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Ivanhoe (1/4) / Le retour du croisé cover

Ivanhoe (1/4) / Le retour du croisé

Chapter 18: CHAPITRE X.
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About This Book

The narrative follows a knight returning from the Crusades who seeks to reclaim honor and love amid feudal rivalries and contested loyalties. He aids a dispossessed noble and competes for a lady's favor, enters tournaments, faces legal and moral trials, and becomes entangled with an outlaw band and a besieged stronghold. Interwoven episodes highlight chivalric pageantry, social and ethnic tensions, questions of justice and religious prejudice, and the clash between feudal custom and personal virtue, culminating in resolutions that test allegiance, identity, and codes of honor.



CHAPITRE IX.

«Au sein d'une multitude de séduisantes
beautés on en distinguait une qui, par sa
taille, sa grace et ses attraits, prouvait
qu'elle en était la souveraine, etc.»

Dryden, la Fleur et la Feuille.







Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.

La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans, quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean, qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure: j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène, tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»

De Bracy, étant lié aux templiers, allait répliquer; mais le prince Jean s'écria: «Silence, messieurs! que signifient des débats aussi peu opportuns?»--«Le vainqueur, dit de Wyvil, attend le bon plaisir de votre grace.»--«Mon bon plaisir, répondit Jean, est qu'il attende jusqu'à ce que nous sachions si personne au moins ne peut rien nous apprendre à l'égard de son nom et de sa qualité; quand il attendrait jusqu'à la nuit, il a bien assez travaillé pour se tenir chaud.»--«Votre grace n'aura pas pour le triomphateur les égards qu'il mérite, dit Waldemar Fitzurse si elle le fait attendre jusqu'à ce que nous disions des choses que nous ne pouvons savoir. Pour ma part, je ne puis former la moindre conjecture, à moins que ce ne soit une des bonnes lances qui ont suivi le roi Richard en Palestine, et qui maintenant se traînent vers leurs foyers.» «C'est peut-être le comte de Salisbury, dit de Bracy; il est de la même taille.»--«Ce serait plutôt sir Thomas Multon, chevalier de Gilsland, reprit Fitzurse; Salisbury a plus d'embonpoint.»--«Et si c'était le roi lui-même,» s'écria une voix, sans que l'on pût la distinguer, «Richard Coeur-de-Lion? que Dieu l'empêche! dit le prince Jean, se retournant involontairement, pâle comme la mort, et tremblant comme si la foudre venait de le frapper. «Waldemar, de Bracy, braves chevaliers, rappelez-vous vos promesses, et demeurez à mes côtés.»--«Il n'y a, dit Fitzurse, rien à craindre. Avez-vous assez oublié la taille gigantesque de votre frère pour croire qu'il pût se cacher sous cette armure? de Wyvil, Martival, hâtez-vous d'amener le vainqueur au pied du trône, afin de dissiper une erreur qui alarme le prince. Regardez le chevalier avec plus d'attention, continua-t-il, vous verrez qu'il s'en faut au moins de trois pouces qu'il ait la taille de Richard, qui a les épaules plus carrées du double; et le cheval qu'il monte n'aurait pu fournir une course sous Richard.»

Il continuait de parler, lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier déshérité au pied des marches par lesquelles on montait de la lice au trône du prince. Encore terrifié par l'idée que ce pouvait être son frère qui reparaissait tout à coup dans ses états, ce frère qu'il avait si grièvement offensé, qu'il voulait dépouiller de sa couronne, et auquel cependant il avait tant d'obligations. Jean ne sentit pas dissiper ses craintes par les réflexions rassurantes de Fitzurse; et, tandis qu'en adressant à l'inconnu avec embarras quelques mots d'éloge sur sa valeur, il ordonnait qu'on lui présentât le beau coursier, récompense du combat, il tremblait de reconnaître, dans la réponse du vainqueur, la voix mâle et ferme de Richard Coeur-de-Lion; mais le chevalier déshérité ne répondit rien aux félicitations du prince, et se contenta de lui faire un salut respectueux.

Deux écuyers amenèrent dans l'arène le coursier richement harnaché, ce qui ajoutait peu de chose à sa valeur aux yeux de ceux qui pouvaient l'apprécier. Appuyant une main sur le pommeau de la selle, l'inconnu s'élança sur le bucéphale sans le secours de l'étrier; et, brandissant sa lance, il parcourut deux fois l'enceinte, en lui faisant faire avec une admirable dextérité toutes les évolutions familières dans l'équitation. Cette manoeuvre aurait pu s'attribuer à l'envie de briller en donnant une nouvelle preuve de son savoir-faire; mais on supposa qu'il avait voulu montrer combien lui était cher le gage de la munificence du prince, et de nouveau il fut couvert des applaudissemens de tous les spectateurs.

Cependant le rusé prieur de Jorvaulx dit quelques mots à l'oreille du prince, pour lui rappeler que le vainqueur, après avoir déployé son courage, devait prouver son jugement par le choix, entre les dames qui se trouvaient dans les galeries, de celle qui devait s'asseoir sur le trône de la reine de la beauté et de l'amour, et couronner le vainqueur le lendemain. Jean fit un signe au chevalier, qui passait devant lui pour la seconde fois, et celui-ci tournant brusquement son cheval, et s'arrêtant au même instant, la pointe de sa lance baissée vers la terre, demeura immobile devant le prince comme pour attendre ses ordres. La dextérité de ce mouvement et la promptitude avec laquelle il passa d'une vive agitation à l'immobilité excitèrent de nouvelles acclamations.

«Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque ce nom est le seul sous lequel vous vouliez être connu pour le moment, une des prérogatives de votre triomphe est de choisir la dame qui, comme reine de la beauté et de l'amour, doit présider demain la fête. Si vous êtes étranger, et que vous désiriez être aidé dans le choix, je vous dirai qu'Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est regardée à ma cour comme la dame la plus distinguée par ses charmes et son rang. Au surplus, vous êtes le maître d'offrir à la dame qu'il vous plaira cette couronne qui, délivrée par vous-même à la beauté de votre choix, lui conservera le titre de reine de la beauté et de l'amour. Levez votre lance.» Le chevalier obéit, et le prince mit sur le fer de sa lance une couronne de satin, bordée d'un cercle d'or imitant des feuilles de laurier, et autour de laquelle s'élevaient des coeurs et des pointes de flèches, comme des boules et des feuilles de fraisier sur une couronne ducale.

Plus d'un motif avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la fille de Waldemar, et chacun de ces motifs prenait sa source dans un coeur pétri d'insouciance et de présomption, d'astuce et de bassesse. D'abord il désirait effacer dans le souvenir de ses chevaliers la proposition inconvenante qu'il avait faite d'élire une juive pour reine du tournoi; proposition qu'il avait ensuite tournée en plaisanterie; il voulait encore s'attacher l'esprit de Waldemar Fitzurse qui lui en imposait jusqu'à un certain point, et qui, plusieurs fois dans cette journée, avait montré de l'humeur; enfin, il espérait s'en créer un mérite auprès de cette jeune dame elle-même, car les plaisirs licencieux avaient autant de pouvoir sur lui qu'une aveugle ambition née de l'ingratitude et de la perfidie: il voulait aussi exciter la haine de Waldemar contre le chevalier déshérité, car le triomphe qu'il avait remporté sur ses favoris le lui avait rendu odieux, et si le vainqueur faisait ailleurs son choix, comme on pouvait s'y attendre, il était probable que Fitzurse regarderait cette préférence comme un outrage à sa fille.

C'est ce qui arriva; car le chevalier déshérité, monté sur son beau coursier, fit à pas lents le tour des galeries, semblant exercer le droit qu'il avait d'examiner toutes les beautés qui en étaient l'ornement, avant de fixer son choix sur aucune d'elles. Il passa sous la galerie où la fière Alicie étalait le prestige de sa beauté et de ses brillans atours, et ne s'arrêta pas un seul instant. Il fallait voir les diverses manoeuvres des belles forcées de subir une telle épreuve: l'une rougissait, l'autre prenait un ton de hauteur et de dignité affecté; celle-ci montrait une certaine indifférence, feignant de ne prendre aucun intérêt à ce qui se passait; celle-là tâchait de ne pas sourire à tant de minauderies; d'autres étalaient avec plus d'abandon leurs graces et leurs attraits, dans l'espoir de fixer les yeux et le choix du vainqueur: mais comme le manuscrit de Wardour dit que c'étaient des dames que l'on admirait depuis plus de dix ans, on peut supposer qu'ayant eu leur bonne part des vanités de ce monde, elles renonçaient d'elles-mêmes aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés naissantes du siècle plus d'espoir de succès: enfin le héros s'arrêta sous la galerie où était Rowena, et dès ce moment l'anxiété des spectateurs fut à son comble.

Si le chevalier déshérité avait connu les voeux formés en sa faveur, certes l'endroit des galeries devant lequel il se trouvait méritait sa prédilection. Cedric le saxon avait vu avec des transports de joie la chute du templier et la mésaventure de ses méchans voisins, Front-de-Boeuf et Malvoisin. Le même Cedric, sortant de la galerie la moitié de son corps, avait suivi le vainqueur dans toutes ses courses, non seulement des yeux, mais du coeur. Lady Rowena avait vu avec le même plaisir les événemens de la journée, quoique sans paraître y attacher un aussi vif intérêt. L'indolent Athelstane lui-même était sorti un moment de son apathie accoutumée, pour vider une grande coupe de vin au succès du chevalier déshérité. Un autre groupe de la même galerie n'avait pas pris moins de part au destin du combat.

«Père Abraham! s'écria Isaac d'York en voyant le chevalier déshérité entrer dans la lice; c'est lui, lui-même! Voyez, ma fille, quel port noble et fier présente ce gentil, ce bon cheval de Barbarie qu'on a amené de si loin, il ne le ménage pas plus que si c'était une rosse normande! et cette brillante armure qui a valu tant de sequins à Joseph Pareira, armurier à Milan, et qui devait rapporter soixante et dix pour cent de gain: il ne s'en inquiète pas plus que s'il l'avait trouvée sur le grand chemin.»--«Mais, mon père, dit Rébecca, lorsqu'il expose sa personne à de si grands dangers, peut-il songer à son armure et à son cheval?»--«Mon enfant, reprit Isaac avec vivacité, vous ne savez ce que vous dites. Son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son armure appartiennent à... Bienheureux Jacob! qu'allai-je dire? n'importe, c'est un brave jeune homme. Voyez, Rébecca, il va frapper le philistin. Priez, mon enfant, pour qu'il n'arrive point malheur au brave jeune homme, ni à son bon cheval, ni à sa riche armure. Dieu de mes pères! il triomphe! le philistin non circoncis est tombé sous sa lance comme Og, roi de Basan, et Séhon, roi des Amorites, furent moissonnés par le glaive de nos pères. Le brave jeune homme a gagné les beaux coursiers et l'armure d'acier des vaincus. J'espère qu'il prendra leur or et leur argent, avec leurs coursiers, leurs armures d'airain et d'acier, comme une proie bien légitime.» Le digne Israélite manifesta le même intérêt pour l'inconnu, et les mêmes inquiétudes pour son cheval et son armure, pendant les quatre autres courses que le pèlerin avait fournies, n'oubliant pas de calculer à la hâte quelle pourrait être la valeur du cheval et de l'armure de chaque combattant vaincu. On avait donc pris une grande part aux succès du chevalier déshérité dans cette partie de l'amphithéâtre devant laquelle il s'arrêta.

Soit par hésitation, soit par quelque autre motif, le chevalier déshérité resta quelques instans comme immobile devant la galerie, tandis que, dans le plus profond silence, les spectateurs, les yeux fixés sur lui, attendaient ce qu'il allait résoudre. Enfin, baissant peu à peu et avec grace le fer de sa lance, il déposa la couronne aux pieds de lady Rowena. Les trompettes sonnèrent alors, et les hérauts d'armes proclamèrent l'incomparable Rowena reine de la beauté et de l'amour, pour le lendemain, menaçant de punition sévère quiconque ne reconnaîtrait pas son autorité. Ils répétèrent alors leur cri de: «Largesse!» auquel Cédric, joyeux, répondit en jetant dans l'arène tout l'argent qu'il avait sur lui; et Athelstane, quoique moins prompt, fut aussi généreux.

Quelques murmures s'élevèrent parmi les dames d'origine normande, qui étaient aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes, que leurs pères, leurs frères, leurs époux, leurs amans, l'étaient à laisser la victoire à des gens chez lesquels ils avaient eux-mêmes introduit les jeux chevaleresques; mais ces signes de mécontentement disparurent absorbés par le cri général de «Vive lady Rowena! vive la reine de la beauté et de l'amour!» Quelques uns ajoutaient même: «Vive la princesse saxonne! vive la race de l'immortel Alfred!»

Tout mécontent que le prince Jean dût être, comme ceux qui l'entouraient, du choix que venait de faire le vainqueur, et de l'enthousiasme qu'il inspirait, il dut cependant le confirmer; et, demandant son cheval, il descendit de son trône et rentra dans la lice suivi de son cortége. Il s'arrêta un moment sous la galerie où était Alicie, pour lui offrir ses complimens; et, se tournant vers sa suite, il dit d'un ton assez haut pour être entendu: «Sur mon honneur, si les exploits du chevalier déshérité ont prouvé qu'il a pour lui la force et la valeur, son choix démontre que ses yeux ne sont pas doués du meilleur discernement.» Mais dans cette occasion, comme dans tout le cours de sa vie, le malheur du prince Jean fut de ne pas connaître le caractère de ceux dont il voulait s'assurer l'appui. Waldemar Fitzurse fut bien plutôt blessé que flatté lorsqu'il entendit le prince déclarer hautement que l'étranger avait manqué aux égards que sa fille avait droit d'attendre. «Je sais que la chevalerie, dit-il, n'a pas de prérogative plus précieuse, plus inaliénable que celle qui permet à tout chevalier d'élire sa dame. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit; et, dans sa sphère, elle ne manquera jamais d'obtenir la portion de ceux qui lui conviennent.» Le prince ne répondit rien, mais, comme pour se livrer à son dépit, il pressa les flancs de son cheval, et courut au grand galop vers la partie de la galerie où était lady Rowena, qui n'avait pas encore touché à la couronne déposée à ses pieds.

«Prenez, charmante lady, lui dit-il, les marques de votre souveraineté: personne n'y applaudit avec plus de plaisir que nous. S'il vous plaît, ainsi qu'à nos nobles amis, de favoriser aujourd'hui de votre présence notre banquet au château d'Ashby, nous serons enchantés de faire plus ample connaissance avec la reine au service de laquelle demain nous serons tous dévoués.» Lady Rowena se tut; mais Cedric répondit au prince en saxon: «Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle devrait répondre à votre grace et soutenir sa dignité à votre banquet; moi-même et le noble Athelstane de Coningsburgh, nous ne connaissons que le langage et les manières de nos ancêtres. Nous vous prions donc de recevoir nos regrets de ne pouvoir accepter votre invitation. Demain lady Rowena remplira les fonctions imposées par le choix libre du chevalier vainqueur et confirmées par les acclamations de la foule.» À ces mots il saisit la couronne, et la mit sur la tête de lady Rowena pour indiquer qu'elle acceptait l'autorité temporaire qui lui était confiée.

«Que dit-il?» demanda le prince Jean, affectant de ne pas entendre le saxon, qui lui était cependant bien familier. Un chevalier de sa suite en donna l'explication en français. «À merveille! reprit Jean. Demain nous placerons sur son trône cette reine muette. Mais vous, au moins, sire chevalier, dit-il au vainqueur qui était resté près de la galerie, vous viendrez à notre festin?» Le chevalier, parlant pour la première fois et d'une voix basse, fit valoir, pour s'en dispenser, le besoin qu'il avait de repos et la nécessité de se préparer au combat du lendemain. «Rien de mieux, reprit Jean avec hauteur. Nous sommes peu faits à de pareils refus; mais nous tâcherons d'égayer le festin en l'absence du vainqueur et de la reine de beauté.» À ces mots il sortit de l'enceinte, suivi de son brillant cortége, et son départ fut le signal de l'écoulement de la foule.

Cependant, avec un souvenir vindicatif qui est le propre de l'orgueil blessé, surtout lorsqu'il s'y joint la conviction intime d'une complète nullité, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui, ses yeux pleins de ressentiment se fixèrent sur le yeoman qui lui avait déplu à son arrivée. «Qu'on veille sur cet individu, dit-il à ses hommes d'armes: vous m'en répondez sur votre tête.» Le yeoman soutint le regard courroucé du prince avec le calme qu'il avait déjà montré, et répondit: « Je n'ai dessein de quitter Ashby qu'après demain soir: il me tarde de voir comment les archers des comtés de Stafford et de Leicester se servent de leurs armes. Les forêts de Needwood et de Charnwood ont de quoi les exercer.»--«Et moi, dit le prince Jean à sa suite sans daigner lui répondre directement, je veux voir si ce drôle sait employer les siennes, et malheur à lui si son adresse n'excuse pas son insolence!»--«Il est bien temps, ajouta de Bracy, que l'outre-cuidance de ces vilains soit réprimée par quelque exemple frappant.»

Valdemar Fitzurse, qui pensait vraisemblablement que son prince ne prenait pas le chemin le plus sûr pour arriver à la popularité, garda le silence et se contenta de lever les épaules. Le prince s'éloigna de l'arène, et les flots de la multitude s'évanouirent en un moment. On la voyait par groupes se retirer de divers côtés. La plus grande partie se dirigeait vers la cité d'Ashby. Les personnages les plus distingués y avaient un logement au château, et les autres s'étaient assuré un appartement dans la ville. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart des chevaliers qui avaient figuré dans le tournoi, ou qui se proposaient de prendre part au combat général du lendemain. En cheminant et en parlant des événemens du jour, ils étaient escortés par les acclamations de la multitude, qui faisoit le même accueil au prince Jean, à cause plutôt de la splendeur de sa suite que de l'attachement qu'il inspirait. Des applaudissemens plus sincères, plus unanimes et plus mérités, résonnaient autour du vainqueur; mais, voulant se dérober aux regards de la foule qui se pressait pour le voir, il profita de l'offre des maréchaux du tournoi et entra dans une des tentes placées à l'extrémité septentrionale de la lice. Dès qu'il s'y fut retiré, on vit se disperser ceux qui étaient restés pour le considérer et former sur lui leurs nombreuses conjectures.

Le tumulte produit par un immense rassemblement d'individus dans un même lieu, pour y être témoins de quelque événement qui les agite, fit place alors au bruit confus de gens qui parlent en s'éloignant; ce murmure, de plus en plus lointain, diminua par degrés et expira dans le silence. On ne voyait plus dans l'enceinte que les personnes chargées d'enlever les coussins et les tapisseries, afin de les mettre en sûreté pour la nuit, et qui se disputaient les restes de vin et d'autres rafraîchissemens qui avaient été servis aux convives. À peu de distance on éleva plusieurs forges, qui furent en activité toute la nuit pour réparer les armes et les armures qu'on devait employer le lendemain. Une forte garde d'hommes d'armes, qu'on relevait par intervalle, fut placée autour de la lice, et y resta jusqu'au retour de l'aurore.



CHAPITRE X.

«Ainsi, comme le hibou au sinistre
présage, qui de son bec criard tinte le
passeport de l'homme agonisant et lui
annonce sa fin prochaine, et dans l'obscurité
silencieuse de la nuit secoue la
contagion de ses ailes funestes; de même,
oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas
vomissait des torrens d'injures contre les
chrétiens.»

Shakspeare, le Juif de Malte.











Le chevalier déshérité n'eut pas plutôt gagné sa tente, que des pages et des écuyers se présentèrent pour le désarmer et lui offrir de nouveaux vêtemens et le rafraîchissement du bain. Leur zèle était peut-être, dans cette occasion, aiguillonné par la curiosité; car chacun désirait savoir quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers, cachait si soigneusement son nom et son visage. Leur officieuse inquisition cependant ne réussit pas; le vainqueur les remercia de leurs offres de service, et les renvoya en leur disant qu'il n'avait besoin que de son écuyer. C'était une espèce de yeoman, d'une tournure assez rustique, lequel, enveloppé d'un surtout de feutre d'un brun foncé, et ayant sur la tête une toque normande de fourrure noire, enfoncée jusque sur les yeux, semblait aussi jaloux que son maître de conserver l'incognito. Resté seul dans la tente avec le chevalier, il détacha son armure, et plaça devant lui du vin et des alimens, que les fatigues de la journée commençaient à rendre indispensables.

À peine avait-il achevé son repas frugal, que son écuyer lui annonça cinq hommes sur des chevaux barbes et qui désiraient lui parler. Le chevalier déshérité, en quittant son armure, avait pris la longue robe des personnes de sa condition, laquelle, étant garnie d'un grand capuchon rabattu sur la tête à volonté, pouvait cacher ses traits aussi bien que la visière d'un casque. D'ailleurs, la nuit déjà avancée rendait ce déguisement d'emprunt presque inutile, à moins que le hasard n'amenât devant lui quelqu'un de qui son visage aurait été connu. Il avança donc hardiment jusqu'à l'entrée de sa tente, et y trouva les écuyers des cinq tenans, qui avaient en laisse les chevaux de leurs maîtres, chargés de leurs armures. «D'après les lois de la chevalerie, dit le premier d'entre eux, moi, Baudouin d'Oyley, écuyer du redoutable chevalier Brian de Bois-Guilbert, je viens vous offrir, à vous qui vous nommez le chevalier déshérité, le cheval et l'armure dont s'est servi ledit Brian de Bois-Guilbert dans le fait d'armes qui a eu lieu, laissant à votre générosité ou de les garder ou de fixer le prix de la rançon, puisque telle est la loi des armes.» Les autres écuyers prononcèrent tour à tour la même formule au nom de chacun de leurs maîtres, et attendirent la décision du vainqueur.

«La réponse que j'ai à vous faire est commune à vous et à vos maîtres, dit le chevalier déshérité en s'adressant seulement aux quatre derniers écuyers. Complimentez de ma part ces honorables chevaliers, et dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux et de leurs armures, qui ne sauraient appartenir à de plus braves champions. Là devrait se borner ma réponse; mais, étant de fait comme de nom chevalier déshérité, je suis obligé de prier vos maîtres de vouloir bien racheter ces dépouilles, car je n'oserais dire que l'armure que je porte soit ma propriété.»--«Nous sommes chargés, dit l'écuyer de Front-de-Boeuf, d'offrir une rançon de cent sequins chacun pour la valeur des chevaux et des armes de nos maîtres.»--«Cela suffira, répondit le chevalier; les circonstances où je me trouve me contraignent d'accepter la moitié de cette somme; quant au surplus, sires écuyers, vous en garderez une partie pour vous, et distribuerez l'autre aux hérauts, aux poursuivans d'armes et aux ménestrels.»

Les écuyers le remercièrent, la tête découverte, d'une générosité dont ils n'étaient pas habitués à recevoir des marques si prononcées, et le chevalier, se tournant vers l'écuyer du templier: «Quant à vous, lui dit-il, annoncez à votre maître que je ne veux de lui ni armure ni rançon; notre querelle n'est pas vidée, elle ne le sera que lorsque nous aurons combattu à la lance et à l'épée, à cheval et à pied; il m'a lui-même défié au combat à mort, et je ne l'oublierai pas. Déclarez lui que je le regarde autrement que ses quatre compagnons, avec lesquels je serai toujours jaloux de faire échange de courtoisie, et que je ne puis le traiter qu'en ennemi mortel.»--«Mon maître, répondit Baudouin, rend mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie. Puisque vous dédaignez de recevoir de lui la même rançon que viennent de vous payer mes compagnons, je vais laisser ici son cheval et son armure, bien assuré qu'il ne voudra jamais ni monter l'un, ni porter l'autre.»--«Vous parlez bien, digne écuyer, dit le chevalier, et comme il convient à celui qui porte la parole pour un maître absent. Cependant ne laissez ni le cheval, ni les armes; rendez-les à votre maître, et s'il refuse de les reprendre, gardez-les pour vous, en tant qu'ils sont à moi, je vous en fais présent.» Baudouin, le saluant profondément, se retira avec ses compagnons, et le chevalier déshérité rentra dans le pavillon.

«Eh bien, Gurth, dit-il à son écuyer, tu vois que la réputation des chevaliers ne s'est point flétrie en ma personne.»--«Et moi, répondit Gurth, pour un porcher saxon, n'ai-je pas bien joué le rôle d'écuyer normand?»--«Oui, mais je craignais toujours que ta gaucherie ne te fît reconnaître.»--«Bah! je n'ai peur d'être reconnu de personne, si ce n'est de mon camarade Wamba dont je ne puis dire s'il est plus fou que malin. Cependant je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant passer près de moi mon vieux maître, qui croit bien fermement que Gurth est occupé du soin de ses pourceaux, dans les bois et les fondrières de Rotherwood. Si je suis découvert...»--«C'est assez, reprit le chevalier, tu sais ce que je t'ai promis.»--«Que m'importe après tout, repartit Gurth, je ne manquerai jamais à un ami pour ma peau; j'ai le cuir aussi dur qu'aucun verrat de mon troupeau, et les verges ne me font pas peur.»--«Crois-moi, Gurth, je te récompenserai du péril que tu cours à cause de moi. En attendant prends ces dix pièces d'or.»--«Grand merci, répondit Gurth en les mettant dans sa poche, jamais gardien de pourceaux ou serf ne se vit aussi riche.»--«Prends ce sac d'or, va à Ashby; informe-toi où loge Isaac d'Yorck, ramène-lui le cheval qu'il m'a procuré; dis-lui de prendre sur cet argent la valeur de l'armure qui m'a été fournie sur son crédit.»--«Non, par saint Dunstan! je n'en ferai rien.»--«Comment, Gurth, refuseras-tu de m'obéir?»--«Non certainement, quand vos ordres seront justes, raisonnables, et tels qu'un chrétien puisse les exécuter; mais celui-ci n'a rien de ce caractère. Souffrir qu'un juif se payât lui-même, cela ne serait pas équitable, car ce serait tromper mon maître; cela ne serait ni raisonnable ni chrétien, puisque ce serait dépouiller un chrétien pour enrichir un infidèle.»--«Songe pourtant que je veux qu'il soit content.»--«Soyez tranquille, répondit Gurth, en mettant le sac sous son manteau, et en s'en allant; ce sera bien le diable, ajouta-t-il ensuite, si je ne le contente pas en lui offrant le quart de ce qu'il me demandera.» Et il prit la route d'Ashby en toute hâte, laissant le chevalier déshérité se livrer à des réflexions pénibles, mais dont ce n'est pas encore le moment de parler.

Il faut maintenant que nous transportions le lieu de la scène dans la ville d'Ashby, ou plutôt dans une maison de campagne du voisinage, qui appartient à un riche Israélite, et où le juif Isaac, Rébecca et leur suite, avaient pris leurs quartiers; car on sait que les juifs exerçaient entre eux l'hospitalité avec autant de générosité qu'on les accusait de montrer d'avarice et de cupidité à l'égard des chrétiens.

Dans un appartement peu vaste mais richement meublé, et décoré d'après le goût oriental, Rébecca reposait sur des coussins brodés, qui, placés sur une plate-forme peu élevée régnant autour de la salle, tenaient lieu de chaises et de fauteuils, comme l'estrade des Espagnols. Elle suivait tous les mouvemens de son père avec des yeux qui exprimaient la tendresse filiale, pendant qu'il se promenait à grands pas dans la chambre, d'un air tout consterné, joignant les mains, les levant vers le ciel, comme un homme dont l'esprit lutte contre un grand chagrin.

«Bienheureux Jacob! s'écriait-il, ô vous les douze saints patriarches, pères de notre nation! quelle sinistre aventure pour un homme qui a toujours, jusque dans le moindre point, accompli la loi de Moïse! cinquante sequins en un clin d'oeil arrachés par les griffes d'un tyran!»--«Mais, mon père, dit Rébecca, il m'a semblé que vous donniez cet argent au prince volontairement.»--«Volontairement! oui, aussi volontairement que dans le golfe de Lyon je jetai à la mer mes marchandises, pour alléger le navire qui menaçait de couler à fond. Mes soies les plus précieuses couvrirent les vagues; la myrrhe et l'aloës parfumèrent l'écume de l'Océan; mes vases d'or et d'argent enrichirent les abîmes! n'était-ce pas une calamité inexprimable, quoique ce sacrifice fût l'oeuvre de mes mains!»--«Mais c'était pour sauver notre vie, mon père! et depuis ce temps le Dieu d'Israël a béni vos entreprises, et vous a comblé de richesses!»--«Oui: mais si le tyran y puise comme il l'a fait ce matin; s'il me force à sourire tandis qu'il me dépouillera, ô ma fille! nous composons une race déchue et vagabonde; mais le plus grand de nos malheurs, c'est que, lorsqu'on nous injurie et qu'on nous vole, le monde ne fait que s'en amuser, et notre unique recours est la patience et l'humilité, lorsque nous devrions ne penser qu'à nous venger dignement.»--«Ne pensez pas ainsi, mon père; nous possédons encore des avantages. Ces Gentils cruels et oppresseurs dépendent souvent des enfans dispersés de Sion, qu'ils méprisent et qu'ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient ni fournir aux frais de leurs guerres, ni décorer les triomphes de la paix; l'argent que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos coffres. Nous ressemblons à l'herbe, qui n'en fleurit que mieux quand le pied l'a foulée. Même la fête d'aujourd'hui n'eût pas eu lieu sans l'aide de ces juifs si méprisés qui ont fourni de quoi la payer.»--«Ma fille, tu viens de toucher une autre corde de douleur. Ce beau coursier, cette riche armure, qui font ma part du gain dans l'affaire que j'ai traitée de moitié avec Kirjath-Jaïram, de Leicester, et forment tous mes bénéfices dans tout l'intervalle d'un sabbat à l'autre: eh bien! qui sait s'il n'en sera pas encore comme de mes marchandises englouties par les flots? L'affaire peut néanmoins s'arranger autrement, car ce jeune homme est brave.»--«Assurément, mon père, vous ne regretterez pas d'avoir reconnu le service que vous a rendu le chevalier étranger.»--«Je le crois, ma fille, et je crois aussi à la reconstruction du temple de Jérusalem; mais je puis avec autant de raison espérer de voir de mes propres yeux les murailles du nouveau Tabernacle, que de voir un chrétien, le meilleur de tous les chrétiens, payer une dette à un Israélite, à moins d'avoir devant les yeux la crainte du juge et du geôlier.»

Il continuait à marcher d'un pas accéléré dans la chambre, et Rébecca, voyant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu'à l'aigrir davantage, se tut: conduite fort sage; et nous conseillons à tous consolateurs et donneurs d'avis de l'imiter en pareille occasion. La nuit était venue lorsqu'un domestique juif entra, et plaça sur la cheminée deux lampes d'argent remplies d'huile parfumée, tandis que deux autres apportaient une table d'ébène incrustée d'ornemens en argent, couverte des rafraîchissemens les plus délicats et des vins les plus exquis; car chez eux les juifs opulens ne repoussaient pas les recherches d'un Lucullus. L'un de ces domestiques annonça en même temps à Isaac un Nazaréen, car c'était par ce nom que les juifs entre eux désignaient les chrétiens. Quiconque vit du commerce doit mettre tout son temps à la disposition du public 51. Voilà pourquoi Isaac remit sur la table, sans y avoir touché, la coupe pleine de vin grec qu'il tenait à la main; et ayant dit à sa fille: «Rébecca, voile-toi,» il ordonna qu'on admît l'étranger.

Note 51: (retour) He that would live by traffic must hold his time at the disposal of every one claiming business with him.

À peine Rébecca avait eu le temps de dérober à la vue ses traits gracieux sous un voile de gaze d'argent qui tombait jusque sur ses pieds, quand la porte s'ouvrit et que Gurth se présenta enveloppé dans son manteau normand. Les apparences ne prévenaient pas en sa faveur; et, au lieu d'ôter sa toque en entrant, il l'enfonça davantage sur sa tête.

«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,» répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse. Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie, sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui; il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons: il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice. D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses! quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés envers vous.»

Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours, dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze, soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme... Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze... Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...; et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck... Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables... Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf..., et vous méritez une récompense.»

Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut. Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il, quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et avides.»

Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme, gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un trait, il partit sans cérémonie.

«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe, son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait disparu pendant qu'il causait avec Gurth.

Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre ou il trouva la jeune Rébecca.

«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi, pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie. Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur structure, auraient pu convenir à une prison.

«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive, c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth, et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.»


FIN DU TOME PREMIER.