LES DERNIÈRES HEUREUSES ANNÉES DE LA REINE
Dès le samedi, 28 août, c'est-à-dire aussitôt les fêtes et les visites d'adieu terminées, Isabeau avait quitté l'hôtel Saint-Pol et s'était rendue au château de Vincennes où, vers le 29 septembre, le Roi prit congé d'elle. Il partait pour un très long voyage dans l'Est, le Centre et le Midi de la France; il allait visiter diverses provinces, conférer à Avignon, avec le Pape, sur la question du schisme; et, en chemin, il devait réformer les abus: tel était, du moins, le programme proposé par les ministres pour cette grande tournée royale. Charles VI emmenait son frère, le duc de Touraine, et une nombreuse suite de seigneurs. Après qu'il se fût séparé de «son épouse bien-aimée,» il gagna Saint-Denis pour y prier longuement le grand patron de la France, et il offrit à l'Abbaye, comme le plus beau des présents, les habits royaux qu'il avait portés «à la venue de la Royne[415].»
[415] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I. p. 619.
Isabeau restait à Vincennes avec sa petite fille Jeanne et sa belle-sœur, Valentine de Milan. Il semblerait que celle-ci, intelligente, bonne et charmante, dût être, pour la Reine, une compagne chérie; les chroniqueurs sont cependant muets sur l'intimité de ces deux jeunes femmes; ils nous disent seulement qu'elles vivent alors ensemble, ou que leurs rapports sont très fréquents[416].
[416] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 51.
A l'automne, l'approche de ses couches ramena Isabeau à Paris; elle y reçut les lettres, datées du 24 octobre, par lesquelles Charles VI lui mandait, de Romans en Dauphiné, des nouvelles de sa santé et de son voyage[417]; puis, un second message du Roi, daté d'Avignon, et expédié le 3 novembre. Le courrier qui en était chargé, Thomas Guérart, arriva à Paris juste à temps pour connaître l'accouchement de la Reine et rapporter la nouvelle au Roi[418]. Le 9 novembre, au palais du Louvre[419], à deux heures après minuit, Isabeau avait mis au monde une fille qui reçut au baptême le même nom que sa mère[420].
[417] Arch. Nat. KK. 30, fº 67 vº.—Charles VI avait déjà envoyé à la Reine un message daté de Nevers. Ibid.
[418] Arch. Nat. KK 30. fº 67 vº.
[419] Le Louvre avait été restauré et agrandi par Charles V; respectant la Grosse-Tour, construite en 1204 par Philippe-Auguste et qui servait à la fois de prison et de trésor, il avait élevé les ailes du Nord et de l'Est, fermé le quai du côté du chemin de halage, et meublé richement les chambres du palais. Dans une des tours, il avait installé sa célèbre Librairie (Legrand, Paris en 1380, p. 50, note 4.)
[420] Le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 114.—Vallet de Viriville, Note sur l'état civil des princes et princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, (Bibl. Ec. des Chartes, t. IV, 1857-1858, p. 477).
Le Roi espérait que sa femme lui donnerait un fils; mais lorsqu'il apprit la naissance de sa seconde fille, eut-il le loisir de méditer sur cette nouvelle déception? Alors les doléances du Languedoc, les questions d'Italie occupaient ses journées; puis, le soir venu, c'étaient de longs et splendides soupers; avec la nuit commençaient les danses et les joyeux divertissements[421]. Le roi de France, jeune et passionné, se plaisait et s'attardait aux «grands grâces des fricques dames et damoiselles de Montpellier[422]», et, tous les jours, il «carolait avec ces gentes personnes,» prodiguant son or et ses forces, comme il avait déjà fait, «en la demeure du Pape», avec les dames et damoiselles d'Avignon. Cependant il n'oubliait pas sa femme complètement; nous avons vu qu'il lui écrivit de Romans et d'Avignon. De Toulouse, où des fêtes étourdissantes lui furent offertes, il envoya à Isabeau, de façon à ce qu'il lui parvînt pour le 1er janvier 1390, le joyau qui convenait le mieux à une jeune reine dévote et coquette: c'était un bijou d'or fermant à charnières, et dont l'un des tableaux représentait le sépulcre de Notre-Seigneur, et l'autre, l'image de Notre-Dame, «tenant un Enfant-Jésus tout d'or», émaillée de blanc, garnie de balais, d'émeraudes et de perles; tandis que sur les faces extérieures, d'un côté était l'image de la Vierge «émaillée en rouge cler,» et de l'autre, un miroir. Ce cadeau plut beaucoup à Isabeau, car elle en fit un fréquent usage: peu de mois après, le joyau, tout terni, charnières brisées, ayant perdu plusieurs perles, avait besoin d'un «rappareillage[423]».
[421] Sur le voyage de Charles VI en Languedoc, voy. Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IV, VII, VIII, t. XII, p. 37-54, 72-93.—Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 617-635.—Dom Devic et Dom Vaissete, Histoire Générale du Languedoc, (nouv. éd. Toulouse, 1874-1895, 15 vol. in-4º), t. IX, p. 938-953.
[422] Froissart..., t. XII, p. 52.
[423] Arch. nat. KK. 21 fº 90 vº.
Sur le point de regagner Paris, le Roi prévint la Reine de son retour par une lettre écrite à Lyon, le mardi 8 février[424]. Le lieu d'envoi de ce message et l'itinéraire, si bien reconstitué, du voyage de Charles VI et du duc de Touraine[425] ne permettent pas d'accepter, comme tout à fait vrai, ce que Froissart raconte si joliment de «l'active» qui fut faite entre le Roi et le duc pour plus tôt venir de «Montpellier à Paris», active qui aurait été inspirée à Charles par son grand désir de revoir sa femme[426]. S'il y eut entre les deux compagnons une lutte de vitesse, leur course ne peut avoir eu pour point de départ Montpellier, mais Châtillon-sur-Seine, car, d'après l'itinéraire, le Roi et le duc passaient ensemble dans cette ville le 20 février, et ils étaient à Paris le 21[427]. Monsieur de Touraine arriva le premier, et la gageure fut pour lui, cinq mille francs d'après Froissart; il avait profité de ce que Charles, cédant à la fatigue, se reposait à Troyes huit heures de nuit, pour descendre la Seine en bateau jusqu'à Melun! Le Roi d'ailleurs ne tarda pas à arriver, à la grande joie de la Reine et des dames.
[424] Le message royal fut apporté par le chevaucheur Le Bourguignon. Arch. Nat. KK. 30, fº 81 rº.
[425] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 54.—E. Petit, Séjours de Charles VI.
[426] «Le roi se départit de Toulouse..., vint à Montpellier; et là se tint trois jours pour soi rafraîchir car la ville de Montpellier, les dames et les demoiselles lui plaisoient grandement bien; si avait-il grand désir de retourner à Paris et de voir la reine. Or advint un jour, lui étant à Montpellier que en causant à son frère de Touraine il dit «Beau-frère, je voudrais que moi et vous fussions ores à Paris car j'ai grand désir que je voie la reine, et vous belle-seur de Touraine». Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IX, t. XII, p. 94.
[427] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 54.—La distance de Châtillon-sur-Seine à Paris est d'environ cinquante lieues, il paraît impossible qu'elle ait été franchie en un jour, par Charles VI et les personnes de sa suite, chevauchant à une allure normale. Il faut donc reprendre en partie le récit de Froissart et supposer que de Châtillon à Paris le roi et le duc de Touraine luttèrent de vitesse «chacun un seul chevalier en sa compagnie».
«Au bel hôtel saint-Pol, Madame Ysabel la reine se tenoit», dit Froissart, en racontant les événements de l'année 1390[428]. Pendant quelques mois de cet hiver, Isabeau, en effet, résida à Paris, où de grandes réceptions furent données par les princes: le duc de Touraine convia, «le roy et tous les seigneurs, dames et damoiselles à des joutes, et à des fêtes pour célébrer le retour de son voyage; le duc de Bourbon[429], sur le point d'entreprendre une chevauchée en Barbarie, offrit un grand festin d'adieux.
[428] Chroniques..., liv. IV, ch. XVII, t. XII, p. 311.—L'hôtel Saint-Pol comprenait un immense terrain entre la rue Saint-Antoine, le quai des Célestins et la rue du Petit-Musc. Ce n'était pas un palais d'un seul tenant, mais un amas de maisons successivement achetées par Charles V.
[429] Les Gênois ayant organisé une expédition contre les pirates barbaresques qui infestaient la Méditerranée, le duc Louis de Bourbon accepta le commandement de la croisade. Son armée, composée principalement de chevaliers français et anglais, débarqua en Afrique, vainquit les pirates de Tunis, de Bougie, de Tlemcen, les força à remettre en liberté les chrétiens captifs et entreprit même le siège de Tunis; mais une brouille s'étant élevée entre les Français et les Gênois, les troupes se disloquèrent (automne 1390). Cependant la cour de France s'était beaucoup intéressée à la chevauchée de Barbarie. «On faisait en France processions pour eux, afin que Dieu les voulsist sauver, car on ne savait qu'ils étaient devenus, ni on n'envoyait nulles nouvelles». Froissart, Chroniques..., t. XII, p. 309; plusieurs dames de l'entourage de la Reine «la dame de Coucy, la dame de Sully... qui aimoient leurs seigneurs et maris, étaient en grand ennui pour eux le terme que le voyage dura.» Ibid.—Pour le récit de cette expédition, voy. Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XIII, XV, XVII, t. XII, p. 123-321.—Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 649-671.—Chronique du bon duc Loys de Bourbon, (éd. Chazaud, Soc. Hist. de France, Paris 1873, in-8º), p. 218-257.
En cette même année, Isabeau fut, pour la seconde fois, frappée par le deuil; elle perdit sa fille aînée. Le cercueil de cette enfant fut déposé dans l'abbaye de Maubuisson[430].
[430] Le Père Anselme, Histoire généalogique..., t. I, p. 111.—Vallet de Viriville, Note sur l'Etat des princes... (Bibl. Ec. des Chartes, 1857-1858), p. 477.—La mort de cette enfant dut avoir lieu dans l'un des six premiers mois de l'année puisque les Comptes de juin à décembre ne contiennent plus aucune mention des dépenses faites pour la petite princesse.
Faute de documents, on ne peut suivre la Reine pendant le printemps et l'été; le 25 mai, Charles VI, voyageant sur les bords de l'Oise, lui envoya un message[431] dont le lieu de destination n'est pas connu; mais nous voyons qu'en mai et juin Isabeau est très occupée de l'entretien de l'une de ses propriétés, l'hôtel «du Val-la-Reine[432]». Cette belle résidence, dont dépendaient des forêts, des prés, toute une campagne[433], avait été cédée, en septembre 1389, par le duc de Berry au duc de Touraine qui l'avait donnée à Isabeau[434], en échange d'une maison sise à Paris, au faubourg Saint-Marcel, dite depuis «l'hôtel d'Orléans».
[431] Arch. nat. KK. 30, fº 82.
[432] La maison de Vaux-la-Reine, située dans la paroisse de Combs, (canton de Brie-comte-Robert, arr. de Melun, dép. de Seine-et-Marne) avait été fondée, vers 1265, par Jeanne de Toulouse, femme d'Alphonse de Poitiers et belle-sœur de saint Louis, sous le nom de Vaux-la-Comtesse. Appelée depuis Vaux-la-Reine, peut-être à cause de la reine Jeanne d'Evreux, troisième femme de Charles IV le Bel, elle avait été donnée, en 1380, par Charles VI, au duc Jean de Berry. Voy. Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris (Paris, 1889-1893, 7 vol. in-8º) t. V, p. 181-184.
[433] Ibid.
[434] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 50 et note 6, Isabeau avait acquis Vaux-la-Reine, pour être plus près de Charles VI lorsque celui-ci venait chasser à Corbeil, dans la forêt de Sénart et qu'il descendait à Villepescle, dans la maison de son valet de chambre Gilles Nallet, ancien garde de la librairie de Charles V. (Lebeuf, t. V, p. 120-121 et Histoire de la ville et du diocèse de Paris, 183-184.)
Le domaine du Val-la-Reine avait besoin de réparations; pour subvenir à cette dépense, Isabeau demanda à Charles VI, et en obtint, la somme de mille francs d'or, dont elle donna quitus aux gens des Comptes le 20 juin, à Paris[435].
[435] Bibl. Nat. f. fr. 20 367, fº 72.
Quelques jours après cette date, la Reine se trouvait installée, avec Valentine de Milan, au château de Saint-Germain-en-Laye. La jeune duchesse ne devait pas tarder à y pleurer la mort de son premier né qui ne vécut que deux mois[436]. Quant à Isabeau, pour la quatrième fois, en cinq années de mariage, elle était enceinte.
[436] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 58 et 59.
A la fin de juillet, le Roi et le duc de Touraine vinrent rejoindre leurs femmes à Saint-Germain où ils demeurèrent jusqu'à la dernière semaine d'août. Là, Charles VI vit un jour, à la suite d'un orage formidable, la Reine bouleversée, puis terrifiée au point de donner des inquiétudes. A l'heure où la messe était célébrée, le ciel soudain s'obscurcit, le tonnerre gronda, et les éclairs déchirèrent les ténèbres qui enveloppaient le château, pendant qu'un vent furieux déracinait les plus vieux arbres de la forêt, arrachait de leurs gonds les portes des chambres et brisait les vitres de la chapelle. L'officiant, baissant la voix, se hâtait de terminer le sacrifice, et tous les assistants se prosternaient la face contre terre[437]. Isabeau fut très profondément ébranlée; son moral surtout avait été impressionné par l'épouvantable phénomène qu'elle regardait comme la manifestation de la colère céleste contre la Maison de France, et il lui semblait qu'elle avait échappé, par miracle, au plus grand des dangers. Un pèlerinage pourra seul rendre un peu de calme à son esprit; aussi voit-on ses serviteurs s'empresser aux préparatifs d'un départ. Ils achètent des coffrets pour y enfermer les robes, et «du gros drap pers de Louviers, à faire sacs pour mettre dedans les livres pieux et les roumans» dont Isabeau faisait sa lecture et sa distraction et portait en ses voyages[438].
[437] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 685-687.
[438] Arch. Nat. KK. 21, fº 28 vº.
La Reine quitte Saint-Germain dans les derniers jours d'août, suivie de toute sa Maison dont le fonctionnement régulier n'était nullement dérangé par les déplacements. Le 26, passant par Paris, elle couche au Palais où se trouve le Roi[439]; le 1er septembre, elle est à Pontoise[440]; elle y reçoit une lettre, datée de Chauny[441], du duc de Touraine qui chasse avec Charles VI aux environs de Compiègne[442]. Elle gagne ensuite Maubuisson[443], où elle demeure quelques jours, le duc de Touraine vient l'y rejoindre, puis en sa compagnie, elle retourne à Pontoise; c'est là que lui sont remises, le 11 septembre, des lettres envoyées de Compiègne par le Roi[444]; après Maubuisson, elle visite Saint-Sanctin et Chartres (octobre)[445] tandis que Charles VI se rend à Beauvais, d'où il lui mande de ses nouvelles[446]. Elle passe les fêtes de la Toussaint à l'Abbaye de Villiers-lez-la-Ferté-Alais[447].
[439] Ibid.
[440] Arch. Nat. KK. 30, fº 97 rº.
[441] Chauny, ch-l. de canton, arr. de Laon, dép. de l'Aisne.
[442] Ibid.
[443] «Jehan d'Arizolles, chevalier, envoyé de Compiègne porter lettres devers la royne à Maubuisson..., mardi, 6 septembre, le roy à Compiègne». Arch. Nat. KK. 30, fº 97 rº.—Lettres du roi au duc de Touraine à Maubuisson, ibid.
[444] Le 20 septembre, des ordres sont donnés pour élargir les vêtements de la Reine. Bibl. Nat. f. fr. 5.086, nº 110.
[445] Achat de deux draps d'or racamas, le 13 octobre, «pour la royne en son pèlerinage de Saint-Sentin-lez-Chartres pour offrir par la dicte dame a la dicte église de Saint-Sentin..., XXXII, liv. par.—Arch. Nat. KK. 21, fº 74 vº.—Achat d'un coffre pour mettre et porter les robes de la royne au voyage par elle fait nouvellement a Saint-Sentin» ibid., fº 76 vº.
[446] Arch. Nat. KK 30, fº 98 rº.
[447] La Ferté Alais, ch.-l. de canton, arr. d'Etampes, dép. de Seine-et-Oise.—La Reine était installée à l'abbaye de Villiers, le 19 octobre, date où elle y recevait un message de Charles VI envoyé de Beauvais. Arch. Nat. KK 30, fº 98 rº.—Le 29 octobre, achat de drap pour mettre sur les bureaux du Roi et de la Reine; Charles VI étant à Beauvais, la reine à Villiers. Arch. Nat. KK. 21, fº 20 vº.—Achat pour la reine de deux draps d'or de racamas pour offrir à l'abbaye de Villiers, le jour de la Toussaint. ibid., fº 74 vº.
Le 24 janvier 1391, au château de Melun, entre six et neuf heures du matin, la Reine accoucha de sa troisième fille, qui, en souvenir de la petite morte, fut nommée Jeanne[448]. Décidément, le ciel semblait sourd aux ferventes prières qui, de toutes parts, s'élevaient pour demander un Dauphin.
[448] Le Père Anselme, Histoire généalogique de la maison de France, t. I, p. 113.
Les documents ne permettent pas de connaître, par le menu, les faits et gestes de la Reine pendant les dix-huit mois qui vont suivre. Ses déplacements périodiques et quelques fêtes auxquelles elle assista sont les seuls détails que nous ayons sur sa vie pendant ce temps.
Ainsi, le 10 avril 1391, des réjouissances sont données à Saint-Pol, «en présence du Roi et de la Reine», à l'occasion des noces de Marie d'Harcourt, jeune femme de grande noblesse dont le nom a été cité au premier rang des demoiselles d'honneur de la Reine[449].
[449] Marie d'Harcourt épousait en secondes noces Colart d'Estouteville, seigneur de Torcy, chevalier banneret, chambellan du Roi, sénéchal de Toulouse et d'Agen (le Père Anselme, Histoire généalogique, t. V, p. 131 et t. VIII, p. 97.)—Charles VI voulut qu'il y eut un grand tournois—il y jouta lui-même, comme le prouve un mandement de mai 1391 par lequel il accorde une gratification de 100 francs «aux chevaucheurs, armeuriers, peintres et varlet de son grand cheval, qui le servirent aux joustes derrenièrement faictes à Paris». Catalogue des Archives du baron de Joursanvault, t. I, nº 653.
En septembre, Isabeau accomplit son pèlerinage, pour ainsi dire annuel, à Chartres et à Saint-Sanctin[450]. Coïncidence curieuse: au moment où ses vœux la ramènent aux pieds de Notre-Dame, elle doit donner à ses serviteurs, comme elle l'a fait l'année précédente, à la même époque, des ordres pour qu'ils transforment sa garde-robe[451], car sa cinquième grossesse est devenue apparente.
[450] Arch. Nat. KK 22, fº 73 rº. La Reine offrit à l'église de Saint-Sanctin, quatre pièces de drap d'or racamas.
[451] Bibl. Nat. n. acq. fr. 5 086, nº 111.
Elle passe la fin de cette année loin du Roi qui, en novembre et décembre, voyage de son côté pour affaires politiques ou pour son plaisir[452]; le premier janvier 1392, il est encore à Tours, retenu par le règlement des affaires de Bretagne[453]; c'est de cette ville qu'il envoie à Isabeau son cadeau d'étrennes[454].
[452] E. Petit, Séjours de Charles VI, p. 51 et 52.
[453] Ibid., p. 52.
[454] Bibl. Nat. f. fr. 25 706, fº 326.
A ce propos, rappelons que le premier jour de janvier de chaque année, les Princes échangeaient entre eux de riches présents[455], et que le Roi et la Reine gratifiaient de cadeaux les officiers, les dames et les serviteurs de leurs Hôtels.
[455] A Rome, le 1er janvier était le point de départ de l'année civile, et il était d'usage d'échanger ce jour-là des présents plus ou moins importants, en les accompagnant de témoignages d'amitié et de vœux de bonheur. Au moyen âge, dans la plupart des pays, on fit commencer l'année à d'autres époques; en France, le style usité jusqu'à l'édit de Paris 1564, fut celui de Pâques; cependant le 1er janvier demeurait par tradition le point de départ de l'année astronomique et le jour des étrennes.
Pour nous renseigner à ce sujet, nous avons une intéressante lettre royale, datée précisément de janvier 1392; elle nous donne l'inventaire des étrennes qui viennent d'être distribuées par Isabeau et dont la somme totale ne s'élève pas à moins de deux mille huit cents francs[456].
[456] Lettres de Charles VI, Tours, 19 janvier 1392. Bibl. Nat. f. fr. 25 706, fº 326.
Cette année, la Reine offrait à Charles VI un collier garni de rubis, de diamants et de perles; à chacune des petites princesses, Isabelle et Jeanne, elle donnait un fermaillet d'or[457] avec un balais et trois grosses perles; le duc et la duchesse de Touraine recevaient chacun une bague d'or où était enchassé un gros diamant. Dix-sept anneaux d'or étaient distribués aux dames de la Maison et à celles de l'entourage. Marguerite de Landes et Jeanne de Soisy étaient plus favorisées, car leurs bagues étaient ornées de saphirs. D'autres, comme Madame de Savoisy et Madame de Hainceville recevaient un hanap d'argent doré, etc. Personne n'était oublié, ni le confesseur d'Isabeau, ni Femmette la femme de chambre, auxquels étaient attribués des gobelets d'argent, tandis que l'ouvrière de l'atour et la lavandière recevaient toutes les deux une tasse d'argent[458]. On remarque que la Reine garde, pour elle-même, un anneau d'or à rubis, un autre à diamants, un reliquaire d'or à perles, une croix d'or à pierreries, deux patenôtres etc., presque tous joyaux de piété[459].
[457] Un fermaillet était une petite boucle de ceinture.
[458] La Reine donna aussi des cadeaux aux chevaucheurs qui lui apportèrent les étrennes du Roi, du duc de Touraine et du roi d'Arménie.
[459] Bibl. Nat. f. fr. 25.706, fº 32 rº.
Le 5 février, Charles VI rentrant de la Touraine[460], rejoignait, à l'hôtel Saint-Pol, sa femme qui, depuis quelques jours déjà, attendait sa délivrance.
[460] E. Petit, Séjours de Charles VI, p. 52.—Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 78.
Le lendemain, mardi, vers sept heures du soir, la Reine donnait un dauphin à la France[461]. La nouvelle, répandue dans Paris «entour leure du couvre-feu», y cause une grande émotion[462]; toutes les cloches, mises en branle, sonnent à grande volée. A cet appel, les Parisiens accourent dans les églises pour rendre leurs grâces au ciel, tandis que des courriers partent dans toutes les directions pour publier l'événement. Dans les carrefours, des grands feux de joie sont allumés, autour se groupent les gens du voisinage en habits de fête, et des danses s'organisent, pendant que d'autres gens parcourent les rues à la lueur des torches et aux sons des instruments; sur les places, des jeunes filles et des baladins improvisent des pantomimes. Bientôt, de distance en distance, des tables sont dressées, chargées de vins et d'épices; des femmes de la bourgeoisie auxquelles viennent se mêler des dames d'un plus haut rang, font aux passants les honneurs de ces soupers improvisés; de tous les côtés, sur les quais, dans les grandes rues, dans les ruelles, retentissent les Noëls et les chants d'allégresse qu'accompagnent et soutiennent les joyeux carillons des cloches; celles-ci ne cesseront d'annoncer l'heureuse naissance qu'à une heure très avancée de la nuit[463].
[461] Arch. Nat. Registres du Parlement. X1a 1476, fº 50 vº—le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. I, p. 113.—Vallet de Viriville, Note sur l'état des princes... (Bibl. Ec. des Chartes, 1857-1858, p. 477).
[462] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 733.
[463] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 733. «Et firent les gens feus ès quarrefours et toute nuit feste... l'on sonna par toutes les églises de Paris presque toutes ensemble jusquez a X heures de nuict ou pres.» Arch. Nat. X1a 1476, f. 50 vº.
Le lendemain, entre trois et quatre heures de l'après-midi, le nouveau-né fut porté à l'église Saint-Paul pour y recevoir le baptême[464]. L'archevêque de Sens[465] l'attendait, entouré de dix prélats; il lui administra le sacrement en présence de toute la Cour: le maréchal de Sancerre[466] offrit le sel, pendant que le maréchal de Boucicaut[467] tenait le cierge allumé. Les parrains étaient le duc de Bourgogne et le comte de Dammartin; c'est le nom de ce dernier «Charles» qui fut donné à l'enfant, suivant la volonté expresse du Roi[468].
[464] Religieux de Saint-Denis, Chronique..., t. I, p. 733.
[465] Guillaume de Dormans, seigneur de Lisy, de Monceaux, etc..., fils du chancelier de France sous Charles V,—évêque de Meaux en 1378, général conseiller sur le fait des aides en 1390, avait été promu la même année archevêque métropolitain de Sens (Le Père Anselme, Histoire Généalogique..., t. VI, p. 334.—Gallia Christiana, t. VIII, col. 1637).
[466] Louis de Sancerre, né vers 1342, compagnon de jeux de Charles V, frère d'armes de Du Guesclin et de Clisson, avait été nommé en 1369 maréchal de France.
[467] Jean le Maingre, sire de Boucicaut, né en 1364, placé par Charles V auprès du dauphin Charles comme camarade d'enfance, avait combattu sous Du Guesclin et sous Clisson. Aussi aventureux que brave, il avait fait une expédition en Prusse avec les Chevaliers Teutoniques, et à son retour en France, il venait d'être promu maréchal, 1391.
[468] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. I, p. 735.—Arch. Nat. X1a 1476; fº 50 vº.
La fête et les actions de grâces n'étaient pas encore terminées le jeudi, car, à la date du 8 février, on lit aux registres du Parlement: «ce jour, par l'ordonnance de Messeigneurs fu celébré une messe solempnelle du Saint-Esprit en la salle du palais pour la solempnité de la nativité..... et les plaidoieries cessèrent à neuf heures.[469]»
[469] Arch. Nat. X1a, 1476, fº 51 rº. «Pour cause de la nativité Monseigneur le Dauphin, le Roi accorda aux prisonniers du Châtelet des grâces et des remises de peines. Registre du Châtelet, t. II, p. 491 et 504.
Le dimanche 24 mars, la Reine, accompagnée de la duchesse de Touraine, de Mademoiselle Marie d'Harcourt et des dames de sa Maison, se rendit en grande pompe à Notre-Dame pour y célébrer ses relevailles. Sur son passage, la foule s'empressa, acclamant la mère du Dauphin et curieuse de veoir «l'estat et honneur» que les chanoines faisaient à Isabeau, à son entrée dans la cathédrale[470]. Le Roi n'assista pas à la cérémonie; depuis une semaine, il était parti pour conférer à Amiens avec le duc de Lancastre et les ambassadeurs anglais[471]; de retour à Paris, un peu avant l'Ascension, il rejoignit à l'hôtel Saint-Pol la Reine et Madame de Touraine qui y étaient demeurées en son absence[472].
[470] Registre du Châtelet, t. II, p. 457-458.—Un vagabond, nommé Girart de Sanceurre «se prit et tint au charriot de Mademoiselle de Harecourt, faignant qu'il feust son serviteur.» Les maîtres d'hôtel de la Reine lui commandèrent de se retirer; et comme il refusait, on dut l'ôter de force, tandis qu'il criait «à haulte voix que pour Dieu il ne feust pas mené prisonnier ou Chastellet et que s'il y estoit menez, il seroit mort.» Traduit devant le lieutenant du Prévôt il prétendit «que par simplesse et non sens, il s'étoit prins au chariot.»—Ses juges lui prouvèrent qu'il était «homme oyseux, sans estat», et qu'il avait commis plusieurs crimes. Il fut condamné et pendu. Registre du Châtelet, ibid.