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Introduction à la vie dévote

Chapter 253: CHAPITRE XII.
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About This Book

The work offers a practical, pastoral guide to living a devout Christian life within ordinary social and professional duties, arguing that holiness is attainable without monastic withdrawal. It presents habits of interior devotion, humility, moderation, regular prayer and examination of conscience, and warns against mistaking spiritual consolations for personal virtue. Advice is concrete and adaptive, showing how small acts and gentle practices sustain progress, and emphasizing imitation of Christ through consistent example. Chapters mix doctrinal reflection, moral counsel, and practical exercises aimed at readers in varied circumstances seeking steady growth in piety.

4. Quand nous aurons des douceurs et des consolations, 1.º humilions-nous beaucoup devant Dieu; gardons-nous bien de dire pour ces douceurs: oh! que je suis bon! non, Philothée, ce sont des biens qui ne nous rendent pas meilleurs; car, comme j'ai dit, la dévotion ne consiste pas en cela; mais disons: oh! que Dieu est bon à ceux qui espèrent en lui, et à l'ame qui le recherche! Qui a du sucre dans la bouche ne peut pas dire que sa bouche soit douce, mais bien que le sucre est doux; ainsi, encore que cette douceur spirituelle soit fort bonne, et que Dieu qui la donne soit très-bon, il ne s'ensuit pas que celui qui la reçoit soit bon. 2.º Reconnoissons que nous sommes encore de petits enfans qui avons besoin de lait, et que ces friandises ne nous sont données, que parce que nous avons encore l'esprit tendre et délicat, et qu'il nous faut de telles amorces pour nous attirer à l'amour de Dieu. 3.º Mais après cela, parlant en général, recevons très-humblement ces grâces et ces faveurs, et regardons-les comme très-précieuses, non pas tant parce qu'elles le sont en elles-mêmes, que parce que c'est la main de Dieu qui les opère dans notre cœur, comme feroit une mère, qui, pour faire plaisir à son petit enfant, lui mettroit de petites dragées dans la bouche, les unes après les autres; car si l'enfant avoit du discernement, il priseroit bien plus la douceur des caresses que sa mère lui fait, que la douceur de la dragée elle-même; et ainsi, c'est beaucoup, Philothée, d'avoir les douceurs; mais c'est la douceur des douceurs de considérer que c'est Dieu qui de sa main amoureuse et maternelle les met dans notre cœur, dans notre esprit et dans notre ame. 4.º Les ayant reçues ainsi humblement, employons-les soigneusement selon l'intention de celui qui nous les donne. Pourquoi Dieu nous donne-t-il ces douceurs? n'est-ce pas pour exciter notre amour envers lui et nous rendre plus doux envers le prochain? La mère donne des dragées à son enfant afin d'obtenir de lui quelques caresses; de même Dieu, en retour de ses consolations, attend de nous des témoignages d'affection et de reconnoissance. Or, nous n'avons pas de plus sûr moyen de lui prouver l'une et l'autre, que de nous humilier devant lui, de garder ses commandemens et de suivre ses désirs. 5.º Il faut, outre cela, renoncer de temps en temps à ces sortes de consolations et de douceurs, en en détachant notre cœur et en protestant qu'encore que nous les acceptions humblement, et que nous les aimions comme choses venant de Dieu et qui nous portent à l'aimer, ce ne sont néanmoins pas elles que nous cherchons, mais Dieu et son saint amour; non la consolation, mais le consolateur; non la douceur, mais le doux Sauveur; non le goût sensible, mais celui qui est la suavité du Ciel et de la terre. Cette disposition doit être telle que nous soyons bien résolus à demeurer fermes dans le saint amour de Dieu, lors même que de notre vie nous ne devrions avoir aucune sorte de consolation, nous tenant également prêts à dire sur le Calvaire et sur le Thabor: O Seigneur, il m'est bon d'être avec vous, soit que vous soyez en croix, soit que vous soyez en gloire. 6.º Enfin, je vous avertis que si vous receviez avec quelque abondance ces sortes de consolations sensibles, ou bien si vous éprouviez en cela quelque chose d'extraordinaire, il faudroit en conférer sincèrement avec votre directeur, afin d'apprendre avec quelle modération et quelle prudence il faut en faire usage; car il est écrit: Avez-vous trouvé du miel? mangez-en ce qui suffit.


CHAPITRE XIV.

Des sécheresses et des stérilités spirituelles.

Quand vous aurez des consolations, ma chère Philothée, conduisez-vous comme je viens de vous dire. Mais ce beau temps si agréable ne durera pas toujours. Quelquefois vous serez tellement privée de tout sentiment de dévotion, qu'il vous paroîtra que votre ame est comme une terre déserte, infructueuse, stérile, où il n'y a ni sentier, ni chemin pour aller à Dieu, ni aucune eau de la grâce qui la puisse arroser parmi les sécheresses qui la consument, et qui, ce semble, la réduisent totalement en friche. Hélas! que l'ame qui est en cet état est digne de compassion, surtout quand ce mal est violent! car alors, à l'exemple de David, elle se nourrit de larmes et le jour et la nuit, tandis que par mille suggestions, l'ennemi, pour la désespérer, se moque d'elle, et lui dit: Ah! pauvrette, où est ton Dieu? par quel chemin le pourras-tu trouver? qui te pourra jamais rendre la joie de sa sainte grâce?

Que ferez-vous donc en ce temps-là, Philothée? Examinez d'où vient le mal: nous sommes souvent nous-mêmes la cause de nos stérilités et de nos sécheresses.

1. Comme une mère refuse le sucre à son enfant qui est sujet aux vers, de même Dieu nous ôte ses consolations quand nous y prenons quelque vaine complaisance, et que nous sommes sujets au ver de la présomption. Il m'est bon, ô mon Dieu! que vous m'ayez humilié, disoit David; car avant que je fusse humilié, je vous avois offensé.

2. Quand nous négligeons de recueillir les suavités et les délices de l'amour de Dieu, dans le temps par lui marqué, il nous les retire en punition de notre paresse. L'Israélite qui ne ramassoit point la manne de bon matin, ne le pouvoit plus faire après le soleil levé, car elle se trouvoit toute fondue.

3. Nous reposons quelquefois mollement parmi les contentemens sensuels et les consolations périssables de ce monde, comme faisoit l'épouse des Cantiques. L'époux de nos ames vient heurter à la porte de notre cœur; il nous inspire de nous remettre à nos exercices spirituels; mais nous marchandons avec lui, parce qu'il nous fâche de quitter ces vains amusemens, et de renoncer à ces faux biens; c'est pourquoi il passe outre, et nous laisse croupir; puis, quand nous voulons le chercher, nous avons beaucoup de peine à le trouver: ce qui est une punition bien juste, puisque nous avons été si rebelles à son amour que d'en rejeter l'attrait pour suivre celui des choses du monde. Ah! pauvre ame, vous avez fait provision de farine d'Egypte, vous n'aurez pas la manne du Ciel. Les abeilles haïssent toutes les odeurs artificielles; et les suavités du Saint-Esprit sont incompatibles avec les délices artificieuses du monde.

4. La duplicité et la finesse d'esprit que l'on apporte dans les confessions et autres communications spirituelles que l'on a avec son directeur, attirent les sécheresses et les stérilités; car, puisque vous mentez au Saint-Esprit, ce n'est pas merveille s'il vous refuse ses consolations; vous ne voulez pas être simple et naïve comme un petit enfant, vous n'aurez donc pas la dragée des petits enfans.

5. Notre cœur s'est rassasié des plaisirs du monde; faut-il s'étonner, après cela, si vous avez du dégoût pour les délices spirituelles? Les colombes bien rassasiées, dit l'ancien proverbe, trouvent les cerises amères. Dieu a comblé de biens ceux qui étoient affamés, dit la sainte Vierge, et il a renvoyé dénués de tout ceux qui étoient riches. Ceux donc qui sont riches des plaisirs du monde, ne sont pas capables des joies du Saint-Esprit.

6. Avez-vous bien conservé le fruit des consolations reçues? vous en aurez de nouvelles; car à qui a, on donnera davantage; mais à celui qui n'a pas ce qu'on lui a donné, et qui l'a perdu par sa faute, on lui ôtera même ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire qu'on le privera des grâces qui lui étoient préparées. La pluie vivifie les plantes qui ont de la verdeur; mais à celles qui n'en ont pas, elle ôte encore le peu de vie qu'elles semblent avoir, et les détruit tout-à-fait. C'est pour ces raisons et autres semblables que nous perdons les consolations de Dieu, et que nous tombons en mille sécheresses et stérilités d'esprit. Examinons donc notre conscience, pour voir s'il n'y a pas en nous quelques-uns de ces défauts. Mais souvenons-nous, Philothée, de faire cet examen sans inquiétude, ni curiosité. Que si après avoir fidèlement considéré nos dispositions, nous trouvons en nous-mêmes la cause du mal, il en faut remercier Dieu; car le mal est à moitié guéri quand on en a découvert la cause. Si au contraire vous ne voyez rien en particulier qui vous semble avoir causé cette sécheresse, ne vous amusez point à une plus curieuse recherche; mais avec toute simplicité, faites ce que je vais vous dire.

1. Humiliez-vous grandement devant Dieu en la connoissance de votre néant et de votre misère. Dites du fond du cœur: hélas! que suis-je, quand je suis abandonnée à moi-même? rien, Seigneur, qu'une terre desséchée et ouverte de toute part, qui a un extrême besoin de pluie, et que le vent réduit en poussière.

2. Invoquez Dieu, et demandez-lui la suavité de sa grâce: Rendez-moi, ô Seigneur! la joie salutaire de votre esprit. Mon Père, s'il est possible, éloignez de moi ce calice. O Sauveur Jésus! arrêtez ce vent brûlant qui dessèche mon cœur; et vous, ô précieux vent des consolations, venez, soufflez sur moi, et les plantes de mon jardin répandront une odeur douce et agréable.

3. Allez à votre confesseur, ouvrez-lui votre cœur, faites-lui bien voir tous les replis de votre ame, prenez tous les avis qu'il vous donnera, avec grande simplicité et humilité; car Dieu, qui aime infiniment l'obéissance, rend souvent utiles les conseils que l'on reçoit d'autrui et surtout de ceux qu'il a établis pour conduire les ames, lors même qu'il y a peu apparence d'un heureux succès; c'est ainsi qu'il rendit profitables à Naaman les eaux du Jourdain, dont Elizée, sans aucune apparence de raison humaine, lui avoit ordonné l'usage.

4. Mais après tout cela, rien n'est si utile en de telles sécheresses et stérilités, que de ne pas désirer avec trop d'empressement d'en être délivré. Je ne dis pas qu'on ne doive faire de simples souhaits de délivrance, mais je dis qu'on ne doit pas trop s'y attacher et qu'il faut s'abandonner à la Providence pour qu'elle mette à notre peine le terme qui lui plaira. Disons donc à Dieu en ce temps-là: disons donc avec ces désirs que nous pouvons nous permettre et au milieu de ces épines que nous devons supporter: ô mon Père! s'il est possible, éloignez de moi ce calice; mais ajoutons aussi de grand courage: Toutefois que votre volonté soit faite, et non la mienne; et arrêtons-nous à cela avec le plus de tranquillité que nous pourrons; car Dieu, nous voyant en cette sainte indifférence, nous favorisera de plusieurs grâces et consolations: comme quand il vit Abraham déterminé à lui sacrifier son fils, il se contenta de cet acte de résignation et le récompensa par une vision très-agréable et par la bénédiction qu'il lui donna ainsi qu'à sa postérité. Nous devons donc, en toutes sortes d'afflictions, tant corporelles que spirituelles, et parmi les distractions ou les privations de la dévotion sensible qui nous arrivent, dire de tout notre cœur et avec une profonde soumission: le Seigneur m'a donné les consolations; le Seigneur me les a ôtées; que ton saint nom soit béni; car, persévérant en cette pratique d'humilité, il nous rendra ses délicieuses faveurs, comme il fit à Job, qui usa constamment de ces mêmes paroles en toutes ses désolations.

5. Enfin, Philothée, parmi toutes nos sécheresses et nos stérilités ne perdons point courage. Mais, attendant avec patience le retour des consolations, allons toujours notre train. Ne négligeons pour cela aucun exercice de piété; au contraire, multiplions, s'il est possible, nos bonnes œuvres; et ne pouvant rien présenter de mieux à notre époux, offrons-lui notre cœur tout sec qu'il est; cet hommage ne lui sera pas moins agréable, pourvu que nous soyons bien déterminés à l'aimer toujours. Quand le printemps est beau, les abeilles font plus de miel et moins de moucherons; parce qu'à la faveur du beau temps elles s'amusent tant à faire leur cueillette sur les fleurs, qu'elles en oublient la production de leurs nymphes; mais quand le printemps est âpre et nébuleux, elles font plus de nymphes et moins de miel; car ne pouvant pas sortir pour faire la cueillette du miel, elles s'occupent davantage à multiplier leur race. Il arrive aussi maintes fois, Philothée, que l'ame, se voyant au beau printemps des consolations spirituelles, s'amuse tant à les amasser et à les sucer, que par l'abondance de ces douces délices elle fait beaucoup moins de bonnes œuvres, tandis que parmi les âpretés et stérilités spirituelles, à mesure qu'elle se voit privée des sentimens agréables de la dévotion, elle en multiplie d'autant plus les œuvres solides, et abonde en la génération intérieure des vraies vertus de patience, d'humilité, de mépris de soi-même, de résignation et de détachement.

C'est donc un grand abus en plusieurs personnes, et notamment parmi les femmes, de croire que le service de Dieu, sans goût, sans douceur, sans attrait sensible, en soit pour cela moins agréable à sa divine majesté; puisqu'au contraire nos actions sont comme les roses, qui étant fraîches ont plus de grâce, mais étant sèches ont plus de force et d'odeur: car, bien que nos œuvres faites avec goût nous soient plus agréables, à nous qui ne regardons que notre propre consolation, toujours est-il qu'étant faites avec sécheresse et dégoût, elles ont plus d'odeur et de valeur devant Dieu. Oui, chère Philothée, en temps de sécheresse, notre volonté nous porte au service de Dieu comme de vive force; et par conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et plus constante qu'au temps des consolations; ce n'est pas grand'chose de servir un prince parmi les douceurs de la paix, et les délices de la cour; mais de le servir au milieu des fatigues de la guerre, parmi les troubles et les persécutions, c'est une vraie marque de fidélité et de constance. La bienheureuse Angèle de Foligny dit que l'oraison la plus agréable à Dieu est celle qui se fait par force et contrainte, c'est-à-dire celle que nous faisons, non par goût et par inclination, mais purement pour plaire à Dieu, notre volonté ne s'y portant que comme à contre-cœur, et devant toujours forcer et violenter les répugnances et les ennuis qu'elle y rencontre. J'en dis de même de toutes sortes de bonnes œuvres; car plus nous y trouvons de contradictions, soit extérieures, soit intérieures, plus elles sont estimées et prisées de Dieu. Moins il y a de notre intérêt particulier en la poursuite des vertus, plus la pureté de l'amour divin y reluit; l'enfant baise aisément sa mère quand elle lui donne du sucre; mais c'est signe qu'il l'aime beaucoup, s'il la baise après qu'elle lui aura donné de l'absynthe ou du chicotin.


CHAPITRE XV.

Confirmation et éclaircissement de ce qui a été dit, par un exemple remarquable.

Mais pour rendre toute cette instruction plus évidente, je veux rapporter ici un fort bel endroit de la vie de saint Bernard, tel que je l'ai trouvé en un docte et judicieux écrivain. Il dit donc, que c'est une chose ordinaire parmi ceux qui commencent à servir Dieu, et qui n'ont pas encore l'expérience des soustractions de la grâce et des vicissitudes spirituelles, que lorsqu'ils viennent à manquer du goût de la dévotion sensible, et de cette aimable lumière qui les invitait à courir dans les voies de Dieu, aussitôt ils perdent haleine, et tombent dans une grande tristesse et pusillanimité de cœur. Les gens bien entendus en donnent cette raison, que la nature raisonnable ne peut long-temps demeurer affamée, et sans aucune délectation, soit céleste, soit terrestre: or, comme les ames élevées au-dessus d'elles-mêmes par l'essai des plaisirs supérieurs, renoncent facilement aux objets visibles; aussi, quand par une disposition divine, cette joie spirituelle leur est ôtée, se trouvant d'ailleurs privées des consolations corporelles, et n'étant point encore accoutumées à attendre patiemment le retour du vrai soleil, il leur semble qu'elles ne sont ni au Ciel ni sur la terre, et qu'elles vont demeurer ensevelies en une nuit perpétuelle; en sorte que, devenues semblables à de petits enfans qu'on sèvre et qui cherchent le sein de leur nourrice, elles ne savent que languir et que gémir, et que se rendre importunes à tout le monde, et principalement à elles-mêmes. C'est justement ce qui arriva dans un voyage de saint Bernard à un de ses religieux nommé Geoffroi de Péronne, nouvellement consacré au service de Dieu. Ce bon frère s'étant trouvé soudainement aride, privé de toutes consolations, et rempli de ténèbres intérieures, commença à se rappeler ses amis du monde, ses parens, sa fortune qu'il venoit de laisser, et ce souvenir lui procura une si violente tentation qu'un des religieux de la maison s'en aperçut à son extérieur, et ne put s'empêcher de lui dire: «Qu'est-ce donc que cela, Geoffroi? d'où vient que contre l'ordinaire vous avez un air si sombre et si affligé? Ah! mon frère, répondit Geoffroi, c'en est fait, jamais de ma vie je ne serai joyeux. Emu de compassion a ces paroles, le bon religieux s'empressa de les rapporter à saint Bernard, qui voyant le danger, se rendit aussitôt à l'église, et pendant que Geoffroi accablé de tristesse, s'étoit endormi sur une pierre, il se mit à prier pour lui. Bientôt la prière du saint fut exaucée, et Geoffroi se réveilla avec un visage si riant et si serein, que son ami ne pouvant concevoir un changement si grand et si prompt, lui adressa quelques reproches sur la réponse qu'il lui avoit faite un peu auparavant. Alors Geoffroi lui répliqua: Si tout-à-l'heure je vous ai dit que jamais de ma vie je ne serois gai, maintenant je vous assure que jamais je ne serai triste.

Ainsi se termina la tentation de ce dévot personnage. Mais remarquez en ce récit, Philothée,

1. Que Dieu donne ordinairement quelque avant-goût des délices célestes à ceux qui entrent à son service, afin de les retirer des plaisirs du monde, et de les encourager à la poursuite du divin amour, comme une mère, qui, pour accoutumer son petit enfant à la mamelle, y met d'abord un peu de miel.

2. Que c'est néanmoins ce bon Dieu, qui quelquefois par une disposition de sa sagesse, nous ôte le lait et le miel des consolations, afin qu'ainsi sevrés, nous apprenions à manger le pain sec et substantiel d'une dévotion vigoureuse, exercée par l'épreuve des tentations et des dégoûts.

3. Que quelquefois de bien grandes tentations s'élèvent parmi les sécheresses et les aridités, et alors il faut constamment combattre les tentations; car elles ne sont pas de Dieu; mais il faut souffrir patiemment les sécheresses, puisque Dieu les a ordonnées pour notre exercice.

4. Que nous ne devons jamais perdre courage au milieu de nos peines intérieures, ni dire comme le bon Geoffroi, jamais je ne serai joyeux: car durant la nuit nous devons attendre la lumière; et réciproquement au plus beau temps spirituel que nous puissions avoir, il ne faut pas dire, jamais je ne serai triste: non, car, comme dit le Sage, dans les jours heureux il faut se souvenir du malheur; il faut espérer parmi les peines, et craindre parmi les prospérités; et soit dans l'un, soit dans l'autre état, il faut toujours s'humilier.

5. Que c'est un souverain remède de découvrir son mal à quelque sage ami qui nous puisse soulager.

Enfin, pour conclure un avertissement qui est si nécessaire, je remarquerai qu'en fait de peines intérieures, comme en toutes autres choses, notre bon Dieu et notre ennemi ont des prétentions bien contraires; car Dieu se sert de ces épreuves pour nous conduire à une grande pureté de cœur, à un entier renoncement de notre propre intérêt dans ce qui est de son service, et à un parfait dépouillement de nous-mêmes. Au lieu que le démon tâche par toutes ces peines de nous faire perdre courage, de nous faire retourner du côté des plaisirs sensuels, et enfin de nous rendre ennuyeux à nous-mêmes et aux autres, afin que l'on décrie et que l'on diffame la sainte dévotion. Mais si vous observez les enseignemens que je vous ai donnés, vous croîtrez beaucoup en perfection par l'exercice des afflictions intérieures, dont, avant de terminer, il faut encore que je vous dise un petit mot. Quelquefois les dégoûts, les stérilités et les sécheresses viennent de la mauvaise disposition du corps, comme quand, par l'excès des veilles, des travaux et des jeûnes, on se trouve accablé de fatigue, d'assoupissement, de pesanteurs de tête et autres semblables infirmités, qui, bien qu'elles dépendent du corps, ne laissent pas d'incommoder l'esprit, à cause de l'étroite liaison qu'il y a entre eux. Or, en cet état, il faut toujours avoir soin de faire plusieurs actes de vertu avec la pointe de notre esprit et notre volonté supérieure. Car, encore que notre ame semble endormie et tout accablée d'assoupissement et de fatigue, cela n'empêche pas que les opérations de notre esprit ne soient très-agréables à Dieu, et que nous ne puissions dire alors avec l'épouse sacrée: Je dors, mais mon cœur veille. Enfin, comme je l'ai déjà dit, s'il y a moins de goût à travailler de la sorte, il y a aussi plus de mérite et de vertu. Quant au remède à employer, c'est de fortifier le corps, en lui accordant quelque allégement, et quelque honnête récréation. Ainsi saint François ordonnoit à ses religieux de modérer si bien leurs travaux, que la ferveur de l'esprit n'en fût pas accablée.

Et à propos de ce glorieux Père, il fut une fois attaqué et agité d'une si profonde mélancolie, qu'il ne pouvoit s'empêcher de le faire paroître au dehors; car, s'il vouloit converser avec ses religieux, il ne pouvoit, s'il s'en séparoit, c'étoit encore pis; l'abstinence et les macérations l'accabloient, et l'oraison ne le soulageoit nullement. Il fut deux ans en cet état, tellement qu'il sembloit être tout-à-fait abandonné de Dieu. Mais enfin, après qu'il eut humblement souffert cette rude tempête, le Sauveur lui rendit en un moment une pleine et heureuse tranquillité. C'est pour dire que les plus grands serviteurs de Dieu sont sujets à ces secousses, et que les autres ne doivent point s'étonner s'il leur en arrive quelques-unes.


CINQUIÈME PARTIE

CONTENANT DES EXERCICES ET DES AVIS PROPRES A RENOUVELER L'AME, ET A LA CONFIRMER DANS LA DÉVOTION.


CHAPITRE PREMIER.

Qu'il faut chaque année renouveler ses bons propos par les exercices suivans.

Le premier point de ces exercices consiste à bien reconnoître leur importance. Notre nature humaine déchoit aisément de ses bonnes dispositions, à cause de la fragilité et du mauvais penchant de notre chair, qui appesantit l'ame, et l'entraîne toujours vers les choses terrestres, à moins que, par de continuels efforts, elle ne tende et ne s'élève aux choses d'en haut; comme on voit les oiseaux retomber de suite à terre, dès qu'ils cessent de s'élancer et de battre des ailes pour soutenir leur vol. C'est pour cela, chère Philothée, que vous avez besoin de renouveler souvent les bonnes résolutions que vous avez prises de servir Dieu, de peur qu'en ne le faisant pas, vous ne retombiez dans votre premier état, ou plutôt dans un état plus fâcheux; car les chutes spirituelles ont cela de particulier, qu'elles nous précipitent toujours plus bas que nous n'étions avant d'aspirer à la dévotion. Il n'y a point d'horloge, toute bonne qu'elle soit, qu'il ne faille remonter et régler deux fois le jour, matin et soir; et de plus, il faut qu'au moins une fois l'année on en démonte toutes les pièces, pour ôter la rouille qui s'y est mise, pour redresser les pièces forcées, et remplacer celles qui sont usées. Ainsi, celui qui a un vrai soin de son cœur, doit le remonter en Dieu soir et matin par les exercices marqués ci-dessus; et, outre cela, il doit fréquemment observer son état, le redresser et le réparer; et enfin, au moins une fois l'année, il doit le démonter et en examiner séparément chaque pièce, c'est-à-dire, toutes les passions, toutes les affections, afin de remédier aux défauts qui s'y trouvent; et comme l'horloger met une huile fine aux roues, aux ressorts et à tous les mouvemens de son horloge, afin que le jeu s'en fasse plus doucement, et que la rouille n'y vienne pas; ainsi la personne dévote, après avoir démonté son cœur pour le bien renouveler, le doit munir des sacremens de pénitence et d'eucharistie. Cet exercice, Philothée, réparera vos forces abattues par le temps, échauffera votre cœur, fera revivre vos bons propos, et refleurir les vertus en votre ame.

Les anciens chrétiens le pratiquoient fidèlement au jour anniversaire du baptême de Notre-Seigneur; alors, dit saint Grégoire de Nazianze, ils renouveloient solennellement la profession de foi et les promesses qui se font en ce sacrement. Faisons-en de même, Philothée, mais que ce soit de grand cœur, et en y mettant toute notre application.

Ayant donc choisi le temps convenable, d'après l'avis de votre père spirituel, et vous étant retirée un peu plus qu'à l'ordinaire en la solitude spirituelle et réelle, vous ferez une ou deux, ou trois méditations sur les points suivans, selon la méthode que je vous ai donnée en la seconde partie.


CHAPITRE II.

Considération sur la grâce que Dieu nous a faite en nous appelant à son service, conformément à la protestation indiquée en première partie.

1. Considérez les points de votre protestation. Le premier est d'avoir quitté, rejeté, détesté et renoncé pour jamais tout péché mortel. Le second est d'avoir dédié et consacré votre ame, votre cœur, votre corps avec tout ce qui en dépend à l'amour et au service de Dieu. Le troisième est que s'il vous arrivoit de faire quelque chute, vous vous en releviez aussitôt moyennant la grâce de Dieu; mais ne sont-ce pas là, je vous le demande, de belles, justes, dignes et généreuses résolutions? Pensez bien en votre ame combien cette protestation est raisonnable, sainte et aimable!

2. Considérez à qui vous avez fait cette protestation; c'est à Dieu: or si les paroles raisonnables données aux hommes nous obligent si étroitement, combien plus celles que nous avons données à Dieu! Ah! Seigneur, disoit David, c'est à vous que mon cœur l'a dit: mon cœur a formé cette bonne résolution, jamais je ne l'oublierai.

3. Considérez en présence de qui vous vous êtes engagée, car c'est à la vue de toute la cour céleste. Hélas! la sainte Vierge, saint Joseph, votre bon ange, saint Louis, toute cette troupe bénie de saints et de saintes, attentive à vos paroles, vous voyoit avec une joie indicible prosternée aux pieds du Sauveur lui à qui vous consacriez votre cœur. On fit alors pour vous une fête d'allégresse en la Jérusalem céleste, et maintenant on en fera la mémoire, si de bon cœur vous renouvelez vos résolutions.

4. Considérez par quels moyens vous fîtes votre protestation: hélas! combien la conduite de Dieu sur vous fut alors douce et miséricordieuse! dites-le sincèrement, le Saint-Esprit ne fit-il pas sentir tous ses attraits à votre cœur? Dieu ne vous attira-t-il pas à lui avec les liens de son amour, pour vous conduire parmi les orages du siècle à ce port salutaire? O combien vous faisoit-il goûter de délicieuses douceurs de sa grâce, dans les sacremens, dans l'oraison, dans la lecture! Hélas! chère Philothée, vous dormiez, et Dieu veilloit sur vous, et il pensoit sur votre cœur des pensées de paix, et il méditoit pour vous des méditations d'amour.

5. Considérez en quel temps Dieu vous inspira ces grandes résolutions; car ce fut à la fleur de votre âge. Ah! quel bonheur d'apprendre tôt ce qu'on ne peut savoir que trop tard. Saint Augustin, tiré de ses ténèbres à l'âge de trente ans, s'écrioit: O beauté ancienne! comment vous ai-je connue si tard? Hélas! vous étiez présente à mes yeux, et je ne vous regardois pas. Et vous pourrez dire aussi: O douceur ancienne! pourquoi ne vous ai-je pas goûtée plus tôt? Hélas! Philothée, c'est que vous ne le méritiez pas encore. Reconnoissant donc quelle grâce Dieu vous a faite de vous appeler à lui en votre jeunesse, dites avec David: Mon Dieu! vous m'avez éclairée et touchée dès ma jeunesse: aussi ne cesserai-je jamais d'en bénir votre miséricorde. Que si ce n'a été qu'en votre vieillesse, ah! quelle grâce, Philothée, qu'après tant d'années mal employées, Dieu vous ait appelée avant la mort, et qu'il ait arrêté le cours de votre misère dans le temps où, si elle eût continué, vous fussiez demeurée éternellement misérable!

6. Considérez les effets de cette vocation: vous trouverez, je pense, en vous d'heureux changemens, en comparant ce que vous êtes avec ce que vous étiez. Ne regardez-vous pas comme un grand bonheur de savoir parler à Dieu par l'oraison, de le vouloir sincèrement aimer, d'avoir calmé et pacifié beaucoup de passions qui vous inquiétoient, d'avoir évité plusieurs péchés et embarras de conscience, et enfin d'avoir si souvent communié plus que vous ne l'auriez fait, unissant ainsi votre cœur à cette souveraine source des grâces éternelles. Ah! que ces grâces sont grandes! Il faut, chère Philothée, les peser au poids du sanctuaire; c'est la droite de Dieu qui a fait tout cela. La main du Seigneur, dit David, a opéré ce prodige, sa droite m'a relevé. Ah! je ne mourrai pas, mais je vivrai, et je raconterai de cœur, de bouche et d'œuvres, les merveilles de sa bonté.

Après toutes ces considérations, qui, comme vous voyez, fournissent beaucoup de bonnes affections, terminez simplement en remerciant Dieu des grâces que vous en avez reçues, et en le priant de vous en faire bien profiter. Ensuite retirez-vous avec humilité et grande confiance, remettant à prendre de fortes résolutions après le second point de cet exercice.


CHAPITRE III.

De l'examen de notre ame sur son avancement dans la vie dévote.

Ce second point de l'exercice est un peu long, et pour le pratiquer, je vous dirai qu'il n'est pas nécessaire que vous le fassiez tout d'une traite, mais que vous pouvez le prendre par parties: examinant d'abord, je suppose, votre conduite envers Dieu; ensuite votre conduite envers le prochain; une autre fois votre conduite envers vous-même; et enfin vos passions et vos inclinations. Il n'est pas non plus nécessaire, pour vous présenter à Dieu, que vous soyez à genoux, si ce n'est au commencement, et à la fin, qui comprend les affections. Quant aux autres points de l'examen, vous pouvez les faire utilement, soit en vous promenant, soit encore mieux étant au lit, si toutefois vous y pouvez être quelque temps sans assoupissement, et bien éveillée; mais pour cela, il faut les avoir bien lus auparavant. Il est néanmoins requis de faire tout ce second point en trois jours et deux nuits au plus, prenant chaque jour et chaque nuit quelque heure, je veux dire quelque temps pour y vaquer selon votre pouvoir; car si cet exercice ne se faisoit qu'à de grands intervalles, il perdroit sa force, et ne feroit qu'une légère impression. Après chaque point de l'examen, vous remarquerez en quoi vous avez manqué, et ce qui a été la cause de tous vos détraquemens, afin de vous en confesser, de prendre conseil et de retremper votre esprit dans de bonnes résolutions. Bien que durant les jours consacrés à cet exercice et aux autres, il ne soit nécessaire de vous retirer entièrement du monde, encore faut-il vous en priver un peu, surtout vers le soir, afin que vous puissiez gagner le lit de meilleure heure, et prendre le repos de corps et d'esprit nécessaire à la méditation du lendemain. Le jour, il faut faire de fréquentes aspirations à Dieu, à la sainte Vierge, aux anges et à toute la cour céleste; mais il faut que tout cela se fasse d'un cœur rempli de Dieu, et du désir de la perfection.

Pour donc bien commencer cet examen, 1.º mettez-vous en la présence de Dieu; 2.º invoquez le Saint-Esprit, lui demandant ses lumières, afin que vous puissiez vous bien connoître; disant avec saint Augustin, en grand esprit d'humilité: O Seigneur! faites que je vous connoisse, et que je me connoisse, et avec saint François: Qui êtes-vous, ô mon Dieu! et qui suis-je? Protestez que vous ne voulez point remarquer votre avancement dans la vertu pour vous en réjouir en vous-même, mais pour vous en réjouir en Dieu; ni pour vous en glorifier, mais pour en glorifier Dieu et l'en remercier. Protestez encore, que si, comme il est probable, vous découvrez avoir peu profité, ou même avoir reculé, vous ne voulez nullement pour cela ni vous abattre, ni vous refroidir par aucune sorte de découragement et de dégoût; mais qu'au contraire vous voulez en prendre plus de courage et d'ardeur, vous humilier plus que jamais, et porter remède au mal moyennant la grâce de Dieu.

Cela fait, considérez doucement et tranquillement comment jusqu'à l'heure présente vous vous êtes comportée envers Dieu, envers le prochain, et envers vous-même.


CHAPITRE IV.

Examen de l'état de notre ame envers Dieu.

1. Où en est votre cœur touchant le péché mortel? Etes-vous dans la résolution forte de ne le jamais commettre pour quelque chose qui puisse arriver? et cette résolution a-t-elle persévéré, depuis votre protestation jusqu'à présent? En cette résolution consiste tout le fondement de la vie spirituelle.

2. Où en est votre cœur touchant les commandemens de Dieu? Les trouvez-vous bons, doux et agréables? Ah! ma fille, quiconque a le goût en bon état et l'estomac sain, aime les bonnes viandes, et rejette les mauvaises.

3. Où en est votre cœur touchant les péchés véniels? On ne sauroit éviter d'en faire quelqu'un par-ci, par-là; mais n'y en a-t-il point qui soit en vous un péché d'habitude? Et, ce qui seroit le pis, n'y en a-t-il point pour lequel vous ayez de l'attachement et du goût?

4. Où en est votre cœur touchant les exercices spirituels? Les aimez-vous, les estimez-vous, ne vous fâchent-ils pas, n'en êtes-vous pas ennuyée? Auquel vous sentez-vous plus ou moins inclinée? Entendre la parole de Dieu, la lire, en parler, méditer, faire des aspirations, se confesser, consulter son directeur, s'apprêter à la communion, communier, restreindre ses affections: qu'y a-t-il en tout cela qui répugne à votre cœur? Et si vous trouvez quelque chose à quoi ce cœur soit moins porté, examinez d'où vient ce dégoût, quelle peut en être la cause.

5. Où en est votre cœur relativement à Dieu même? se plaît-il au souvenir de Dieu? Ne lui en reste-t-il pas une douceur agréable? Ah! dit David, je me suis ressouvenu de Dieu, et je m'en suis délecté. Sentez-vous en votre cœur une certaine facilité à l'aimer, et un goût particulier à savourer cet amour? Votre cœur n'est-il pas consolé de penser à l'immensité de Dieu, à sa bonté, à sa tendresse? Si le souvenir de Dieu vous arrive parmi les occupations du monde et les frivolités, ne se fait-il pas faire place, ne saisit-il pas votre cœur? ne vous semble-t-il pas que votre cœur se tourne de son côté, et en quelque façon va au-devant de lui? Il y a certes des ames comme cela. Lorsqu'une femme apprend que son mari, après une longue absence, est enfin de retour, lorsque déjà elle entend sa voix, ne s'empresse-t-elle pas de tout quitter pour courir se jeter dans ses bras? il en est de même des ames qui aiment bien Dieu: quelque occupées qu'elles soient, si le souvenir de Dieu se présente à elles, elles perdent presque mémoire de tout le reste, par la joie qu'elles éprouvent de voir ce cher souvenir revenu; et c'est un très-bon signe.

6. Où en est votre cœur touchant Jésus-Christ, Dieu et homme? Vous plaisez-vous autour de lui? Les mouches à miel se plaisent autour de leur miel, et les guêpes autour de la fange; ainsi les bonnes ames prennent leur plaisir autour de Jésus-Christ, et ont pour lui une extrême tendresse d'amour; mais les mauvaises se plaisent autour des vanités.

7. Où en est votre cœur touchant la sainte Vierge, les saints et votre bon ange? Les aimez-vous fort? Avez-vous une confiance particulière en leur protection? Leurs images, leurs vies, leurs louanges vous plaisent-elles?

8. Quant à votre langue, comment parlez-vous de Dieu? Vous plaisez-vous à en dire du bien selon votre condition et votre portée? Aimez-vous à chanter ses cantiques?

9. Quant aux œuvres, pensez-vous avoir à cœur la gloire de Dieu? et désirez-vous faire quelque chose en son honneur? car ceux qui aiment Dieu, aiment avec Dieu l'ornement de sa maison.

10. Enfin remarquez-vous que vous ayez retranché quelque affection, ou renoncé à quelque chose pour Dieu? car c'est un bon signe d'amour, que de se priver de quelque chose en faveur de celui qu'on aime. Qu'avez-vous donc quitté jusqu'à présent pour l'amour de Dieu?


CHAPITRE V.

Examen de l'état de notre ame envers nous-mêmes.

1. Comment vous aimez-vous vous-même? Ne vous aimez-vous point trop pour ce monde? Si cela est, vous désirerez de toujours demeurer ici, et vous aurez un extrême soin de vous bien établir en cette terre; mais si vous vous aimez pour le Ciel, vous désirerez, ou du moins vous consentirez, volontiers à sortir d'ici-bas à l'heure qu'il plaira à Notre-Seigneur.

2. Réglerez-vous bien l'amour que vous avez pour vous-même? car il n'y a que l'amour désordonné de nous-mêmes qui nous ruine. Or, l'amour bien ordonné veut que nous aimions plus l'ame que le corps, que nous ayons plus de soin d'acquérir les vertus que tout autre chose; que nous fassions plus de cas de l'honneur céleste que de l'honneur terrestre. Le cœur bien ordonné dit plus souvent en lui-même: que diront les anges, si je pense à telle chose? que non pas: que diront les hommes?

3. Quel amour avez-vous pour votre propre cœur? ne vous fâchez-vous pas de le servir en ses maladies? Hélas! vous lui devez ce soin de le secourir, ou faire secourir quand ses passions le tourmentent, et de laisser toutes choses pour cela.

4. Que vous estimez-vous devant Dieu? rien sans doute: or, il n'y a pas grande humilité à une mouche de ne s'estimer rien au prix d'une montagne, ni à une goutte d'eau de se tenir pour rien en comparaison de la mer, ni à une étincelle de se tenir pour rien en présence du soleil; mais l'humilité consiste et à ne point nous préférer aux autres, et à ne vouloir pas être préféré par eux. A quoi en êtes-vous sur cet article?

5. Quant à la langue, ne vous vantez-vous point d'une manière ou d'une autre? ne vous flattez-vous pas en parlant de vous?

6. Quant aux œuvres, ne prenez-vous point de plaisir contraire à votre santé, je veux dire de plaisir vain, inutile, trop de veille sans sujet, et autres semblables?


CHAPITRE VI.

Examen de l'état de notre ame envers le prochain.

Il faut bien aimer un mari, une femme d'un amour doux et tranquille, ferme et continuel, et qui passe avant tout autre, car Dieu l'ordonne ainsi: il faut avoir également un grand amour pour les enfans et pour les proches, et encore pour les amis, chacun selon son rang.

Mais pour parler en général, où en est votre cœur à l'égard du prochain? L'aimez-vous bien cordialement et pour l'amour de Dieu? Pour bien discerner cela, il faut vous représenter certaines gens maussades et ennuyeux; car c'est là surtout que l'on peut exercer l'amour de Dieu envers le prochain, et particulièrement envers ceux qui nous font du mal ou par paroles ou par actions. Examinez bien si votre cœur n'a rien contre eux, et si vous avez grande peine à les aimer.

N'êtes-vous point facile à parler du prochain en mauvaise part, surtout de ceux qui ne vous aiment pas? Ne faites-vous de mal à personne, soit directement, soit indirectement? Pour peu que vous soyez raisonnable, vous vous en apercevrez aisément.


CHAPITRE VII.

Examen sur les affections de notre ame.

J'ai cru devoir m'étendre un peu sur les points de l'examen qui a pour but de faire connoître les progrès que l'on a faits dans la vie spirituelle; car quant à l'examen des péchés, cela est pour la confession de ceux qui ne cherchent pas à avancer.

Néanmoins, il est bon de ne pas trop se travailler sur chacun de ces articles, mais d'y aller tout doucement, considérant quel usage notre cœur a fait de ses affections depuis les résolutions que nous avions prises, et dans quelles fautes notables nous sommes tombés.

Pour abréger cette besogne, il faut réduire l'examen à la recherche de nos passions; et s'il nous fâche d'entrer si fort dans le détail, considérons simplement ce que nous avons été, et comment nous nous sommes comportés:

En notre amour pour Dieu, pour le prochain, pour nous-mêmes;

En notre haine pour le péché qui se trouve en nous, et aussi pour le péché qui se trouve chez autrui; car nous devons désirer l'extermination de l'un et de l'autre;

En nos désirs touchant les richesses, touchant les plaisirs, touchant les honneurs;

En la crainte des occasions de pécher, et des pertes des biens de ce monde; on craint trop l'un, et trop peu l'autre;

En notre espérance, trop occupée peut-être du monde et des créatures, et pas assez de Dieu et des choses éternelles;

En la tristesse; si elle n'est pas excessive, et pour des choses vaines;

En la joie; si elle n'est pas immodérée, et pour des choses indignes.

Quelles affections enfin embarrassent notre cœur, quelles passions le possèdent, et en quoi principalement il s'est détraqué.

C'est ainsi que par les passions de l'ame on reconnoît son véritable état; mais il faut pour cela les tâter l'une après l'autre; car, comme un joueur de luth pince toutes les cordes, et celles qu'il trouve dissonantes, il les accorde, soit en les tirant, soit en les lâchant; de même, après avoir tâté l'amour, la haine, le désir, la crainte, l'espérance, la tristesse et la joie de notre ame, si nous ne les trouvons pas avec l'intention où nous devons être de rendre gloire à Dieu, nous pourrons les accorder moyennant sa sainte grâce et l'avis de notre père spirituel.


CHAPITRE VIII.

Affections qui doivent suivre l'examen.

Après avoir doucement considéré chaque point de l'examen, et avoir vu à quoi vous en êtes, vous viendrez aux affections ainsi qu'il suit:

Remerciez Dieu de ce peu d'amendement que vous aurez trouvé en votre vie depuis votre résolution, et reconnoissez que c'est sa seule miséricorde qui l'a fait en vous et pour vous.

Humiliez-vous bien fort devant Dieu, reconnoissant que si vous n'avez pas beaucoup avancé, c'est de votre faute; parce que vous n'avez pas fidèlement, courageusement et constamment correspondu aux inspirations, aux mouvemens et aux lumières dont il vous a favorisée en l'oraison et ailleurs.

Promettez-lui de le louer à jamais pour les grâces qu'il vous a faites, et qui ont opéré en vous ce petit amendement.

Demandez-lui pardon de l'infidélité et de la déloyauté avec lesquelles vous avez correspondu à ses bontés.

Offrez-lui votre cœur, afin qu'il s'en rende tout-à-fait le maître.

Suppliez-le qu'il vous rende parfaitement fidèle.

Invoquez les saints, la sainte Vierge, votre ange, votre patron, saint Joseph, et ainsi des autres.


CHAPITRE IX.

Des considérations propres à renouveler nos bons propos.

Après avoir fait l'examen, et avoir bien conféré avec un sage directeur sur vos défauts et les remèdes à y appliquer, vous prendrez chaque jour une des considérations suivantes, pour vous en faire un sujet de méditation, y employant le temps de votre oraison, et cela toujours selon la même méthode de préparations et d'affections que je vous ai donnée dans la première partie; vous mettant, avant toutes choses, en la présence de Dieu, et implorant sa grâce pour vous bien établir dans son amour et son saint service.


CHAPITRE X.

Première considération. Sur l'excellence de nos ames.

Considérez la noblesse et l'excellence de votre ame, qui a un entendement avec lequel non-seulement elle connoît tout le monde visible, mais encore elle connoît qu'il y a des anges et un paradis, qu'il y a un Dieu très-souverain, très-bon et ineffable; elle connoît qu'il y a une éternité; et de plus, elle connoît ce qui est nécessaire pour bien vivre en ce monde visible, pour s'associer aux anges dans le paradis, et pour jouir éternellement de Dieu.

Votre ame a en outre une volonté toute noble, qui peut aimer Dieu, et ne peut le haïr en lui-même. Voyez votre cœur comme il est généreux: semblable aux abeilles que rien de ce qui est corrompu ne peut satisfaire, mais qui ne s'arrêtent que sur les fleurs; ainsi ce cœur ne peut être en repos qu'en Dieu seul, et nulle créature ne le peut assouvir. Rappelez hardiment à votre souvenir les plus chers et les plus vifs amusemens qui ont autrefois occupé votre cœur, et jugez s'ils n'étoient pas pleins d'inquiétudes fatigantes, de pensées cuisantes, de soucis importuns, parmi lesquels vous étiez véritablement au supplice.

Hélas! quand notre cœur va courant après les créatures, il s'y porte avec un empressement extrême, pensant y pouvoir apaiser ses désirs; mais sitôt qu'il les a rencontrées, il voit que c'est à refaire, et que rien ne peut le contenter; Dieu ne voulant pas qu'il trouve nulle part où se reposer, afin que, semblable à la colombe sortie de l'arche, il retourne à son premier gîte, c'est-à-dire à son Dieu, dont il étoit sorti. Ah! de quelle excellence n'est donc pas notre cœur! et pourquoi le retiendrions-nous contre son gré au service des créatures?

O mon ame! devez-vous dire, vous pouvez connoître et aimer Dieu; pourquoi donc vous amuser à ce qui est infiniment au-dessous? Vous pouvez prétendre à l'éternité, pourquoi donc vous amuser à des momens si courts? Ce fut un des regrets de l'enfant prodigue, qu'ayant pu vivre délicieusement à la table de son père, il étoit réduit à partager la nourriture des bêtes. O ame! tu es capable de Dieu: malheur à toi, si tu te contentes de moins que de Dieu! Elevez fort votre ame par cette considération; remontrez-lui qu'elle est éternelle et digne de l'éternité; cela lui enflera le courage.


CHAPITRE XI.

Seconde considération. Sur l'excellence des vertus.

Considérez que les vertus et la dévotion peuvent seules rendre notre ame heureuse en ce monde. Voyez combien elles sont belles; comparez ensemble les vertus et les vices qui leur sont contraires; quelle différence de la patience à la vengeance, de la douceur à la colère, de l'humilité à l'arrogance, de la générosité à l'avarice, de la charité à l'envie, de la sobriété à la débauche? N'est-ce pas une chose admirable comme les vertus remplissent l'ame de délices et de suavités non pareilles, après qu'on les a pratiquées, tandis que les vices ne laissent après eux qu'amertume et que dégoût! Or donc, pourquoi n'entreprendrions-nous pas d'acquérir ces douceurs?

Des vices, qui n'en a qu'un peu n'est pas content, et qui en a beaucoup est mécontent: mais des vertus, qui n'en a qu'un peu est déjà satisfait, et ensuite plus il en a, plus son bonheur augmente. O vie dévote! que vous êtes belle, douce, agréable et heureuse! vous adoucissez les tribulations, et donnez de la suavité aux consolations: sans vous le bien est mal, le plaisir est amer, le repos est inquiet: ah! qui vous connoîtroit pourroit bien dire avec la Samaritaine: Domine, da mihi hanc aquam, Seigneur, donnez-moi cette eau. Aspiration fort ordinaire à la mère Thérèse, et à sainte Catherine de Gênes, quoique pour différens sujets.


CHAPITRE XII.

Troisième considération. Sur l'exemple des saints.

Considérez l'exemple des saints de toutes le conditions: qu'est-ce qu'ils n'ont pas fait pour aimer Dieu, et lui demeurer fidèles? Voyez ces martyrs invincibles en leurs résolutions: quels tourmens n'ont-ils pas soufferts pour s'y maintenir? Voyez ces personnes si belles, si florissantes, l'ornement de leur sexe, plus blanches que le lis en pureté, plus vermeilles que la rose en charité, les unes à douze, les autres à treize, quinze, vingt et vingt-cinq ans, souffrant mille sortes de martyres plutôt que de renoncer à leurs résolutions, non-seulement en ce qui étoit de la foi, mais encore en ce qui étoit de la dévotion; les unes mourant plutôt que de quitter la virginité, les autres plutôt que de cesser de servir les pauvres, de consoler les affligés, d'ensevelir les morts. O Dieu! quelle constance a montrée ce sexe fragile en de telles occasions!

Regardez tant de saints confesseurs: avec quelle force ils ont méprisé le monde! comme ils ont tenu ferme à leurs résolutions! Rien n'a pu les ébranler; ils les ont embrassés sans réserve, et les ont maintenues sans exception. Mon Dieu! que ne dit pas saint Augustin de sa sainte mère? Avec quelle persévérance n'a-t-elle pas poursuivi son dessein de servir Dieu durant le mariage, et durant le veuvage? Et saint Jérôme, comment parle-t-il de sa chère fille Paule, parmi tant de traverses et tant de divers accidens qu'elle eut à soutenir? Mais que ne ferons-nous pas nous-mêmes sur de si excellens modèles? Ils étoient ce que nous sommes; ils travailloient pour le même Dieu, pour les mêmes vertus: pourquoi n'en ferions-nous pas autant en notre condition et selon notre vocation, pour soutenir victorieusement la sainte protestation que nous avons faite d'être à Dieu?


CHAPITRE XIII.

Quatrième considération. Sur l'amour que Jésus-Christ nous porte.

Considérez l'amour avec lequel Jésus-Christ notre Seigneur a tant souffert en ce monde, et particulièrement au jardin des Olives et sur le mont Calvaire. Cet amour vous regardoit, et par toutes ces peines et ces fatigues il obtenoit de Dieu le Père de bonnes résolutions et de saintes protestations pour votre cœur, et il obtenoit aussi tout ce qui vous est nécessaire pour maintenir, nourrir, fortifier et consommer ces résolutions. O résolutions! que vous êtes précieuses, puisque vous êtes le fruit de la passion de mon Sauveur! Oh! combien mon ame doit vous chérir, puisque vous êtes si chères à mon Jésus! Hélas! ô Sauveur de mon ame! vous mourûtes pour m'acquérir mes résolutions: faites-moi donc la grâce que je meure plutôt que de les perdre.

Pensez-y-bien, ma Philothée: il est certain que de l'arbre de la croix, le cœur de notre Seigneur Jésus voyoit le vôtre, et qu'il l'aimoit; et que par cet amour il lui obtenoit tous les biens que vous avez eus, et que vous aurez jamais, entre autres vos résolutions. Oui, chère Philothée, nous pouvons tous dire comme Jérémie: O Seigneur, avant que je fusse vous me regardiez, et vous m'appeliez par mon nom; ainsi c'est donc bien lui qui dans son amour et sa miséricorde nous a préparé tous les moyens généraux et particuliers que nous avons de nous sauver, et par conséquent nos chères résolutions. Oui, comme une femme enceinte prépare le berceau, les langes et bandelettes, et même une nourrice pour l'enfant qu'elle espère avoir, encore qu'il ne soit pas au monde; ainsi Notre-Seigneur, vous ayant conçue en sa bonté, et prétendant vous enfanter au salut et vous rendre sa fille, prépara sur l'arbre de la croix tout ce qu'il vous falloit: votre berceau spirituel, vos langes et bandelettes, votre nourrice, et tout ce qui convenoit pour votre bonheur. Ce sont tous les moyens, tous les attraits, toutes les grâces, avec lesquels il conduit votre ame, et l'attire à la perfection.

Ah! mon Dieu, que nous devrions profondément graver ceci en notre mémoire: Est-il possible que j'aie été aimé, et si tendrement aimé de mon Sauveur, qu'il ait bien voulu penser à moi en particulier, et dans toutes ces petites circonstances, par lesquelles il m'a attiré à lui? Combien donc ne devons-nous pas aimer, chérir et employer tout cela à notre profit? Quoi de plus doux que cette pensée: le cœur aimable de mon Dieu pensoit à Philothée, l'aimoit et lui procuroit mille moyens de salut, comme s'il n'eut pas eu d'autre ame à penser dans le monde: ainsi que le soleil éclairant un endroit de la terre, ne l'éclaire pas moins que s'il n'éclairoit que celui-là; de même Notre-Seigneur pensoit et travailloit pour tous ses chers enfans, en sorte qu'il pensoit à chacun d'eux, comme s'il n'eût point pensé aux autres. Il m'a aimé, dit saint Paul, et s'est donné pour moi, comme s'il disoit, pour moi seul, et tout autant que s'il n'eût rien fait pour le reste des hommes. Ceci, Philothée, doit être gravé dans votre ame, pour bien chérir et nourrir votre résolution, qui a été si précieuse au cœur du Sauveur.


CHAPITRE XIV.

Cinquième considération. Sur l'amour éternel de Dieu pour nous.

Considérez l'amour éternel que Dieu vous a porté; car déjà bien avant que Jésus-Christ souffrît pour vous sur la croix en tant qu'homme, sa divine Majesté vous destinoit la vie, et vous aimoit extrêmement. Mais quand commença-t-il à vous aimer? Quand il commença à être Dieu; et quand commença-t-il à être Dieu? Jamais: il l'a toujours été sans commencement et sans fin; et ainsi il vous a toujours aimée; et ainsi c'est de toute éternité que son amour vous a préparé les grâces et les faveurs qu'il vous a faites. Il dit par le Prophète: Je t'ai aimé (il parle à vous comme à tout autre) d'une charité perpétuelle, et je t'ai miséricordieusement attiré à moi. Il a donc pensé, entre autres choses, à vous faire prendre les bonnes résolutions de l'aimer et de le servir.

O Dieu! quelles résolutions que celles que Dieu a pensées, méditées, projetées de toute éternité! Combien ne doivent-elles pas nous être chères et précieuses? que ne faudroit-il pas souffrir plutôt que d'en rien perdre? Non, certes, il n'en faudroit rien perdre, quand le monde entier devrait périr; car tout le monde ensemble ne vaut pas une ame, et une ame ne vaut rien sans nos résolutions.


CHAPITRE XV.

Affections générales sur les considérations précédentes, et conclusion de l'exercice.

O chères résolutions! vous êtes le bel arbre de vie que Dieu a planté de sa main au milieu de mon cœur, et que mon Sauveur veut arroser de son sang pour le faire fructifier: plutôt mille morts que de permettre qu'aucun vent ne le déracine. Non, ni la vanité, ni les délices, ni les richesses, ni les tribulations ne me feront jamais changer de dessein.

Hélas! Seigneur, c'est vous qui l'avez planté ce bel arbre, et qui l'avez éternellement gardé en votre sein paternel pour ensuite le mettre en mon jardin: ah! combien y a-t-il d'ames qui n'ont pas été favorisées de la sorte; et comment donc pourrois-je jamais assez m'humilier sous votre miséricorde?

O belles et saintes résolutions! si je vous conserve, vous me conserverez: si vous vivez en mon ame, mon ame vivra en vous. Vivez donc à jamais, ô résolutions qui êtes éternelles en la miséricorde de Dieu! soyez et vivez éternellement en moi, et que toujours je vous sois fidèle.

Après ces affections, il faut que vous particularisiez les moyens propres à vous maintenir en vos chères résolutions, et que vous protestiez vouloir vous en servir constamment. Ces moyens sont l'habitude de l'oraison, le fréquent usage des sacremens, les bonnes œuvres, l'amendement de vos fautes telles que vous les avez reconnues au second point, la fuite des mauvaises occasions, et la fidélité à suivre les avis que l'on vous donnera.

Cela fait, reprenant encore haleine et ranimant vos forces, protestez mille fois que vous persévérerez en vos résolutions; puis, comme si vous teniez votre cœur, votre ame, et votre volonté dans vos mains, dédiez-les, consacrez-les, sacrifiez-les, et les immolez généreusement à Dieu, protestant que vous ne les reprendrez plus, mais les laisserez en la main de sa divine Majesté, pour suivre en tout et partout ses saintes ordonnances. Priez Dieu qu'il vous renouvelle entièrement, qu'il bénisse et qu'il soutienne par la force de son esprit cette rénovation. Invoquez la sainte Vierge, votre ange, saint Louis et autres saints.

Dans cette disposition d'un cœur ému par la grâce, allez ensuite aux pieds de votre père spirituel; accusez-vous des fautes principales que vous aurez remarqué avoir commises depuis votre confession générale, et recevez l'absolution comme vous fîtes la première fois. Après quoi, prononcez devant lui votre protestation, et signez-la; et enfin allez unir votre cœur ainsi renouvelé à son principe et à son Sauveur, en recevant le très-saint sacrement de l'eucharistie.


CHAPITRE XVI.

Des sentimens qu'il faut conserver après cet exercice.

Le jour où vous aurez fait ce renouvellement, et les jours suivans, vous devez fort souvent redire de cœur et de bouche ces ardentes paroles de saint Paul, de saint Augustin, de sainte Catherine de Gênes et autres: Non, je ne suis plus à moi; soit que je vive, soit que je meure, je suis à mon Sauveur. Je n'ai plus de moi ni de mien: mon moi c'est Jésus, mon mien c'est d'être sienne. O monde! vous êtes toujours vous-même, et moi j'ai toujours été moi-même; mais dorénavant je ne serai plus moi-même. Non, nous ne serons plus nous-mêmes, car nous aurons le cœur changé; et le monde, qui nous a tant trompés, sera trompé en nous; car ne s'apercevant de notre changement que petit à petit, il nous croira toujours des Esaü, et nous nous trouverons être des Jacob.

Il faut que tous ces exercices demeurent bien en notre cœur, et que, laissant nos considérations et nos oraisons, nous passions tout doucement à nos affaires, de peur que la liqueur de nos résolutions ne s'épanche et ne se perde; car il faut qu'elle détrempe et pénètre toutes les parties de notre ame: le tout néanmoins sans effort ni d'esprit ni de corps.