nous rendent curieux, aigres, pointilleux, impatiens, opiniâtres, fiers, présomptueux, durs envers le prochain, et que, pensant déjà être de petits saints, nous ne voulions plus souffrir ni correction, ni conseil; indubitablement ce sont des consolations fausses et pernicieuses. Un bon arbre ne produit que de bons fruits.