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Islam saharien

Chapter 45: (3) CHEIKHIA
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About This Book

The author offers a witness's journal of investigations among Saharan Muslim communities, mapping the growth and organization of religious orders, saintly lineages, and mystical doctrines that bind nomads and oasis dwellers. He describes how confraternities reconfigure social and political authority, spread secret networks of allegiance, and shape moral practices across desert landscapes. The narrative links European contact to an acceleration of affiliation and mobilization, and combines ethnographic detail, historical interpretation, and personal observation to explain how these spiritual movements have transformed local loyalties and regional influence.

(3)
CHEIKHIA

Les Oulad-Sidi-Cheikh guerriers, dont la gloire saharienne subit une éclipse depuis les dernières périodes politiques, forment avec leurs disciples religieux la confrérie des Cheikhïa. Il y a donc parmi eux les membres nobles, issus des dix-huit fils du fondateur vénéré (le cheikh Abd-el-Khader-ben-Mohammed) et qui composent aujourd’hui des tribus entières. Il y a aussi d’autres membres, issus des anciens esclaves affranchis par le premier chériff, formant une sorte d’aristocratie secondaire, toute de sacristie et d’intendance. A ces derniers l’entretien matériel (et certains bénéfices) des richesses et revenus donnés par tous les autres, par la masse, par les simples fidèles qui n’eurent jamais à enrichir plus nombreuse postérité de m’raboth[17].

[17] Voir note 10.

La baraka de la confrérie, on le conçoit, ne s’incarne successivement que dans un seul ; mais elle dut choisir parmi beaucoup, et cela produisit, au cours des siècles, de vifs tiraillements — des scissions — des vengeances. L’organisation de cette confrérie avait, jusqu’en ces temps derniers, quelque chose de féodal et de turbulent, compliqué d’une rapacité peu ordinaire, bien que de beau geste. Ces « qualités » mêlées expliquent les ambitions, les promesses, les trahisons, les révoltes dont nous eûmes à souffrir pendant trente ans de la part des Oulad-Sidi-Cheikh, si célèbres parmi les Français qui firent campagne dans la province d’Oran.

C’est dans cette même province qu’à l’heure actuelle les Oulad-Sidi-Cheikh ont encore le plus de disciples. Ils en possèdent aussi près d’Ouargla, et au Touat, au Tafilalet, au Soudan, au Maroc. Mais l’influence religieuse a décru avec l’influence politique, et leurs allures grandioses sont surtout celles d’oiseaux de proie vaincus.

A peine oserai-je répéter ici la légende tellement redite dont l’ancien Maître et fondateur des Cheikhïa prit jadis son nom. Cependant la voici résumée :

Un jour, une femme d’El-Abiod, ayant vu son enfant choir dans un puits, clame éperdue : « Sauve-le, ô grand Sidi-Abd-el-Khader ! » A l’appel de cette pauvre mère, deux saints se mettent en mouvement : le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, lequel se promenait pas bien loin, et Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, qui sut s’arracher subitement au repos de la tombe où il dormait à Bagdad depuis plusieurs siècles. Quoi d’étonnant si ce long voyage à travers l’espace le mit un peu en retard ? Lorsqu’il arriva près du puits, le miracle était déjà fait : le cheikh Sidi-Abd-el-Khader-ben-Mohammed, soufi local et contemporain, venait de ressusciter l’enfant. Ce fut ce jour-là que, bourru, le saint de Bagdad dit au saint d’El-Abiod (d’ailleurs bon disciple de sa doctrine) : « Ces confusions sont désagréables ; désormais tu ne t’appelleras plus Abd-el-Khader-ben-Mohammed, mais seulement Sidi-Cheikh. »

Et ce fut ainsi.

Et peut-être y pourrions-nous trouver un symbole : de même que les saints soufis obéissent les uns aux autres, de même les confréries ne se désobéissent point, surtout lorsqu’une question d’intérêt général est en jeu — par exemple l’opposition aux Roumis, soit ouverte ou soit secrète…