CHAPITRE XX.
«Lorsque les nuits d'automne étaient longues et tristes, et que les
chemins de la forêt étaient sombres et fatigans, avec combien de
délices l'oreille du pèlerin aimait à saisir les chants de l'ermite!
La piété emprunte le secours de la musique, et la musique l'aile de
la piété; et, comme l'oiseau qui salue le soleil, toutes deux
prennent leur essor vers le ciel, et le prennent en répétant leurs
airs touchans.»
L'Ermite de la fontaine de Saint-Clément.
Ce ne fut qu'au bout de trois heures d'une marche pénible que les deux serviteurs de Cedric et leur guide mystérieux arrivèrent à une clairière, au milieu de laquelle s'élevait un énorme chêne dont les branches entrelacées et touffues se développaient dans toutes les directions. Sous ce grand arbre étaient couchés trois, quatre ou cinq yeomen, pendant qu'un autre en sentinelle allait et venait, se promenant au clair de lune.
Au bruit des pas qui s'approchaient, la sentinelle donna soudain l'alarme; les dormeurs furent à l'instant debout et prêts à tirer leurs arcs. Six flèches placées sur la corde furent dirigées vers le lieu d'où arrivaient les voyageurs. Mais lorsque leur guide eut reconnu les archers, on fut salué et reçu avec des marques de respect et d'affection; dès lors toutes craintes d'une fâcheuse réception s'évanouirent. «Où est le meunier?» fut la première question. «Sur la route de Rotherham.»--«Avec combien d'hommes?»--«Avec six, et bon espoir de butin, s'il plaît à saint Nicolas.»--«Bien parlé, dit Locksley; où est Allan-a-Dalle?»--«Du côté de la rue de Watling, pour guetter le prieur de Jorvaulx.»--«Bien pensé, dit le capitaine; et le moine?»--«Dans sa cellule.»--«Je vais aller le chercher, dit Locksley. Vous autres, dispersez-vous, et rassemblez vos compagnons en plus grand nombre possible; car il y a du gibier à chasser, et il ne prendra pas la fuite. Trouvez-vous ici avant le point du jour. Attendez, ajouta-t-il, j'ai oublié le plus essentiel; que deux d'entre vous prennent la route du château de Front-de-Boeuf. Une bande de braves qui se sont déguisés en prenant notre costume, y conduisent les prisonniers. Serrez-les de près; car, s'ils atteignent le château avant que nous ayons réuni nos forces, il est de notre honneur de les en punir, et nous en trouverons les moyens. Serrez-les de près, vous dis-je, et dépêchez l'un de vous, le meilleur piéton, pour qu'il m'apporte des nouvelles de ces yeomen.» Ils obéirent sur-le-champ, et prirent diverses directions, pendant que leur chef et ses deux compagnons, qui le regardaient avec une crainte respectueuse, continuèrent à marcher vers la chapelle de Copmanhurst.
Dès qu'ils furent arrivés à la petite clairière que blanchissaient les pâles rayons de la lune, ayant devant eux la vénérable chapelle en ruine et le rustique ermitage, si bien placé pour une dévotion ascétique, Wamba se mit à chuchoter à l'oreille de Gurth: «Si telle est l'habitation d'un voleur, elle rend très applicable ce vieux proverbe: Plus on est près de l'église, plus on est loin de Dieu40.»--«Par mes sonnettes! ajouta-t-il, je crois qu'il en est ainsi: écoute seulement le psaume qu'on chante dans la cellule.» En effet, le cénobite et son hôte chantaient à plein gosier et de toute la force de leurs poumons, une vieille chanson bachique dont voici le refrain:
Allons, passe-moi la bouteille,
Aimable enfant, joyeux luron;
Allons, passe-moi la bouteille;
Apprends que le jus de la treille
Peut faire un brave d'un poltron;
Allons, passe-moi la bouteille!
«Ce n'est pas mal chanté,» dit Wamba, qui avait joint son fausset aux deux superbes voix des chanteurs. «Mais, au nom de tous les saints, qui aurait pu s'attendre à de pareilles matines à minuit, dans la cellule d'un ermite.»--«Ce n'est pas moi qui en suis étonné, dit Gurth, puisque l'ermite de Copmanhurst passe pour un bon vivant, et qu'il ne se gêne pas pour tuer un daim sur sa route. On ajoute même que le garde forestier s'est plaint à son official, et que l'on défendra au moine de porter le froc et le capuchon, s'il ne se conduit pas mieux.»
Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, les coups redoublés de Locksley à la porte, avaient enfin troublé l'anachorète et son hôte. «Par mon chapelet, dit l'ermite en s'arrêtant tout court au milieu d'une superbe cadence, voici de nouveaux voyageurs anuités; je ne voudrais pas pour mon froc, être vu dans un si joyeux exercice. Tout le monde a ses ennemis, sire chevalier fainéant, et il est des hommes assez méchans pour mal interpréter l'hospitalité que je vous offre, à vous voyageur fatigué, et pour regarder nos trois heures d'entretien comme une partie de débauche et d'ivrognerie; vices non moins opposés à ma profession qu'à mes penchans. «Les vils calomniateurs!» reprit le chevalier; «je voudrais être chargé de les punir. Néanmoins, bon père, il est vrai que tout le monde a ses ennemis, et qu'il y en a dans cette contrée auxquels j'aimerais mieux parler à travers la visière de mon casque d'airain, que tête nue. Mets donc, noir fainéant, ton pot en tête aussi vite que ta nature le permettra, dit l'ermite, pendant que j'ôterai ces gobelets d'étain, dont le dernier contenu a, bien malgré nous, coulé dans mon pâté; et pour noyer le bruit, car, puisqu'il faut l'avouer, je ne me sens pas à mon aise, fais chorus avec moi dans ce que je vais chanter; ne t'inquiète pas des paroles, car moi, je les connais à peine.»
À ces mots, il entonna avec une voix de tonnerre un De profundis, pendant qu'il desservait le banquet, et que le chevalier noir, étouffant de rire, endossait son armure à la hâte, en prêtant à l'ermite le secours de sa voix.
«Quelles diables de matines chantez-vous là?» dit une voix du dehors. «Que le ciel vous pardonne, sire voyageur, dit l'ermite, dont le bruit et peut-être les libations nocturnes l'empêchaient de distinguer des accens qui lui étaient assez familiers.»--«Passez votre chemin au nom de Dieu, et de saint Dunstan, et ne troublez pas les dévotions de mon saint frère et de moi.»--«Prêtre fou, cria une voix de dehors, ouvre à Locksley.»--«Tout est sauvé, tout est bien,» dit l'ermite au chevalier. «Mais qui est celui-là, demanda le noir fainéant, il m'importe de le savoir.»--«Qui il est?» répondit l'ermite; «je te dis que c'est un ami.»--«Mais quel ami? Ce peut être un ami pour toi, et non pour moi.»--«Quel ami!» C'est une de ces questions qu'il est plus aisé de faire que de résoudre. Quel ami? ah, ah! je m'en souviens un peu, c'est l'honnête garde forestier dont je t'ai parlé tout à l'heure.»--«Oui, un honnête garde, comme tu es un pieux ermite, répliqua le chevalier; je n'en doute pas, mais ouvre-lui la porte, si tu ne veux pas qu'il l'enfonce.»
Les chiens, qui d'abord s'étaient mis à aboyer, reconnaissant par instinct la voix de celui qui frappait, se mirent à gratter la porte et à faire patte de velours en murmurant comme pour intercéder en faveur de celui qui frappait. L'ermite ouvrit enfin, et Locksley entra suivi de ses deux compagnons.
«Quel est donc ce nouveau commensal que tu as avec toi?» dit l'archer à l'ermite. «Un frère de notre ordre, répondit le solitaire en secouant la tête; nous avons passé toute la nuit en oraison.»--«C'est un moine de l'Église militante, je pense, dit Locksley, et l'on en voit assez depuis quelque temps. Je viens te dire, mon cher moine, qu'il faut quitter le rosaire et t'armer d'un bâton; nous avons besoin de tous nos hommes, clercs ou laïques. Mais, ajouta-t-il en le tirant à part, es-tu fou d'admettre chez toi un chevalier que tu ne connais pas? As-tu donc oublié nos règlemens?»--«Que je ne connais pas!» reprit le moine hardiment. «Je le connais aussi bien que le mendiant connaît son écuelle.»--«Et quel est donc son nom?» demanda Locksley.--«Son nom dit l'ermite, son nom est sire Anthony de Scrablestone41: comme si je buvais avec quelqu'un sans savoir son nom!»--«Tu as bu, cher moine, beaucoup plus que de raison, et je crains, dit l'archer, que tu n'aies bavardé de même.»--«Brave archer, dit le noir fainéant, ne sois pas si dur envers mon joyeux hôte, il n'a pu me refuser l'hospitalité, elle a été forcée.»--«Forcée! répéta l'ermite, attends que j'aie changé ce froc blanc pour une verte casaque; et si je ne fais pas tourner douze fois un bâton à deux bouts sur ta tête, je consens à n'être ni un vrai moine, ni un Robin des bois.»
Il dit, se dépouille de sa robe et revient avec un justaucorps, un caleçon de bougran noir, une casaque verte et un haut-de-chausses de même couleur. Aide-moi à nouer mes pointes,» dit-il à Wamba, «et tu auras un bon verre de vin pour ta peine.»--«Grand merci pour ta robe, dit Wamba; mais crois-tu qu'il soit permis de t'aider à te métamorphoser de saint ermite en un braconnier pécheur?»--«Ne crains rien, répondit l'ermite; je confesserai les péchés de mon habit vert à mon froc blanc, et de nouveau tout ira bien.»--«Amen,» reprit le fou. «Un pénitent vêtu de drap fin devrait avoir un confesseur portant la haire, et votre froc peut encore absoudre à ce titre mon habit bariolé par dessus le marché.»
Parlant ainsi, il aida le moine à attacher les nombreuses pointes comme on appelait les lacets qui fixaient le haut-de-chausses au pourpoint. De son côté Locksley tira le chevalier à l'écart, et lui dit; «Avouez-le, sire fainéant, c'est vous qui avez décidé la victoire à l'avantage des indigènes contre les étrangers au second jour du tournoi d'Ashby.»--«Et qu'en adviendrait-il, si vous disiez vrai, mon brave yeoman?»--«Je vous regarderais comme disposé à prendre parti en faveur du plus faible.»--«C'est le devoir d'un chevalier, et je ne voudrais pas qu'on pût penser autrement de moi.»--«Mais pour mon dessein, reprit l'archer, tu devrais être aussi bon Anglais que bon chevalier, car l'objet dont j'ai à te parler est du devoir non seulement de l'honnête homme, mais plus spécialement d'un véritable Anglais.»--«Vous ne pouvez, reprit le chevalier, vous adresser à personne à qui les intérêts de la patrie et la vie du dernier citoyen soient plus chers qu'à moi-même.»--«Je le désire de bon coeur, dit l'archer, car ce pays n'eut jamais plus besoin qu'à présent de ceux qui l'aiment. Écoute-moi donc et je te ferai connaître un projet auquel, si tu es réellement ce que tu me parais, tu pourras joindre une honorable coopération. Une bande de vauriens, sous le déguisement d'hommes qui valent mieux qu'eux, se sont emparés d'un noble compatriote, appelé Cedric le Saxon, de sa fille ou pupille et de son ami Athelstane de Coningsburgh, et les ont conduits au château situé près de cette forêt, nommé Torsquilstone. Veux-tu, en bon chevalier et loyal Anglais, nous aider à les délivrer.»--«J'y suis obligé par mes voeux, répondit le chevalier, mais je voudrais savoir qui vous êtes, vous qui demandez mon assistance en leur faveur.»
«Je suis un homme sans nom, dit Locksley, mais je suis l'ami de mon pays et des amis de mon pays. Il faut vous contenter de ce peu de mots sur mon compte, pour le moment; vous le devez d'autant plus que vous-même désirez continuer à demeurer inconnu. Croyez cependant que ma parole, quand je l'ai donnée, est aussi inviolable que si je portais des éperons d'or.»--«Je le crois, dit le chevalier, j'ai été accoutumé à observer la physionomie humaine, et je remarque sur la tienne de la franchise et de la résolution. Je ne te ferai donc plus de questions, et je t'aiderai de bon coeur à rendre la liberté à ces captifs opprimés; après quoi je me flatte que nous ferons plus ample connaissance, et que nous serons contens l'un de l'autre.»
«Ainsi donc,» dit à Gurth Wamba qui, venant d'achever l'équipement, s'était rapproché du gardeur de pourceaux, et avait entendu la fin de la conversation; «ainsi donc, nous avons un nouvel auxiliaire: je me flatte que la valeur du chevalier sera d'une meilleure trempe que la religion de l'ermite, ou l'honnêteté de l'yeoman: car ce Locksley me paraît un vrai braconnier, et le prêtre un grand hypocrite.»--«Paix! Wamba, dit Gurth; tout cela peut être, mais si le diable cornu venait m'offrir son aide pour délivrer Cedric et lady Rowena, je doute que j'eusse assez de religion pour refuser l'offre de ce terrible ennemi, et le chasser de ma présence.
L'ermite, entièrement accoutré comme un archer, avec l'épée et le bouclier, l'arc et le carquois, et une forte pertuisane sur l'épaule, quitta le premier sa cellule à la tête de la bande, après avoir eu soin de fermer la porte, sous le seuil de laquelle il déposa la clef. «Es-tu en état de nous servir, bon ermite, lui demanda Locksley, ou la bouteille brune roule-t-elle toujours dans ton cerveau offusqué par les vapeurs bachiques?»--«Pas plus que ne ferait une goutte de la fontaine de saint Dunstan, répondit le moine; il y a encore un certain bourdonnement dans ma tête et de l'instabilité dans mes jambes, mais vous verrez tout à l'heure qu'il n'y paraîtra plus.» Disant cela, il se coucha sur le bord du bassin dans lequel s'écoulaient les eaux de la fontaine, en formant dans leur chute quelques bulles qui dansaient à la lueur blanchâtre de la lune, et il se mit à boire comme s'il avait voulu tarir la source.
«Combien y a-t-il de temps, ermite de Copmanhurst, que tu n'as, dit le chevalier noir, avalé une aussi bonne gorgée d'eau?»--«Cela ne m'était jamais arrivé, répondit le moine, depuis qu'un baril de vin laissa échapper, par une fente hétérodoxe, tout le nectar qu'il renfermait, et ne m'offrit plus rien pour étancher ma soif, que la source libérale de mon saint patron.» Plongeant ensuite ses mains et sa tête dans la fontaine, il en effaça toutes les traces de son orgie nocturne. Ainsi revenu à la sobriété, le joyeux moine fit tournoyer sur sa tête, avec trois doigts, sa lourde pertuisane, comme s'il eût balancé un roseau et s'écria: «Où sont ces fourbes ravisseurs qui enlèvent de jeunes filles contre leur volonté? Je veux que le diable me torde le cou si je ne suis pas en état d'en terrasser une douzaine.»
«Est-ce que tu profères des juremens, saint ermite?» lui dit le chevalier noir. «Ne me parle plus d'ermite, répliqua le cénobite métamorphosé; par saint Georges et le Dragon, je ne suis plus un moine quand j'ai quitté le froc; sitôt que j'ai endossé ma casaque verte, je bois, je jure et je chiffonne une collerette aussi bien que le plus jovial forestier du West-Riding.»--«Allons, joyeux frocard, dit Locksley, silence; tu fais autant de bruit que tout un couvent, la veille d'une fête, quand le père est allé se mettre au lit. Venez aussi, mes dignes maîtres, ne nous amusons pas à causer davantage. Il faut réunir toutes nos forces; elles nous seront nécessaires, si nous devons escalader le château de Réginald de Front-de-Boeuf.»
«Quoi! dit le chevalier noir, est-ce Front-de-Boeuf qui arrête sur les grands chemins royaux les sujets de son prince? est-il devenu oppresseur et brigand?»--«Oppresseur, il le fut toujours,» dit Locksley. «Et pour brigand, dit le moine, je doute si jamais il fut moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.»--«En avant, chapelain, et silence, dit l'archer; il vaut mieux arriver avec célérité au lieu du rendez-vous, que de s'amuser à dire ce que la décence et la réserve devraient couvrir d'un voile.
CHAPITRE XXI.
«Hélas! combien d'heures, de jours, de mois et d'années ont
passé depuis que des humains se sont assis à cette table, où
la lampe et le flambeau brillaient sur sa riche étendue! Il
me semble ouïr la voix des temps passés murmurer encore sur
nous dans le vide immense de ces sombres arcades, comme les
accens mélancoliques de ceux qui depuis long-temps
sommeillent dans la nuit du tombeau.»
JOANA BAILLIE. Orra, tragédie.
Tandis que l'on prenait ces mesures en faveur de Cedric et de ses compagnons, les hommes armés qui les avaient saisis conduisaient leurs captifs vers la place de sûreté destinée à être leur prison. Mais la nuit était sombre, et les sentiers de la foret n'étaient connus qu'imparfaitement de ces nouveaux maraudeurs, qui furent obligés de faire plusieurs haltes, et même une ou deux fois de retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu'ils devaient suivre. L'aurore eut besoin de les saluer, afin qu'ils pussent reprendre le bon chemin; alors la cavalcade s'avança un peu plus vite. Ce fut alors que le dialogue suivant s'établit entre les deux chefs de prétendus bandits:
«Il est temps de nous quitter, sire Maurice de Bracy, lui dit le templier, afin de jouer le second acte de la pièce; car tu dois agir maintenant comme un chevalier libérateur.»--«J'ai fait de meilleures réflexions, répondit Bracy; je ne te quitterai qu'après que notre belle prise aura été déposée en sûreté dans le château de Front-de-Boeuf. Là, je me montrerai à lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me flatte qu'elle rejettera sur l'entraînement irrésistible de ma passion, la violence dont j'ai usé à son égard.»--«Et quelle raison t'a fait changer d'avis?»--«Cela ne te regarde point, mon cher templier.»--«J'espère pourtant, sire chevalier, que ce changement ne vient pas de soupçons injurieux sur mon honneur, comme Fitzurse aurait pu en insinuer.»--«Mes pensées m'appartiennent, répondit de Bracy; le diable rit, dit-on, quand un voleur en dérobe un autre, et nous savons que si même Satan lui soufflait flamme et bitume, il n'empêcherait pas un templier de suivre son penchant.»--«Ni le chef d'une compagnie franche, reprit le templier, d'être traité par un ami et un camarade de la même manière qu'il traite les autres.»
«Cette récrimination est aussi périlleuse qu'inutile, répondit de Bracy; il me suffit de savoir que je connais la morale de l'ordre des templiers42, et je ne te donnerai pas l'occasion de m'enlever la jolie proie pour laquelle je cours tant de risque.»--«Mais que crains-tu, reprit le templier; ne connais-tu pas les voeux de mon ordre?»--«Je les connais très bien, et je sais également de quelle manière ils sont observés. Templier, crois-moi, les règles de la galanterie s'interprètent largement dans la Terre-Sainte, et en cette occasion je ne veux rien confier à votre délicatesse.»--«Sache donc la vérité, dit le templier; je ne me soucie aucunement de ta belle aux yeux bleus; il y a dans le cortége deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.»--«Eh quoi! chevalier, tu t'abaisserais à la suivante?»--«Non, par ma foi reprit le templier; je ne porte jamais les yeux sur une femme de chambre. J'ai parmi les captives une prise non moins belle que la tienne.»--«Par la sainte messe, tu veux parler de la charmante Israélite.»--«Eh bien! s'il est ainsi, que peut-on y trouver à redire?»--«Absolument rien, dit de Bracy, à moins que votre voeu de célibat ou un remords de conscience ne vous empêche d'avoir une intrigue avec une juive.»
Note 42: (retour) L'interlocuteur a une bien fausse idée de cette morale, et Walter Scott le fait parler d'après les ennemis les plus acharnés des templiers, ainsi qu'eussent parlé les bourreaux de Philippe-le-Bel. Les templiers faisaient voeu de pauvreté sans être soumis à une pauvreté absolue, car par ce voeu on entendait qu'ils devaient être toujours prêts à partager leurs biens avec les malheureux, et même à les sacrifier pour les besoins de leur ordre. Ils faisaient voeu de chasteté, c'est-à-dire d'avoir l'impudicité en horreur, afin de n'outrager ni la décence ni les moeurs. Nous renvoyons, au surplus à notre note N° 19.A. M.
«Quant à mon voeu, répondit le templier, notre grand-maître m'a accordé une dispense43, et la conscience d'un homme qui a tué trois cents Sarrasins n'a pas besoin de s'alarmer pour une pécadille, comme celle d'une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi saint.»--«Tu connais mieux tes priviléges que moi, dit Maurice; mais j'aurais juré que vous étiez plus amoureux de l'argent du vieux juif que des yeux noirs de sa fille.»--«Je puis aimer l'un et l'autre, répondit le templier; d'ailleurs le juif n'est qu'un demi-butin. Je dois partager ses dépouilles avec Front-de-Boeuf, qui ne nous prête pas son château pour rien. Il me faut quelque chose qui m'appartienne exclusivement, et j'ai fixé mon choix sur l'aimable juive comme ayant à mes yeux une valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne reprendras-tu pas ton premier projet? Tu n'as rien, comme tu le vois, à redouter de mon intervention.»--«Non, répondit de Bracy, je resterai à côté de ma prise. Ce que tu dis peut être vrai; mais je n'aime pas les priviléges acquis par dispense du grand-maître, ni le mérite résultant du massacre de trois cents Sarrasins. Vous avez trop de droit à un libre pardon pour vous rendre scrupuleux sur quelques peccadilles de plus.»
Note 43: (retour) Voilà une calomnie gratuite comme toutes les précédentes et beaucoup d'autres qui vont suivre. Si Walter Scott les a trouvées dans les écrits des moines, sa raison judicieuse aurait dû faire la part des temps et des positions respectives. Nous ne prétendons pas soutenir que les anciens templiers aient tous été des modèles de sagesse et de vertu, mais il y a loin de quelques faiblesses humaines à des perfidies et à des monstruosités.A. M.
Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour connaître ses gardiens. «Vous devez être Anglais, leur dit-il, et cependant, juste ciel! vous tombez sur vos compatriotes comme s'ils étaient des Normands. Vous êtes sans doute mes voisins, par conséquent mes amis; car quels pourraient être les Anglais du voisinage qui auraient des raisons pour agir autrement? Même parmi vous, yeomen, qui avez été mis hors la loi, plus d'un sans doute ont eu recours à ma protection; j'ai eu pitié de leurs malheurs, et j'ai maudit l'oppression de leurs tyrans féodaux. Que voulez-vous donc faire de moi? Vous êtes pires que des brutes dans votre conduite. Voulez-vous être sourds comme elles?
Ce fut en vain que Cedric cherchait ainsi à faire parler ses gardiens; ils avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et s'attirer des reproches. Ils continuèrent à le pousser d'un pas rapide jusqu'à l'entrée d'une avenue bordée d'arbres d'un feuillage varié, et à l'extrémité de laquelle on apercevait Torsquilstone, ancien château qui appartenait alors à Réginald Front-de-Boeuf; c'était une forteresse peu considérable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carrée, entourée de bâtimens moins élevés, bordés d'une cour circulaire. Autour du mur extérieur régnait un fossé dont l'eau arrivait d'un ruisseau voisin. Front-de-Boeuf, à qui son caractère altier attirait souvent des querelles avec ses ennemis, avait ajouté à son château de nouvelles tours, de manière à flanquer chacun des angles. L'entrée principale, suivant l'usage du temps, était placée sous les voûtes d'une barbacane, ou fortification extérieure terminée et défendue par deux petits bastions latéraux.
Cedric n'eut pas plus tôt découvert les tourelles de Front-de-Boeuf, qui élevaient dans les airs leurs créneaux chargés de mousse et de lierre, et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu'il ne lui resta plus de doute sur la cause de son accident. J'étais injuste, dit-il, envers les outlaws de ces forets, lorsque je supposais que mes ravisseurs appartenaient à ces bandits; j'aurais bien pu confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les loups dévastateurs de France. Dites-moi, chiens d'étrangers, est-ce à ma vie, est-ce à mon or que vous en voulez? C'est trop en effet que deux Saxons, moi et le noble Athelstane, nous gardions encore des terres dans un pays qui autrefois était le patrimoine de notre race? Qu'on nous mette donc à mort, et complétez votre tyrannie en nous arrachant la vie comme vous avez commencé par nous ravir nos libertés. Si Cedric le Saxon ne peut délivrer l'Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites à votre tyran de maître que je lui demande seulement la mise en liberté de lady Rowena. C'est une femme, il ne doit pas la craindre, et avec nous périront tous ceux qui osent combattre pour sa cause.
Les gardiens de Cedric restèrent muets comme auparavant, et on arriva devant le château sans qu'il eût pu obtenir d'eux un seul mot de réponse. De Bracy sonna trois fois du cor, et les archers vinrent le reconnoître. Le pont-levis fut baissé et la cavalcade fut introduite. L'on fit descendre de cheval les prisonniers pour les conduire dans une grande salle où leur fut dressé un repas impromptu, auquel le seul Athelstane prit part. Le descendant d'Édouard le confesseur n'eut pas même le temps de faire honneur à la bonne chère étalée devant lui; car on lui annonça que Cedric et lui-même seraient enfermés dans une autre pièce que celle de lady Rowena. Toute résistance eût été inutile, et ils furent obligés de suivre leurs guides dans une vaste chambre soutenue par deux rangs de piliers massifs, pareils à ceux des réfectoires et des maisons chapitrales qu'on voit encore dans les ruines des anciens monastères.
Lady Rowena, séparée de sa suite, fut conduite avec courtoisie à la vérité, mais sans qu'on eût pris conseil de son inclination, dans un appartement plus éloigné. Cette distinction un peu alarmante pour sa pudeur fut accordée à Rébecca, en dépit des instances de son père, qui alla même jusqu'à offrir de l'or dans cette cruelle extrémité, pour qu'il lui fût permis de rester avec elle. «Lâche infidèle, répondit un de ses gardes, lorsque tu auras vu la tannière qui t'est réservée, tu ne désireras plus que ta fille la partage.» Et, sans plus de discours, on poussa le juif d'un côté et la fille de l'autre. Les domestiques furent désarmés, fouillés avec soin, et confinés dans une autre aile du château. Enfin on refusa même à lady Rowena sa suivante Égiltha.
L'appartement dans lequel les chefs saxons furent conduits, car c'est d'eux maintenant que nous allons nous occuper d'abord, bien qu'il fût changé en une sorte de prison, avait été jadis la grande salle du château; mais il était aujourd'hui abandonné aux rats, parce que son maître actuel, ayant amélioré cette habitation, tant sous le rapport de la sûreté que sous celui de l'agrément, il existait une autre salle d'honneur dont le plafond était soutenu par des piliers plus grêles et plus élégans, pendant que la pièce elle-même était décorée d'ornemens que les Normands avaient déjà introduits dans l'architecture.
Cedric arpentait sa prison en se livrant à ses fureurs et à ses réflexions sur le passé et le présent, tandis que l'apathie de son compagnon lui tenait lieu de patience et de philosophie, pour l'aider à tout endurer, si ce n'est le désagrément de sa position actuelle. Il y était même si peu sensible, qu'il se levait seulement de temps à autre aux bouffées de colère de son ami Cedric.
«Oui, dit ce dernier, moitié se parlant à lui-même et moitié s'adressant à Athelstane, ce fut en cette même salle que mon père dîna avec Torquil Wolfganger, lorsqu'il reçut le vaillant et infortuné Harold, qui s'avançait contre les Norwégiens réunis au rebelle Tosti. Ce fut dans cette salle que Harold fit une si belle réponse à l'envoyé de son frère révolté. Combien de fois mon père ne m'a-t-il pas conté cette importante histoire! L'envoyé de Tosti fut admis en ce lieu, qui put contenir à peine la foule des nobles chefs saxons, lorsque ceux-ci buvaient à pleine coupe un rouge nectar autour de leur monarque.»
«J'espère,» dit Athelstane un peu réveillé par cette fin du discours de son ami, «j'espère qu'on n'oubliera pas de nous envoyer du vin et des rafraîchissemens à midi; à peine avons-nous eu le temps de déjeuner, et je ne me suis jamais bien trouvé de mes repas quand j'ai pris quelque nourriture immédiatement après être descendu de cheval, quoique les médecins aient recommandé cet usage.» Cedric continua son histoire sans faire aucune attention à l'observation interpolée de son ami.
«L'envoyé de Tosti s'avança dans cette salle sans être intimidé de la contenance rébarbative de ceux qui l'entouraient, et il vint se placer près du trône de Harold. «Seigneur et roi, lui dit-il, quelle condition espères-tu de ton frère s'il dépose les armes et te demande la paix?»--«L'amour d'un frère, s'écria le généreux Harold, et le beau comté de Northumberland.»--«Et si Tosti accepte ces conditions, reprit l'ambassadeur, quelles terres assignerez-vous à son fidèle allié Hardrada, roi de Norwège.»--«Sept pieds de terrain anglais, reprit fièrement Harold; ou, comme Hardrada passe pour un géant, peut-être lui en céderons-nous quelques pouces de plus.»--«La salle retentit alors d'acclamations, et les coupes furent vidées à la santé du Norwégien, qui se vit mis promptement en possession de son domaine.»
«J'aurais fait comme eux de toute mon âme, dit le noble Athelstane, car ma langue se colle de soif à mon palais.»--«L'envoyé, continua Cedric avec feu, malgré le peu d'intérêt que son ami prenait à son histoire, s'en retourna tout confus porter cette digne réponse à Tosti et à son allié. Ce fut alors que les murailles de Stamford et le fatal Welland, renommé par son onde prophétique44, furent témoins de cet horrible combat, dans lequel, après avoir déployé la plus insigne valeur, le roi de Norwège et Tosti succombèrent tous deux avec dix mille de leurs plus braves soldats. Qui aurait pensé que ce beau jour, qui éclairait un semblable triomphe, voyait aussi voguer la flotte normande qui allait débarquer sur les funestes rivages du comté de Sussex? Qui aurait pensé que Harold, peu de jours après, n'aurait plus de royaume, et n'aurait pour toute possession que les sept pieds de terre qu'il avait concédés dans sa rage au Norwégien envahisseur? Qui eût pensé que vous, noble Athelstane, vous né du sang de Harold, et que moi dont le père ne fut pas un des plus faibles défenseurs du trône saxon, nous deviendrions prisonniers d'un vil normand, dans le lieu même où nos ancêtres assistaient à de pareils banquets.»
Note 44: (retour) Près de Stamford se donna, en mil soixante-six, la sanglante bataille où Harold vainquit son frère rebelle, Tosti, et les Norwégiens, peu de jours avant sa propre défaite à Hastings. Le pont sur le Welland fut pris, repris et disputé avec un acharnement sans exemple. Un seul Norwégien, nouvel Horatius Coclès, le défendit long-temps, et à la fin percé, à travers les planches du pont, de la flèche d'un archer qui se trouvait sur un bateau, sous ce pont, il succomba. Spencer et Dryton font allusion aux prophéties sur le fatal Welland, par ce vers:"Which to that ominous flood much fear and redevance wan." POLY-OLBION
Ce qui veut dire:
«On attachait à cette onde prophétique une idée de terreur et de respect.»A. M.
«C'est assez fâcheux, répondit Athelstane, mais j'aime à croire que nous en serons quittes pour une rançon raisonnable. Dans tous les cas, il ne peut y avoir de leur part aucun dessein de nous affamer; et cependant, bien qu'il soit près de midi, je ne vois pas arriver les mets pour le dîner. Regardez à cette fenêtre, noble Cédric, et assurez-vous si par les rayons du soleil le cadran ne marque pas midi?»
«Cela peut être, dit Cedric, mais je ne puis regarder cette fenêtre, sans qu'il ne me vienne des réflexions bien différentes de celles qui ont rapport à notre état présent, ou à notre privation. Quand cette fenêtre fut construite, noble ami, nos dignes ancêtres ne connaissaient point l'art de faire le verre et de le peindre. L'orgueil de votre aïeul Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son château de ces nouvelles décorations, qui donnent à la lumière dorée du ciel tant de couleurs fantastiques. L'étranger arriva, pauvre tel qu'un mendiant, bas et servile, prêt à ôter son bonnet au moindre domestique de la maison; il s'en retourna opulent et orgueilleux révéler à ses rapaces compatriotes les richesses et la simplicité des nobles saxons. Cette folie, Athelstane, avait été prévue et prédite par les descendans de Hengist et de ses tribus grossières, qui conservaient religieusement la pureté de leurs moeurs. Nous appelâmes ces étrangers, nous en fîmes des amis, ou des serviteurs de confiance; nous adoptâmes leurs arts, en accueillant leurs artistes; nous méprisâmes l'honnête simplicité, la rustique bonhomie de nos aïeux, et nous devînmes énervés par le luxe des Normands, long-temps avant que leurs armes nous eussent vaincus. Notre régime domestique, paisible, libre et sans apprêts, était bien préférable à ces mets sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves de ces conquérans étrangers.»
«Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste nourriture, et je suis étonné, noble Cedric, que vous puissiez vous rappeler si fidèlement les faits passés, lorsque vous oubliez l'heure même du dîner.»--«C'est temps perdu, se dit à lui-même Cedric impatienté; je vois bien qu'il ne faut lui parler que de son appétit. L'âme de Hardicanute s'est emparée de son corps, et il n'a pas d'autre plaisir que de baffrer, avaler des flots de vin, et en demander toujours. «Hélas! ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de compassion, pourquoi faut-il qu'un si noble extérieur soit l'enveloppe d'un esprit aussi lourd? Pourquoi faut-il qu'une entreprise comme la régénération de l'Angleterre tourne sur un pivot si imparfait? Une fois marié à lady Rowena, elle pourrait relever et ennoblir cette âme massive et assoupie dans des organes si matériels; elle pourrait réveiller en lui des sentimens de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena, Athelstane et moi-même, nous sommes les prisonniers de ce brutal maraudeur, et que peut-être nous ne l'avons été que par crainte de nous voir recouvrer l'indépendance de notre nation?»
Pendant que le Saxon était plongé dans ces pénibles réflexions, la porte s'ouvrit, et on vit entrer un écuyer tranchant, tenant en main la baguette blanche, emblème de son office. Ce personnage important s'avança d'un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table chargée de mets dont la vue et l'odeur ranimèrent sur-le-champ la contenance d'Athelstane. Ces serviteurs étaient masqués, de même que l'écuyer tranchant.
«Que veut dire cette mascarade? s'écria Cedric; votre maître pense-t-il que nous ignorons de qui nous sommes prisonniers dans ce château? Dites-lui,» ajouta-t-il en voulant profiter de cette circonstance pour entamer une négociation au sujet de sa liberté, «dites à Réginald Front-de-Boeuf, que nous ne lui supposons d'autres motifs pour nous traiter ainsi qu'une vile cupidité; dites-lui, enfin, que nous cédons à sa rapacité, comme en pareil cas nous céderions à celle d'un vrai brigand. Qu'il fixe la rançon à laquelle il prétend, et nous la lui paierons, si elle est proportionnée à nos moyens.» L'écuyer tranchant ne répondit que par un signe de tête.
«Dites encore à Réginald Front-de-Boeuf, ajouta le noble Athelstane, que je lui envoie un cartel à outrance, à pied ou à cheval, dans un lieu sûr, et dans les huit jours qui suivront notre mise en liberté: s'il a de l'honneur, s'il est chevalier, il ne refusera point.» L'écuyer salua une seconde fois, en disant: «Je ferai part de votre défi à mon maître.»
Athelstane n'expliqua pas nettement sa provocation, ayant la bouche remplie, la mâchoire très occupée, outre l'hésitation qui lui était naturelle, ce qui donnait à la menace beaucoup moins d'importance. Toutefois, Cedric accueillit le discours de son compagnon avec une sorte de joie, en voyant qu'il ressentait convenablement l'insulte qu'on leur avait faite, et qu'il commençait à perdre patience. Il lui serra la main, en signe d'approbation, mais il se refroidit lorsqu'Athelstane eut ajouté «qu'il combattrait douze hommes tels que Front-de-Boeuf, pour hâter sa sortie d'une prison où l'on mettait de l'ail dans les ragoûts.» Nonobstant cette rechute et ce retour à l'apathie et à la sensualité, Cedric prit place à table, en face de lui, et prouva bientôt que les malheurs de son pays ne l'empêchaient pas de signaler son appétit, dès que les mets furent arrivés et que le noble Athelstane lui eut donné l'exemple.
Les prisonniers ne jouirent point long-temps de leurs délices gastronomiques; elles furent troublées tout à coup par le son d'un cor qui se fit entendre à la porte, et qui fut répété jusqu'à trois fois, avec autant de force que si celui qui en donnait eût été le chevalier errant devant lequel devaient s'écrouler les murailles et les tours, la barbacane et les créneaux, aussi rapidement que sont chassées par le vent les vapeurs du matin. Les deux Saxons tressaillirent sur leur siége, se levèrent aussitôt, et coururent à la fenêtre. Mais leur curiosité ne fut point satisfaite, car les croisées donnaient sur la cour du château, et le bruit du cor venait de l'extérieur. Il semblait pourtant annoncer quelque chose de sérieux, à en juger par le soudain tumulte qui s'éleva dans le château.
CHAPITRE XXII.
«Ma fille! ô mes ducats! ô ma fille! ô mes ducats chrétiens!
Justice! protection! Mes ducats et ma fille!»
SHAKSPEARE. Le Marchand de Venise.
Laissons les chefs saxons continuer leur repas, puisque leur curiosité trompée leur permet de céder à leur appétit satisfait à moitié, et hâtons-nous de nous occuper de la captivité bien autrement rigoureuse d'Isaac d'York.
Le pauvre juif avait été jeté sur-le-champ dans un cachot souterrain humide et obscur; le sol en était plus bas que le fond du fossé qui entourait le château. La lumière n'y pénétrait que par un soupirail profond, étroit, et trop élevé pour que la main du prisonnier pût y atteindre; même en plein midi il n'y pénétrait qu'une lumière pâle et douteuse qui se changeait en d'épaisses ténèbres, long-temps avant que le reste du château fût privé de la bienfaisante présence du soleil. Des chaînes et des fers, qui avaient servi à des prisonniers dont on avait eu à craindre sans doute la force et le courage, étaient suspendus, vacans et couverts de rouille, aux murailles de cette prison, et y étaient solidement attachés; dans leurs anneaux étaient restés des ossemens desséchés, qui pouvaient avoir été des jambes humaines; comme si quelque prisonnier n'y eût pas seulement péri, mais comme si on y eût laissé son squelette s'y consumer.
À l'une des extrémités de cet horrible caveau était un immense fourneau en fer, rempli de charbon, sur le haut duquel s'étendaient transversalement quelques barres de fer à demi rongées par la rouille. L'horreur du spectacle qu'offrait ce cachot humide aurait pu effrayer une âme plus forte que celle d'Isaac; et cependant, il était plus calme dans un danger imminent qu'il ne paraissait l'être au milieu des craintes d'un péril éloigné et incertain. Les chasseurs prétendent que le lièvre éprouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par les lévriers que lorsqu'il se débat sous leurs dents45. D'ailleurs, il est probable que les juifs, en butte à des craintes continuelles, par leur position, sont en quelque sorte préparés à toutes les vexations que la tyrannie peut exercer contre eux; de manière que toute violence dont ils deviennent l'objet ne leur cause point cette surprise et cette terreur qui énervent les forces de l'âme. D'un autre côté, ce n'était pas la première fois qu'Isaac se trouvait placé dans des circonstances si dangereuses; il avait donc pour guide l'expérience, et avait l'espoir d'échapper à ses persécuteurs, comme cela lui était déjà arrivé. Il avait surtout pour lui l'inflexible opiniâtreté si bien connue de sa nation, cette ferme résolution que rien ne saurait abattre, et qui si souvent avait fait endurer aux juifs ce surcroît de maux et de tourmens que le pouvoir ou la violence pouvait leur infliger, plutôt que de satisfaire leurs oppresseurs, en cédant à leurs demandes.
Après s'être décidé à une résistance muette ou passive, et avoir relevé ses vêtemens autour de lui pour se préserver de l'humidité du sol, Isaac s'assit dans un coin du cachot; et là, ses mains croisées sur sa poitrine, ses cheveux en désordre, sa longue barbe, son manteau bordé de fourrures et son grand bonnet, vus à la lueur incertaine d'un rayon du jour passant à peine par le soupirail, auraient fourni à Rembrandt un sujet d'étude digne de ses pinceaux, s'il eût existé à cette époque. Le juif passa près de trois heures dans cette position, sans en changer, après quoi le bruit de quelques pas se fit entendre sur l'escalier; les verroux furent tirés avec un long fracas, la porte cria et tourna sur ses gonds, et Réginald Front-de-Boeuf, suivi de deux esclaves sarrasins du templier, entra dans le cachot.
Front-de-Boeuf, qui joignait à une taille athlétique une vigueur à toute épreuve, qui avait passé toute sa vie à faire la guerre, ou à entreprendre, dans ses discordes et ses querelles particulières, des agressions contre la plupart de ses voisins, et qui n'avait enfin jamais hésité sur le choix des moyens à employer pour augmenter sa puissance féodale, avait des traits qui répondaient à son caractère, et exprimaient fortement les passions les plus violentes et les plus féroces. Les cicatrices dont son visage était couvert auraient, sur toute autre physionomie, attiré l'intérêt et le respect dus aux marques d'une valeur honorable; mais elles ne servaient en lui qu'à ajouter à la férocité de son air dur et sauvage, et à redoubler l'horreur et l'effroi que sa présence inspirait. Ce formidable baron était vêtu d'un justaucorps de cuir, bien collé sur ses reins, usé et taché en plusieurs endroits par le frottement de l'armure dont il le couvrait souvent. Il n'avait pour arme qu'un poignard à sa ceinture, formant une espèce de contre-poids à un trousseau de clefs suspendu à son côté droit. Les esclaves noirs qui suivaient Front-de-Boeuf étaient dépouillés de leur brillant costume; ils portaient des gilets et des pantalons de grosse toile, et leurs manches étaient retroussées jusqu'au dessus du coude, comme celles des bouchers qui vont exercer leurs fonctions dans la tuerie. Chacun d'eux portait un petit pannier couvert, et quand ils furent entrés dans le cachot, ils s'arrêtèrent à la porte pendant que Front-de-Boeuf la ferma soigneusement et à double tour. Après avoir pris cette précaution, il s'avança lentement vers le juif, sur qui il fixait les yeux comme s'il eût voulu le paralyser par ses regards terribles, et exercer sur lui la meurtrière influence qu'on suppose à certains animaux pour fasciner leur proie. On aurait vraiment cru que l'oeil farouche et féroce de Front-de-Boeuf possédait une portion de ce même pouvoir sur son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachés sur le sauvage baron, le juif fut saisi d'une telle épouvante, que tous ses membres semblaient se retirer sur eux-mêmes; et sa taille, se rapetisser par l'effet de son immobile et morne stupeur. Le malheureux Isaac se sentit non seulement privé de tout mouvement et de la force de se lever pour offrir une marque de son respect, mais il ne put pas même porter la main à son bonnet, ni proférer aucune parole de supplication, tant il était agité violemment par la conviction de devoir subir des tortures et une mort affreuse et prochaine.
La haute et superbe stature du chevalier normand semblait, au contraire, grandir encore, comme l'aigle hérisse ses plumes quand il se précipite les serres ouvertes sur sa proie sans défense. Il s'arrêta à trois pas du lieu où le malheureux juif s'était blotti, de manière à occuper le moins d'espace possible, puis il fit signe à un des esclaves d'approcher. Le satellite noir avança, tira de son panier une paire de grandes balances et des poids, les déposa aux pieds de Réginald, se retira à une respectueuse distance, et alla rejoindre son camarade près de la porte.
Tous les mouvemens de ces deux hommes étaient lents et solennels, comme s'ils eussent eu l'esprit préoccupé de quelque projet d'horreur et de cruauté. Front-de-Boeuf, rompant enfin lui-même le silence, ouvrit la scène en apostrophant ainsi l'infortuné captif: «Chien maudit, enfant d'une race en horreur aux humains, dit-il au juif d'une voix retentissante que les échos de la voûte rendaient encore plus terrible, vois-tu ces balances?» Le malheureux Israélite fit un léger signe affirmatif. «Dans ces balances, reprit le dur baron, tu me pèseras mille livres, d'argent au poids et au titre de la tour de Londres.»
«Saint Abraham! répondit le juif en retrouvant un peu de voix dans ce péril extrême, jamais homme a-t-il entendu demande pareille? Qui même dans un conte de ménestrel a lu qu'un homme pouvait donner mille livres pesant d'argent? Quel oeil humain vit jamais un semblable trésor? Vous fouilleriez dans les maisons de tous les juifs d'York et dans toutes celles de ma tribu, que vous ne pourriez réunir la somme dont vous parlez.»
«Je ne suis pas déraisonnable, répondit Front-de-Boeuf; et si l'argent est rare, je ne refuse pas de l'or, à raison d'un marc d'or pour chaque six livres d'argent: c'est le moyen d'éviter à ton infâme carcasse les tourmens que ton coeur n'a jamais pu concevoir.»--«Ayez pitié de moi, noble chevalier, dit Isaac; je suis vieux, pauvre et sans ressource; il serait indigne de vous de triompher de moi: quel mérite y a-t-il à écraser un vermisseau!»--«Il se peut que tu sois vieux, reprit le chevalier: c'est une honte de plus pour ceux qui t'ont laissé vieillir dans l'usure et la bassesse. Tu peux être faible, car depuis quand un juif eut-il un coeur et un bras? Mais riche, tout le monde sait bien que tu l'es.»
«Je vous jure, noble chevalier, par tout ce que je crois et par tout ce que nous croyons en commun...»--«Ne te parjures point! dit le Normand en l'interrompant, et que ton obstination n'ajoute pas à ton sort avant d'avoir considéré les tortures qui te sont réservées. Ne crois pas que je te parle seulement pour t'effrayer et profiter de la lâcheté commune à ta tribu! Je te jure par ce que tu ne crois pas, par l'Évangile que notre Église enseigne, et par les clefs de saint Pierre qui ont été données pour lier et délier, que ma résolution est péremptoire. Ce cachot n'est pas un endroit propre à exciter à la plaisanterie: des prisonniers mille fois plus distingués que toi ont péri dans ces murs sans que jamais on ait su leur destin; mais leur trépas était une pure bagatelle en comparaison de celui qui t'attend, et qui sera accompagné des plus cruels tourmens.
Il fit alors signe aux esclaves d'approcher, et leur parla dans une langue étrangère, car il avait été aussi en Palestine, où il avait pris ses leçons de cruauté. Les Sarrasins tirèrent de leurs paniers du charbon de terre, une paire de soufflets, un flacon d'huile. Tandis que l'un frappait le briquet, un autre disposait le charbon de terre dans le grand fourneau de fer dont nous ayons parlé, et il exerça les soufflets jusqu'à ce que le brasier fût rouge.
«Vois-tu, Isaac, lui dit Front-de-Boeuf, ces barres de fer au dessus de ces charbons ardens? c'est sur ce lit embrasé que tu vas reposer, dépouillé de tes habits, comme si tu allais te mettre naturellement au lit chez toi. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous toi, tandis que l'autre te frottera les membres avec de l'huile, pour empêcher le rôti de brûler. Choisis donc entre une couche dévorante et mille livres d'argent; car, par la tête de mon père, voilà ta seule option.»--«Il est impossible, dit l'infortuné juif, que vous soyez véritablement dans l'intention d'exécuter ce projet. Le Dieu clément de la nature n'a jamais fait un coeur capable d'exercer une pareille cruauté.»
«Ne t'y fies pas, Isaac, lui répondit Front-de-Boeuf, cette erreur te serait fatale. Penses-tu que moi, qui ai vu le sac d'une ville, où des milliers de chrétiens périrent par le glaive, l'onde et la flamme, je renoncerai à mon dessein, quand tu feras ouïr tes cris et tes gémissemens? ou bien crois-tu que ces esclaves basanés, qui n'ont ni pays, ni lois, ni conscience, que la seule volonté de leur maître, qui, à son moindre signe, emploient indifféremment le poison ou le poteau, le poignard ou la corde, crois-tu qu'ils puissent avoir de la compassion, eux qui n'entendent pas la langue dans laquelle tu l'invoquerais? Sois sage, vieillard! débarrasse-toi d'une partie de tes richesses superflues, verse dans les mains d'un chrétien une portion de ce que tu as acquis par l'usure. Ta bourse pourra bientôt s'enfler de nouveau; mais si tu te laisses une fois étendre sur ces barres, aucun remède ne ressuscitera ta peau brûlée et son cuir lacéré. Paie ta rançon, te dis-je, et, réjouis-toi de sortir à ce prix d'un cachot dont bien peu de gens ont pu redire les secrets. Je ne te dirai plus rien; choisis entre ton vil pécule et ta chienne de peau.»--«Qu'Abraham et tous les saints patriarches de ma nation me soient en aide! s'écria le juif: le choix m'est impossible; car je n'ai pas de quoi satisfaire à une demande aussi exorbitante.»--«Esclaves, saisissez-le, et mettez-le nu comme la main, dit Front-de-Boeuf; qu'alors ses patriarches viennent le secourir s'ils le peuvent.»
Les deux esclaves, prenant leur direction beaucoup plus d'après le geste et le regard du baron que d'après ses paroles, se jetèrent sur le juif, le saisirent, le renversèrent par terre, le reprirent de nouveau, le relevèrent ensuite, et, le tenant debout entre eux, n'attendaient plus que le dernier signal de l'impitoyable baron pour commencer le supplice. L'Israélite infortuné suivait des yeux avec inquiétude à la fois leur contenance et celle de Front-de-Boeuf, dans l'espoir de découvrir sur eux quelques symptômes de compassion; mais le baron avait toujours le regard sombre et farouche, et sur les lèvres un sourire sardonique, comme prélude de sa cruauté, pendant que les yeux sauvages des Sarrasins, roulant sous leurs épais sourcils avec une expression de plus en plus sinistre, annonçaient la féroce impatience de rôtir la victime. Celle-ci, à l'aspect de la fournaise ardente sur laquelle on allait l'étendre, perdant tout espoir de fléchir le tyran, sentit ses forces l'abandonner.
«Je paierai, dit-il, les dix mille livres d'argent; c'est-à-dire, ajouta-t-il après une légère pause, je les paierai avec l'aide de mes frères; car il faudra que je mendie à la porte de notre synagogue avant que de pouvoir me procurer une somme aussi effrayante. Quand et où me faudra-t-il la verser?»--«Ici même, répondit Front-de-Boeuf; c'est dans ce cachot même qu'elle doit être comptée et pesée. Penses-tu que je te rendrai ta liberté avant que d'avoir reçu ta rançon?»
«Et quelle doit-être ma sûreté, dit le juif après que j'aurai payé ma rançon?»--«La parole d'un noble normand, misérable usurier, répondit Front-de-Boeuf; elle est mille fois plus pure que l'or de ta tribu.»--«Je vous demande pardon, noble milord, dit le juif du ton le plus humble; mais pourquoi me fierais-je entièrement à la foi d'un homme qui ne veut point de la mienne?»--«Parce que tu ne peux faire autrement, exécrable vermisseau, dit le chevalier d'une voix de tonnerre. Si tu étais maintenant auprès de ton coffre-fort, dans ta maison d'York, et que je vinsse te conjurer de me prêter quelques uns de tes shekels, ce serait ton tour alors de me dicter des conditions, de me prescrire le terme du paiement et les sécurités qu'il te plairait d'exiger de moi. Je suis ici maintenant comme sur mon coffre-fort; j'ai l'avantage sur toi, et je ne daignerai pas même te répéter mes conditions.»
Le juif, poussant un profond soupir: «Accordez-moi au moins, avec ma liberté, celle de mes compagnons de voyage. Ils me méprisaient comme juif, cependant ils ont eu pitié de moi, et c'est parce qu'ils m'ont aidé dans la route qu'une partie de ma disgrâce est retombée sur eux; d'ailleurs, ils pourront contribuer de quelque chose au paiement de ma rançon.»
«S'il est question dans ta demande de ces rustauds de Saxons, leur rançon dépendra d'autres conditions que des tiennes. Mêle-toi seulement de tes affaires, misérable, et non de celles des autres.»--«Je ne serai donc élargi qu'avec le jeune homme blessé que j'ai recueilli.»--«Je le répète, vil usurier, dit Front-de-Boeuf, ne songe qu'à tes affaires. Puisque tu as choisi, il ne te reste plus qu'à payer ta rançon, et dans le plus court délai.»
«Écoutez-moi pourtant, dit le juif, au nom de l'or que vous voulez obtenir aux dépens de...» Ici, le juif s'arrêta court, dans la crainte d'irriter le sauvage Normand; mais Front-de-Boeuf ne fit qu'en rire, et achevant la phrase interrompue: «Aux dépens de ma conscience, veux-tu dire, misérable créature; explique-toi librement: je te répète que je suis raisonnable. Je puis supporter les reproches du perdant, fût-il même un juif. Tu ne fus pas aussi patient, lorsque tu attaquas en justice Jacques Fitz-Dotterel pour t'avoir appelé une sangsue, un usurier abominable, après que tes nombreuses exactions eurent dévoré son patrimoine.»--«Je jure par le Talmud, répondit le juif, que votre valeur a été mal informée sur ce sujet. Fitz-Dotterel tira son poignard contre moi dans ma propre maison, parce que je réclamais de lui ce qu'il me devait légitimement; le terme du paiement était fixé à Pâques.»
«Mais je m'inquiète fort peu de cela, dit Front-de-Boeuf, il s'agit de savoir quand j'aurai mon argent; dis-moi, Isaac, quand me donneras-tu les shekels?»--«Il n'y a qu'à envoyer ma fille à York, avec votre sauf-conduit, noble chevalier, répondit le juif, et aussi vite qu'un cheval et qu'un homme peuvent aller et venir, l'argent...» Il s'interrompit pour laisser échapper un profond soupir, «L'argent vous sera versé ici même.»--«Ta fille! s'écria Front-de-Boeuf d'un air de surprise, par le ciel, Isaac, je regrette de ne l'avoir pas su plus tôt. Je croyais que cette fille aux yeux noirs avait été ta concubine, et je l'ai donnée pour femme de chambre au templier Brian de Bois-Guilbert, suivant l'usage des patriarches et des héros de l'âge d'or, qui sur ce point nous donnent un excellent exemple.»
Le cri d'horreur qu'Isaac poussa en apprenant cette nouvelle fut si violent, que les voûtes du caveau en tremblèrent, et les Sarrasins en furent tellement surpris, qu'ils laissèrent un moment le juif en liberté; il en profita pour se jeter aux pieds de Front-de-Boeuf, et embrasser ses genoux.
«Prenez tout ce que vous m'avez demandé, noble chevalier; exigez dix fois davantage, réduisez-moi à la mendicité, percez-moi de votre lance, grillez-moi sur la braise, mais épargnez ma fille et sauvez son honneur; si vous êtes né d'une femme, sauvez une vierge sans défense; elle est l'image de ma défunte Rachel, le dernier des six gages que j'ai reçus de son amour. Voulez-vous priver un vieillard de la seule consolation qui lui reste? Voulez-vous réduire un père à désirer que son seul enfant rejoigne sa mère dans le tombeau de ses ancêtres?»
«Je voudrais avoir su cela plus tôt, dit le Normand; je croyais que votre race n'aimait que son argent.»--«Ne pensez pas si mal de nous, dit Isaac, jaloux de saisir le moment d'une apparente sympathie; le renard que l'on chasse, le chat sauvage que l'on torture, aiment leurs petits, et la race méprisée et persécutée du grand Abraham aime ses enfans.»--«Soit, dit Front-de-Boeuf, je le croirai à l'avenir, à cause de toi, Isaac; mais cela ne nous sert à rien présentement. Ce qui est fait est fait; je ne puis pas éviter que ce qui est arrivé n'ait pas eu lieu. J'ai donné ma parole à mon compagnon d'armes, et je ne la violerai pas pour dix juifs et dix juives par dessus le marché. D'ailleurs, quel grand mal pour ta fille de devenir la proie de Bois-Guilbert?»--«Quel mal! s'écria le juif en se tordant les mains; depuis quand les templiers ont-ils respiré autre chose que cruautés envers les hommes et déshonneur envers les femmes!»
«Chien d'infidèle, dit Front-de-Boeuf avec des yeux étincelans de colère, et intérieurement bien aise de saisir un prétexte pour s'abandonner lui-même à cette passion, «ne blasphème pas le saint ordre du temple de Sion; songe plutôt à me payer la rançon que tu as promise, ou gare ta gorge de juif.»
«Voleur! scélérat! s'écria le juif à Front-de-Boeuf, en rétorquant ses injures, dans une indignation qu'il lui devenait impossible de réprimer, je ne te paierai rien, pas même une obole46, à moins que ma fille ne me soit rendue.»--«As-tu perdu le sens, misérable juif, dit le Normand courroucé, ta chair et ton sang ont-ils un talisman contre le fer rouge et l'huile bouillante?»--«Peu m'importe, dit Isaac poussé au désespoir et blessé au dernier point dans ses affections paternelles; fais tout ce que tu voudras, ma fille est ma chair et mon sang; elle m'est plus précieuse mille fois que les membres sur lesquels ta rage veut s'exercer: je ne te donnerai aucun argent, à moins que je ne le fonde dans ton avare gosier; je ne te donnerai pas un denier, fut-ce même pour te sauver de l'éternelle damnation, que toute ta vie a méritée. Arrache-moi l'âme, si tu veux, Nazaréen; fais inventer de nouvelles tortures pour un juif, et va dire aux chrétiens que j'ai su les braver.»
«Nous allons voir cela, dit Front-de-Boeuf; car, par le saint sacrement47, qui est en abomination dans ta tribu maudite, tu éprouveras les dernières douleurs de la flamme et du fer; qu'on le saisisse, dit-il aux esclaves, qu'on le dépouille et qu'on l'enchaîne sur ces barreaux.»
En dépit des faibles efforts du juif, les Sarrasins l'avaient déjà dépouillé de son manteau, et ils allaient lui ôter ses derniers vêtemens, lorsque le son d'un cor de chasse se fit entendre deux fois hors du château, et pénétra jusqu'au fond du caveau, et immédiatement après des voix appelèrent Front-de-Boeuf. Celui-ci ne voulant pas être surpris dans cet acte infernal, fit signe aux esclaves de le suivre, après avoir rendu son manteau à Isaac; et, quittant le cachot avec ses esclaves, il laissa le juif remercier Dieu du répit qu'il lui donnait, ou se plaindre de la captivité et de l'avanie de sa fille, suivant que ses affections pouvaient le dominer.