Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient vers le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de tous les lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour, chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas épouvantable, en sorte que les combattans furent obligés de sortir de la cour. Les vaincus, dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent et se réfugièrent dans le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de crainte et d'effroi cette masse de feu, qui donnait aux flammes cette teinte rougeâtre que l'on voyait se réfléchir ensuite sur les figures et les armes des combattans. La Saxonne Ulrique, en extase à la vue de tant d'horreurs, resta long-temps visible dans le poste élevé où elle s'était placée, agitant ses bras de tous côtés, comme pour exprimer la joie qu'elle ressentait, et s'applaudissant du résultat de l'incendie qu'elle avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula avec un fracas épouvantable, et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un silence de stupeur, qui régna pendant quelques instans, donna la juste mesure des profondes impressions que cette catastrophe faisait naître dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne fut interrompue que par leurs signes de croix. On entendit alors la voix de Locksley, qui s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire de la tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre rendez-vous ordinaire du trysting-tree28, à Harthill-Walk; c'est là qu'à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes et celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»
Note 28: (retour) Tryste, mot écossais qui veut dire un lieu de rendez-vous pour une foire ou un marché. Ici trysting-tree est l'arbre au pied duquel Locksley invite ses compagnons à se réunir pour recevoir leur part du butin. Ce mot et beaucoup d'autres ont été passés sous silence par M. Defauconpret.A. M.
CHAPITRE XXXII.
«Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois;
les royaumes ont leurs édits; les cités ont leurs chartes;
le proscrit lui-même qui s'est retiré dans les forêts
conserve encore un reste de discipline civile;
car, depuis le jour où Adam entoura ses reins
d'un tablier de feuillage, l'homme a commencé
à vivre en société avec l'homme; et les lois
ont été faites pour rendre cette union plus étroite.»
Ancienne comédie.
L'aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt. Les perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante. La biche, quittant son gîte placé au milieu de la haute fougère, conduisait son faon timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur ne s'était encore rendu pour attendre ou pour intercepter au passage le cerf majestueux, marchant à la tête de son troupeau, le front paré de sa ramure. Tous les proscrits étaient rassemblés autour du grand chêne, à Harthill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces après les fatigues du siége, les uns buvant, les autres dormant, plusieurs écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événemens du jour, et calculant la valeur du butin que la victoire avait mis à la disposition de leur chef.
Les dépouilles étaient en effet considérables; car bien que beaucoup d'objets eussent été la proie des flammes, néanmoins on voyait une grande quantité de vaisselle plate; plusieurs riches armures, des vêtemens splendides, étaient tombés au pouvoir des proscrits, qui avaient donné des preuves de courage et d'intrépidité, et qui d'ailleurs ne reculaient devant aucun danger lorsqu'il s'agissait d'une aussi riche récompense. Toutefois, les lois de l'association étaient tellement sévères, qu'il ne se trouva pas un seul individu parmi eux qui eût l'idée de s'approprier la moindre partie du butin, en sorte que tout fut apporté à la masse, pour que le chef en fît la répartition.
Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne, qui n'était cependant pas le même sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au commencement de notre histoire, mais un autre qui s'élevait au milieu d'un amphithéâtre champêtre, distant d'un demi-mille du château démoli de Torquilstone. Ce fut en cet endroit que Locksley prit sa place, sur un trône de gazon, sous les branches entrelacées de l'arbre immense, et sa troupe se rangea en demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier à prendre place à sa droite et Cedric à s'asseoir à sa gauche.
«Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans ces forets je suis monarque; c'est ici mon royaume, et mes sauvages sujets respecteraient peu ma puissance, si, dans mes propres domaines, je cédais ma place à aucun mortel. Mais à présent, qui de vous a vu notre chapelain? où est notre joyeux moine? Une messe commence très bien les travaux de la journée parmi des chrétiens.» Personne n'avait vu le clerc de Copmanhurst. «Que Dieu dirige nos pressentimens! ajouta le chef des proscrits; j'espère que son absence ne vient que à ce qu'il s'est oublié un peu plus long-temps qu'il ne faut auprès de la bouteille. Quelqu'un l'a-t-il vu depuis la prise du château?»--«Je l'ai vu, dit Miller, fort affairé après la porte d'une cave, jurant par tous les saints du calendrier qu'il goûterait des vins de Gascogne de Front-de-Boeuf.»--«Et nous préservent tous les saints, autant qu'ils sont, dit le capitaine, qu'il ait bu trop largement de ces bons vins, et qu'il ait été enseveli sous les ruines du château! Pars tout de suite, Miller; prends du monde avec toi; cherche à reconnaître l'endroit où tu l'as vu; puise de l'eau dans le fossé pour arroser les décombres encore fumantes de la forteresse. Plutôt les faire enlever pierre par pierre que de perdre mon brave gros moine!»
Le grand nombre de ceux qui s'offrirent pour ce service, si l'on considère que l'on était au moment de faire une distribution intéressante du butin, montra combien chacun avait à coeur la sûreté du père spirituel de la troupe. «En attendant, dit Locksley, procédons au partage; car, ne nous y trompons point, lorsque le bruit de notre étonnant succès se sera répandu, les troupes de de Bracy, de Malvoisin et des autres alliés de Front-de-Boeuf vont se mettre en mouvement pour nous attaquer, et il serait à propos de songer de bonne heure à notre sûreté.» Puis se tournant vers le Saxon: «Noble Cedric, dit-il, ce butin est divisé en deux parts, choisis celle que tu préféreras, pour servir de récompense à tes hommes d'armes qui nous ont aidés dans notre entreprise.»
«Brave archer, répondit Cedric, mon coeur est accablé de tristesse. Le noble Athelstane de Coningsburgh n'est plus, Athelstane, le dernier rejeton du saint roi confesseur. Avec lui ont péri des espérances qui ne peuvent plus renaître. Une étincelle a été éteinte par son sang qu'aucun souffle humain ne peut rallumer. Mes gens, à l'exception du petit nombre que vous voyez ici, n'attendent que ma présence pour transporter ses tristes mais respectables dépouilles dans leur dernière demeure. Lady Rowena désire retourner à Rotherwood, et il faut qu'elle soit escortée par des forces suffisantes. Je devrais par conséquent être déjà parti; mais j'ai différé mon départ, non pour partager le butin, car je prends à témoin Dieu et saint Withold, que ni moi ni les miens n'en toucherons la valeur d'un liard; mais parce que je voulais te faire mes remerciemens à toi et à tes braves archers, pour la vie et l'honneur que vous nous avez sauvés!»
«Mais enfin, reprit Locksley, nous n'avons fait tout au plus que la moitié de l'affaire; prends donc dans le butin de quoi récompenser tes voisins et tes confédérés.»--«Je suis assez riche pour les récompenser moi-même», répondit Cedric.--«Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui ont été assez avisés pour se récompenser par eux-mêmes; ils ne s'en retournent pas les mains tout-à-fait vides. Nous ne portons pas tous la livrée bigarrée.»--«Je n'ai rien à leur dire, ajouta Locksley; nos lois n'obligent que nous seuls.»--«Mais toi, mon pauvre garçon, dit Cedric se retournant et embrassant son fou, comment puis-je te récompenser, toi qui n'as pas craint de te laisser charger de chaînes et d'exposer ta vie pour moi? Tous m'ont abandonné, le pauvre fou seul m'est resté fidèle.»
Une larme, prête à s'échapper, brillait dans l'oeil du digne thane, pendant qu'il parlait ainsi, et qu'il donnait une preuve de sensibilité si profonde, que même la mort d'Athelstane n'avait pu lui arracher; mais il y avait dans l'attachement mi-instinctif de son fou quelque chose qui lui causait une émotion plus vive que celle même qui est l'effet de la douleur.
«Ah, ma foi! dit le fou en se dégageant des caresses de son maître, si vous payez mes services avec l'eau de vos yeux, il faudra donc que le fou se mette à pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa profession? Mais écoutez, mon oncle, si vous avez réellement le dessein de me faire plaisir, ayez la bonté de pardonner à mon camarade Gurth d'avoir dérobé une semaine à votre service, pour la consacrer à celui de votre fils.»
«Lui pardonner! s'écria Cedric; je veux non seulement lui pardonner, mais même le récompenser. Approche, Gurth, et mets-toi à genoux.» Le porcher fut à l'instant aux pieds de son maître. «Tu n'es plus THEOW et ESNE; tu n'es plus serf, dit-il en le touchant avec une baguette, mais FOLKFREE et SACLESS29; tu es entièrement libre, en ville et hors ville, dans les bois comme dans les champs. Je te donne un arpent de terre dans mon domaine de Walbrugham transporté de moi et des miens à toi et aux tiens, dès à présent et à toujours, et que la malédiction de Dieu tombe sur la tête de celui qui contredit ce que je dis.»
Ravi de n'être plus serf, mais d'être libre et propriétaire, Gurth se releva promptement, et bondit deux fois en l'air presque à la hauteur de sa tête. «Un serrurier et une lime! s'écria-t-il, pour faire tomber ce collier du cou d'un homme libre. Mon noble maître, vous avez doublé mes forces par cet acte de générosité: aussi combattrai-je pour vous avec double courage. Je me sens animé d'un esprit libre. Je suis un homme tout changé et sur moi et à l'égard de tout ce qui m'entoure. Ah Fangs! continua-t-il, car ce chien fidèle, voyant les transports de joie de son maître, se mit à sauter sur lui pour lui exprimer sa sympathie; «reconnais-tu encore ton maître?»--«Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous te reconnaissons encore, quoique nous devions encore nous soumettre à garder le collier; mais c'est toi qui probablement nous oublieras et qui t'oublieras toi-même.»--«Je m'oublierai véritablement moi-même, si je t'oublie, mon fidèle camarade, dit Gurth; et si la liberté pouvait te convenir, ton maître ne te laisserait pas long-temps soupirer après elle.»--«Va, camarade Gurth, dit Wamba, ne crois pas que je sois jaloux; le serf est assis au coin du feu, pendant que l'homme libre est obligé de prendre les armes; et comme le dit fort bien Oldhelen de Malmsbury: Mieux vaut fou au banquet, que sage à la bataille.»
On entendit alors un bruit de chevaux, et l'on vit paraître lady Rowena, au milieu d'une nombreuse cavalerie, et suivie d'un plus fort détachement d'infanterie, exprimant par le cliquetis de leurs armes la joie qu'ils éprouvaient de la voir remise en liberté. Elle était richement vêtue et montée sur un palefroi bai foncé. Elle avait repris toute la dignité de son maintien, à l'exception que son visage, plus pâle qu'à l'ordinaire, faisait assez connaître que son âme avait eu beaucoup à souffrir. Son aimable visage, sur lequel voltigeait encore un léger nuage de tristesse, laissait néanmoins apercevoir un rayon d'espérance pour l'avenir, aussi bien qu'un sentiment de reconnaissance envers ceux qui avaient tout récemment contribué à sa délivrance. Elle savait qu'Ivanhoe était en lieu de sûreté, et qu'Athelstane était mort. La certitude qu'elle avait acquise au sujet du premier l'avait remplie d'une joie bien sincère; et si elle ne fit point paraître le plaisir que lui causait la nouvelle du second événement, on lui pardonnera sans doute d'avoir senti de quel avantage il était pour elle, puisqu'elle se trouvait par là délivrée de la crainte de nouvelles persécutions de la part de Cedric, qui ne l'avait jamais contrariée sur aucun autre sujet.
Lorsque lady Rowena fit avancer son cheval vers le lieu où Locksley était assis, ce fier archer et tous ceux qui l'entouraient se levèrent, comme par un instinct général de courtoisie. Ses joues se colorèrent au moment où, avec un geste gracieux et faisant une profonde inclination qui entremêla un instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux avec la crinière de son palefroi, elle témoigna en peu de mots sa reconnaissance envers Locksley et ses autres libérateurs «Que Dieu vous bénisse, braves archers! dit-elle en finissant; que Dieu et Notre-Dame vous bénissent pour avoir si courageusement affronté les périls afin de soutenir la cause des opprimés. Si quelqu'un d'entre vous a faim, qu'il se rappelle que Rowena a de quoi le nourrir. Si vous avez soif, j'ai chez moi plusieurs tonneaux de vin et de bière brune; et si les Normands viennent vous chasser de ces retraites, lady Rowena a des forêts dont elle est maîtresse absolue, et que ses braves libérateurs pourront parcourir en toute liberté.»
«Mille grâces, noble dame! dit Locksley; mille remerciemens pour mes compagnons et pour moi-même; mais vous avoir délivrée est une action qui porte avec elle sa récompense. Nous en faisons parfois dans nos forêts qui ne sont rien moins que méritoires, mais la délivrance de lady Rowena peut être regardée comme une expiation.»
Après s'être inclinée de nouveau sur son palefroi, lady Rowena tourna son cheval pour partir; mais s'étant arrêtée un instant pendant que Cedric, qui devait l'accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se trouva inopinément tout à côté du prisonnier de Bracy. Il était debout sous un arbre, plongé dans de profondes méditations, les bras croisés sur la poitrine, et lady Rowena espérait pouvoir passer sans en être remarquée. Il leva les yeux cependant; et lorsqu'il la vit devant lui, une rougeur occasionnée par la honte vint colorer son joli visage. Il resta quelques momens dans un état d'irrésolution, puis s'avançant vers elle, il saisit la bride de son palefroi, et mettant un genou à terre: «Lady Rowena, dit-il, daignera-t-elle jeter un regard sur un chevalier captif, sur un soldat déshonoré?»
«Sire chevalier, répondit-elle, dans des entreprises telles que la vôtre, le véritable déshonneur ne vient pas d'avoir échoué, mais bien d'avoir réussi.»--«Le triomphe, noble dame, répondit de Bracy, doit adoucir l'amertume du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire qu'elle pardonne la violence occasionnée par une passion malheureuse, et elle apprendra bientôt que de Bracy sait profiter d'occasions plus honorables de la servir.»--«Je vous pardonne, sire chevalier, dit-elle; mais c'est comme chrétienne.»--«Cela signifie, dit Wamba, qu'elle ne lui pardonne pas du tout.»--«Mais, continua lady Rowena, je ne pardonnerai jamais la misère et la désolation que votre folie a occasionnées.»--«Lâche la bride du cheval de cette dame, dit Cedric en s'avançant. Par le soleil qui nous éclaire et sans la honte qui me retient, je te clouerais à la terre avec ma javeline: mais sois bien assuré, Maurice de Bracy, que tu paieras cher la part que tu as prise dans cette infâme action.»--«On a beau jeu à menacer un prisonnier, dit de Bracy; mais vit-on jamais un Saxon éprouver le moindre sentiment de courtoisie?» Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena se remettre en marche.
Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance particulière envers le chevalier noir, et le pressa vivement de l'accompagner à Rotherwood. «Je sais, dit-il, que vous autres chevaliers errans, vous aimez à promener votre fortune à la pointe de votre lance, et que vous vous occupez fort peu de terres ou d'autres propriétés; mais la gloire des armes est une maîtresse inconstante, et un domicile assuré, un chez soi est parfois un objet bien digne de fixer les désirs, même du champion dont la profession est de mener une vie errante. Tu t'es conquis un domicile dans le château de Rotherwood, noble chevalier. Cedric est assez riche pour réparer les torts de la fortune, et tout ce qu'il possède appartient à son libérateur. Viens donc à Rotherwood, non comme un hôte, mais comme un fils, ou comme un frère.»
«Cedric m'a déjà rendu riche, répondit le chevalier; il m'a mis à même de savoir apprécier les vertus d'un Saxon. J'irai à Rotherwood, brave Saxon, et cela avant peu; mais en ce moment des motifs d'un intérêt pressant m'empêchent de m'y rendre. Au reste, il est possible que, lorsque j'y viendrai, je te demande de m'octroyer un don qui mette toute ta générosité à l'épreuve.»--«Il est octroyé avant d'être demandé, dit Cedric en frappant aussitôt de sa main la main gantelée du chevalier; il est octroyé, quand même il s'agirait de la moitié de ma fortune.»--«Ne promets pas si légèrement, dit le chevalier du cadenas, et néanmoins, j'ai grand espoir d'obtenir le don que je demanderai; jusque là, adieu!»
«Il me reste à vous dire, ajouta le Saxon, que pendant les cérémonies funéraires qui auront lieu pour le noble Athelstane, j'habiterai son château de Coningsburgh. Il sera ouvert à tous ceux qui désireront prendre part au banquet, et je parle au nom de la noble lady Edith, mère du prince défunt; il ne saurait être fermé à celui qui a combattu si vaillamment, quoique inutilement, pour délivrer Athelstane des chaînes et du fer des Normands.»--«Oui, oui, dit Wamba qui avait repris ses fonctions auprès de son maître, on y fera une fameuse bombance; c'est dommage que le noble Athelstane ne puisse assister au banquet de ses propres funérailles et boire à sa santé; mais, continua-t-il en levant gravement les yeux au ciel, il soupe en paradis, et sans doute fait honneur au festin.»
«Paix, et marchons!» dit Cedric, indigné d'une plaisanterie hors de saison et tout ému au souvenir des services récens de Wamba. Lady Rowena fit un salut gracieux au chevalier noir; le Saxon lui souhaita toutes sortes de bonheur, et ils se mirent en marche à travers une large clairière de la foret.
À peine étaient-ils partis qu'on vit paraître une procession, qui s'avançant lentement sous les arbres, fit le tour de l'amphithéâtre et prit la même route que venaient de suivre lady Rowena et son cortége. C'étaient les moines d'un couvent voisin qui, dans l'espoir de l'ample donation que Cedric avait promise, accompagnaient le cercueil dans lequel le corps d'Athelstane était placé, et chantaient des psaumes, pendant qu'il était porté, sur les épaules de ses vassaux, au château de Coningsburgh, pour être déposé dans le tombeau d'Hengist, de qui sa famille tirait son ancienne origine. Plusieurs de ses vassaux s'étaient assemblés à la nouvelle de sa mort et suivaient le convoi avec toutes les marques, du moins extérieures, du regret et de la tristesse. Les proscrits se levèrent de nouveau et rendirent à la mort le même hommage spontané qu'ils avaient auparavant rendu à la beauté. Le chant lugubre et la marche lente des prêtres, rappelèrent à leur mémoire ceux de leurs camarades qui avaient péri dans le combat de la veille; mais de pareils souvenirs n'affectent pas long-temps des hommes dont la vie n'est qu'une suite d'aventures, d'entreprises et de dangers; et, avant que le son de l'hymne de la mort eût cessé de se faire entendre, les proscrits avaient déjà commencé à s'occuper de la distribution de leur butin.
«Vaillant guerrier, dit Locksley au chevalier noir, sans le courage et la force de qui notre entreprise aurait complétement échoué, voulez-vous bien choisir dans l'ensemble de notre butin ce qui pourra vous convenir, et vous rappeler mon grand chêne?»--«J'accepte votre offre, répondit le chevalier, avec la même franchise que vous me la faites, et je vous demande la permission de disposer de sire Maurice de Bracy suivant mon bon plaisir.» -«Il est déjà à toi, dit Locksley, et fort heureusement pour lui, car, sans cela le tyran aurait servi de décoration à la branche la plus élevée de ce chêne, avec autant de ses francs compagnons que nous aurions pu en rassembler, pendus autour de lui comme autant de glands; mais il est ton prisonnier, et à couvert de mon ressentiment, eût-il même tué mon père.»--«Bracy, dit le chevalier noir, tu es libre; tu peux partir. Celui dont tu es le prisonnier regarde comme au dessous de lui le vil plaisir de la vengeance pour ce qui est passé; mais à l'avenir prends garde; il pourrait t'arriver quelque chose de plus funeste. Maurice de Bracy, je te le répète, prends garde.»
De Bracy s'inclina profondément et sans proférer une parole; et il était au moment de se retirer, lorsque les archers éclatèrent tout à coup en cris d'exécration et de dérision. L'orgueilleux chevalier s'arrêta à l'instant, se retourna, croisa les bras, releva son corps à toute sa hauteur et s'écria: «Silence, chiens hargneux, qui n'accourez gueule béante vers le cerf que vous n'aviez osé poursuivre, que parce que vous le voyez maintenant aux abois. De Bracy méprise vos injures, comme il dédaignerait vos éloges. Allez vous cacher sous vos buissons et dans vos tanières, brigands proscrits, et gardez le silence toutes les fois qu'il est question de quelque chose de noble et de chevaleresque à une lieue de distance de vos oreilles.»
Cette bravade intempestive aurait pu attirer sur de Bracy une volée de flèches, si le chef ne se fût hâté de l'empêcher. En même temps le chevalier saisissant un des chevaux qu'on avait trouvés dans les écuries de Front-de-Boeuf, et qui étaient là tout enharnachés, parce qu'ils formaient une partie importante du butin, sauta légèrement en selle et partit à toute bride à travers la foret.
Lorsque le tumulte occasionné par cet incident fut un peu apaisé, le chef des proscrits ôta de son cou le superbe cor et le baudrier qu'il avait récemment gagnés au concours pour le prix de l'arc, près d'Ashby. «Noble guerrier, dit-il au chevalier du cadenas, si vous ne dédaignez pas d'accepter un cor que j'ai porté, je vous prie de conserver celui-ci comme un souvenir des hauts faits dont j'ai été le témoin; et si vous avez quelque haute entreprise à achever, ou si, ce qui arrive parfois au plus vaillant chevalier, vous êtes pressé vivement dans quelqu'une des forêts situées entre le Trent et le Tees, sonnez trois mots30 sur le cor; écoutez bien: Wasa-hoa! et il n'est pas du tout impossible que vous ne trouviez des défenseurs et des libérateurs.» Alors il sonna du cor et modula plusieurs fois l'appel qu'il venait de décrire, jusqu'à ce que le chevalier se fût complétement familiarisé avec les sons. «J'accepte avec reconnaissance le présent que tu me fais, brave archer, dit le chevalier, et je puis t'assurer que, même dans le besoin le plus urgent, je ne chercherai pas de meilleurs défenseurs que toi et les tiens.» Il se mit alors à son tour à sonner du cor, et fit retentir la forêt de l'appel qu'il venait d'apprendre. «Très bien et très clairement sonné, dit Locksley. Ou je me trompe fort, ou tu connais l'art de combattre dans les bois aussi bien que celui de te distinguer sur un champ de bataille. Tu as été un bon chasseur de cerfs dans ton temps, j'en réponds. Camarades, remarquez bien ces trois mots; c'est l'appel du chevalier du cadenas, et celui qui l'entendra et ne volera pas à son secours, sera chassé de notre troupe, après avoir eu son arc brisé sur ses épaules.»--«Vive notre chef! crièrent tous les archers; vive le noir chevalier du cadenas! Puisse-t-il bientôt avoir recours à notre service, afin que nous puissions lui donner des preuves de notre empressement à lui être utile.»
Locksley procéda de suite au partage du butin, ce qu'il fit avec la plus grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l'église et pour des oeuvres pies; une portion fut encore destinée à être versée dans une sorte de trésor public; et l'on en consacra une autre aux femmes et aux enfants de ceux qui avaient péri, ou à faire dire des messes pour le repos des âmes de ceux qui n'avaient point laissé de famille après eux. Le reste fut distribué entre les proscrits, suivant le rang et le mérite de chacun; et la décision du chef, dans les cas douteux qui se présentaient, était donnée avec une grande finesse de jugement et adoptée avec la soumission la plus absolue. Le chevalier noir ne fut pas peu surpris que des hommes qui ne connaissaient point de lois, fussent néanmoins gouvernés entre eux d'une manière aussi régulière et aussi équitable; et tout ce qu'il observa ne fit qu'ajouter à l'opinion favorable qu'il avait conçue de la justice et du bon sens de leur chef. Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier, accompagné de quatre vigoureux archers, transporta celle qui appartenait à l'état dans un lieu sûr et caché; mais il restait encore la portion destinée à l'église, et que personne ne réclamait.
«Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux chapelain. Il n'a jamais été dans l'usage de s'absenter au moment de bénir la table, ou lorsqu'il s'agissait de partager le butin, et il est de son devoir de prendre soin de la dîme de ce que nous avons gagné dans notre entreprise. J'ai, d'ailleurs, pour prisonnier, non loin d'ici, un saint homme de ses confrères, et je voudrais bien que le moine m'aidât à en agir avec lui d'une manière convenable. Je crains fort qu'il ne soit arrivé quelque malheur à notre fier guerrier enfroqué.»--«J'en aurais bien du regret, dit le chevalier du cadenas; car je lui dois de la reconnaissance pour la joyeuse hospitalité qu'il m'a donnée pendant une nuit que j'ai passée dans sa cellule. Allons sur les ruines du château; il est possible que là nous en ayons des nouvelles.» Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, de grandes acclamations de la part des archers annoncèrent l'arrivée de celui sur le compte duquel ils étaient si inquiets, et qui fut confirmée par la voix de Stentor du moine lui-même, qui se fit entendre long-temps avant l'apparition de sa vaste rotondité.
«Place! enfans de la joie, s'écria-t-il, place pour votre père spirituel et pour son prisonnier. Encore une fois, célébrez mon arrivée: je viens, noble chef, comme un aigle, avec ma proie dans mes serres. Et s'avançant dans le cercle, au milieu des éclats de rire de ceux qui l'entouraient, il parut en majestueux triomphateur, tenant d'une main son énorme pertuisane, et de l'autre une corde, dont un des bouts était attaché au cou du malheureux Isaac d'York, qui, courbé par le chagrin et la terreur, était entraîné par le prêtre victorieux. «Où est Allan-a-Dale, cria ce dernier, pour composer une ballade ou un virelai en mon honneur? Par saint Hermangild, ce racleur de ménétrier est toujours absent quand il se présente une bonne occasion de célébrer la valeur!»--«Mon goguenard de prêtre, dit le capitaine, je vois que tu as dit la messe de bonne heure aujourd'hui, mais ce n'a pas été une messe sèche. Au nom de saint Nicolas! qui as-tu là?»--«Un captif que je dois à mon épée et à ma lance, répondit l'ermite de Copmanhurst, ou plutôt à mon arc et à ma hallebarde: et néanmoins, je l'ai racheté par mes instructions religieuses d'une captivité plus désastreuse. Parle, juif; ne t'ai-je pas racheté de Satan? ne t'ai-je pas enseigné ton Credo, ton Pater et ton Ave Maria? n'ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta conversion, et à t'expliquer les mystères?»
«Pour l'amour de Dieu! s'écria le pauvre juif, n'y aura-t-il personne qui me délivre des mains de ce fou..., je veux dire de ce saint homme?»--«Que signifie ceci, juif? dit le moine d'un air menaçant; est-ce que tu te rétractes? Prends-y garde; si tu rentres dans le troupeau des infidèles, quoique tu ne sois pas aussi tendre qu'un cochon de lait, et plût à Dieu que j'en eusse un pour mon déjeuner! tu n'es cependant pas trop dur pour être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et répète après moi: Ave Maria.»--«Paix, fou de moine, dit Locksley, point de profanations; dis-nous plutôt où tu as fait ce prisonnier?»--«Par saint Dunstan! répondit le moine, je l'ai trouvé dans un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J'étais entré dans la cave pour voir ce que l'on pouvait sauver; car, quoi qu'une coupe de vin brûlé et épicé soit une boisson digne d'un empereur, il me semblait que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure perte, que de laisser brûler une aussi grande quantité de bonne liqueur à la fois; en sorte que je m'étais saisi d'un baril de vin des Canaries, et j'allais appeler, pour m'aider, quelqu'un de ces fainéans qu'il faut toujours chercher quand il s'agit de faire une bonne oeuvre, lorsque j'aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah! dis-je en moi-même, c'est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement le coquin de sommeiller, troublé sans doute dans ses fonctions, a laissé la clef à la porte. Je m'empresse d'ouvrir, j'entre et je trouve... rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui se rend tout de suite mon prisonnier, secouru ou non secouru. Je n'avais eu que le temps de me rafraîchir après les fatigues du combat, en buvant avec cet infidèle un verre de vin pétillant des Canaries, et je me disposais à emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas épouvantable, semblable à des éclats de tonnerre se succédant coup sur coup, une tour extérieure s'écroula tout entière (que maudits soient les maçons qui la firent si peu solide), et nous bloqua le passage. La chute de cette tour fut suivie de celle de plusieurs autres, en sorte que je perdis tout espoir de la vie; et croyant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de passer de ce monde dans l'autre en la compagnie d'un juif, je levai ma hallebarde pour lui casser la tête; mais j'eus pitié de ses cheveux blancs, et pensai que je ferais mieux de laisser là ma pertuisane, et de prendre mes armes spirituelles pour travailler à sa conversion; et véritablement, grâces en soient rendues à saint Dunstan, la semence est tombée en bonne terre; mais aussi, après toute une nuit que j'ai passée à parler avec lui de nos mystères (car pour quelques verres de vin des Canaries que je buvais afin de me rafraîchir pendant que j'argumentais, ce n'est pas la peine d'en parler), je me sens tout étourdi, je vous l'avoue. En un mot, j'étais complétement épuisé; Gilbert et Wibbald peuvent dire dans quel état ils m'ont trouvé; réellement, j'étais tout-à-fait épuisé.»
«Nous pouvons rendre témoignage de ce que notre bon moine vient de dire, s'écria Gilbert; car, lorsque nous eûmes écarté les décombres, et qu'avec l'aide de Saint-Dunstan nous fûmes arrivés à l'escalier qui descendait au caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le juif à moitié mort, et le moine plus qu'à moitié épuisé, comme il le dit.»--«Vous êtes des coquins, et vous mentez, répliqua le moine, qui se sentait offensé; c'est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en l'appelant la goutte du matin; je veux être un païen si je ne le réservais pour la bouche de notre capitaine. Mais, au reste, qu'importe? le juif est converti, et comprend tout ce que je lui ai dit presque, sinon tout-à-fait, aussi bien que moi.»--«Est-ce vrai, juif? dit le capitaine; as-tu abjuré ta foi?»--«Puissé-je trouver merci auprès de vous, répondit Isaac, comme il est vrai que je n'ai pas entendu un seul mot de ce que m'a dit le vénérable prélat pendant cette nuit terrible. Hélas! j'étais tellement accablé d'angoisses, de frayeur et de chagrin, que notre saint père Abraham serait venu lui-même pour me prêcher, il m'aurait trouvé sourd à sa prédication.»
«Tu mens, juif, répliqua le moine, et tu sais que tu mens: je ne veux te rappeler qu'un mot de notre conférence; c'est que tu as promis de donner tous tes biens à notre saint ordre.»--«Puisse la promesse faite à nos pères me manquer, dit Isaac plus alarmé qu'auparavant, si jamais pareille chose est sortie de ma bouche. Hélas! je suis un vieillard, pauvre, et, je tremble seulement d'y penser, peut-être à jamais privé de mon enfant. Ayez pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.»--«Ah! s'écria le moine, tu rétractes le don que tu as fait à la sainte église; eh bien, tu en feras pénitence.» En parlant ainsi, il leva sa hallebarde, et en aurait appliqué le manche sur les épaules du juif d'une manière violente, si le chevalier noir n'eût arrêté le coup, et par là tourné contre lui le ressentiment du moine. «Par saint Thomas de Cantorbéry! dit ce dernier, si je ne me retenais, je t'apprendrais à te mêler de tes propres affaires, tout couvert de fer que tu es.»--«Ne te mets pas en colère contre moi, dit le chevalier, tu sais bien que je suis ton ami juré et ton camarade.»--«Je ne sais rien de tout cela, répondit le moine, et tu me rendras raison de cette impertinence.»
«Mais, écoute-moi donc, dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à provoquer son ci-devant hôte; as-tu oublié que, pour l'amour de moi, car je ne veux rien dire de la tentation excitée par la vue d'un flacon et d'un pâté, tu as violé tes voeux de jeûne et de vigile?»--«Je te le dis, en vérité, mon ami, dit le moine en serrant son énorme poing, je te donnerai...»--«Je ne reçois point de présens, interrompit le chevalier; je te paierai avec une usure aussi forte que jamais ton prisonnier ait exigée dans son trafic.»--«J'en veux avoir la preuve à l'instant, dit le moine.»
«Holà! s'écria le capitaine, s'adressant au moine; qu'est-ce que tu vas faire, fou que tu es? une querelle sous notre grand chêne?»--«Ce n'est pas une querelle, dit le chevalier, c'est seulement un échange amical de courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l'oses; je veux bien faire l'épreuve de ton poing, si tu veux courir les risques de ma riposte.»--«Tu as l'avantage avec ton pot de fer sur la tête, dit le moine, mais n'importe, allons; je vais t'abattre à mes pieds, quand tu serais Goliath de Gath avec son casque de cuivre.» Alors, mettant son bras nerveux à nu jusqu'au coude, et le raidissant de toute sa force, il porta au chevalier un coup qui aurait été capable de renverser un boeuf; mais son adversaire resta ferme comme un roc, et tous les archers firent retentir l'air de leurs acclamations.
«À moi, maintenant, dit le chevalier en ôtant son gantelet; et si j'ai eu l'avantage sur ma tête, je ne veux pas l'avoir dans ma main; tiens-toi ferme, comme un véritable brave.»--«Genam meam dedi vapulatori, j'ai livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre; mais si tu peux me faire seulement bouger de cette place, je t'abandonne la rançon du juif.» Ainsi parla le moine, en prenant un ton de bravade et de défi complet. Mais, hélas! qui peut se soustraire à sa destinée? Le coup du chevalier fut asséné avec tant de force et tant de bonne envie de réussir, que le moine alla rouler cul par dessus tête à vingt pas de distance, au grand étonnement des spectateurs. Mais il se releva sans montrer ni colère ni confusion. «Frère, dit-il au chevalier, tu aurais dû employer ta force avec plus de ménagement. C'est tout au plus si j'aurais pu bredouiller la messe si tu m'avais cassé la mâchoire; car le joueur de flûte soufflera mal s'il lui manque la partie inférieure de son visage. Quoi qu'il en soit, voilà ma main en signe d'amitié et de l'assurance que je te donne, que je ne ferai plus de semblables marchés avec toi; car, dans celui-ci, c'est moi qui suis le perdant. Mettons de côté toute mauvaise humeur, et occupons-nous de la rançon du juif; car le léopard ne change pas sa robe mouchetée, et le juif sera toujours juif.»
«Notre prêtre, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la conversion du juif, depuis le soufflet qu'il a reçu.»--Silence! impertinent que tu es, dit le moine; de quoi te mêles-tu de parler de conversion? N'y a-t-il donc plus de subordination? Tout le monde est-il maître, et n'y a-t-il plus de valets? Je te dis, misérable, que j'étais encore fatigué lorsque j'ai reçu le coup du brave chevalier: sans cela j'aurais résisté à sa violence. Mais si tu veux que nous recommencions ensemble, je te ferai voir que je sais donner aussi bien que recevoir.»--«Allons, paix! dit le capitaine, et toi, juif, pense à ta rançon. Je n'ai pas besoin de te dire que ta race est réputée maudite dans tous les pays chrétiens, et que nous ne pouvons plus souffrir ta présence parmi nous. Ainsi, pense à l'offre que tu as à nous faire pendant que je vais interroger un prisonnier d'une autre espèce.»
«A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Boeuf?» demanda le chevalier noir.--«Aucun qui soit d'un rang à donner l'espoir d'en obtenir rançon, répondit le capitaine; il y avait quelques pauvres diables que nous avons renvoyés pour se procurer un nouveau maître; notre vengeance était satisfaite, et nous avons eu quelque profit, c'était assez; tout le reste ne valait pas un quart d'écu. Mais quant au prisonnier dont je parle, c'est différent: c'est un moine réjoui, en voyage pour aller rendre visite à sa belle, du moins à en juger par ses équipages et par son propre ajustement. Mais voici le digne prélat aussi;» et devant le trône champêtre du chef des proscrits, parut, au milieu de deux gardes, notre ancien ami Aymer, prieur de Jorvaulx.
CHAPITRE XXXIII.
Cominius.
«Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous
de Titus Lartius? Que fait-il?»
Coriolan.
«Occupé à remplir les devoirs de sa place; condamnant
les uns à la mort, les autres à l'exil; remettant
la rançon de celui-ci; plaignant celui-là, ou lui pardonnant,
tandis qu'il menace le reste.»
SHAKSPEARE. Coriolan.
Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mélange bizarre d'orgueil offensé, de fatuité comprimée et de terreur apparente. «Eh bien, mes chers maîtres, dit-il d'un ton qui participait de ces trois émotions, quel désordre s'est donc introduit parmi vous? Êtes-vous des Turcs ou des chrétiens, vous qui vous permettez de porter la main sur un membre de l'Église? Savez-vous ce que c'est que de manus imponere in servos Domini? Vous avez pillé mes malles, déchiré ma chape bordée de dentelle, qui aurait été digne d'un cardinal. Un autre à ma place vous aurait déjà menacés de son excommunicabo vos; mais je suis doux et clément; et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si vous remettez en liberté les frères qui m'accompagnaient, si vous envoyez promptement cent pièces d'argent pour faire dire des messes au maître-autel de l'Abbaye de Jorvaulx, et si vous faites voeu de ne point manger de venaison d'ici à la Pentecôte prochaine, il est possible que vous n'entendiez plus parler de cette incartade.»
«Vénérable pasteur, dit le chef des proscrits, je suis extrêmement peiné d'apprendre que vous ayez éprouvé de la part de qui que ce soit de ma troupe un traitement qui lui attire votre réprimande paternelle.»--«Traitement! répéta le prieur, encouragé par le ton de douceur du chef; ils m'ont traité comme on ne traiterait pas un chien de bonne race, encore moins un chrétien, bien moins encore un prêtre, et moins que tout cela le véritable prieur de la sainte communauté de Jorvaulx. Vous avez ici un profane et ivrogne de ménestrel, appelé Allan-a-Dale, nebulo quidam, qui m'a menacé de punition corporelle; que dis-je! même de mort, si je ne payais comptant quatre cents couronnes pour ma rançon, indépendamment de toutes les richesses qu'il m'a volées, chaînes d'or, bagues, bijoux, dont je ne saurais vous dire la valeur, sans compter tout ce qui a été brisé et gâté par leurs mains rudes et grossières, entre autres ma poudrière et mes pinces d'argent.»--«Il n'est pas possible qu'Allan-a-Dale ait traité de la sorte une personne aussi respectable que vous l'êtes, répliqua le capitaine.»--«C'est aussi vrai que l'évangile de saint Nicodême, dit le prieur. Il m'a menacé, en faisant les juremens les plus affreux dans son langage du Nord, de me pendre à l'arbre le plus élevé de la forêt.»
«Est-ce bien réellement vrai? dit Locksley: en ce cas, mon révérend père, vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre; car une fois qu'Allan-a-Dale a ainsi donné sa parole, il n'y a pas d'homme plus exact à la tenir.»
«Vous voulez plaisanter avec moi, dit le prieur pétrifié et déguisant sa terreur sous un rire forcé; c'est bien: j'aime beaucoup la plaisanterie, ha, ha, ha! mais lorsque la gaîté a duré toute la nuit, il est temps d'être sérieux le lendemain matin.»--«Et je parle aussi sérieusement qu'un confesseur, répliqua le chef des proscrits. Il faut que vous payiez une bonne rançon, sire prieur; car, sans cela, il est probable que les religieux de votre couvent seront convoqués pour procéder à une nouvelle élection; votre place va devenir vacante.»--«Êtes-vous chrétiens, dit le prieur, pour parler ainsi à un dignitaire de l'Église?»--«Si nous sommes chrétiens! répondit le proscrit; oui sans doute nous le sommes, et de plus nous avons des théologiens parmi nous. Qu'on fasse venir notre enjoué chapelain pour expliquer au révérend père les passages de l'Écriture qui ont rapport au sujet.» Le moine, moitié ivre, moitié rassis, avait passé très imparfaitement un froc par dessus sa soutane verte, et appelant à son aide le petit nombre de phrases qu'il avait autrefois apprises par routine: «Mon révérend père, dit-il; puis continuant en mauvais latin: Deus faciet salvum benignitatem vestrum... soyez le bienvenu dans cette forêt.»
«Eh! quelle est cette mascarade profane? dit le prieur; si tu appartiens véritablement à l'Église, tu ferais une acte bien plus méritoire, en m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-ci, au lieu de faire des singeries et des grimaces comme un arlequin.»--«En vérité, mon révérend père, dit le moine, je ne sais qu'un moyen de vous tirer d'affaire: c'est aujourd'hui la Saint-André chez nous, et nous recueillons nos dîmes.»--«Mais non pas sur le clergé, j'espère, dit le prieur.»--«Sur le clergé et sur les fidèles, sur les clercs et sur les laïques, dit le moine; ainsi donc, sire prieur, facite vobis amicos de mammone iniquitatis, faites-vous des amis avec les trésors de l'iniquité; car je ne vois pas d'amitié qui puisse vous être utile comme celle-là.»
«J'aime beaucoup un joyeux chasseur, dit le prieur: allons, il ne faut pas être trop exigeant à mon égard; je connais les bois, et l'art de faire la chasse; et je sais donner du cor, et lui faire rendre un son clair et retentissant, qui sera répété par chacun des chênes de la forêt; allons, il ne faut pas être trop exigeant envers moi.»--«Qu'on lui donne un cor, dit Locksley, pour le mettre à même de prouver ce qu'il avance.» Le prieur Aymer sonna une fanfare. Le capitaine secoua la tête.
«Sire prieur, dit-il, il n'y a pas là de quoi payer ta rançon, et, comme le dit la légende que portait le bouclier de certain chevalier, t'accorder la liberté pour une bouffée de vent, ce serait la donner à trop bon marché. D'ailleurs, il y a bien autre chose; car je vois que tu es un de ces novateurs qui, au moyen des ornemens et des tra la lira fraîchement importés du continent, cherchent à dénaturer les anciens airs de chasse anglais. Prieur, la dernière partie de ta fanfare a ajouté cinquante couronnes au prix de ta rançon, pour avoir voulu introduire la corruption dans les anciens airs graves et mâles de la vénerie anglaise.»--«Ami, dit l'abbé, d'un ton de mauvaise humeur, tu es difficile à contenter en ce qui touche à la chasse et à la fanfare; mais j'espère que tu seras plus raisonnable sur l'article de ma rançon. En un mot, puisque enfin il faut que je brûle un cierge en l'honneur du diable, quelle rançon faut-il que je paie pour avoir la liberté de marcher dans les rues sans avoir cinquante hommes pour escorte?»--«Si nous faisions fixer la rançon du juif par le prieur, et celle du prieur par le juif? dit le lieutenant de la troupe à l'oreille du capitaine; qu'en pensez-vous?»--«Tu es un singulier corps, dit le capitaine; mais ton idée est bonne. Holà! juif, approche. Regarde ce révérend père Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous quelle rançon nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent, j'en réponds.»
«Oh! assurément, dit Isaac; j'ai fait plus d'une affaire avec les bons pères, et j'ai acheté d'eux du blé, de l'orge et autres produits de la terre, ainsi que de fortes parties de laines. Oh! c'est une abbaye riche; et ils font bonne chère et boivent les meilleurs vins, ces bons pères de Jorvaulx. Ah! si un proscrit comme moi avait une retraite comme celle-là et des rentrées comme les leurs à l'année et au mois, je donnerais beaucoup d'or et d'argent pour me tirer de captivité.»--«Chien de juif! s'écria le prieur, personne ne sait mieux que toi que notre sainte maison est endettée pour les frais de réparation de notre choeur...»--«Et pour avoir rempli vos celliers des meilleurs vins de Gascogne, l'année dernière, interrompit le juif; mais ceci... ceci n'est qu'une bagatelle.»
«Écoutez-donc ce chien d'infidèle, dit le prieur. Le voilà qui nous cherche querelle, en dormant à entendre que nous ne sommes endettés que parce que nous avons acheté les vins que nous avons la permission de boire propter necessitatem et ad frigus depellendum. Ce vilain circoncis blasphème la sainte Église, et des chrétiens l'entendent et ne lui imposent pas silence.»--«Tout cela ne fait rien à notre affaire, dit le capitaine; Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander, sans lui enlever poil et peau en même temps.»--«Six cents couronnes, dit Isaac, et le bon prieur peut fort bien les donner à vos seigneuries, sans pour cela être assis moins mollement dans sa stalle.»--«Six cents couronnes? dit gravement le chef; j'en suis content; c'est très bien parler, Isaac. Six cents couronnes; c'est une sentence, sire prieur.»--«C'est une sentence, c'est une sentence! s'écria toute la troupe. Salomon n'en eût pas prononcé une meilleure.»
«Tu l'entends, prieur, dit le capitaine.»--«Êtes-vous fous, mes chers maîtres? dit le prieur; où voulez-vous que je trouve cette somme? Quand même je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d'argent du grand autel de Jorvaulx, j'aurais de la peine à m'en procurer la moitié, encore faudrait-il pour cela que j'aille moi-même à Jorvaulx; vous pouvez retenir mes deux prêtres comme otages.»--«Ce serait une confiance par trop aveugle, mon cher prieur, dit le proscrit; nous allons te retenir, toi, et nous enverrons tes deux prêtres chercher ta rançon: un verre de bon vin et une bonne tranche de venaison ne te feront faute jusqu'à leur retour; et si tu aimes la chasse, ton pays du nord ne t'offrira jamais rien de comparable à ce que tu verras ici.»--«Ou bien, si vous l'agréez, dit Isaac, qui désirait se concilier la bienveillance des proscrits, je puis envoyer chercher à York les six cents couronnes, à compte de certaine somme que j'ai entre mes mains, pourvu que le très révérend prieur veuille bien m'en donner quittance.»
«Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu paieras la rançon du prieur Aymer, ainsi que la tienne.»--«La mienne! s'écria Isaac; ah! braves seigneurs, je ne suis qu'un vieillard tout cassé et ruiné; si j'avais à vous payer seulement cinquante couronnes, un bâton de mendiant serait ma seule ressource pour tout le reste de ma vie.»--«Le prieur en décidera, répliqua le capitaine. Qu'en dites-vous, révérend père Aymer? Le juif est-il en état de payer une bonne rançon?»
«En état? lui? répondit le prieur. Eh! n'est-ce pas Isaac d'York, dont les richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d'Israël qui furent emmenées en captivité par les Assyriens? En mon particulier, je le connais très peu, mais notre cellerier et notre trésorier ont fait beaucoup d'affaires avec lui, et le bruit court que sa maison à York est tellement pleine d'or et d'argent que c'est une honte dans un pays chrétien. C'est un sujet d'étonnement pour tous les coeurs chrétiens que l'on souffre que ces serpens dévorans rongent jusqu'aux entrailles, et l'État, et l'Église elle-même, par leurs abominables usures et extorsions.»
«Un moment, mon révérend père, dit le juif; adoucissez et calmez votre colère. Je prie votre révérence de remarquer que je ne force personne à prendre mon argent; mais, lorsque le clerc et le laïque, le prince et le prieur, le chevalier et le prêtre, viennent frapper à la porte d'Isaac, ce n'est pas en se servant de termes aussi peu civils qu'ils demandent à emprunter son argent. C'est alors: Mon cher Isaac, voulez-vous bien nous faire ce plaisir? Je vous paierai exactement au jour convenu, j'en prends Dieu à témoin; ou bien, ce sera: Mon bon Isaac, si jamais vous avez rendu service à quelqu'un, soyez mon ami dans cette occasion. Et, lorsque arrive le jour, et que je demande ce qui m'appartient, qu'est-ce que j'entends, sinon: Maudit, juif! que toutes les plaies d'Égypte fondent sur toi et toute ta race! et tout ce qui peut soulever une populace grossière et barbare contre de pauvres étrangers.»
«Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il n'y a rien que de vrai dans ce qu'il a dit; ainsi fixe sa rançon comme il a fixé la tienne, sans autres invectives de part ni d'autre.»--«Il n'y a qu'un latro famosus, ce que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le prieur, qui puisse faire asseoir sur le même banc des accusés un prélat chrétien et un juif non baptisé; mais enfin, puisque vous voulez que je fixe la rançon de ce misérable, je vous dirai franchement que vous vous ferez tort à vous-mêmes si vous recevez de lui un sou de moins que mille couronnes.»--«C'est une sentence! une sentence! dit le chef des proscrits.»--«Une sentence! une sentence! répétèrent les assistans; le chrétien nous a donné une preuve des bons principes dans lesquels il a été élevé; il a été plus généreux que le juif.»--«Que le dieu de mes pères me soit en aide! dit le juif; voulez-vous donc courber jusqu'à terre un vieillard déjà accablé par la misère? Aujourd'hui, aujourd'hui même peut-être, je n'ai plus d'enfant; et vous voulez en outre me priver de tout moyen d'existence?»
«Eh bien! dit Aymer, tes dépenses seront diminuées d'autant.»--«Hélas! milord, dit Isaac, votre religion vous interdit jusqu'à la possibilité de savoir jusqu'à quel point l'objet de nos affections se trouve enlacé dans l'organisme sensitif de notre coeur. Ô Rébecca! fille de ma bien-aimée Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et que chaque sequin m'appartînt, je donnerais toute cette masse de richesses pour savoir si tu vis encore et si tu as pu te sauver des mains du Nazaréen.»--«Ta fille n'avait-elle pas des cheveux noirs? dit un des proscrits, et ne portait-elle pas un voile de soie brodé en argent?»--«Oui, oui, dit le vieillard avec autant d'empressement qu'il avait auparavant témoigné de crainte; que la bénédiction de Jacob vienne se reposer sur ta tête! Peux-tu me donner des nouvelles de ma fille et me dire si elle est en lieu de sûreté?»--«En ce cas, dit l'archer, c'est elle qui fut enlevée hier au soir par le fier templier, lorsqu'il se fit jour à travers nos rangs. J'avais déjà bandé mon arc pour lui décocher une flèche, mais je me retins à cause de la demoiselle que je craignais de blesser.»
«Ah! s'écria le juif, plût à Dieu que ta flèche eût été lancée, quand même tu lui aurais percé le sein; plutôt le tombeau de ses pères que l'infâme attouchement du licencieux et sauvage templier. Ichobald! Ichobald! la gloire de ma maison est éteinte.»--«Mes amis, dit le chef regardant autour de lui, ce vieillard n'est qu'un juif; néanmoins son affliction me touche. Allons, Isaac, sois juste envers nous; dis-nous sans détour si le paiement de mille couronnes pour ta rançon te laissera absolument sans ressources.»
Isaac, rappelé à la fois à l'idée favorite de ses richesses et à celle de son affection de père, pâlit, balbutia et ne put s'empêcher d'avouer qu'il pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. «Eh bien! allons, dit le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas plus t'attendre à retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu'à abattre un cerf avec une flèche émoussée. Nous fixerons le prix de ta rançon au prix de celle du prieur Aymer, et même à cent couronnes au dessous, lesquelles cent couronnes seront une perte que je supporterai personnellement; par ce moyen nous éviterons le reproche d'avoir rançonné un négociant juif au même taux qu'un prélat chrétien, et il te restera quatre cents couronnes avec lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers aiment l'éclat des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux. Hâte-toi de faire entendre le son de tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert avant que pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le rapport de nos vedettes, à la préceptorerie voisine. Camarades, approuvez-vous ce que je viens de dire?»
Tous les proscrits exprimèrent leur entier acquiescement à la décision de leur chef, et Isaac, allégé d'une moitié du poids de ses appréhensions par l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille vivait, et par la possibilité de la racheter, se jeta aux pieds du généreux proscrit, et frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha à baiser le bord de son justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques pas, et se débarrassa des mains du juif, non pas sans donner quelques signes de mépris.
«Que fais-tu donc? lui dit-il; relève-toi: je suis Anglais, et n'aime point ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu, et non devant un pauvre pécheur comme moi.»--«Oui, juif, dit le prieur Aymer, agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ces autels, et qui sait ce que ton repentir sincère et les dons que tu feras à la châsse de saint Robert, peuvent te procurer de grâce et pour toi et pour ta fille Rébecca? Je suis vraiment peiné lorsque je pense à cette fille; car elle est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue à la passe d'armes d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert est un homme sur qui j'ai quelque influence; songe aux moyens de mériter que je m'intéresse en ta faveur auprès de lui.»
«Hélas, hélas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des oppresseurs s'élever contre moi; je suis jeté en proie à l'Assyrien, complétement dépouillé par l'Égyptien.»--«Et quel autre sort ta race maudite peut-elle espérer? dit le prieur; car que dit l'Écriture? Verbum Domini projecerunt, et sapientia est nulla in eis, ils ont rejeté la parole du Seigneur, et ils n'y a en eux aucune sagesse: Propterea dabo mulieres corum exteris, c'est pourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire au templier, dans le cas dont il s'agit à présent, et thesauros eorum hæredibus alienis, et leurs trésors à des héritiers étrangers.» Isaac poussa de profonds soupirs, se tordit les mains et retomba dans son état de désolation et de désespoir; mais le chef le tira à part et lui parla ainsi:
«Réfléchis bien, Isaac, à ce que tu dois faire en cette occasion: mon avis est que tu te fasses un ami de cet ecclésiastique. Il est vain et il est avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir à ses profusions. Tu peux facilement satisfaire sa cupidité; car ne pense pas m'aveugler par tous tes prétextes de pauvreté. Je connais, Isaac, jusqu'au coffre de fer dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Hé quoi! est-ce que je ne connais pas la grande pierre sous un pommier, qui ferme un caveau voûté dans ton jardin à York!» Le juif devint pâle comme la mort. «Ne crains rien de ma part, continua le capitaine; nous sommes d'anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que ta charmante fille délivra des prisons, à York, que tu gardas dans ta maison jusqu'à ce que sa santé fût rétablie, et qu'alors tu renvoyas en lui donnant une pièce d'argent? Tout usurier que tu es, tu n'as jamais placé ton argent à un meilleur intérêt; car cette chétive pièce t'en a sauvé aujourd'hui cinq cents.
«C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow31? Il me semblait bien que je connaissais le son de ta voix.
«Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.
Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif, à l'égard du caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que des marchandises, en petit nombre, dont je me déferai avec plaisir en votre faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des pourpoints à tes gens, et cent bâtons d'if d'Espagne, pour faire des arcs, et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une excellente qualité; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de l'intérêt que tu me témoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon cher, bon brave Diccon, ne parle pas du caveau voûté.»
«Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te dis que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille. Mais il ne m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances du templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient comme le vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que c'était Rébecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le prieur?»--«Oui, mon cher Diccon, répondit le juif; oui, je t'en prie au nom de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver l'enfant de mon coeur.»--«Ne viens pas me contrarier avec ton avarice hors de saison, dit le proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.»
Alors il se sépara du juif, qui néanmoins le suivit et ne le quitta pas plus que son ombre.
«Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre; mais enfin je n'ai rien à voir à cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas une bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois dur et cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les moyens de satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui contient cent marcs d'argent, si, par ton intercession auprès de ton ami et allié le templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.»
«Saine et intacte, telle qu'elle m'a été enlevée, dit le juif; autrement il n'y a rien de fait.»--«Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je ne m'en mêle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous à répondre à la proposition que je vous fais?»--«La chose dont vous me parlez, dit le prieur, est d'une nature mixte; car il y a deux choses à considérer. Si, d'un côté, je fais une bonne action, de l'autre, c'est à l'avantage d'un juif, partant, au détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite veut donner quelque chose de plus, pour la construction de notre dortoir, je prends sur moi de faire toutes les démarches nécessaires pour tout ce qui a rapport à sa fille.»
«Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour le dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers d'argent pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si près.»--«Mais écoute donc, mon brave Diccon Bend-the-Bow,» dit Isaac, cherchant à arrêter cet élan de générosité...
«Brave juif, brave bête, brave ver de terre, dit le capitaine perdant patience, si tu continues à vouloir mettre tes vils profits en balance avec la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit trois jours, je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde.» Isaac soupira et garda le silence. «Et quelle garantie me donnera-t-on pour tout cela? demanda le prieur.»--«Si Isaac réussit par votre médiation, répliqua le proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne vous paie pas la somme convenue, en bel et bon argent, je lui ferai rendre un compte tel, qu'il aurait préféré payer vingt fois cette somme.»
«Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mêle de cette affaire, donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutôt que de faire usage de ta plume, j'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures... mais où en trouverai-je une?»--«Si les pieux scrupules de votre révérence, dit le capitaine, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage des tablettes de juif, je puis trouver le moyen de suppléer au manque de la plume.» Sur quoi, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie sauvage qui passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d'une phalange de ses compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais éloignés et solitaires d'Holderness32. L'oiseau, percé de la flèche vint tomber en voltigeant à ses pieds.
«Tiens prieur, dit le capitaine, voilà de quoi fournir de plumes tous les moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas à écrire des chroniques.» Le prieur s'assit et écrivit tout à son aise une lettre à Brian de Bois-Guilbert; puis, après l'avoir soigneusement cachetée, il la remit au juif, en disant: «Ceci te servira de sauf-conduit jusqu'à la préceptorerie de Templestowe, et probablement, du moins je le pense, te procurera la liberté de ta fille, si de ton côté, tu as soin de l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne t'y trompe pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une confrérie qui ne fait rien pour rien.»
«Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq cents couronnes qui forment le prix de ta rançon. Je l'accepte pour mon banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté à être reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse la porte du paradis, si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être pendu dix ans plus tôt.
Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui déchargeait le juif de cinq cents couronnes par lui avancées, pour le paiement de sa rançon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu.
«Maintenant, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes mules et palefrois, la liberté des révérends frères qui m'accompagnent, et aussi de me faire rendre les pierreries, les bijoux et les vêtemens dont j'ai été dépouillé, puisque j'ai à présent payé ma rançon.»
«Vos révérends frères, dit Locksley, seront tout de suite remis en liberté, sire prieur; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et vos mules vous seront également rendus, avec l'argent nécessaire pour vos frais jusqu'à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de voyager; mais pour ce qui est des bagues, bijoux, chaînes d'or et autres objets de cette espèce, il faut que vous sachiez que nous sommes des gens d'une conscience timorée, et que nous ne voulons pas exposer un homme aussi vénérable que vous l'êtes, et qui doit être mort aux vanités de ce monde, à une trop dangereuse tentation d'enfreindre les règlemens de son ordre, en se parant de bagues, de chaînes et d'autres vains ornemens.»
«Prenez bien garde à ce que vous allez faire, mes chers maîtres, dit le prieur, avant de porter la main sur le patrimoine de l'Église. Ces objets sont inter res sacras, ils sont au nombre des choses sacrées, et je ne sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y toucher.»--«J'aurai soin que cette profanation n'ait point lieu, dit l'ermite de Copmanhurst, car je les destine à mon propre usage.»
«Ami ou bien frère, dit le prieur, en réponse à cette singulière manière de résoudre la question de délicatesse de conscience, si tu es réellement dans les ordres, je t'engage à réfléchir à ce que tu auras à répondre à ton official, concernant la part que ta as prises aux événemens de ce jour.»
«Ami prieur, répliqua l'ermite, il faut que tu saches que j'appartiens à un petit diocèse, dont je suis moi-même le diocésain, et que je me soucie tout aussi peu de l'évêque d'York que de l'abbé de Jorvaulx, et du prieur, et de tout le couvent.»
«Tu es totalement irrégulier, dit le prieur, un de ces hommes indisciplinés et corrompus, qui, s'étant revêtus du sacré caractère, sans être mus par de justes motifs, profanent le saint ministère, et mettent en danger les âmes des personnes qui se confient à eux, lapides pro pane condonantes eis, leur donnant des pierres au lieu de pain, suivant l'expression de la Vulgate.»
«Oh! dit le moine, s'il n'avait fallu que de mauvais latin pour me rompre le crâne, il n'aurait pas résisté aussi long-temps. Je dis que débarrasser un tas de prêtres vains et orgueilleux comme toi de leurs bijoux et de leurs affiquets, c'est dépouiller légitimement les Égyptiens.»--«Tu es un prêtre de grand chemin, dit le prieur tout bouffi de colère; excommunicabo vos.»--«Tu ressembles bien plus toi-même à un voleur et à un hérétique, répliqua l'ermite indigné. Je n'empocherai pas ainsi l'affront que tu n'as pas honte de me faire devant mes paroissiens, quoique je sois ton révérend frère: ossa ejus perfringam, je te romprai les os, suivant l'expression de la Vulgate.»
Holà! s'écria le capitaine, faut-il que des révérends prêtres en viennent à ces extrémités? Toi, moine, reste tranquille; prieur, si tu n'as fait ta paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain. Ermite, laisse à ton tour s'éloigner en paix le révérend père en Dieu, comme un homme qui a payé sa rançon.»
Les archers séparèrent les deux prêtres courroucés, qui continuèrent néanmoins à élever leurs voix, et à se dire des injures en mauvais latin, que le prieur débitait avec plus de facilité, et l'ermite avec plus de véhémence. À la fin, le prieur, reprenant son sang-froid, ne tarda pas à s'apercevoir qu'il compromettait sa dignité, en se querellant avec un prêtre de grand chemin, tel que le chapelain des proscrits, et, les personnes qui composaient sa suite étant venues le joindre, il partit avec beaucoup moins de pompe, et d'une manière plus apostolique, du moins en ce qui avait rapport aux choses périssables de ce monde, que lorsqu'il était arrivé.
Il ne restait plus qu'à faire donner au juif quelque garantie pour la rançon qu'il avait à payer, tant pour le prieur que pour lui-même. Il donna en conséquence un ordre cacheté de son sceau, adressé à un de ses coreligionnaires à York, le priant de payer au porteur la somme de mille couronnes, et de lui livrer certaines marchandises qui y étaient spécifiées. «Mon frère Sheva, dit-il en poussant un profond soupir, a la clef de mes magasins.»--«Et du caveau voûté? demanda tout bas le capitaine.»--«Non, non, Dieu m'en préserve! dit Isaac; que maudit soit le moment où ce secret a été connu de qui que ce soit!»--«Il est en sûreté avec moi, dit Locksley; pourvu toutefois que ce papier que tu viens de me donner produise la somme qui s'y trouve mentionnée. Mais à présent, Isaac, voyons, es-tu mort? As-tu perdu la tête? et le paiement de mille couronnes t'a-t-il fait oublier le danger que court ta fille? Le juif se leva subitement. «Non, Diccon, non; je vais partir tout de suite. Adieu, toi que je ne saurais appeler bon, mais que je n'ose ni ne veux appeler méchant.»
Cependant, avant qu'Isaac se mît en route, le chef des proscrits lui donna ce dernier conseil: «Isaac, sois libéral dans tes offres, et n'épargne pas ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille. Crois-moi, l'or que tu chercheras à épargner en cette occasion te causera dans la suite autant de tourmens que si on le versait tout fondu dans ton gosier.» Isaac, poussant encore ici un profond soupir, convint de la justesse de cette observation, et se mit en route, accompagné de deux braves archers, qui devaient lui servir de guides et d'escorte à travers la forêt.
Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intérêt les divers événemens qui avaient eu lieu, vint à son tour prendre congé du proscrit; et il ne put s'empêcher d'être surpris de l'ordre et de la discipline qu'il avait vus régner parmi des hommes abandonnés à leurs penchans et indignés de l'influence et de la protection des lois. «Sire chevalier, dit Locksley, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un mauvais arbre, et des temps désastreux ne produisent pas toujours du mal seul et sans mélange. Parmi les hommes que les circonstances ont entraînés dans ce genre de vie, qui est entièrement contraire à toute civilisation, il s'en trouve sans doute plusieurs qui désirent mettre de la modération dans la licence qu'il procure, et d'autres peut-être qui regrettent d'être obligés de l'adopter.»--«Et je m'imagine, dit le chevalier, que c'est à un de ces derniers que je parle en ce moment.»
«Sire chevalier, répondit le proscrit, nous avons chacun notre secret. Vous êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me semblera; et, comme il est possible qu'aucune de nos flèches ne frappe point le véritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connaître votre secret, ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.»--«Pardon, brave archer, dit le chevalier, votre réprimande est juste; mais il est possible que nous nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de part et d'autre. En attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce pas?»--«En voici ma main pour garant, dit Locksley, et je la donne pour la main d'un loyal Anglais, quoique, pour le moment, ce soit celle d'un proscrit.»--«Et voici la mienne en retour, dit le chevalier, et je la crois honorée d'être pressée par la vôtre; car, celui qui fait le bien, quoique ayant un pouvoir illimité de faire le mal, mérite d'être loué, non seulement pour le bien qu'il fait, mais aussi pour le mal qu'il s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant proscrit.»
Ils se séparèrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier du cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfonça dans la forêt.